Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 19

Chapter 193,886 wordsPublic domain

À vrai dire, ils ne l'étaient que par intermittences. Minna découvrait tout à coup combien était triste l'humble vie de dévouement de la vieille Frida, qui servait dans la maison, depuis l'enfance de sa mère; et elle courait se jeter à son cou, au grand étonnement de la bonne vieille, occupée à repriser du linge dans la cuisine. Mais cela ne l'empêchait pas, deux heures après, de lui parler durement, parce que Frida n'était pas venue au premier coup de sonnette. Et Christophe, qui était dévoré d'amour pour tout le genre humain, et se détournait de sa route, pour ne pas écraser un insecte, était plein d'indifférence pour sa propre famille. Par une réaction bizarre, il était même d'autant plus froid et plus sec envers les siens qu'il avait plus d'affection pour le reste des êtres: à peine s'il pensait à eux; il leur parlait avec brusquerie et les voyait avec ennui. Leur bonté à tous deux n'était qu'un trop-plein de tendresse, qui débordait par crises, et dont bénéficiait, au hasard, le premier qui passait. En dehors de ces crises, ils étaient plus égoïstes qu'à l'ordinaire; car leur esprit était rempli par une pensée unique, et tout y était ramené.

Quelle place avait prise dans la vie de Christophe la figure de la fillette! Quelle émotion, quand, la cherchant dans le jardin, il apercevait de loin; la petite robe blanche;--quand, au théâtre, assis à quelques pas de leurs places encore vides, il entendait la porte de la baignoire s'ouvrir, et la rieuse voix qu'il connaissait si bien;--quand, dans une conversation étrangère, le cher nom de Kerich était prononcé! Il pâlissait, rougissait; pendant quelques minutes, il ne voyait ni n'entendait plus rien. Et aussitôt après, un torrent de sang lui remontait dans le corps, un assaut de forces inconnues.

Cette petite Allemande naïve et sensuelle avait des jeux bizarres. Elle posait sa bague sur une couche de farine; et il fallait la prendre, l'un après l'autre, avec les dents, sans se blanchir le nez. Ou bien elle passait au travers d'un biscuit une ficelle, dont chacun mettait un des bouts dans sa bouche; et il s'agissait d'arriver le plus vite possible, en mangeant la ficelle, à mordre le biscuit. Leurs visages se rapprochaient, leurs souffles se mêlaient, leurs lèvres se touchaient, ils riaient d'un rire factice, et leurs mains étaient glacées. Christophe se sentait envie de mordre, de faire du mal; il se rejetait brusquement en arrière; et elle continuait à rire, d'une façon forcée. Ils se détournaient l'un de l'autre, feignaient l'indifférence, et se regardaient à la dérobée.

Ces jeux troubles avaient pour eux un attrait inquiétant. Christophe en avait peur et leur préférait la gêne même des réunions, où madame de Kerich ou quelque autre assistait. Nulle présence importune ne pouvait interrompre l'entretien de leurs cœurs amoureux; la contrainte ne faisait que le rendre plus intense et plus doux. Tout alors prenait entre eux un prix infini: un mot, un plissement de lèvres, un coup d'œil, suffisaient à faire transparaître sous le voile banal de la vie ordinaire le riche et frais trésor de leur vie intérieure. Eux seuls le pouvaient voir: ils le croyaient du moins et se souriaient, heureux de leurs petits mystères. À écouter leurs paroles, on n'eût rien remarqué qu'une conversation de salon sur des sujets indifférents: pour eux, c'était un chant perpétuel d'amour. Ils lisaient les nuances les plus fugitives de leurs traits et de leur voix, comme en un livre ouvert; aussi bien auraient-ils pu lire, les yeux fermés: car ils n'avaient qu'à écouter leur propre cœur, pour y entendre l'écho du cœur de l'ami. Ils débordaient de confiance dans la vie, dans le bonheur, en eux-mêmes. Leurs espoirs étaient sans limites. Ils aimaient, ils étaient aimés, heureux, sans une ombre, sans un doute, sans une crainte pour l'avenir. Sérénité unique de ces jours de printemps! Pas un nuage au ciel. Une foi si fraîche que rien ne semble pouvoir la faner jamais. Une joie si abondante que rien ne pourra l'épuiser. Vivent-ils? Rêvent-ils? Ils rêvent sans doute. Il n'y a rien de commun entre la vie et leur rêve. Rien, sinon qu'à cette heure magique, eux-mêmes ne sont qu'un rêve: leur être s'est fondu, au souffle de l'amour.

