Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 18

Chapter 183,648 wordsPublic domain

Minna arrivait en retard, les yeux encore gonflés de sommeil, l'air boudeur; elle tendait à peine la main à Christophe, disait un froid bonjour, et, muette, grave et digne, allait s'asseoir au piano. Quand elle était seule, elle ses plaisait à faire d'interminables gammes: car cela lui permettait de prolonger agréablement son état de demi-sommeil et les rêves qu'elle se contait. Mais Christophe l'obligeait à fixer son attention sur des exercices difficiles: aussi, pour se venger, elle s'ingéniait quelquefois à jouer le plus mal qu'elle pouvait. Elle était assez musicienne, mais n'aimait pas la musique,--comme beaucoup d'Allemandes. Mais, comme beaucoup d'Allemandes, elle croyait devoir l'aimer; et elle prenait ses leçons assez consciencieusement, à part quelques moments de malice diabolique, pour faire enrager son maître. Elle le faisait enrager bien davantage par l'indifférence glaciale avec quoi elle s'appliquait. Le pire était quand elle imaginait qu'il était de son devoir de mettre de l'âme dans un passage d'expression: elle devenait sentimentale, et elle ne sentait rien.

Le petit Christophe, assis auprès d'elle, n'était pas très poli. Il ne lui faisait jamais de compliments: loin de là. Elle lui en gardait rancune, et ne laissait passer aucune de ses observations, sans réplique. Elle discutait tout ce qu'il disait; quand elle se trompait, elle s'obstinait à soutenir qu'elle jouait ce qui était marqué. Il s'irritait, et ils continuaient à échanger des impertinences. Les yeux baissés sur les touches, elle observait Christophe et jouissait de sa fureur. Pour se désennuyer, elle inventait de petites ruses stupides, qui n'avaient d'autre objet que d'interrompre la leçon et d'agacer Christophe. Elle feignait de s'étrangler, pour se rendre intéressante; elle avait une quinte de toux, ou bien elle avait quelque chose de très important à dire à la femme de chambre. Christophe savait que c'était de la comédie; et Minna savait que Christophe savait que c'était de la comédie; et elle s'en amusait: car Christophe ne pouvait lui dire ce qu'il pensait.

Un jour qu'elle se livrait à ce divertissement, et qu'elle toussotait languissamment, le museau caché dans son mouchoir, comme si elle était près de suffoquer, guettant du coin de l'œil Christophe exaspéré, elle eut l'idée ingénieuse de laisser tomber le mouchoir, pour forcer Christophe à le ramasser: ce qu'il fit de la plus mauvaise grâce du monde. Elle l'en récompensa d'un «Merci!» de grande dame, qui faillit le faire éclater.

Elle jugea ce jeu trop bon pour ne pas le redoubler. Le lendemain, elle recommença. Christophe ne broncha pas: il bouillait de colère. Elle attendit un moment, puis dit d'un ton dépité:

--Voudriez-vous, je vous prie, ramasser mon mouchoir?

Christophe n'y tint plus.

--Je ne suis pas votre domestique! cria-t-il grossièrement. Ramassez-le vous-même!

Minna fut suffoquée. Elle se leva brusquement de son tabouret, qui tomba:

--Oh! c'est trop fort, dit-elle, tapant rageusement sur le clavier. Elle sortit furieuse.

Christophe l'attendit. Elle ne revint pas. Il avait honte de son action: il sentait qu'il s'ôtait conduit comme un petit goujat. Aussi, il était à bout, elle se moquait de lui avec trop d'effronterie! Il craignit que Minna ne se plaignît à sa mère et qu'il ne se fût aliéné pour toujours l'esprit de madame de Kerich. Il ne savait que faire; car, s'il regrettait sa brutalité, pour rien au monde il n'eût demandé pardon.

