Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 17

Chapter 173,769 wordsPublic domain

Elle le questionna amicalement sur sa vie. Mais il ne se rassurait pas. Il ne savait comment s'asseoir, il ne savait comment tenir sa tasse, qui menaçait de chavirer; il se croyait obligé, à chaque fois qu'on lui offrait de l'eau, du lait, du sucre, ou des gâteaux, de se lever précipitamment et de remercier avec des révérences, raide, serré dans sa redingote, son col et sa cravate, comme dans une carapace, n'osant pas, ne pouvant pas tourner la tête, ni adroite, nia gauche, ahuri par la multiplicité des questions de madame de Kerich et par l'exubérance de ses façons, glacé par les regards de Minna qu'il sentait attachés à ses traits, à ses mains, à ses mouvements, à son habillement. Elles le troublaient encore plus, en voulant le mettre à l'aise,--madame de Kerich, par son flot de paroles,--Minna, par les œillades coquettes qu'elle lui faisait, pour s'amuser.

Enfin, elles renoncèrent à tirer de lui autre chose que des salutations et des monosyllabes; et madame de Kerich, qui faisait à elle seule tous les frais de la conversation, lui demanda, lassée, de se mettre au piano. Bien plus intimidé que par un public de concert, il joua un adagio de Mozart. Mais sa timidité même, le trouble que son cœur commençait d'éprouver auprès de ces deux femmes, l'émotion ingénue qui gonflait sa poitrine, et le rendait heureux et malheureux ensemble, s'accordaient avec la tendresse et la pudeur juvénile de ces pages, et leur prêtaient un charme de printemps. Madame de Kerich en fut touchée; elle le dit avec l'exagération louangeuse, habituelle aux gens du monde; elle n'en était pas moins sincère, et l'excès même de l'éloge était doux, venant d'une aimable bouche. La maligne Minna se taisait, elle regardait avec étonnement ce garçon si stupide quand il parlait, et dont les doigts étaient si éloquents. Christophe sentait leur sympathie, et il s'enhardissait. Il continua de jouer; puis, se retournant à demi vers Minna, avec un sourire gêné, et sans lever les yeux:

--Voilà ce que je faisais sur le mur, dit-il timidement.

Il joua une petite œuvre, où il avait en effet développé les idées musicales qui lui étaient venues à sa place favorite, en regardant le jardin, non pas, à vrai dire, le soir où il avait vu Minna et madame de Kerich,--(il cherchait à se le persuader, pour quelles obscures raisons?)--mais bien des soirs avant; et l'on pouvait retrouver dans le balancement tranquille de cet _andante con moto_ les impressions sereines des chants d'oiseaux et de l'endormement majestueux des grands arbres dans la paix du soleil couchant.

Ses deux auditrices l'écoutaient avec ravissement. Quand il eut fini, madame de Kerich se leva, lui prit les mains avec sa vivacité habituelle, et le remercia avec effusion. Minna battit des mains, cria que c'était «admirable», et que, pour qu'il composât encore d'autres œuvres aussi «sublimes» que celle-là, elle lui ferait mettre une échelle contre le mur, afin qu'il pût y travailler tout à son aise. Madame de Kerich dit à Christophe de ne pas écouter cette folle de Minna; elle le pria, puisqu'il aimait son jardin, d'y venir aussi souvent qu'il voudrait; et elle ajouta qu'il n'aurait même pas besoin de venir les saluer, si cela l'ennuyait.

--Vous n'avez pas besoin de venir nous saluer, trouva bon de répéter Minna. Seulement, si vous ne venez pas, gare à vous!

Elle agitait le doigt, d'un petit air menaçant.

Minna n'avait nullement un désir impérieux que Christophe lui fît visite, ni même qu'il s'astreignit envers elle aux règles de la politesse; mais il lui plaisait de produire un petit effet, que son instinct lui faisait juger charmant.