Madame de Kerich ne fut pas longue à s'apercevoir de leur petit manège, qui se croyait très fin, et qui était très gauche. Minna en avait quelque soupçon, depuis que sa mère était entrée à l'improviste, un jour qu'elle parlait à Christophe de plus près qu'il ne convenait, et qu'au bruit de la porte ils s'étaient éloignés précipitamment, avec une maladroite confusion. Madame de Kerich avait feint de ne rien remarquer. Minna le regrettait presque. Elle eût voulu avoir à lutter contre sa mère: c'eût été plus romanesque.

Sa mère se garda bien de lui en fournir l'occasion; elle était trop intelligente pour s'inquiéter. Mais devant Minna, elle parlait de Christophe avec ironie, et raillait impitoyablement ses ridicules: elle le démolit en quelques mots. Elle n'y mettait aucun calcul, elle agissait d'instinct, avec la perfidie naturelle d'une bonne femme, qui défend son bien. Minna eut beau se rebiffer, bouder, dire des impertinences, et s'obstiner à nier la vérité des observations: elles n'étaient que trop justifiées, et madame de Kerich avait une habileté cruelle à blesser au bon endroit. La largeur des souliers de Christophe, la laideur de ses habits, son chapeau mal brossé, sa prononciation provinciale, sa façon ridicule de saluer, la vulgarité de ses éclats de voix, rien n'était oublié de ce qui pouvait atteindre l'amour-propre de Minna: c'était une simple remarque, décochée en passant; jamais cela ne prenait la forme d'un réquisitoire; et quand Minna, irritée, se dressait sur ses ergots pour répliquer, madame de Kerich, innocemment, était déjà occupée d'un autre sujet. Mais le trait restait, et Minna était touchée.

Elle commença à voir Christophe d'un œil moins indulgent. Il le sentait vaguement et lui demandait, inquiet:

--Pourquoi me regardez-vous ainsi?

Elle répondait:

--Pour rien.

Mais, l'instant d'après, quand il était joyeux, elle lui reprochait avec âpreté de rire trop bruyamment. Il était consterné, il n'eût jamais pensé qu'il fallût se surveiller avec elle, pour lire: toute sa joie était gâtée.--Ou bien, quand il causait, dans un entier abandon, elle l'interrompait d'un air distrait, pour faire une remarque désobligeante sur sa toilette, ou elle relevait ses expressions communes avec un pédantisme agressif. Il n'avait plus envie de parler, et parfois se fâchait. Puis il se persuadait que ces façons qui l'irritaient étaient une preuve de l'intérêt que lui portait Minna; et elle se le persuadait elle-même. Il tâchait humblement d'en faire son profit. Elle lui en savait peu de gré: car il n'y réussissait guère.

Mais il n'eut pas le temps de s'apercevoir du changement qui s'opérait en elle. Pâques était venu, et Minna devait faire, avec sa mère, un petit voyage chez des parents, du côté de Weimar.

La dernière semaine avant la séparation, ils retrouvèrent leur intimité des premiers jours. Sauf quelques impatiences, Minna fut plus affectueuse que jamais. La veille du départ, ils se promenèrent longuement dans le parc; elle attira Christophe au fond de la charmille, et lui passa au cou un sachet parfumé, où elle avait enfermé une boucle de ses cheveux; ils se renouvelèrent des serments éternels, ils jurèrent de s'écrire chaque jour; et, dans le ciel, ils firent choix d'une étoile, afin de la regarder, chaque soir, au même moment, tous deux.