Il revint à tout hasard le lendemain, quoiqu'il pensât que Minna refuserait de prendre sa leçon. Mais Minna, qui était trop fière pour se plaindre, Minna, dont la conscience n'était pas d'ailleurs à l'abri de tout reproche, reparut, après s'être fait attendre cinq minutes de plus qu'à l'ordinaire; et elle alla s'asseoir devant le piano, droite, raide, sans tourner la tête, ni prononcer un mot, comme si Christophe n'existait pas. Elle n'en prit pas moins sa leçon et toutes les leçons suivantes, parce qu'elle savait fort bien que Christophe se connaissait en musique et qu'elle devait apprendre à jouer proprement du piano, si elle voulait être--ce qu'elle prétendait être: une demoiselle bien née, d'une éducation accomplie.

Mais qu'elle s'ennuyait! Qu'ils s'ennuyaient tous deux!

Un matin de mars brumeux, que de petits flocons de neige voltigeaient, comme des plumes, dans l'air gris, ils étaient dans le _studio._ Il faisait a peine jour. Minna discutait, selon son habitude, une fausse note qu'elle avait faite, et prétendait que «c'était écrit». Bien qu'il sût parfaitement qu'elle mentait, Christophe se pencha sur le cahier, pour voir de près le passage en question. Elle avait sa main posée sur le pupitre, elle ne la dérangea même pas. Il avait la bouche tout près de cette main. Il essayait de lire et n'y parvenait pas: il regardait autre chose,--cette chose délicate, transparente, comme des pétales de fleur. Brusquement,--(il ne sut ce qui lui passait par la tête)--il appuya de toutes ses forces ses lèvres sur cette menotte.

Ils en furent aussi saisis l'un que l'autre. Il se rejeta en arrière, elle retira sa main,--rougissants tous les deux. Ils ne se dirent pas un mot, ils ne se regardaient pas. Après un moment de silence confus, elle se frémit à jouer; sa poitrine se soulevait légèrement, comme si elle était oppressée; et elle faisait fausse note sur fausse note. Il ne s'en apercevait pas: il était bien plus troublé qu'elle; ses tempes battaient, il n'entendait rien, et, pour rompre le silence, faisait d'une voix étranglée quelques observations à tort et à travers. Il pensait qu'il était définitivement perdu dans l'opinion de Minna. Il était confondu de son action, il la jugeait stupide et grossière. L'heure de la leçon écoulée, il quitta Minna sans la regarder, et il oublia même de la saluer. Elle ne lui en voulut pas. Elle ne pensait plus à trouver Christophe mal élevé; si elle avait fait tant de fautes en jouant, c'est qu'elle ne cessait de l'observer du coin de l'œil avec une curiosité étonnée, et,--pour la première fois,--sympathique.

Quand elle fut seule, au lieu d'aller retrouver sa mère, comme les autres jours, elle s'enferma dans sa chambre et s'interrogea sur cet événement extraordinaire. Elle s'était accoudée devant sa glace. Ses yeux lui semblaient doux et brillants. Elle mordait légèrement sa lèvre dans l'effort de la réflexion. Et tout en regardant avec complaisance son gentil visage, elle revoyait la scène, rougissait et souriait. À table, elle fut animée et joyeuse. Elle refusa de sortir ensuite et resta au salon, une partie de l'après-midi; elle avait un ouvrage à la main et n'y fit pas dix points qui ne fussent de travers; mais que lui importait! Dans un coin de la chambre, le dos tourné à sa mère, elle souriait; ou, prise d'un soudain besoin de se détendre, elle bondissait dans la pièce, en chantant à tue-tête. Madame de Kerich tressautait, et l'appelait folle. Minna se jetait à son cou, en se tordant de rire, et l'embrassait à l'étrangler.

Le soir, rentrée dans sa chambre, elle fut longtemps avant de se coucher. Elle se regardait toujours dans sa glace, cherchait à se souvenir, et ne pensait à rien, à force d'avoir pensé tout le jour à la même chose. Elle se déshabilla lentement; elle s'arrêtait à chaque instant, assise sur son lit, cherchant à retrouver l'image de Christophe: c'était un Christophe de fantaisie qui lui apparaissait; et maintenant, il ne lui semblait plus si mal. Elle se coucha et éteignit la lumière. Dix minutes après, la scène du matin lui revint brusquement à l'esprit, et elle éclata de rire. Sa mère se leva doucement et ouvrit la porte, croyant que malgré sa défense elle lisait dans son lit. Elle trouva Minna tranquillement couchée, les yeux grands ouverts dans la demi-lueur de la veilleuse.

