Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent

Part 14

Chapter 143,904 wordsPublic domain

Il s'enfermait en lui. Il se taisait pendant des jours entiers, accomplissant sa tâche monotone et harassante, avec une sorte de rage silencieuse. Un tel régime était dangereux, pour un enfant, à un âge de crise où l'organisme, plus sensible, est livré à toutes les causes de destruction et risque de se déformer pour le reste de la vie. La santé de Christophe en souffrit gravement. Il avait reçu des siens une solide charpente, une chair saine et sans tares. Mais ce corps vigoureux ne fit qu'offrir plus d'aliment à la douleur, quand l'excès des fatigues et des soucis précoces y eut ouvert une brèche par où elle put entrer. De très bonne heure, s'étaient annoncés chez lui des désordres nerveux. Il avait, tout petit, des évanouissements, des convulsions, des vomissements, quand il éprouvait une contrariété. Vers sept ou huit ans, à l'époque de ses débuts au concert, son sommeil était inquiet: il parlait, criait, riait, pleurait, en dormant; et cette disposition maladive se renouvelait, chaque fois qu'il avait des préoccupations vives. Puis ce furent de cruelles douleurs à la tête, tantôt des élancements dans la nuque et les côtés du crâne, tantôt un casque de plomb. Les yeux lui faisaient mal: c'étaient, par instants, des pointes d'aiguille qui s'enfonçaient dans l'orbite; il avait des éblouissements et ne pouvait plus lire, il devait s'arrêter pendant quelques minutes. La nourriture insuffisante ou malsaine et l'irrégularité des repas ruinaient son robuste estomac. Il était rongé par des douleurs d'entrailles, ou une diarrhée qui l'épuisait. Mais rien ne le faisait plus souffrir que son cœur: il était d'une irrégularité folle; tantôt il bondissait tumultueusement dans la poitrine, à croire qu'il allait se briser; tantôt il battait à peine et semblait près de s'arrêter. La nuit, la température de l'enfant avait des sautes effrayantes; elle passait sans transition de la grosse fièvre à l'anémie. Il brûlait, il tremblait de froid, il avait des angoisses, sa gorge se contractait, une boule dans le cou l'empêchait de respirer.--Naturellement, son imagination se frappa: il n'osait parler aux siens de ce qu'il ressentait; mais il l'analysait sans cesse, avec une attention qui grossissait ses souffrances ou en créait de nouvelles. Il se prêta, l'une après l'autre, toutes les maladies connues; il crut qu'il allait devenir aveugle; et comme il avait quelquefois des vertiges, en marchant, il craignait de tomber mort.--Toujours cette horrible peur d'être arrêté en chemin, de mourir avant l'âge, l'obsédait, l'accablait, le talonnait à la fois. Ah! s'il fallait mourir, au moins, pas maintenant, pas avant d'être vainqueur!...

La victoire... l'idée fixe qui ne cesse de le brûler, sans qu'il s'en rende compte, qui le soutient à travers les dégoûts, les fatigues, le marais croupissant de cette vie! Conscience sourde et puissante de ce qu'il sera plus tard, de ce qu'il est déjà!... Ce qu'il est? Un enfant maladif et nerveux, qui joue du violon à l'orchestre et écrit de médiocres concertos?--Non. Bien au delà de cet enfant. Ceci n'est que l'enveloppe, la figure d'un jour. Ceci n'est pas son Être. Il n'y a aucun rapport entre son Être profond et la forme présente de son visage et de sa pensée. Lui-même le sait bien. S'il se voit dans son miroir, il ne se reconnaît pas. Cette face large et rouge, ces sourcils proéminents, ces petits yeux enfoncés, ce nez court, gros du bout, aux narines dilatées, cette lourde mâchoire, cette bouche boudeuse, tout ce masque, laid et vulgaire, lui est étranger. Il ne se reconnaît pas davantage dans ses œuvres. Il se juge, il sait la nullité de ce qu'il fait, de ce qu'il est. Et pourtant il est sûr de ce qu'il sera et de ce qu'il fera. Il se reproche parfois cette certitude, comme un mensonge d'orgueil; et il prend plaisir à s'humilier, à se mortifier amèrement, afin de se punir. Mais la certitude persiste, et rien ne peut l'altérer. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il pense, aucune de ses pensées, de ses actions, de ses œuvres, ne l'enferme, ni ne l'exprime: il le sait, il a ce sentiment étrange, que ce qu'il est le plus, ce n'est pas ce qu'il est à présent, c'est ce qu'il _sera demain... Il sera!_... Il brûle de cette foi, il s'enivre de cette lumière! Ah! pourvu qu'_aujourd'hui_ ne l'arrête pas au passage! Pourvu qu'il ne trébuche pas dans un des pièges sournois, qu'_aujourd'hui_ ne se lasse pas de tendre sous ses pas!...