Le jour fatal arriva. Dix fois, dans la nuit, il s'était demandé: «Où sera-t-elle demain?»; et maintenant, il pensait: «C'est aujourd'hui. Ce matin, elle est encore ici. Ce soir...» Il alla chez elle, avant qu'il fût huit heures. Elle n'était pas levée. Il essaya de se promener dans le jardin: il ne put, il revint. Les corridors étaient pleins de malles et de paquets; il s'assit dans le coin d'une chambre, épiant les bruits de porte, les craquements de plancher, reconnaissant les pas qui trottaient à l'étage au-dessus. Madame de Kerich passa, eut un léger sourire, et lui jeta, sans s'arrêter, un bonjour railleur. Minna parut enfin; elle était pâle, elle avait les yeux gonflés; elle n'avait pas plus dormi que lui, cette nuit. Elle donnait des ordres aux domestiques, d'un air affairé; elle tendit la main à Christophe, en continuant de parler à la vieille Frida. Elle était déjà prête à partir. Madame de Kerich revint. Elles discutèrent ensemble, au sujet d'un carton à chapeau. Minna ne semblait faire aucune attention à Christophe, qui se tenait, oublié, malheureux, à côté du piano. Elle sortit avec sa mère, puis rentra; du seuil, elle cria encore quelque chose à madame de Kerich. Elle ferma la porte. Ils étaient seuls. Elle courut à lui, lui saisit la main, et l'entraîna dans le petit salon voisin, dont les volets étaient clos. Alors elle approcha brusquement sa figure de celle de Christophe, et elle l'embrassa violemment, de toutes ses forces. Elle demandait, en pleurant:

--Tu promets, tu promets, tu m'aimeras toujours?

Ils sanglotaient tout bas, et faisaient des efforts convulsifs, pour qu'on ne les entendît pas. Ils se séparèrent, au bruit de pas qui venaient. Minna, s'essuyant les yeux, reprit avec les domestiques son petit air important; mais sa voix tremblait.

Il réussit à lui voler son mouchoir, qu'elle avait laissé tomber, son petit mouchoir sale, fripé, humide de ses pleurs.

Il accompagna ses amies dans leur voiture jusqu'à la gare. Assis en face l'un de l'autre, les deux enfants osaient à peine se regarder, de peur de fondre en larmes. Leurs mains se cherchaient furtivement et se serraient, à se faire mal. Madame de Kerich les observait avec une bonhomie narquoise et semblait ne rien voir.

Enfin, l'heure sonna. Debout près de la portière, quand le train s'ébranla, Christophe se mit à courir à côté de la voiture, sans regarder devant lui, bousculant les employés, les yeux attachés aux yeux de Minna, jusqu'à ce que le train le dépassât.. Il continua de courir, jusqu'à ce qu'il ne vît plus rien. Alors il s'arrêta, hors d'haleine; et il se retrouva sur le quai de la gare, au milieu d'indifférents. Il rentra à sa maison, d'où par bonheur les siens étaient sortis; et, tout le matin, il pleura.

Il connut pour la première fois l'affreux chagrin de l'absence. Tourment intolérable pour tous les cœurs aimants. Le monde est vide, la vie est vide, tout est vide. On ne peut plus respirer: c'est une angoisse mortelle. Surtout quand persistent autour de nous les traces matérielles du passage de l'amie, quand les objets qui nous entourent l'évoquent constamment, quand on reste dans le décor familier où l'on vécut ensemble, quand on s'acharne à revivre aux mêmes lieux le bonheur disparu. Alors, c'est comme un gouffre qui s'ouvre sous les pas: on se penche, on a le vertige, on va tomber, on tombe. On croit voir la mort en face. Et c'est bien elle qu'on voit: l'absence n'est qu'un de ses masques. On assiste tout vif à la disparition du plus cher de son cœur: la vie s'efface, c'est le trou noir, le néant.