Christophe rougit de plaisir. Madame de Kerich acheva de le gagner par le tact avec lequel elle lui parla de sa mère et de son grand-père, qu'elle avait autrefois connu. L'affectueuse cordialité des deux femmes le pénétrait; il s'exagérait cette bonté facile, cette bonne grâce mondaine, par le désir qu'il avait de la croire profonde. Il se mit à raconter ses projets, ses misères, avec une naïve confiance. Il ne s'apercevait plus de l'heure qui passait, et il eut un sursaut d'étonnement, lorsqu'un domestique vint annoncer le dîner. Mais sa confusion se changea en bonheur, quand madame de Kerich lui dit de rester dîner avec elles, comme de bons amis qu'on allait être, qu'on était déjà. On lui mit son couvert entre la mère et la fille; et il donna une idée moins avantageuse de ses talents à table qu'au piano. Cette partie de son éducation avait été fort négligée; il était disposé à croire qu'à table, manger et boire étaient l'essentiel, que la façon n'importait guère. Aussi, la proprette Minna le regardait avec une moue scandalisée.

On comptait qu'aussitôt après le souper, il s'en irait. Mais il les suivit dans le petit salon, il s'assit avec elles, il ne songeait pas à partir. Minna étouffait des bâillements et faisait des signes à sa mère. Il ne s'en apercevait pas, parce qu'il était grisé de son bonheur et qu'il pensait que les autres étaient comme lui,--parce que Minna, en le regardant, continuait de jouer des prunelles, par habitude,--et enfin, parce qu'une fois assis, il ne savait plus comment se lever et prendre congé. Il serait resté toute la nuit, si madame de Kerich ne l'eût congédié, avec un aimable sans-façon.

Il partit, emportant en lui la lumière caressante des yeux bruns de madame de Kerich, des yeux bleus de Minna; il sentait sur sa main le fin contact des doigts délicats et doux comme des fleurs; et une subtile odeur, qu'il n'avait jamais encore respirée, l'enveloppait, l'étourdissait, le faisait défaillir.

Il revint deux jours après, comme ils en étaient convenus, pour donner une leçon de piano à Minna. À partir de ce moment, il venait régulièrement sous ce prétexte, deux fois par semaine, le matin; et bien souvent, il retournait le soir, pour faire de la musique et pour causer.

Madame de Kerich le voyait volontiers. C'était une femme intelligente et bonne. Elle avait trente-cinq ans, lorsqu'elle avait perdu son mari; et bien que jeune de corps et de cœur, elle s'était retirée sans regret du monde, où elle était fort lancée. Peut-être s'en séparait-elle d'autant plus facilement qu'elle s'y était beaucoup amusée et jugeait sainement qu'on ne peut à la fois avoir eu et avoir. Elle était attachée à la mémoire de monsieur de Kerich, non qu'elle eût eu pour lui, à aucun moment de son union, rien qui ressemblât à de l'amour: il lui suffisait d'une bonne amitié; elle avait des sens tranquilles et un esprit affectueux.

Elle s'était consacrée à l'éducation de sa fille; mais la même modération, qu'elle portait dans l'amour, atténuait ce que la maternité a souvent d'exalté et de maladif, quand l'enfant est le seul être sur qui la femme puisse reporter ses jalouses exigences d'aimer et d'être aimée. Elle chérissait Minna, mais la jugeait avec clarté et ne se dissimulait aucune de ses imperfections, pas plus qu'elle ne cherchait à se faire illusion sur elle-même. Spirituelle, sensée, elle avait un regard infaillible pour découvrir du premier coup d'œil le faible et le ridicule de chacun; elle y trouvait plaisir, sans l'ombre de méchanceté; car elle était aussi indulgente que railleuse, et, tout en s'amusant des gens, elle aimait à leur rendre service.

Le petit Christophe fournit à sa bonté et à son esprit critique une occasion de s'exercer. Durant les premiers temps de son séjour dans la ville, où son grand deuil la tenait à l'écart de la société, Christophe lui fut une distraction. Par son talent, d'abord. Elle aimait la musique, quoique n'étant pas musicienne; elle y trouvait un bien-être physique et moral, où sa pensée s'engourdissait paresseusement dans une agréable mélancolie. Assise auprès du feu,--tandis que Christophe jouait,--un ouvrage dans les mains, et souriant vaguement, elle goûtait une jouissance muette au va-et-vient machinal de ses doigts, et aux mouvements incertains de sa rêverie, flottant parmi les images tristes ou douces du passé.