Ainsi, il lance sa barque à travers le flot des jours, sans détourner les yeux ni à droite, ni à gauche, immobile à la barre, le regard fixe et tendu vers le but. À l'orchestre, parmi les musiciens bavards, à table, au milieu des siens, au palais, tandis qu'il joue, sans penser à ce qu'il joue, pour, le divertissement des fantoches princiers, c'est dans ce problématique avenir, cet avenir qu'un atome peut ruiner à jamais,--n'importe!--c'est là qu'il vit.

Il est à son vieux piano, dans sa mansarde, seul. La nuit tombe. La lueur mourante du jour glisse sur le cahier de musique. Il se brise les yeux à lire, jusqu'à la dernière goutte de lumière. La tendresse des grands cœurs éteints, qui s'exhale de ces pages muettes, le pénètre amoureusement. Ses yeux se remplissent de larmes. Il lui semble qu'un être cher se tient derrière lui, qu'une haleine caresse sa joue, que deux bras vont enlacer son cou. Il se retourne, frissonnant. Il sent, il sait qu'il n'est pas seul. Une âme aimante, aimée, est là, auprès de lui. Il gémit de ne pouvoir la prendre. Et pourtant, cette ombre d'amertume, mêlée à son extase, a encore une douceur secrète. La tristesse même est lumineuse. Il pense à ses maîtres chéris, les génies disparus dont l'âme revit dans ces musiques. Le cœur gonflé d'amour, il songe au bonheur surhumain, qui dut être la part de ces glorieux amis, puisqu'un reflet de leur bonheur est encore si brûlant. Il rêve d'être comme eux, de rayonner cet amour, dont quelques rayons perdus illuminent sa misère d'un sourire divin. Être dieu à son tour, être un foyer de joie, être un soleil de vie!...

Hélas! S'il devient un jour l'égal de ceux qu'il aime, s'il atteint à ce bonheur lumineux qu'il envie, il verra son illusion...

_DEUXIÈME PARTIE_

OTTO

Un dimanche que Christophe avait été invité par son _Musik Direktor_ à venir dîner dans la petite maison de campagne, que Tobias Pfeiffer possédait à une heure de la ville, il prit le bateau du Rhin. Sur le pont, il s'assit auprès d'un jeune garçon de son âge, qui lui fit place avec empressement. Christophe n'y prêta aucune attention. Mais au bout d'un moment, sentant que son voisin ne cessait de l'observer, il le dévisagea. C'était un blondin aux joues roses et rebondies, avec une raie bien sage sur le côté de la tête et une ombre de duvet à la lèvre; il avait la mine candide d'un grand poupon, malgré les efforts qu'il faisait pour paraître un gentleman; il était mis avec un soin prétentieux: costume de flanelle, gants clairs, escarpins blancs, nœud de cravate bleu pâle; et il tenait à la main une petite badine. Il regardait Christophe du coin de l'œil, sans tourner la tête, le cou raide, comme une poule; et quand Christophe le regarda à son tour, il rougit jusqu'aux oreilles, tira un journal de sa poche, et feignit de s'y absorber, d'un air important. Mais quelques minutes après, il se précipita pour ramasser le chapeau de Christophe, qui était tombé. Christophe, surpris par tant de politesse, regarda de nouveau le jeune garçon, qui de nouveau rougit; il remercia sèchement: car il n'aimait pas cet empressement obséquieux, et il détestait qu'on s'occupât de lui. Toutefois, il ne laissait pas d'en être flatté.

Bientôt il n'y pensa plus; son attention fut prise par le paysage. Depuis longtemps, il n'avait pu s'échapper de la ville; aussi jouissait-il avidement de l'air qui fouettait sa figure, du bruit des flots contre le bateau, de la grande plaine d'eau et du spectacle changeant des rives: berges grises et plates, buissons de saules baignant jusqu'à mi-corps, villes couronnées de tours gothiques et de cheminées d'usines aux fumées noires, vignes blondes et rochers légendaires. Et comme il s'extasiait tout haut, son voisin timidement, d'une voix étranglée, hasarda quelques détails historiques sur les ruines qu'on voyait, savamment restaurées et revêtues de lierre: il avait l'air de se faire un cours à lui-même. Christophe, intéressé, le questionna. L'autre se hâtait de répondre, heureux de montrer sa science; et, à chaque phrase, il s'adressait à Christophe, en l'appelant: «Monsieur le _Hof Violinist_».

--Vous me connaissez donc? demanda Christophe.

--Oh! oui ï dit le jouvenceau, d'un ton de naïve admiration, qui chatouilla la vanité de Christophe.

