Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 16
Un jour que Christophe, avec Otto sur les talons, se promenait comme chez lui au travers d'un bois particulier, en dépit, ou à cause des murs crénelés de tessons de bouteilles, qu'il leur avait fallu franchir, ils se trouvèrent nez à nez avec un garde, qui les accabla d'injures, et après les avoir tenus quelque temps sous la menace d'un procès-verbal, les mit dehors de la façon la plus ignominieuse. Otto ne brilla point dans cette épreuve: il se croyait déjà en prison, il larmoyait, protestant niaisement qu'il était entré par mégarde et qu'il avait suivi Christophe sans savoir où il allait. Quand il se vit sauvé, au lieu de se réjouir, il fit d'aigres reproches à son compagnon; il se plaignit que Christophe le compromit. L'autre l'écrasa du regard, et l'appela: «Capon!» Ils échangèrent des paroles vives. Otto se fût séparé de Christophe, s'il avait su comment revenir seul: il fut forcé de le suivre; mais ils affectaient d'ignorer qu'ils étaient ensemble.
Un orage s'amassait. Dans leur colère, ils ne le virent pas venir. La campagne brûlante bruissait de cris d'insectes. Tout à coup, tout se tut. Ils ne s'aperçurent du silence qu'après quelques minutes: leurs oreilles bourdonnaient. Ils levèrent les yeux: le ciel était sinistre; d'énormes nuages lourds et livides l'avaient rempli; ils arrivaient de tous côtés, comme un galop de cavalerie. Ils semblaient tous courir vers un point invisible, aspirés par un gouffre. Otto, angoissé, n'osait dire ses craintes à Christophe; et celui-ci prenait un malin plaisir à ne vouloir rien remarquer. Ils se rapprochèrent pourtant, sans se parler. Ils étaient seuls dans la plaine. Pas un souffle d'air. À peine un frisson de fièvre, qui faisait frémir par moments les petites feuilles des arbres. Soudain, un tourbillon de vent souleva la poussière, tordit les arbres, les fouetta furieusement. Et le silence retomba, plus sinistre qu'avant. Otto, d'une voix tremblante, se décida à parler:
--C'est l'orage. Il faut rentrer.
Christophe dit:
--Rentrons.
Mais il était trop tard. Une lumière aveuglante et brutale jaillit, le ciel mugit, la voûte des nuages gronda. En un instant, ils furent enveloppés par l'ouragan, affolés par les éclairs, assourdis par le tonnerre, trempés des pieds à la tête. Ils se trouvaient en rase campagne, à plus d'une demi-heure de toute habitation. Dans le tourbillon d'eau, dans la lumière morte, rougeoyaient les lueurs énormes de la foudre. Ils avaient envie de courir; mais leurs vêtements collés par la pluie les empêchaient de marcher, leurs souliers clapotaient, l'eau ruisselait sur tout leur corps. Ils respiraient avec peine. Otto claquait des dents, et il était fou de colère; il disait des choses blessantes à Christophe; il voulait s'arrêter, il prétendait qu'il était dangereux de marcher, il menaçait de s'asseoir dans le chemin, de se coucher par terre, au milieu des champs labourés. Christophe ne répondait pas; il continuait sa marche, aveuglé par le vent, la pluie et les éclairs, ahuri par le bruit, un peu inquiet aussi, mais se gardant de l'avouer.
Et soudain, ce fut fini. L'orage était passé, comme il était venu. Mais ils étaient tous deux en un piteux état. À la vérité, Christophe était si débraillé, à l'ordinaire, qu'un peu plus de désordre ne le changeait guère. Mais Otto, si soigné, si soigneux de sa mise, faisait triste figure; il semblait sortir tout habillé du bain; et quand Christophe se retourna vers lui, il ne put, en le voyant, réprimer un éclat de rire. Otto était dans un tel affaissement qu'il n'eut même pas la force de se fâcher. Christophe en eut pitié, il lui parla gaiement. Otto lui répondit d'un coup d'œil furieux. Christophe le fit entrer dans une ferme. Ils se séchèrent devant un grand feu et burent du vin chaud. Christophe trouvait l'aventure plaisante. Mais elle n'était pas du goût d'Otto, qui garda un morne silence pendant le reste de la promenade. Ils revinrent en boudant et ne se tendirent pas la main, au moment de se quitter.