--Qu'y a-t-il donc, demanda-t-elle, qui te met en gaieté?

--Rien du tout, répondit gravement Minna. Je pense.

--Tu es bien heureuse de t'amuser ainsi dans ta compagnie. Mais maintenant, il faut dormir.

--Oui, maman, répondit la docile Minna.

En elle-même, elle grondait:

--Mais va-t'en donc! Va-t'en donc! jusqu'à ce que la porte se refermât, et qu'elle pût continuer à savourer ses rêves. Elle tomba dans un mol engourdissement. Tout près de s'endormir, elle sursauta de joie:

--Il m'aime... Quel bonheur! Qu'il est gentil de m'aimer!... Comme je l'aime!

Elle embrassa son oreiller, et s'endormit tout à fait.

La première fois que les deux enfants se retrouvèrent ensemble, Christophe fut surpris de l'amabilité de Minna. Elle lui dit bonjour, et lui demanda comment il allait, avec une voix très douce; elle s'assit au piano, d'un air sage et modeste; et elle fut un ange de docilité. Elle n'eut plus aucune de ses fantaisies de malicieuse écolière; mais elle écoutait religieusement les observations de Christophe, reconnaissait leur justesse, poussait elle-même de petits cris effarouchés quand elle avait fait une faute, et s'appliquait à se corriger. Christophe n'y comprenait rien. En très peu de temps, elle fit des progrès étonnants. Non seulement elle jouait mieux, mais elle aimait la musique. Si peu flatteur qu'il lût, il dut lui en faire compliment. Elle rougit de contentement et l'en remercia d'un regard humide de reconnaissance. Elle se mettait en frais de toilette pour lui; elle avait des rubans d'une nuance exquise; elle faisait à Christophe des sourires et des yeux langoureux, qui lui déplaisaient, qui l'irritaient, qui le remuaient jusqu'au fond de l'âme. À présent, c'était elle qui cherchait à causer; mais ses conversations n'avaient rien d'enfantin: elle parlait gravement, et citait les poètes d'un petit ton pédant et prétentieux. Lui, ne répondait guère; il était mal à l'aise: cette nouvelle Minna, qu'il ne connaissait pas, l'étonnait et l'inquiétait.

Elle l'observait toujours. Elle attendait... Quoi?... Le savait-elle exactement?... Elle attendait qu'il recommençât.--Il s'en fût bien gardé, convaincu qu'il avait agi comme un rustre; il semblait même n'y plus penser du tout. Elle s'énervait; et, un jour qu'il était tranquillement assis, à distance respectable des dangereuses petites pattes, une impatience la prit: d'un mouvement si prompt qu'elle n'eut pas le temps d'y réfléchir, elle lui colla sa menotte sur les lèvres. Il en fut ahuri, puis furieux et honteux. Il ne la baisa pas moins, et passionnément. Cette effronterie naïve l'indignait; il était sur le point de planter là Minna.

Mais il ne pouvait plus. Il était pris. Un tumulte de pensées s'agitait en lui: il n'y reconnaissait rien. Comme des vapeurs qui montent d'une vallée, elles s'élevaient du fond de son cœur. Il allait en tout sens, au hasard, dans cette brume d'amour; et quoi qu'il fît, il ne faisait que tourner en rond autour d'une obscure idée fixe, un Désir inconnu, redoutable et fascinant, comme la flamme pour l'insecte. Soudain bouillonnement des forces aveugles de la Nature...

Ils passèrent par une période d'attente. Ils s'observaient, se désiraient, et se craignaient tous deux. Ils étaient inquiets. Ils n'en continuaient pas moins leurs petites hostilités et leurs bouderies; mais il n'y avait plus de familiarités entre eux: ils se taisaient. Chacun était, en silence, occupé à construire son amour.

L'amour a de curieux effets rétroactifs. Dès l'instant que Christophe découvrit qu'il aimait Minna, il découvrit du même coup qu'il l'avait toujours aimée. Depuis trois mois, ils se voyaient presque chaque jour, sans qu'il se fût douté de cet amour. Mais du moment qu'il l'aimait aujourd'hui, il fallait absolument qu'il l'eût aimée de toute éternité.

