Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 15

Chapter 153,724 wordsPublic domain

Ils allèrent à la gare, et prirent le chemin de fer pour une station voisine, qui était un but d'excursion. En route, ils ne parvinrent pas à échanger dix mots. Ils essayèrent d'y suppléer par des regards éloquents: cela ne réussit pas mieux. Ils avaient beau vouloir se dire ainsi quels amis ils étaient: leurs yeux ne disaient rien du tout, ils jouaient la comédie. Christophe s'en aperçut avec humiliation. Il ne comprenait pas pourquoi il ne parvenait point à exprimer, ni même à sentir tout ce qui lui remplissait le cœur, une heure auparavant. Otto ne se rendait peut-être pas compte aussi clairement de cette malchance, parce qu'il était moins sincère et regardait en lui avec plus d'égards pour lui-même; mais il éprouvait un pareil désappointement. La vérité était que les deux enfants avaient, depuis huit jours, en l'absence l'un de l'autre, monté leurs sentiments à un diapason tel qu'il leur était impossible de les y maintenir dans la réalité, et qu'en se retrouvant, leur première impression devait être une déception: il en fallait rabattre. Mais ils ne pouvaient se résoudre à en convenir.

Ils errèrent tout le jour dans la campagne, sans réussir à secouer la contrainte maussade qui pesait sur eux. C'était jour de fête: les auberges et les bois étaient remplis d'une foule de promeneurs,--des familles de petits bourgeois, qui faisaient du bruit et mangeaient dans tous les coins. Cela ajoutait à leur mauvaise humeur; ils attribuaient à ces importuns l'impossibilité où ils étaient de retrouver l'abandon de la dernière promenade. Ils parlaient cependant, ils se donnaient grand mal pour trouver des sujets de conversation; ils avaient peur de s'apercevoir qu'ils n'avaient rien à se dire. Otto étalait sa science d'école. Christophe entrait dans des explications techniques sur les œuvres musicales et le jeu du violon. Ils s'assommaient l'un l'autre. Ils s'assommaient eux-mêmes en s'entendant parler. Et ils parlaient toujours, tremblant de s'arrêter: car il s'ouvrait alors des abîmes de silence qui les glaçaient. Otto avait envie de pleurer; et Christophe fut sur le point de le planter là et de se sauver, tant il avait de honte et d'ennui.

Une heure seulement avant de reprendre le train, ils se dégelèrent. Au fond du bois, un chien donnait de la voix; il chassait pour son compte. Christophe proposa de se cacher sur le parcours, pour tâcher de voir la bête poursuivie. Ils coururent au milieu des fourrés. Le chien s'éloignait et se rapprochait. Ils allaient à droite, à gauche, avançaient, revenaient sur leurs pas. Les aboiements devenaient plus forts; le chien s'étranglait d'impatience dans son cri de carnage; il arrivait vers eux. Christophe et Otto, couchés sur les feuilles mortes, dans l'ornière d'un sentier, attendaient, ne respirant plus. Les aboiements se turent; le chien avait perdu la piste; on l'entendit japper encore une fois, au loin; puis, le silence descendit sur les bois. Plus un bruit: seul, le grouillement mystérieux des millions d'êtres, des insectes et des vers, qui rongent sans répit et détruisent la forêt,--souffle régulier de la mort, qui ne s'arrête jamais. Les enfants écoutaient, et ils ne bougeaient pas. Juste au moment où, découragés, ils se relevaient pour dire: «C'est fini. Il ne viendra pas»,--un petit lièvre pointa hors des fourrés; il venait droit sur eux: ils le virent en même temps et poussèrent un hurlement de joie. Le lièvre bondit sur place et sauta de côté: ils le virent plonger dans les taillis, cul par-dessus tête; le frôlement des feuilles froissées s'effaça comme un sillage sur la surface de l'eau. Bien qu'ils eussent regret d'avoir crié, cette aventure les mit en joie. Ils se tordaient de rire, en pensant au bond effarouché du lièvre, et Christophe l'imita d'une façon grotesque. Otto fit de même. Puis ils se poursuivirent. Otto faisait le lièvre, et Christophe le chien; ils dévalèrent bois et prés, passant à travers les haies et sautant par-dessus les fossés. Un paysan vociféra contre eux, parce qu'ils s'étaient lancés au milieu d'un champ de seigle; ils ne s'arrêtèrent pas. Christophe imitait les aboiements enroués du chien avec une telle perfection que Otto pleurait de rire. Enfin, ils se laissèrent rouler le long d'une pente, en criant comme des fous. Quand ils ne purent plus articuler un son, ils s'assirent et se regardèrent avec des yeux rieurs. Ils étaient tout à fait heureux maintenant et satisfaits d'eux-mêmes. C'est qu'ils n'essayaient plus de jouer aux amis héroïques; ils étaient franchement ce qu'ils étaient: deux enfants.