À la suite de cette équipée, ils ne se virent plus d'une semaine. Ils se jugeaient sévèrement l'un l'autre. Mais après s'être punis eux-mêmes, en se privant d'un de leurs dimanches de promenade, ils s'ennuyèrent tellement que leur rancune tomba. Christophe fit les premières avances, selon son habitude. Otto daigna les accepter; et ils firent la paix.
Malgré leurs désaccords, il leur était impossible de se passer l'un de l'autre. Ils avaient bien des défauts, ils étaient égoïstes tous deux. Mais cet égoïsme était naïf, il ne connaissait pas les calculs de l'âge mûr, qui le rendent repoussant, il ne se connaissait pas lui-même: il était presque aimable, et il ne les empêchait pas de s'aimer sincèrement. Ils avaient un tel besoin d'amour et de sacrifice! Le petit Otto pleurait sur son oreiller, en se racontant des histoires de dévouement romanesque, dont il était le héros; il inventait des aventures pathétiques, où il était fort, vaillant, intrépide, et protégeait Christophe, qu'il s'imaginait adorer. Christophe ne voyait, n'entendait rien de beau ou de curieux, sans qu'il pensât: «Si Otto était là!» Il mêlait l'image de son ami à sa vie tout entière; et cette image se transfigurait, prenait une telle douceur qu'en dépit de ce qu'il savait de lui, il en était comme enivré. Certains mots d'Otto, qu'il se rappelait longtemps après et qu'il embellissait, le faisaient tressaillir d'émotion. Ils s'imitaient mutuellement. Otto singeait les manières, les gestes, l'écriture de Christophe. Christophe était irrité de cette ombre qui répétait chaque mot qu'il avait dit et lui resservait ses propres pensées, comme des pensées neuves. Mais il ne s'apercevait pas qu'il contrefaisait lui-même Otto, il copiait sa façon de s'habiller, de marcher, de prononcer certains mots. C'était une fascination. Ils étaient pénétrés l'un de l'autre, ils avaient le cœur inondé de tendresse. Elle débordait de toutes parts comme une source. Chacun s'imaginait que son ami en était la cause. Ils ne savaient pas que c'était l'éveil de leur adolescence.
Christophe, qui ne se défiait de personne, laissait traîner ses papiers. Cependant une pudeur instinctive lui faisait serrer les brouillons de lettres qu'il griffonnait à Otto, et les réponses de celui-ci. Il ne les enfermait pas sous clef; il les mettait entre les feuilles d'un de ses cahiers de musique, où il se croyait sûr qu'on n'irait pas les chercher. Il comptait sans la malice de ses frères.
Il les voyait depuis quelque temps rire et chuchoter en le regardant: ils se récitaient à l'oreille des fragments de discours, qui les jetaient dans des convulsions de gaieté. Christophe ne parvenait pas à entendre leurs paroles; et d'ailleurs, suivant la tactique dont il usait à leur égard, il feignait une parfaite indifférence pour tout ce qu'ils pouvaient dire ou faire. Quelques mots éveillèrent son attention: il crut les reconnaître. Bientôt il n'eut plus de doute que ses frères n'eussent lu ses lettres. Mais quand il apostropha Ernst et Rodolphe, qui s'appelaient: «ma chère âme», avec un sérieux bouffon, il ne put rien en tirer. Les gamins firent semblant de ne pas comprendre, et dirent qu'ils avaient bien le droit de s'appeler comme ils voulaient. Christophe, qui avait retrouvé toutes ses lettres à leur place, n'insista pas davantage.