Ce fut un bien-être pour lui de découvrir enfin _qui_ il aimait. Il y avait si longtemps qu'il aimait, sans savoir qui! Il fut soulagé, à la façon d'un malade qui, souffrant d'un malaise général, vague et énervant, le voit se préciser en une douleur aiguë, localisée sur un point. Rien ne brise autant que l'amour sans objet précis: il ronge et dissout les forces. Une passion qu'on connaît tend l'esprit à l'excès; on est harassé: du moins, on sait pourquoi. Tout plutôt que le vide!

Bien que Minna eût donné à Christophe de bonnes raisons de croire qu'il ne lui était pas indifférent, il ne manquait pas de se tourmenter, et pensait qu'elle le dédaignait. Ils n'avaient jamais eu une idée nette l'un de l'autre; mais jamais cette idée n'avait été plus confuse qu'aujourd'hui: c'était une suite incohérente d'imaginations baroques, qui ne parvenaient pas à s'accorder ensemble: car ils passaient d'un extrême à l'autre, se prêtant tour à tour des défauts et des charmes qu'ils n'avaient pas: ceux-ci, quand ils étaient éloignés l'un de l'autre, ceux-là quand ils étaient réunis. Dans les deux cas, ils se trompaient juste autant.

Ils ne savaient pas ce qu'ils désiraient eux-mêmes. Pour Christophe, son amour prenait la forme de cette soif de tendresse, impérieuse, absolue, qui le brûlait depuis l'enfance, qu'il réclamait des autres, qu'il eût voulu leur imposer, de gré ou de force. Par moments, se mêlaient à ce désir despotique d'un sacrifice entier de soi et des autres,--surtout des autres, peut-être,--des bouffées de désir brutal et obscur, qui lui donnaient le vertige et qu'il ne comprenait pas. Minna, surtout curieuse, et ravie d'avoir un roman, cherchait à en tirer tout le plaisir possible d'amour-propre et de sentimentalité; elle se dupait de tout cœur sur ce qu'elle éprouvait. Une bonne partie de leur amour était purement livresque. Ils se ressouvenaient des romans qu'ils avaient lus, et se prêtaient des sentiments qu'ils n'avaient point.

Mais le moment venait où ces petits mensonges, ces petits égoïsmes allaient s'évanouir devant le divin rayonnement de l'amour. Un jour, une heure, quelques secondes éternelles... Et ce fut si inattendu!...

Ils causaient seuls, un soir. L'ombre tombait dans le salon. Leur entretien avait pris une teinte grave. Ils parlaient de l'infini, de la vie, et de la mort. C'était un cadre plus grandiose pour leur passionnette. Minna se plaignait de sa solitude: ce qui amena naturellement la réponse de Christophe, qu'elle n'était pas si seule qu'elle disait.

--Non, fit-elle en secouant sa petite tête, tout cela, ce sont des mots. Chacun vit pour soi, personne ne s'intéresse à vous, personne ne vous aime.

Un silence.

--Et moi? dit brusquement Christophe, pâle d'émotion.

L'impétueuse petite personne se leva d'un bond et lui saisit les mains.

La porte s'ouvrit. Ils se rejetèrent en arrière. Madame de Kerich entra. Christophe se plongea dans un livre, qu'il lisait à l'envers. Minna, pliée sur son ouvrage, s'enfonçait son aiguille dans le doigt.

Ils ne se trouvèrent plus seuls, de toute la soirée, et ils avaient peur de l'être. Madame de Kerich s'étant levée pour chercher un objet dans la chambre voisine, Minna, peu complaisante d'ordinaire, courut le prendre à sa place; et Christophe profita de son absence pour partir, sans lui dire bonsoir.