Ils revinrent bras dessus, bras dessous, en chantant des chansons dénuées de sens. Toutefois, au moment de rentrer en ville, ils jugèrent bon de reprendre leurs rôles; et, sur le dernier arbre du bois, ils gravèrent leurs initiales enlacées. Mais leur bonne humeur eut raison de la sentimentalité; et dans le train de retour, ils éclataient de rire, chaque fois qu'ils se regardaient. Ils se quittèrent, en se persuadant qu'ils avaient passé une journée «colossalement ravissante» (_kolossal entzückend_); et cette conviction s'affirma dès qu'ils se retrouvèrent seuls.

Ils reprirent leur œuvre de construction patiente et ingénieuse, plus que celle des abeilles: car ils parvenaient à façonner avec quelques bribes de souvenirs médiocres une image merveilleuse d'eux-mêmes et de leur amitié. Après s'être idéalisés toute la semaine, ils se revoyaient le dimanche; et, malgré la disproportion qu'il y avait entre la vérité et leur illusion, ils s'habituaient à ne la point remarquer.

Ils s'enorgueillissaient d'être amis. Le contraste de leurs natures les rapprochait. Christophe ne connaissait rien d'aussi beau que Otto. Ses mains fines, ses jolis cheveux, son teint frais, sa parole timide, la politesse de ses manières et le soin méticuleux de sa mise le ravissaient. Otto était subjugué par la force débordante et l'indépendance de Christophe. Habitué par une hérédité séculaire au respect religieux de toute autorité, il éprouvait une jouissance mêlée de peur à s'associer à un camarade aussi irrévérencieux de nature pour toute règle établie. Il avait un petit frisson de terreur voluptueuse, en l'entendant fronder les réputations de la ville et contrefaire impertinemment le grand-duc. Christophe s'apercevait de la fascination qu'il exerçait ainsi sur son ami; et il outrait son humeur agressive; il sapait, comme un vieux révolutionnaire, les conventions sociales et les lois de l'État. Otto écoutait, scandalisé et ravi; il s'essayait timidement à se mettre à l'unisson; mais il avait soin de regarder autour de lui si personne ne pouvait entendre.

Christophe ne manquait pas, dans leurs courses, de sauter les barrières d'un champ, aussitôt qu'il voyait un écriteau qui le défendait, ou bien il cueillait les fruits par-dessus les murs des propriétés. Otto était dans les transes qu'on ne les surprît; mais ces émotions avaient pour lui une saveur exquise; et le soir, quand il était rentré, il se croyait un héros. Il admirait craintivement Christophe. Son instinct d'obéissance trouvait à se satisfaire dans une amitié où il n'avait qu'a acquiescer aux volontés de l'autre. Jamais Christophe ne lui donnait la peine de prendre une décision: il décidait de tout, décrétait l'emploi des journées, décrétait même déjà l'emploi de la vie, faisant pour l'avenir d'Otto, comme pour le sien, des plans qui ne souffraient point de discussion. Otto approuvait, un peu révolté d'entendre Christophe disposer de sa fortune, pour construire plus tard un théâtre de son invention. Mais il ne protestait pas, intimidé par l'accent dominateur de son ami et convaincu par sa conviction, que l'argent amassé par M. le _Commerzienrath_ Oscar Diener ne pouvait trouver un plus noble emploi. Christophe n'avait pas l'idée qu'il fit violence à la volonté d'Otto. Il était despote d'instinct et n'imaginait pas que son ami pût vouloir autrement que lui. Si Otto avait exprimé un désir différent du sien, il n'eût pas hésité à lui sacrifier ses préférences personnelles. Il lui eût sacrifié bien davantage. Il était dévoré du désir de s'exposer pour lui. Il souhaitait passionnément qu'une occasion se présentât de mettre son amitié à l'épreuve. Il espérait, dans ses promenades, rencontrer quelque danger et se jeter au-devant. Il fût mort avec délices pour Otto. En attendant, il veillait sur lui avec une sollicitude inquiète, il lui donnait la main dans les mauvais pas, comme à une petite fille, il avait peur qu'il ne fût las, il avait peur qu'il n'eût chaud, il avait peur qu'il n'eût froid; il enlevait son veston pour le lui jeter sur les épaules, quand ils s'asseyaient sous un arbre; il lui portait son manteau, quand ils marchaient; il l'eût porté lui-même. Il le couvait des yeux, comme un amoureux. Et à vrai dire, il était amoureux.