Christophe alla revoir tous les endroits aimés, pour souffrir davantage. Madame de Kerich lui avait laissé la clef du jardin, pour qu'il pût s'y promener en leur absence. Il y retourna, le jour même, et faillit suffoquer de douleur. Il lui semblait, en venant, qu'il y retrouverait un peu de celle qui était partie: il ne la retrouva que trop, son image flottait sur toutes les pelouses; il s'attendait à la voir paraître à tous les détours des allées: il savait bien qu'elle ne paraîtrait pas; mais il se torturait à se persuader le contraire, à rechercher les traces de ses souvenirs amoureux, le chemin du labyrinthe, la terrasse tapissée de glycine, le banc dans la charmille; et il mettait une insistance de bourreau à se répéter: «Il y a huit jours... il y a trois jours... hier, c'était ainsi, hier, elle était ici... ce matin même...» Il se labourait le cœur avec ces pensées, jusqu'à ce qu'il dût s'arrêter, étouffant, près de mourir.--À son deuil se mêlait une colère contre lui de tout ce beau temps perdu, sans qu'il en eût profité. Tant de minutes, tant d'heures, où il jouissait du bonheur infini de la voir, de la respirer, de se nourrir d'elle! Et il ne l'avait pas apprécié! Il avait laissé fuir le temps, sans avoir savouré chacun des plus petits moments! Et maintenant!... Maintenant, il était trop tard... Irréparable! Irréparable!

Il revint chez lui. Les siens lui furent odieux. Il ne put supporter leurs visages, leurs gestes, leurs entretiens insipides, les mêmes que la veille, les mêmes que les jours d'avant, les mêmes que lorsqu'elle était là. Ils continuaient de mener leur vie accoutumée, comme si un tel malheur ne venait pas de s'accomplir auprès d'eux. La ville non plus ne se doutait de rien. Les gens allaient à leurs occupations, riants, bruyants, affairés; les grillons chantaient, le ciel rayonnait. Il les haïssait tous, il se sentait écrasé par l'égoïsme universel. Mais il était plus égoïste, a lui seul, que l'univers entier. Rien n'avait plus de prix pour lui. Il n'avait plus de bonté. Il n'aimait plus personne.

Il passa de lamentables journées. Ses occupations le reprirent d'une façon automatique; mais il n'avait plus de courage pour vivre.

Un soir qu'il était à table avec les siens, muet et accablé, le facteur heurta à la porte et lui remit une lettre. Son cœur la reconnut, avant d'avoir vu l'écriture. Quatre paires d'yeux, braqués sur lui, avec une curiosité indiscrète, attendaient qu'il la lût, s'accrochant à l'espoir de cette distraction, qui les sortit de leur ennui accoutumé. Il posa la lettre à côté de son assiette et se força à ne pas l'ouvrir, prétendant avec indifférence qu'il savait de quoi il s'agissait. Mais ses frères, vexés, n'en crurent rien, et continuèrent de l'épier: en sorte qu'il fut à la torture, jusqu'à la fin du repas. Alors seulement il fut libre de s'enfermer dans sa chambre. Son cœur battait si fort qu'il faillit déchirer la lettre en l'ouvrant. Il tremblait de ce qu'il allait lire; mais, dès qu'il eut parcouru les premiers mots, une joie l'envahit.

C'était quelques lignes très affectueuses. Minna lui écrivait en cachette. Elle l'appelait: «Cher _Christlein_», elle lui disait qu'elle avait bien pleuré, qu'elle avait regardé l'étoile, chaque soir, qu'elle avait été à Francfort, qui était une ville grandiose, où il y avait des magasins admirables, mais qu'elle ne faisait attention à rien, parce qu'elle ne pensait qu'à lui. Elle lui rappelait qu'il avait juré de lui rester fidèle, et de ne voir personne en son absence, afin de penser uniquement à elle. Elle voulait qu'il travaillât pendant tout le temps qu'elle ne serait pas là, afin qu'il devint célèbre, et qu'elle le fût aussi. Elle finissait en lui demandant s'il se souvenait du petit salon, où ils s'étaient dit adieu, le matin du départ; et elle le priait d'y retourner un matin; elle assurait qu'elle y serait encore, en pensée, et qu'elle lui dirait encore adieu, de la même façon. Elle signait: «Éternellement à toi! Éternellement!...»; et elle avait ajouté un post-scriptum, pour lui recommander d'acheter un chapeau canotier, au lieu de son vilain feutre:--«tous les messieurs distingués en portent ici: un canotier de grosse paille, avec un large ruban bleu».

Christophe lut quatre fois la lettre, avant d'arriver à la comprendre tout à fait. Il était étourdi, il n'avait même plus la force d'être heureux; il se sentit brusquement si las qu'il se coucha, relisant et baisant la lettre à tout instant. Il la mit sous son oreiller, et sa main s'assurait sans cesse qu'elle était là. Un bien-être ineffable se répandait en lui. Il dormit d'un trait jusqu'au lendemain.