Peu après, il prit Ernst en flagrant délit de vol: le petit drôle fouillait dans le tiroir de la commode où Louisa renfermait l'argent. Christophe le secoua rudement, et il profita de l'occasion pour lui dire tout ce qu'il avait sur le cœur; il énumérait, en termes qui manquaient de courtoisie, les méfaits de Ernst, dont la liste n'était pas courte. Ernst prit mal la semonce; il répliqua avec arrogance que Christophe n'avait rien à lui reprocher; et il laissa entendre sur l'amitié de son frère avec Otto des choses équivoques. Christophe ne comprit pas; mais quand il entendit qu'on mêlait Otto à leur querelle, il somma Ernst de s'expliquer. Le petit ricanait; puis, lorsqu'il vit Christophe blêmir de colère, il eut peur et ne voulut plus parler. Christophe comprit qu'il n'en tirerait rien ainsi; il s'assit, en haussant les épaules, et affecta un mépris profond. Ernst, piqué, reprit son effronterie; il s'appliqua à blesser son frère, il lui dit une kyrielle de choses plus viles les unes que les autres. Christophe se tenait à quatre pour ne pas éclater. Quand il finit par comprendre, il vit rouge: il bondit de sa chaise. Ernst n'eut pas le temps de crier. Christophe s'était jeté sur lui, avait roulé avec lui au milieu de la chambre, et lui frappait la tête contre les carreaux. Aux cris effrayants de la victime, Louisa, Melchior, toute la maison accourut. On dégagea Ernst en fort mauvais état. Christophe ne voulait pas lâcher prise: il fallut le rouer de coups. On l'appela bête brute; et il en avait bien l'air. Les yeux lui sortaient de la tête, il grinçait des dents, il ne pensait qu'à se jeter de nouveau sur Ernst; quand on lui demandait ce qui s'était passé, sa fureur redoublait, et il criait qu'il le tuerait. Ernst se refusait aussi à parler.
Christophe ne put ni manger, ni dormir. Il tremblait et pleurait dans son lit. Ce n'était pas seulement pour Otto qu'il souffrait. Une révolution se faisait en lui. Ernst ne se doutait guère du mal qu'il avait pu causer à son frère. Christophe était d'une intransigeance de cœur toute puritaine, qui ne pouvait admettre les souillures de la vie, et les découvrait peu à peu avec horreur. À quinze ans, avec une vie libre et de forts instincts, il était resté étrangement naïf. Sa pureté naturelle et son travail sans trêve l'avaient tenu à l'abri. Les paroles de son frère lui ouvrirent des abîmes. Jamais il n'eût imaginé de lui-même ces infamies; et maintenant que l'idée en était entrée en lui, toute sa joie d'aimer et d'être aimé était gâtée. Non seulement son amitié pour Otto, mais toute amitié était empoisonnée.
Ce fut bien pis, quand quelques allusions sarcastiques lui firent croire, à tort peut-être, qu'il était en butte à la curiosité malsaine de la petite ville, et surtout quand Melchior, à quelque temps de là, lui fit des observations au sujet de ses promenades avec Otto. Melchior, probablement, n'y voyait pas malice; mais Christophe, averti, lisait le soupçon dans toutes les paroles; et il se croyait presque coupable. Otto, au même moment, passait par une crise analogue.
Ils essayèrent encore de se voir en cachette. Mais il fut impossible de retrouver l'abandon des entretiens passés. La franchise de leurs relations était altérée. Ces deux enfants, qui s'aimaient d'une tendresse si craintive qu'ils n'avaient jamais osé se donner un baiser fraternel, et qui s'imaginaient pas de plus grand bonheur que de se voir et de partager leurs rêves, se sentaient salis par le soupçon des cœurs malhonnêtes. Ils en arrivaient à voir le mal dans les actes les plus innocents: un regard, un serrement de main; ils rougissaient, ils avaient de mauvaises pensées. Leurs rapports devenaient intolérables.
Sans se donner le mot, ils se virent moins souvent. Ils essayèrent de s'écrire; mais ils surveillaient toutes leurs expressions. Leurs lettres devinrent froides et insipides. Ils se découragèrent. Christophe prétexta son travail, Otto ses occupations, pour cesser leur correspondance. Bientôt après, Otto partit pour l'Université; et l'amitié qui avait illuminé quelques mois de leur vie, s'obscurcit tout à fait.
Aussi bien, un nouvel amour, dont celui-ci n'était qu'un avant-coureur, s'emparait du cœur de Christophe, et y faisait pâlir toute autre lumière.