Le lendemain, ils se retrouvèrent, impatients de reprendre l'entretien interrompu. Ils n'y réussirent point. Les circonstances leur furent cependant favorables. Ils allèrent en promenade avec madame de Kerich, et ils eurent dix occasions de causer à leur aise. Mais Christophe ne pouvait parler; et il en était si malheureux qu'il se tenait sur la route le plus loin possible de Minna. Celle-ci faisait semblant de ne pas remarquer son impolitesse; mais elle en fut piquée, et elle le montra bien. Quand Christophe se força enfin à articuler quelques mots, elle l'écouta d'un air glacé: ce fut à peine s'il eut le courage d'aller jusqu'au bout de sa phrase. La promenade s'achevait. Le temps passait. Et il se désolait de n'avoir pas su l'employer.

Une semaine s'écoula. Ils crurent s'être trompés sur leurs sentiments réciproques. Ils n'étaient pas sûrs de n'avoir pas rêvé la scène de l'autre soir. Minna gardait rancune à Christophe. Christophe redoutait de la rencontrer seule. Ils étaient plus en froid que jamais.

Un jour vint.--Il avait plu toute la matinée et une partie de l'après-midi. Ils étaient restés enfermés dans la maison, sans se parler, à lire, bâiller, regarder par la fenêtre; ils étaient ennuyés et maussades. Vers quatre heures, le ciel s'éclaircit. Ils coururent au jardin. Ils s'accoudèrent sur la terrasse, contemplant au-dessous d'eux les pentes de gazon qui descendaient vers le fleuve. La terre fumait, une tiède vapeur montait au soleil; des gouttelettes de pluie étincelaient sur l'herbe; l'odeur de la terre mouillée et le parfum des fleurs se mêlaient; autour d'eux bruissait le vol doré des abeilles. Ils étaient côte à côte, et ne se regardaient pas; ils ne pouvaient se décider à rompre le silence. Une abeille vint gauchement s'accrocher à une grappe de glycine, lourde de pluie, et fit basculer sur elle une cataracte d'eau. Ils rirent en même temps; et aussitôt, ils sentirent qu'ils ne se boudaient plus, qu'ils étaient bons amis. Pourtant ils continuaient à ne pas se regarder.

Brusquement, sans tourner la tête, elle lui prit la main, et elle lui dit:

--Venez!

Elle l'entraîna en courant vers le petit labyrinthe boisé, aux sentiers bordés de buis, qui s'élevait au centre du bosquet. Ils escaladèrent la pente, ils glissaient sur le sol détrempé; et les arbres mouillés secouaient sur eux leurs branches. Près d'arriver au faîte, elle s'arrêta, pour respirer.

--Attendez... attendez... dit-elle tout bas, tâchant de reprendre haleine.

Il la regarda. Elle regardait d'un autre côté: elle souriait, haletante, la bouche entr'ouverte; sa main était crispée dans la main de Christophe. Ils sentaient leur sang battre dans leurs paumes pressées et leurs doigts qui tremblaient. Autour d'eux, le silence. Les pousses blondes des arbres frissonnaient au soleil; une petite pluie s'égouttait des feuilles, avec un bruit argentin; et dans le ciel passaient les cris aigus des hirondelles.

Elle retourna la tête vers lui: ce fut un éclair. Elle se jeta à son cou, il se jeta dans ses bras.

--Minna! Minna! chérie!...

--Je t'aime, Christophe! Je t'aime!

Ils s'assirent sur un banc de bois mouillé. Ils étaient pénétrés d'amour, un amour doux, profond, absurde. Tout le reste avait disparu. Plus d'égoïsme, plus de vanité, plus d'arrière-pensées. Toutes les ombres de l'âme étaient balayées par ce souffle d'amour. «Aimer, aimer»,--disaient leurs yeux riants et humides de larmes. Cette froide et coquette petite fille, ce garçon orgueilleux, étaient dévorés du besoin de se donner, de souffrir, de mourir l'un pour l'autre. Ils ne se reconnaissaient plus, ils n'étaient plus eux-mêmes; tout était transformé: leur cœur, leurs traits, leurs yeux rayonnaient d'une bonté et d'une tendresse touchantes. Minutes de pureté, d'abnégation, de don absolu de soi, qui ne reviendront plus dans la vie!

Après un balbutiement éperdu, après des promesses passionnées d'être l'un à l'autre toujours, après des baisers et des mots incohérents et ravis, ils s'aperçurent qu'il était tard, et ils revinrent en courant, se tenant par la main, au risque de tomber dans les allées étroites, se heurtant aux arbres, ne sentant rien, aveugles et ivres de joie.