Mais plus encore qu'à la musique, elle s'intéressait au musicien. Elle était assez intelligente pour sentir les rares dons de Christophe, bien qu'elle ne fût pas capable de discerner son originalité véritable. Elle se plaisait curieusement à surveiller l'éveil de cette flamme mystérieuse, qu'elle voyait poindre en lui. Elle avait vite apprécié ses qualités morales, sa droiture, son courage, cette sorte de stoïcisme, si touchant chez un enfant. Elle ne l'en regardait pas moins avec la perspicacité ordinaire de ses yeux fins et moqueurs. Elle s'amusait de sa gaucherie, de sa laideur, de ses petits ridicules; elle ne le prenait pas tout à fait au sérieux (elle ne prenait pas grand'chose au sérieux). Les saillies bouffonnes, les violences, l'humeur fantasque de Christophe, lui faisaient croire d'ailleurs qu'il n'était pas très bien équilibré; elle voyait en lui un de ces Krafft, qui étaient de braves gens et de bons musiciens, mais tous un peu toqués.

Cette légère ironie échappait à Christophe; il ne sentait que la bonté de madame de Kerich. Il était si peu habitué à ce qu'on fût bon pour lui! Bien que ses fonctions au palais le missent en contact journalier avec le monde, le pauvre Christophe était resté un petit sauvage, sans instruction et sans éducation. L'égoïsme de la cour ne s'occupait de lui que pour tirer profit de son talent, sans chercher à lui servir en rien. Il venait au palais, se mettait au piano, jouait, et s'en allait, sans que jamais personne se donnât la peine de causer avec lui, si ce n'était pour lui faire quelque compliment distrait. Personne, depuis la mort du grand-père, ni à la maison, ni au dehors, n'avait eu la pensée de l'aider s'instruire, à se conduire dans la vie, à devenir un homme. Il souffrait de son ignorance et de sa grossièreté de manières. Il suait sang et eau pour se former tout seul; mais il n'y arrivait pas. Les livres, les entretiens, les exemples, tout lui manquait. Il lui eût fallu avouer sa détresse à un ami, et il ne pouvait s'y décider. Même avec Otto, il n'avait pas osé, parce qu'aux premiers mots qu'il avait hasardés, Otto avait pris un ton de supériorité dédaigneuse, qui lui avait été comme une brûlure de fer rouge.

Et voici qu'avec madame de Kerich, tout devenait aisé. D'elle-même, sans qu'il fût besoin de lui demander rien--(il en coûtait tellement à l'orgueil de Christophe!)--elle lui remontrait doucement ce qu'il ne fallait pas faire, l'avertissait de ce qu'il fallait faire, lui donnait des conseils sur la façon de s'habiller, de manger, de marcher, de parler, ne lui laissait passer aucune faute d'usage, de goût ou de langage; et il était impossible d'en être blessé, tant sa main était légère et attentive à ménager cet amour-propre ombrageux d'enfant. Elle fit aussi son éducation littéraire, sans avoir l'air d'y toucher: elle ne semblait pas s'étonner de ses étranges ignorances; mais elle ne négligeait aucune occasion de relever ses erreurs, simplement, tranquillement, comme s'il était tout naturel que Christophe se fût trompé; au lieu de l'effaroucher par des leçons pédantes, elle avait imaginé d'occuper leurs réunions du soir, en faisant lire à Minna ou à lui de belles pages d'histoire, ou des poètes allemands et étrangers. Elle le traitait en enfant de la maison, avec quelques petites nuances de familiarité protectrice, qu'il n'apercevait pas. Elle s'occupait même de ses vêtements, elle les lui renouvelait, elle lui tricotait un cache-nez de laine, elle lui faisait présent de menus objets de toilette, et avec tant de gentillesse qu'il ne se sentait pas gêné de ces soins et de ces cadeaux. Bref, elle avait pour lui ces petites attentions et cette sollicitude quasi maternelle, que toute bonne femme a d'instinct pour tout enfant qui lui est confié, sans qu'il soit nécessaire qu'elle éprouve pour lui un sentiment profond. Mais Christophe croyait que cette tendresse s'adressait à lui personnellement, et il se fondait en reconnaissance; il avait des effusions brusques et passionnées, qui semblaient un peu ridicules à madame de Kerich, mais qui ne laissaient point de lui faire plaisir.