Il ne le savait pas, ne sachant pas encore ce que c'était que l'amour. Mais par instants, quand ils étaient ensemble, il était pris d'un trouble étrange,--le même qui l'avait étreint, le premier jour de leur amitié, dans le bois de sapins;--des bouffées lui montaient à la face, lui mettaient le sang aux joues. Il avait peur. D'un accord instinctif, les deux enfants s'écartaient craintivement l'un de l'autre, se fuyaient, restaient en arrière, en avant, sur la route; ils feignaient d'être occupés à chercher des mûres dans les buissons; et ils ne savaient pas ce qui les inquiétait.

C'était surtout dans leurs lettres que ces sentiments s'exaltaient. Ils ne risquaient pas d'être contredits par les faits; rien ne venait gêner leurs illusions, ni les intimider. Ils s'écrivaient maintenant, deux ou trois fois par semaine, dans un style d'un lyrisme passionné. À peine s'ils parlaient des événements réels. Ils agitaient de graves problèmes sur un ton apocalyptique, qui passait sans transition de l'enthousiasme au désespoir. Ils s'appelaient: «mon bien, mon espoir, mon aimé, mon moi-même». Ils faisaient une consommation effroyable du mot: «âme». Ils peignaient avec des couleurs tragiques la tristesse de leur sort, et s'affligeaient de jeter dans l'existence de leur ami le trouble de leur destinée.

--Je t'en veux, mon amour, écrivait Christophe, de la peine que je te cause. Je ne puis supporter que tu souffres: _il ne le faut pas, je ne le veux pas._ (Il soulignait les mots, d'un trait qui crevait le papier.) Si tu souffres, où trouverai-je la force de vivre? Je n'ai de bonheur qu'en toi. Oh! sois heureux! Tout le mal, je le prends joyeusement sur moi! Pense à moi! Aime-moi! J'ai besoin qu'on m'aime. Il me vient de ton amour une chaleur qui me rend la vie. Si tu savais comme je grelotte! Il fait hiver et vent cuisant dans mon cœur. J'embrasse ton âme.

--Ma pensée baise la tienne, répliquait Otto.

--Je te prends la tête entre mes mains, ripostait Christophe; et ce que je n'ai point fait et ne ferai point des lèvres, je le fais de tout mon être: je t'embrasse comme je t'aime. Mesure!

Otto feignait de douter:

--M'aimes-tu autant que je t'aime?

--Oh! Dieu! s'écriait Christophe, non pas autant, mais dix, mais cent, mais mille fois davantage! Quoi! Est-ce-que tu ne le sens pas? Que veux-tu que je fasse, qui te remue le cœur?

--Quelle belle amitié que la nôtre! soupirait Otto. En fut-il jamais une semblable dans l'histoire? C'est doux et frais comme un rêve. Pourvu qu'il ne passe point! Si tu allais ne plus m'aimer!

--Comme tu es stupide, mon aimé, répliquait Christophe. Pardonne, mais ta crainte pusillanime m'indigne. Comment peux-tu me demander si je puis cesser de t'aimer! Vivre, pour moi, c'est t'aimer. La mort ne peut rien contre mon amour. Toi-même, tu ne pourrais rien, si tu voulais le détruire. Quand tu me trahirais, quand tu me déchirerais le cœur, je mourrais ente bénissant de l'amour que tu m'inspires. Cesse donc, une fois pour toutes, de te troubler et de me chagriner par ces lâches inquiétudes!