Sa vie devint plus supportable. La pensée fidèle de Minna flottait autour de lui. Il entreprit de lui répondre; mais il n'avait pas le droit de lui écrire librement, il devait cacher ce qu'il sentait; c'était pénible et difficile. Il s'évertua à voiler maladroitement son amour sous des formules de politesse cérémonieuse, dont il se servait toujours d'une façon ridicule.

Sa lettre partie, il attendit la réponse de Minna, il ne vécut plus que dans cette attente. Pour prendre patience, il essaya de se promener, de lire. Mais il ne pensait qu'à Minna, il se répétait son nom avec une obstination de maniaque; il avait pour ce nom un amour si idolâtre qu'il gardait dans sa poche un volume de Lessing, parce que le nom de Minna s'y trouvait; et, chaque jour, il faisait un long détour, au sortir du théâtre, pour passer devant une boutique de mercière, dont l'enseigne portait les cinq lettres adorées.

Il se reprocha de se distraire, quand elle lui avait recommandé avec insistance de travailler, pour la rendre illustre. La naïve vanité de cette demande le touchait, comme une marque de confiance. Il résolut, pour y répondre, d'écrire une œuvre qui lui serait non seulement dédiée, mais vraiment consacrée. Aussi bien n'aurait-il pu rien faire d'autre, en ce moment. À peine en eut-il conçu le dessein que les idées musicales affluèrent. Telle une masse d'eau, accumulée dans un réservoir depuis des mois, et qui s'écroulerait d'un coup, brisant ses digues. Il ne sortit plus de sa chambre, pendant huit jours. Louisa déposait son dîner à la porte: car il ne la laissait même pas entrer.

Il écrivit un quintette pour clarinette et instruments à cordes. La première partie était un poème d'espoir et de désir juvéniles; la dernière, un badinage d'amour, où faisait irruption l'humour un peu sauvage de Christophe. Mais l'œuvre entière avait été écrite pour le second morceau: le _larghetto_, où Christophe avait peint une petite âme ardente et ingénue, était, ou devait être le portrait de Minna. Nul ne l'y eût reconnue, et elle moins que personne; mais l'important était qu'il l'y reconnût parfaitement; il éprouvait un frémissement de plaisir à l'illusion de sentir qu'il s'était emparé de l'être de la bien-aimée. Nul travail ne lui fut plus facile et heureux: c'était une détente à l'excès de l'amour, que l'absence amassait en lui; et en même temps, le souci de l'œuvre d'art, l'effort nécessaire pour dominer et concentrer la passion dans une forme belle et claire, lui donnait une santé d'esprit, un équilibre de toutes ses facultés, qui lui causait une volupté physique. Souveraine jouissance connue de tout artiste: pendant le temps qu'il crée, il échappe à l'esclavage du désir et de la douleur; il en devient le maître; et tout ce qui le faisait jouir, et tout ce qui le faisait souffrir, lui semble le libre jeu de sa volonté. Instants trop courts: car il retrouve ensuite, plus lourdes, les chaînes de la réalité.

Tant que Christophe fut occupé de ce travail, il eut à peine le temps de songer à l'absence de Minna: il vivait avec elle. Minna n'était plus en Minna, elle était toute en lui. Mais quand il eut fini, il se retrouva seul, plus seul qu'avant, plus las; il se rappela qu'il y avait deux semaines qu'il avait écrit à Minna, et qu'elle ne lui avait pas répondu.

Il lui écrivit de nouveau; et, cette fois, il ne put se résoudre à observer tout à fait la contrainte qu'il s'était imposée dans la première lettre. Il reprochait à Minna, sur un ton de plaisanterie,--car il n'y croyait pas,--de l'avoir oublié. Il la taquinait sur sa paresse et lui faisait d'affectueuses agaceries. Il parlait de son travail avec beaucoup de mystère, pour piquer sa curiosité, et parce qu'il voulait lui en faire une surprise, au retour. Il décrivait minutieusement le chapeau qu'il avait acheté; et il racontait que, pour obéir aux ordres de la petite despote,--car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions,--il ne sortait plus de chez lui, et se disait malade, afin de refuser toutes les invitations. Il n'ajoutait pas qu'il était même en froid avec le grand-duc, parce que, dans l'excès de son zèle, il s'était dispensé de se rendre à une soirée du château, où il était convié. Toute la lettre était d'un joyeux abandon, et pleine de ces petits secrets, chers aux amoureux: il s'imaginait que Minna seule en avait la clef, et il se croyait fort habile, parce qu'il avait eu soin de remplacer partout le mot d'amour par celui d'amitié.