_TROISIÈME PARTIE_
MINNA
Quatre ou cinq mois avant ces événements, madame Josepha von Kerich, veuve depuis peu du conseiller d'État, Stephan von Kerich, avait quitté Berlin, où les fonctions de son mari les retenaient jusqu'alors, pour venir s'installer avec sa fillette dans la petite ville rhénane, son pays d'origine. Elle avait là une vieille maison de famille, avec un grand jardin, presque un parc, qui descendait le long de la colline, jusqu'au fleuve, non loin de la maison de Christophe. De sa mansarde, Christophe voyait les branches lourdes des arbres qui pendaient hors des murs, et le haut faîte du toit rouge aux tuiles moussues. Une petite ruelle en pente, où l'on ne passait guère, longeait le parc, à droite; on pouvait de là, en grimpant sur une borne, regarder par-dessus le mur: Christophe ne s'en faisait pas faute. Il voyait alors les allées envahies par l'herbe, les pelouses semblables à des prairies sauvages, les arbres se mêlant et luttant en désordre, et la façade blanche, aux volets obstinément clos. Une ou deux fois par an, un jardinier venait faire une ronde et aérer la maison. La nature reprenait ensuite possession du jardin, et tout rentrait dans le silence.
Ce silence impressionnait Christophe. Il se hissait en cachette à son observatoire; à mesure qu'il devenait plus grand, ses yeux, puis son nez, puis sa bouche, arrivaient au niveau de la crête du mur; maintenant, il pouvait passer les bras par-dessus, en se haussant sur la pointe des pieds; et, malgré l'incommodité de cette position, il restait, le menton appuyé sur le mur, regardant, écoutant, tandis que le soir épanchait sur les pelouses ses douces ondes dorées, qui s'allumaient de reflets bleuâtres, à l'ombre des sapins. Il s'oubliait là, jusqu'à ce qu'il entendît dans la rue des pas qui venaient. La nuit, flottaient autour du jardin des parfums: de lilas au printemps, d'acacias en été, de feuilles mortes en automne. Quand Christophe revenait, le soir, du château, si fatigué qu'il fût, il s'arrêtait près de sa porte, à boire leur souffle délicieux; et il avait peine à rentrer dans sa chambre puante. Il avait aussi joué,--du temps où il jouait--sur la petite place aux pavés garnis d'herbe, devant la grille d'entrée de la maison Kerich. À droite et à gauche de la porte, s'élevaient deux marronniers centenaires; grand-père venait s'asseoir à leur pied, en fumant sa pipe, et les fruits servaient aux enfants de projectiles et de jouets.
Un matin, en passant dans la ruelle, il grimpa sur la borne, par habitude. Il regardait distraitement. Il allait redescendre, quand il eut la sensation de quelque chose d'anormal. Il tourna les yeux vers la maison: les fenêtres étaient ouvertes; le soleil se ruait à l'intérieur; bien qu'on ne vît personne, la vieille demeure semblait réveillée de son sommeil de quinze ans et riait. Christophe revint, troublé.
À table, son père parla de ce qui alimentait les entretiens du quartier: l'arrivée de madame de Kerich et de sa fille, avec une quantité incroyable de bagages. La place aux marronniers était remplie de badauds qui venaient assister au déballage des voitures. Christophe, très intrigué par cette nouvelle, qui, dans l'horizon borné de sa vie, était un événement important, retourna au travail, cherchant d'après les récits de son père, hyperboliques comme à l'ordinaire, à imaginer les hôtes de la maison enchantée. Puis sa tâche le reprit, et il avait oublié, quand, près de rentrer chez lui, le soir, tout lui revint à l'esprit; et une curiosité le poussa à monter à son poste d'observation, pour épier ce qui se passait à l'intérieur des murs. Il ne vit rien que les calmes allées, où les arbres immobiles semblaient dormir dans les derniers rayons de soleil. Au bout de quelques minutes, il avait perdu le souvenir de l'objet de sa curiosité, et il s'abandonnait à la douceur du silence. Cette place baroque,--debout en équilibre instable sur le faîte de la borne,--était un lieu d'élection pour ses rêves. Au sortir de la ruelle laide, étouffée, dans l'ombre, les jardins ensoleillés avaient un rayonnement magique. Son esprit s'en allait à la dérive dans ces espaces harmonieux, et des musiques chantaient; il s'endormait en elles...