Mais, une semaine après, c'était lui qui écrivait:

--Voici trois jours entiers que je n'entends plus aucune parole sortir de ta bouche. Je tremble. M'oublierais-tu? Mon sang se glace à cette pensée... Oui! Sans doute... L'autre jour, j'avais déjà remarqué ta froideur envers moi. Tu ne m'aimes plus! Tu penses à me quitter!... Écoute! Si tu m'oublies, si tu me trahis jamais, je te tue comme un chien!

--Tu m'outrages, mon cher cœur, gémissait Otto. Tu m'arraches des larmes. Je ne le mérite point. Mais tu peux tout te permettre. Tu as pris sur moi des droits tels que, me briserais-tu l'âme, un éclat vivrait toujours pour t'aimer!

--Puissance céleste! s'écriait Christophe. J'ai fait pleurer mon ami!... Injurie-moi! Bats-moi! Foule-moi aux pieds! Je suis un misérable! Je ne mérite pas ton amour!

Ils avaient des façons spéciales d'écrire leur adresse sur la lettre, de poser le timbre-poste, renversé, obliquement, dans un coin de l'enveloppe en bas, et à droite, pour distinguer leurs lettres de celles qu'ils écrivaient aux indifférents. Ces secrets puérils avaient pour eux le charme de doux mystères d'amour.

Un jour, en revenant d'une leçon, Christophe aperçut dans une rue voisine Otto en compagnie d'un garçon de son âge. Ils riaient et causaient familièrement ensemble. Christophe pâlit et les suivit des yeux, jusqu'a ce qu'ils eussent disparu, au détour de la rue. Ils ne l'avaient point vu. Il rentra. C'était comme si un nuage avait passé sur le soleil. Tout était assombri.

Quand ils se retrouvèrent, le dimanche suivant, Christophe ne parla de rien d'abord. Mais après une demi-heure de promenade, il dit d'une voix étranglée:

--Je t'ai vu, mercredi, dans la Kreuzgasse.

--Ah! dit Otto.

Et il rougit.

Christophe continua:

--Tu n'étais pas seul.

--Non, dit Otto, j'étais avec quelqu'un.

Christophe avala sa salive, et demanda d'un ton qui voulait être indifférent:

--Qui était-ce?

--Mon cousin Franz.

--Ah! dit Christophe.

Et, après un moment:

--Tu ne m'en avais pas parlé.

--Il habite à Rheinbach.

--Est-ce que tu le vois souvent?

--Il vient quelquefois ici.

--Et toi, est-ce que tu vas aussi chez lui?

--Des fois.

--Ah! répéta Christophe.

Otto, qui n'était pas fâché de détourner la conversation, fit remarquer un oiseau qui donnait des coups de bec dans un arbre. Ils parlèrent d'autre chose. Dix minutes après, Christophe reprit brusquement:

--Est-ce que vous vous entendez ensemble?

--Avec qui? demanda Otto.

(Il savait parfaitement avec qui.)

--Avec ton cousin?

--Oui. Pourquoi?

--Pour rien.

Otto n'aimait pas beaucoup son cousin, qui le harcelait de mauvaises plaisanteries. Mais un instinct de malignité bizarre le poussa à ajouter, après quelques instants:

--Il est très aimable.

--Qui? demanda Christophe.

(Il savait très bien qui.)

--Franz.

Otto attendit une réflexion de Christophe; mais celui-ci semblait n'avoir pas entendu: il taillait une baguette dans un noisetier. Otto reprit:

--Il est amusant. Il sait toujours des histoires.

Christophe siffla négligemment.

Otto surenchérit:

--Et il est si intelligent... et distingué!...

Christophe haussa les épaules, avec l'air de dire:

--Quel intérêt cet individu peut-il bien avoir pour moi?

Et comme Otto, piqué, se disposait à continuer, il lui coupa brutalement la parole et lui assigna un but pour y courir.