Avec Minna, les rapports étaient autres. Quand Christophe l'avait revue pour sa première leçon, tout enivré encore des souvenirs de la veille et des regards caressants de la fillette, il avait été surpris de trouver une petite personne entièrement différente de celle qu'il avait vue, quelques heures auparavant. Elle le regardait à peine, n'écoutait pas ce qu'il disait; et, lorsqu'elle levait les yeux vers lui, il y lisait une froideur si glaciale qu'il en était saisi. Il se tourmenta longtemps pour savoir en quoi il avait pu l'offenser. Il ne l'avait offensée en rien; et les sentiments de Minna ne lui étaient ni moins, ni plus favorables, aujourd'hui qu'hier: aujourd'hui comme hier, Minna avait pour lui une parfaite indifférence. Si, la première fois, elle s'était mise en frais de sourires pour le recevoir, c'était par une coquetterie instinctive de petite fille, qui s'amuse à essayer le pouvoir de ses yeux sur le premier venu, fût-il un chien coiffé, qui s'offre à son désœuvrement. Mais dès le lendemain, cette conquête trop facile n'avait plus aucun intérêt pour elle. Elle avait sévèrement observé Christophe; et elle l'avait jugé un garçon laid, pauvre, mal élevé, qui jouait bien du piano, mais qui avait de vilaines mains, qui tenait sa fourchette à table d'une façon abominable, et qui coupait le poisson avec son couteau. Il lui paraissait donc fort peu intéressant. Elle voulait bien prendre des leçons de piano avec lui; elle consentait même à s'amuser avec lui, parce qu'elle n'avait pas d'autre compagnon pour le moment, et que, malgré ses prétentions à n'être plus une enfant, il lui venait par bouffées un besoin fou de dépenser son trop-plein de gaieté, que surexcitait, comme chez sa mère, la contrainte imposée par le deuil récent. Mais elle ne se souciait pas plus de Christophe que d'un animal domestique; s'il lui arrivait encore, dans ses jours de pire froideur, de lui faire les doux yeux, c'était par pur oubli, et parce qu'elle pensait à autre chose,--ou bien, tout simplement, pour n'en pas perdre l'habitude. Le cœur de Christophe bondissait, quand elle le regardait ainsi. Et c'est à peine si elle le voyait: elle se racontait des histoires. Cette jeune personne était à l'âge où l'on se caresse les sens avec des rêves agréables et flatteurs. Elle pensait constamment à l'amour, avec un grand intérêt et une curiosité qui n'était innocente que par son ignorance. D'ailleurs, elle n'imaginait l'amour, en demoiselle bien élevée, que sous l'espèce du mariage. La forme de son idéal était loin d'être fixée. Tantôt elle rêvait d'épouser un lieutenant, tantôt un poète dans le genre sublime et correct, à la Schiller. Un projet démolissait l'autre; et le dernier venu était toujours accueilli avec le même sérieux et une égale conviction. Les uns et les autres étaient tout prêts à céder le pas à une réalité avantageuse. Car il est remarquable de voir avec quelle aisance les jeunes filles romanesques oublient leurs rêves, quand une apparence moins idéale, mais plus sûre, vient se présenter à elles.

Au demeurant, la sentimentale Minna était tranquille et froide. En dépit de son nom aristocratique et de la fierté que lui donnait sa particule nobiliaire, elle avait une âme de petite ménagère allemande, à l'âge exquis de l'adolescence.