Il rêvait ainsi, les yeux, la bouche ouverts, et il n'aurait pu dire depuis quand il rêvait: car il ne voyait rien. Soudain, il eut un saisissement. Devant lui, au détour d'une allée, debout, le regardaient deux figures féminines. L'une,--une jeune dame en noir, aux traits fins, incorrects, aux cheveux blond cendré, grande, élégante, un laisser-aller nonchalant dans la pose de la tête, l'observait avec des yeux bienveillants et railleurs. L'autre,--une fillette de quinze ans, également en grand deuil, faisait la mine d'une enfant prise d'un accès de fou rire; un peu en arrière de sa mère, qui, sans la regarder, lui faisait signe de se taire, elle se cachait la bouche dans ses mains, comme si elle avait toutes les peines du monde à s'empêcher d'éclater. C'était une fraîche figure, blanche, rose et ronde; elle avait un petit nez un peu gros, une petite bouche un peu grosse, un petit menton grassouillet, de fins sourcils, des yeux clairs, et une profusion de cheveux blonds, qui, tressés en nattes, s'enroulaient en couronne autour de sa tête, découvrant la nuque ronde et le front lisse et blanc:--une petite figure de Cranach.
Christophe fut pétrifié par cette apparition. Au lieu de se sauver, il resta, cloué sur place. Ce ne fut que quand il vit la jeune dame faire quelques pas vers lui, avec son aimable sourire moqueur, qu'il s'arracha à son immobilité, et sauta,--dégringola--de la borne, entraînant avec lui des plâtras du mur. Il entendait une voix bienveillante, qui l'appelait familièrement: «Petit!», et un éclat de rire enfantin, clair, liquide comme une voix d'oiseau. Il se retrouva dans la ruelle, sur les genoux et les mains; et, après une seconde d'ahurissement, il détala à toutes jambes, comme s'il avait peur qu'on ne le poursuivît. Il était honteux; cette honte le reprenait par accès, dans sa chambre, tout seul. Depuis, il n'osa plus passer par la ruelle, dans la crainte baroque qu'on ne fût embusqué pour l'attendre. Quand il était forcé de s'aventurer près de la maison, il rasait les murs, baissait la tête, et courait presque, sans se retourner. En même temps, il ne cessait de penser aux deux aimables figures; il montait au grenier, enlevant ses chaussures pour qu'on ne l'entendît pas; et il s'ingéniait à regarder par la lucarne, du côté de la maison et du parc des Kerich, bien qu'il sût parfaitement qu'il était impossible de voir autre chose que le dôme des arbres et les cheminées du faite.
Un mois après, il jouait dans un des concerts hebdomadaires du _Hof Musik Verein_ un concerto de sa composition pour piano et orchestre. Il était arrivé au milieu de la dernière partie du morceau, quand il vit par hasard, dans la loge en face de lui, madame de Kerich et sa fille, qui le regardaient. Il s'y attendait si peu qu'il en fut étourdi et faillit manquer sa réponse à l'orchestre. Il continua de jouer d'une façon mécanique, jusqu'à la fin du concerto. Lorsque ce fut fini, il vit, bien qu'il évitât de regarder de leur côté, que madame et mademoiselle de Kerich applaudissaient avec une légère exagération, comme si elles avaient voulu qu'il les vît applaudir. Il se hâta de quitter la scène. Au moment de sortir du théâtre, il aperçut dans le couloir, séparée par quelques rangées de personnes, madame de Kerich qui semblait le guetter au passage. Il était impossible qu'il ne la vît pas: il feignit pourtant de ne pas la voir; et, rebroussant chemin, il sortit précipitamment par la porte de service du théâtre. Ensuite, il se le reprocha; car il se rendait bien compte que madame de Kerich ne lui voulait aucun mal. Mais il savait que, si c'était à recommencer, il recommencerait. Il avait la frayeur de la rencontrer dans la rue. Quand il apercevait au loin une forme qui lui ressemblait, il prenait un autre chemin.
Ce fut elle qui vint à lui.