Lorsqu'il l'eut quittée, il ne rentra pas chez lui: il n'aurait pu dormir. Il sortit de la ville et marcha à travers champs; il se promena au hasard, dans la nuit. L'air était frais, la campagne obscure et déserte. Une chouette hululait frileusement. Il allait comme un somnambule. Il monta la colline, au milieu des vignes. Les petites lumières de la ville tremblaient dans la plaine, et les étoiles dans le ciel sombre. Il s'assit sur un mur du chemin, et fut pris brusquement d'une crise de larmes. Il ne savait pourquoi. Il était trop heureux; et l'excès de sa joie était fait de tristesse et de joie; il s'y mêlait de la reconnaissance pour son bonheur, de la pitié pour ceux qui n'étaient pas heureux, un sentiment mélancolique et doux de la fragilité des choses, l'enivrement de vivre. Il pleura avec délices, il s'endormit au milieu de ses pleurs. Quand il se réveilla, c'était l'aube incertaine. Les brouillards blancs traînaient sur le fleuve et enveloppaient la ville, où Minna dormait, écrasée de fatigue, le cœur illuminé par un rire de bonheur.

Dès le matin, ils réussirent à se revoir au jardin, et ils se dirent de nouveau qu'ils s'aimaient; mais déjà, ce n'était plus la divine inconscience de la veille. Elle jouait un peu l'amoureuse; et lui, quoique plus sincère, tenait aussi un rôle. Ils parlèrent de ce que serait leur vie. Il regretta sa pauvreté, son humble condition. Elle affecta la générosité, et elle jouit de sa générosité. Elle se disait indifférente à l'argent. Il est vrai qu'elle l'était: car elle ne le connaissait pas, ne connaissant pas son manque. Il lui promit de devenir un grand artiste; elle trouvait cela amusant et beau, comme un roman. Elle crut de son devoir de se conduire en véritable amoureuse. Elle lut des poésies, elle fut sentimentale. Il était gagné par la contagion. Il soignait sa toilette: il était ridicule; il surveillait sa façon de parler: il était prétentieux. Madame de Kerich le regardait en riant, et se demandait ce qui avait pu le rendre aussi stupide.

Mais ils avaient des minutes d'ineffable poésie. Elles éclataient subitement au milieu des journées un peu pâles, tel un rayon de soleil au travers du brouillard. C'était un regard, un geste, un mot qui ne signifiait rien, et les inondait de bonheur; c'étaient les: «Au revoir!», le soir, dans l'escalier mal éclairé, les yeux qui se cherchaient, se devinaient dans la demi-obscurité, le frisson des mains qui se touchaient, le tremblement de la voix, tous ces petits riens, dont leur souvenir se repaissait, la nuit, quand ils dormaient d'un sommeil si léger que le son de chaque heure les réveillait, et quand leur cœur chantait: «Il m'aime», comme le murmure d'un ruisseau.

Ils découvrirent le charme des choses. Le printemps souriait avec une merveilleuse douceur. Le ciel avait un éclat, l'air avait une tendresse, qu'ils ne connaissaient pas. La ville tout entière, les toits rouges, les vieux murs, les pavés bosselés, se paraient d'un charme familier, qui attendrissait Christophe. La nuit, quand tout le monde dormait, Minna se levait du lit et restait à la fenêtre, assoupie et fiévreuse. Et les après-midi, quand il n'était pas là, elle rêvait, assise dans la balançoire, un livre sur les genoux, les yeux à demi fermés, somnolente de lassitude heureuse, le corps et l'esprit flottant dans l'air printanier. Elle passait des heures maintenant au piano, répétant, avec une patience exaspérante pour les autres, des accords, des passages, qui la faisaient devenir toute blanche et froide d'émotion. Elle pleurait en entendant de la musique de Schumann. Elle se sentait pleine de pitié et de bonté pour tous; et il l'était, comme elle. Ils donnaient de furtives aumônes aux pauvres qu'ils rencontraient, et ils échangeaient des regards compatissants: ils étaient heureux d'être si bons.