Christophe ne comprenait naturellement rien au mécanisme compliqué,--plus compliqué en apparence qu'en réalité,--du cœur féminin. Il était souvent dérouté par les façons de ses belles amies; mais il était si heureux de les aimer qu'il leur faisait crédit de tout ce qui chez elles l'inquiétait et l'attristait un peu, afin de se persuader qu'il en était aimé autant qu'il les aimait. Un mot ou un regard affectueux le plongeait dans le ravissement. Il en était si bouleversé parfois qu'il avait des crises de larmes.

Assis devant la table, dans le tranquille petit salon, à quelques pas de madame de Kerich, qui cousait à la lueur de la lampe...--(Minna lisait de l'autre côté de la table; ils ne se parlaient pas: par la porte entr'ouverte du jardin, on voyait le sable de l'allée briller au clair de lune; un murmure léger venait des cimes des arbres...)--il se sentait le cœur gonflé de bonheur. Brusquement, sans raison, il sautait de sa chaise, se jetait aux genoux de madame de Kerich, lui saisissait la main, armée ou non de l'aiguille, et la couvrait de baisers, y appuyait sa bouche, ses joues, ses yeux en sanglotant. Minna levait les yeux de son livre, et haussait légèrement les épaules, en faisant sa petite moue. Madame de Kerich regardait en souriant le grand garçon qui se roulait à ses pieds, et elle lui caressait la tête de sa main restée libre, en disant de sa jolie voix, affectueuse et ironique:

--Eh bien, mon grand bêta, eh bien! qu'est-ce qu'il y a donc?

Ô la douceur de cette voix, de cette paix, de ce silence, de cette atmosphère délicate, sans cris, sans heurts, sans rudesse, de cette oasis au milieu de la rude vie, et,--lumière héroïque, dorant de ses reflets les objets et les êtres,--de ce monde enchanté qu'évoquait la lecture des divins poètes, Gœthe, Schiller, Shakespeare, torrents de force, de douleur et d'amour!...

Minna lisait, la tête penchée sur le livre, la figure légèrement colorée par l'animation du débit, avec sa voix fraîche, qui zézayait un peu et tâchait de prendre un ton important, quand elle parlait au nom des guerriers et des rois. Parfois, madame de Kerich prenait elle-même le livre; elle prêtait alors aux actions tragiques la grâce spirituelle et tendre de son être; mais, le plus souvent, elle écoutait, renversée dans son fauteuil, son éternel ouvrage sur ses genoux; elle souriait à sa propre pensée:--car c'était toujours elle qu'elle retrouvait au fond de toutes les œuvres.

Christophe aussi avait essayé de lire; mais il avait dû y renoncer: il ânonnait, s'embrouillait dans les mots, sautait les ponctuations, semblait ne rien comprendre, et était si ému qu'il devait s'arrêter aux passages pathétiques, sentant venir les larmes. Alors, dépité, il jetait le livre sur la table; et ses deux amies riaient aux éclats... Combien il les aimait! Il emportait partout leur image avec lui, et cette image se mêlait à celles des figures de Shakespeare et de Gœthe. Il ne les distinguait presque plus les unes des antres. Telle suave parole du poète, qui éveillait jusqu'au fond de son être des frémissements passionnés, ne se séparait plus pour lui de la chère bouche qui la lui avait fait entendre pour la première fois. Vingt ans plus tard, il ne pourra relire ou voir jouer _Egmont_ ou _Romeo_, sans que surgisse à certains vers le souvenir de ces calmes soirées, de ces rêves de bonheur, et les visages aimés de madame de Kerich et de Minna.