Ils ne touchèrent plus à ce sujet, de toute l'après-midi; mais ils se battaient froid, en affectant une politesse exagérée, inaccoutumée entre eux, surtout de la part de Christophe. Les mots lui restaient dans la gorge. Enfin il n'y tint plus, et, au milieu du chemin, se retournant vers Otto qui suivait à cinq pas, il lui saisit les mains avec impétuosité et se débonda, d'un coup:

--Écoute, Otto! Je ne veux pas que tu sois intime avec Franz, parce que... parce que tu es mon ami; et je ne veux pas que tu aimes quelqu'un mieux que moi! Je ne veux pas! Vois-tu, tu es tout pour moi. Tu ne peux pas... tu ne dois pas... Si je ne t'avais plus, je n'aurais plus qu'à mourir. Je ne sais pas ce que je ferais. Je me tuerais. Je te tuerais. Non. Pardon!...

Les larmes lui jaillissaient des yeux.

Otto, ému et effrayé par la sincérité d'une douleur, qui grondait de menaces, se hâta de jurer qu'il n'aimait et n'aimerait jamais personne autant que Christophe, que Franz lui était indifférent, et qu'il ne le verrait plus, si Christophe le voulait. Christophe buvait ses paroles, son cœur renaissait. Il riait et respirait très fort. Il remerciait Otto avec effusion. Il avait honte de la scène qu'il avait faite; mais il était soulagé d'un grand poids. Ils se regardaient tous deux, plantés l'un en face de l'autre, immobiles et se tenant la main; ils étaient très heureux et embarrassés de leur personne. Ils revinrent silencieusement; puis ils se remirent à parler, et ils retrouvèrent leur gaieté: ils se sentaient plus unis que jamais.

Mais ce ne fut pas la dernière scène de ce genre. Maintenant que Otto sentait son pouvoir sur Christophe, il était tenté d'en abuser; il savait quel était le point sensible, et il avait une envie irrésistible d'y mettre le doigt. Non pas qu'il eût plaisir aux colères de Christophe: au contraire; elles lui faisaient peur. Mais il se prouvait sa force, en faisant souffrir Christophe. Il n'était pas méchant: il avait l'âme d'une fille.

Il continua donc, malgré ses promesses, à se montrer bras dessus, bras dessous, avec Franz, ou avec quelque autre camarade; ils faisaient grand bruit ensemble, et il riait de façon affectée. Quand Christophe lui faisait des réflexions, il ricanait et n'avait pas l'air de les prendre au sérieux, jusqu'à ce que, voyant les yeux de Christophe changer et ses lèvres trembler de colère, il changeât de ton aussi, inquiet, et promît de ne plus recommencer. Il recommençait le lendemain. Christophe lui écrivait des lettres furibondes, où il l'appelait:

--Gredin! Que je n'entende plus parler de toi! Je ne te connais plus. Que le diable t'emporte, toi, et tous les chiens de ton espèce!

Mais il suffisait d'un mot larmoyant d'Otto, ou, comme il fit une fois, de l'envoi d'une fleur symbolisant sa constance éternelle, pour que Christophe se fondît en remords et écrivît:

--Mon ange! Je suis un fou. Oublie mon imbécillité. Tu es le meilleur des hommes. Ton petit doigt vaut mieux à lui seul que le stupide Christophe tout entier. Tu as des trésors d'ingénieuse et délicate tendresse. Je baise ta fleur avec des larmes. Elle est là, sur mon cœur. Je l'enfonce dans ma peau, à coups de poing. Je voudrais qu'elle me fît saigner, pour que je sente plus fort ta bonté exquise et mon infâme idiotie!...