Un matin qu'il rentrait pour dîner, Louisa, toute fière, lui raconta qu'un laquais en livrée était venu déposer une lettre à son adresse; et elle lui remit une grande enveloppe bordée de noir, dont l'envers portait gravées les armes des Kerich. Christophe l'ouvrit, tremblant de lire--précisément ce qu'il lut:
«Madame Josepha von Kerich invitait monsieur le _Hof Musicus_ Christophe Krafft à venir prendre le thé chez elle, aujourd'hui à cinq heures et demie.»
--Je n'irai pas, déclara Christophe.
--Comment! s'exclama Louisa. J'ai dit que tu irais.
Christophe fit une scène à sa mère, il lui reprocha de se mêler de ce qui ne la regardait pas.
--Le domestique attendait la réponse. J'ai dit que tu étais justement libre aujourd'hui. Tu n'as rien, à cette heure.
Christophe eut beau s'irriter, jurer qu'il n'irait pas, il ne pouvait plus se dérober. Quand vint l'heure de l'invitation, il se prépara en rechignant; secrètement, il n'était pas fâché que le hasard fît violence à sa mauvaise volonté.
Madame de Kerich n'avait pas eu de peine à reconnaître dans le pianiste du concert le petit sauvage, dont la tête ébouriffée lui était apparue au-dessus du mur de son jardin. Elle avait pris des informations sur lui dans le voisinage; et ce qu'elle avait appris de la vie difficile et courageuse de l'enfant lui avait inspiré de l'intérêt pour lui et la curiosité de lui parler.
Christophe, guindé dans une absurde redingote, qui lui donnait l'air d'un pasteur de campagne, arriva à la maison, malade de timidité. Il cherchait à se persuader que mesdames de Kerich n'avaient pas eu le temps de remarquer ses traits, le premier jour qu'elles l'avaient vu. Par un long corridor, dont le tapis étouffait le bruit des pas, un domestique l'introduisit dans une chambre, dont une porte vitrée donnait sur le jardin. Il faisait, ce jour-là, une petite pluie froide; un bon feu brillait dans la cheminée. Près de la fenêtre, à travers laquelle on entrevoyait les silhouettes mouillées des arbres dans la brume, les deux femmes étaient assises, tenant sur leurs genoux, madame de Kerich un ouvrage, et sa fille un livre, dont elle faisait la lecture, lorsque Christophe entra. Elles échangèrent, en le voyant, un coup d'œil malicieux.
--Elles me reconnaissent, pensa Christophe, tout penaud.
Il s'épuisait à faire de gauches révérences.
Madame de Kerich sourit gaiement, et lui tendit la main:
--Bonjour, mon cher voisin, dit-elle. Je suis contente de vous voir. Depuis que je vous ai entendu au concert, je voulais vous dire le plaisir que vous nous aviez fait. Et comme le seul moyen de vous le dire était de vous faire venir, j'espère que vous me pardonnerez de l'avoir employé.
Il y avait dans ces paroles aimables et banales tant de cordialité, malgré une pointe cachée d'ironie, que Christophe se sentit rassuré.
--Elles ne me reconnaissent pas, pensa-t-il, soulagé.
Madame de Kerich désigna sa fille, qui avait fermé son livre et observait curieusement Christophe.
--Ma fille Minna, dit-elle, qui désirait beaucoup vous voir.
--Mais, maman, dit Minna, ce n'est pas la première fois que nous nous voyons.
Et elle éclata de rire.
--Elles m'ont reconnu, pensa Christophe, atterré.
--C'est vrai, dit madame de Kerich, en riant aussi, vous nous avez fait visite, le jour de notre arrivée.
À ces mots, la fillette rit de plus belle, et Christophe prit un air si piteux que, quand Minna jetait les yeux sur lui, son rire redoublait. C'était un rire fou: elle en pleurait. Madame de Kerich, qui voulait l'arrêter, ne pouvait s'empêcher de rire aussi; et Christophe, malgré sa gêne, fut gagné par la contagion. Leur bonne humeur était irrésistible: impossible de s'en formaliser. Mais Christophe perdit tout à fait contenance, lorsque Minna, reprenant haleine, lui demanda ce qu'il pouvait bien faire sur leur mur. Elle s'amusait de son trouble, et il balbutiait, éperdu. Madame de Kerich vint à son secours et détourna l'entretien, en faisant servir le thé.