Il passait des heures à les regarder, le soir, quand elles lisaient,--la nuit, quand il rêvait, dans son lit, éveillé, les yeux ouverts,--le jour, quand il rêvait, au pupitre d'orchestre, jouant machinalement, les paupières à demi closes. Il avait pour toutes deux la plus innocente tendresse; et, ne connaissant pas l'amour, il se croyait amoureux. Mais il ne savait pas au juste s'il l'était de la mère ou de la fille. Il s'interrogeait gravement, et ne savait laquelle choisir. Cependant, comme il lui semblait qu'il fallait se décider à tout prix, il penchait pour madame de Kerich. Et en effet il découvrit, aussitôt après avoir pris ce parti, que c'était elle qu'il aimait. Il aimait ses yeux intelligents, le sourire distrait de sa bouche entrouverte, son joli front d'un caractère si jeune, avec la raie de côté dans les cheveux fins et lisses, sa voix un peu voilée, avec sa petite toux, ses mains maternelles, l'élégance de ses mouvements, et son âme inconnue. Il frissonnait de bonheur, quand, assise auprès de lui, elle lui expliquait avec bonté un passage d'un livre qu'il ne comprenait pas: elle appuyait sa main sur l'épaule de Christophe; il sentait la tiédeur de ses doigts, son haleine sur sa joue, et le doux parfum de son corps; il écoutait dans l'extase, ne pensait plus au livre, et ne comprenait rien. Elle s'en apercevait, elle lui demandait de répéter ce qu'elle avait dit: il restait muet; elle se fâchait en riant, et lui poussait le nez dans son livre, en lui disant qu'il ne serait jamais qu'un petit âne. À quoi il répliquait que cela lui était égal, pourvu qu'il fût son petit âne, et qu'elle ne le chassât pas de chez elle. Elle feignait de faire des difficultés; puis elle disait que, bien qu'il fût un vilain petit âne, fort stupide, elle consentait à le garder,--et peut-être même à l'aimer,--quoiqu'il ne fût bon à rien, si au moins il était bon tout court. Alors ils riaient tous deux, et il nageait dans la joie.

Depuis qu'il avait découvert qu'il aimait madame de Kerich, Christophe se détachait de Minna. Il commençait à être irrité de sa froideur dédaigneuse; et comme, à force de la voir, il s'était enhardi peu à peu à reprendre avec elle sa liberté de manières, il ne lui cachait pas sa mauvaise humeur. Elle aimait à le piquer, et il répliquait vertement. Ils se disaient des choses désagréables, dont madame de Kerich ne faisait que rire. Christophe, qui n'avait pas le dessus dans cette joute de parole, sortait parfois si exaspéré qu'il croyait détester Minna; il se persuadait qu'il ne revenait chez elle qu'à cause de madame de Kerich.

Il continuait à lui enseigner le piano. Deux fois par semaine, le matin, de neuf heures à dix heures, il surveillait les gammes et les exercices de la fillette. La chambre où ils se tenaient était le studio de Minna. Curieuse salle de travail, qui reflétait avec une fidélité amusante le fouillis baroque de ce petit cerveau féminin.

Sur la table, de minuscules statuettes de chats musiciens,--tout un orchestre,--l'un jouant du violon, l'autre du violoncelle, une petite glace de poche, des objets de toilette, et des objets pour écrire, parfaitement rangés. Sur l'étagère, des bustes microscopiques de musiciens: Beethoven renfrogné, Wagner avec son béret, et l'Apollon du Belvédère. Sur la cheminée, à côté d'une grenouille fumant une pipe de roseau, un éventail en papier, sur lequel était peint le théâtre de Bayreuth. Dans la bibliothèque à deux rayons, quelques livres: Lübke, Mommsen, Schiller, _Sans famille_, Jules Verne, Montaigne. Aux murs, de grandes photographies de la Vierge Sixtine et de tableaux de Herkomer: elles étaient bordées de rubans bleus et verts. Il y avait aussi une vue d'hôtel suisse, dans un cadre de chardons argentés; et surtout, une profusion, partout, dans tous les coins de la chambre, de photographies d'officiers, de ténors, de chefs d'orchestre, d'amies,--toutes avec des dédicaces, presque toutes avec des vers, ou du moins, avec ce qu'on est convenu, en Allemagne, d'appeler des vers. Au milieu de cette pièce, sur un socle de marbre, trônait le buste de Brahms barbu; et, au-dessus du piano, se balançaient au bout d'un fil de petits singes en peluche et des souvenirs de cotillon.