Cependant, ils commençaient à se lasser l'un de l'autre. Il est faux de prétendre que les petites brouilles entretiennent l'amitié. Christophe en voulait à Otto des injustices que Otto lui faisait commettre. Il essayait bien de se raisonner, il se reprochait son despotisme. Sa nature loyale et emportée, qui, pour la première fois, faisait l'épreuve de l'amour, s'y donnait tout entière et voulait qu'on se donnât tout entier. Il n'admettait pas le partage en amitié. Étant prêt à tout sacrifier à l'ami, il trouvait légitime, et même nécessaire, que l'ami lui sacrifiât tout. Mais il commençait à sentir que le monde n'était pas bâti sur le modèle de son caractère inflexible, et qu'il demandait aux choses ce qu'elles ne pouvaient pas donner. Alors il cherchait à se vaincre. Il s'accusait durement, il se traitait d'égoïste, qui n'avait pas le droit d'accaparer l'affection de son ami. Il faisait des efforts sincères, pour le laisser tout à fait libre, quoi qu'il lui en coûtât. Il s'imposait même, par esprit d'humiliation, d'engager Otto à ne pas négliger Franz; il affectait de se persuader qu'il était bien aise de lui voir trouver plaisir dans d'autres sociétés que la sienne. Mais quand Otto, qui n'était point dupe, lui obéissait malicieusement, il ne pouvait s'empêcher de lui faire grise mine; et brusquement, il éclatait de nouveau.

À la rigueur il eût pardonné à Otto de lui préférer d'autres amis; mais ce qu'il ne pouvait lui passer, c'était le mensonge. Otto n'était pas faux, ni hypocrite: il avait une difficulté naturelle à dire la vérité, comme un bègue à articuler; ce qu'il disait n'était jamais ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux; soit timidité, soit incertitude sur ses propres sentiments, il parlait rarement d'une façon tout à fait nette, ses réponses étaient équivoques; il faisait, à propos de tout, des cachotteries et des mystères, qui mettaient Christophe hors de lui. Quand on le prenait en faute, au lieu de la reconnaître, il s'obstinait à nier, et racontait des histoires absurdes. Un jour, Christophe, exaspéré, le gifla. Il crut que c'était fini de leur amitié et que jamais Otto ne lui pardonnerait. Mais après avoir boudé quelques heures, Otto revint à lui, comme si rien ne s'était passé. Il n'avait nulle rancune des violences de Christophe; peut-être même y trouvait-il un charme. Tandis qu'il savait mauvais gré à Christophe de se laisser duper et d'avaler, bouche bée, toutes ses inventions; il l'en méprisait un peu et se croyait son supérieur. Christophe, de son côté, en voulait à Otto d'accepter ses rebuffades sans révolte.

Ils ne se voyaient plus avec les yeux des premiers jours. Leurs défauts à tous deux apparaissaient en pleine lumière. Otto trouvait moins de charme à l'indépendance de Christophe. Christophe était, en promenade, un compagnon gênant. Il n'avait aucun souci du savoir-vivre. Il se mettait à l'aise, enlevait sa veste, ouvrait son gilet, entrebâillait son col, relevait ses poignets de chemise, plantait son chapeau sur le bout de son bâton, et se dilatait à l'air. Il remuait les bras en marchant, il sifflait, il chantait à tue-tête; il était rouge, suant et poudreux; il avait l'air d'un paysan, qui revient de la foire. L'aristocratique Otto était mortifié d'être rencontré en sa compagnie. Quand il apercevait une voiture sur la route, il s'arrangeait de façon à rester de dix pas en arrière, et il feignait de se promener seul.

Christophe n'était pas moins embarrassant, lorsque, à l'auberge, ou dans le wagon, au retour, il se mettait à parler. Il causait bruyamment, disait tout ce qui lui passait par la tête, traitait Otto avec une familiarité révoltante; il exprimait les opinions les plus dénuées de bienveillance sur le compte de personnages connus de tous, ou même sur le physique de gens assis à quelque distance; ou bien, il entrait dans des détails intimes sur sa santé et sa vie domestique. Otto avait beau rouler les yeux et faire des signes effarés: Christophe n'avait pas l'air de s'en apercevoir et ne se gênait pas plus que s'il avait été seul. Otto surprenait des sourires sur les visages de ses voisins: il eût voulu rentrer sous terre. Il trouvait Christophe grossier; il ne comprenait pas comment il avait pu être séduit par lui.

Le plus grave était que Christophe continuait d'en user avec la même désinvolture à l'égard de toutes les haies, barrières, clôtures, murailles, défenses de passer, menaces d'amende, _Verbot_ de toute sorte,--de tout ce qui prétendait limiter sa liberté et garantir contre elle la sainte propriété. Otto vivait dans une peur de tous les instants, et ses observations ne servaient à rien: Christophe faisait pis, par bravade.