Après avoir écrit, il éprouva un soulagement momentané: d'abord, parce que la lettre lui avait donné l'illusion d'un entretien avec l'absente; et parce qu'il ne doutait pas que Minna n'y répondît aussitôt. Il fut donc très patient pendant les trois jours qu'il avait accordés à la poste pour porter sa lettre à Minna et lui rapporter la réponse. Mais, quand le quatrième jour fut passé, il recommença à ne plus pouvoir vivre. Il n'avait plus d'énergie, ni d'intérêt aux choses, que pendant l'heure qui précédait l'arrivée de chaque poste. Alors il trépidait d'impatience. Il devenait superstitieux et cherchait dans les moindres signes--le pétillement du foyer, un mot dit au hasard--l'assurance que la lettre arrivait. Une fois l'heure passée, il retombait dans sa prostration. Plus de travail, plus de promenades: le seul but de l'existence était d'attendre le prochain courrier; et toute son énergie était dépensée à trouver la force d'attendre jusque-là. Mais quand le soir venait et qu'il n'y avait plus d'espérance pour la journée, alors c'était l'accablement: il lui semblait qu'il ne réussirait jamais à vivre jusqu'au lendemain; et il restait des heures, assis devant sa table, sans parler, sans penser, n'ayant même pas la force de se coucher, jusqu'à ce qu'un reste de volonté lui fît gagner son lit; et il dormait d'un lourd sommeil, plein de rêves stupides, qui lui faisaient croire que la nuit ne finirait jamais.

Cette attente continuelle devenait à la longue une véritable maladie. Christophe en arrivait à soupçonner son père, ses frères, le facteur même, d'avoir reçu la lettre et de la lui cacher. Il était rongé d'inquiétudes. De la fidélité de Minna, il ne doutait pas un instant. Si donc elle ne lui écrivait pas, c'est qu'elle était malade, mourante, morte peut-être. Il sauta sur sa plume et écrivit une troisième lettre, quelques lignes déchirantes, où il ne pensait pas plus, cette fois, à surveiller ses sentiments que son orthographe. L'heure de la poste pressait; il avait fait des ratures, brouillé la page en la tournant, sali l'enveloppe en la fermant: n'importe! Il n'aurait pu attendre au courrier suivant. Il courut jeter la lettre à la poste, et attendit dans une angoisse mortelle. La seconde nuit, il eut la vision nette de Minna, malade, qui l'appelait; il se leva, fut sur le point de partir à pied, d'aller la rejoindre. Mais où? Où la retrouver?

Le quatrième matin, arriva la lettre de Minna,--une demi-page,--froide et pincée. Minna disait qu'elle ne comprenait pas ce qui avait pu lui inspirer ces stupides appréhensions, qu'elle allait bien, qu'elle n'avait pas le temps d'écrire, qu'elle le priait de s'exalter moins à l'avenir et d'interrompre sa correspondance.

Christophe fut atterré. Il ne mit pas en doute la sincérité de Minna. Il s'accusa lui-même, il pensa que Minna était justement irritée des lettres imprudentes et absurdes qu'il avait écrites. Il se traita d'imbécile, et se frappa la tête avec ses poings. Mais il avait beau faire: il était bien forcé de sentir que Minna ne l'aimait pas autant qu'il l'aimait.

Les jours qui suivirent furent si mornes qu'ils ne peuvent se raconter. Le néant ne se décrit point. Privé du seul bien qui le rattachât à l'existence: ses lettres à Minna, Christophe ne vécut plus que d'une façon machinale; et le seul acte de sa vie auquel il s'intéressât, était lorsque, le soir, au moment de se coucher, il rayait, comme un écolier, sur son calendrier, une des interminables journées qui le séparaient du retour de Minna.