Ils causèrent. Le jeune garçon voyait Christophe aux concerts; et son imagination avait été frappée par ce qu'il avait entendu raconter de lui. Il ne le disait pas à Christophe; mais Christophe le sentait, et il en était agréablement surpris. Il n'avait pas l'habitude qu'on lui parlât sur ce ton de respect ému. Il continua d'interroger son voisin sur l'histoire des pays qu'on traversait; l'autre faisait étalage de ses connaissances toutes fraîches; et Christophe admirait sa science. Mais ce n'était là que le prétexte de leur entretien: ce qui les intéressait l'un et l'autre, c'était de se connaître eux-mêmes. Ils n'osaient aborder franchement ce sujet. Ils y revenaient de loin en loin par de gauches questions. Enfin ils se décidèrent; et Christophe apprit que son nouvel ami se nommait «monsieur Otto Diener», et était fils d'un riche commerçant de la ville. Il se trouva naturellement qu'ils avaient des connaissances communes, et peu à peu, leur langue se délia. Ils causaient avec animation, quand le bateau arriva à la ville, où Christophe devait descendre. Otto y descendait aussi. Ce hasard leur parut surprenant; et Christophe proposa, en attendant l'heure de dîner, de faire quelques pas ensemble. Ils se lancèrent à travers champs. Christophe avait pris familièrement le bras d'Otto, et lui contait ses projets, comme s'il le connaissait depuis sa naissance. Il avait été tellement privé de la société des enfants de son âge qu'il sentait une joie inexprimable à se trouver avec ce jeune garçon, instruit et bien élevé, qui avait de la sympathie pour lui.

Le temps passait, et Christophe ne s'en apercevait pas. Diener, tout fier de la confiance que lui témoignait le jeune musicien, n'osait lui faire remarquer que l'heure de son dîner était déjà sonnée. Enfin il se crut obligé de le lui rappeler; mais Christophe, qui s'était engagé dans une montée au milieu des bois, répondit qu'il fallait d'abord arriver au sommet; et quand ils furent en haut, il s'allongea sur l'herbe, comme s'il avait l'intention d'y passer la journée. Après un quart d'heure, Diener, voyant qu'il ne semblait pas disposé à bouger, glissa de nouveau, timidement:

--Et votre dîner?

Christophe, étendu tout de son long, les mains derrière la tête, fit tranquillement:

--Zut!

Puis il regarda Otto, vit sa mine effarée, et se mit à rire:

--Il fait trop bon ici, expliqua-t-il. Je n'irai pas. Qu'ils m'attendent!

Il se souleva à moitié:

--Êtes-vous pressé? Non, n'est-ce pas? Savez-vous ce qu'il faut faire? Nous allons dîner ensemble. Je connais une auberge.

Diener aurait bien eu des objections à faire, non que personne l'attendît, mais parce qu'il lui était pénible de prendre une décision à l'improviste: il était méthodique et avait besoin de s'y préparer à l'avance. Mais la question de Christophe était posée d'un ton qui n'admettait guère la possibilité d'un refus. Il se laissa donc entraîner, et ils se remirent à causer.

À l'auberge, leur feu tomba. Ils étaient préoccupés tous deux de la grave question de savoir qui offrait le dîner à l'autre; et chacun, en secret, mettait son point d'honneur à ce que ce fût lui: Diener, parce qu'il était le plus riche, Christophe, parce qu'il était le plus pauvre. Ils n'y faisaient aucune allusion directe; mais Diener s'évertuait à affirmer son droit, par le ton d'autorité qu'il essayait de prendre, en commandant le menu. Christophe comprenait son intention; et il renchérissait sur lui en commandant d'autres plats recherchés; il voulait lui montrer qu'il était à son aise, autant que qui que ce fût. Et Diener ayant fait une nouvelle tentative, en tâchant de s'attribuer le choix des vins, Christophe le foudroya du regard, et fit venir une bouteille d'un des crus les plus chers que l'on eût à l'auberge.

Attablés devant un repas considérable, ils en furent intimidés. Ils ne trouvaient plus rien à se dire; et ils mangeaient du bout des dents, gênés dans leurs mouvements. Ils s'apercevaient brusquement qu'ils étaient des étrangers l'un pour l'autre, et ils se surveillaient. Ils firent de vains efforts pour ranimer la conversation: elle retombait aussitôt. La première demi-heure fut d'un ennui mortel. Heureusement, le repas fit bientôt son effet; et les deux convives se regardèrent avec plus de confiance. Christophe surtout, qui n'était pas accoutumé à de pareilles bombances, devint singulièrement loquace. Il raconta les difficultés de sa vie; et Otto, sortant de sa réserve, avoua qu'il n'était pas heureux non plus. Il était faible et timide, et ses camarades en abusaient. Ils se moquaient de lui, ils ne lui pardonnaient pas de désapprouver leurs manières communes, ils lui jouaient de méchants tours.--Christophe serra les poings, et dit qu'il ne ferait pas bon pour eux recommencer en sa présence.--Otto était également incompris des siens. Christophe connaissait ce malheur; et ils s'apitoyèrent sur leurs communes infortunes. Les parents de Diener voulaient faire de lui un commerçant, le successeur de son père. Mais lui voulait être poète. Il serait poète, quand bien même il devrait s'enfuir de sa ville, comme Schiller, et affronter la misère! (D'ailleurs, la fortune de son père lui reviendrait tout entière, et elle n'était pas médiocre.) Il avoua, en rougissant, qu'il avait déjà écrit des vers sur la tristesse de vivre; mais il ne put se décider à les dire, malgré les prières de Christophe. À la fin, cependant, il en cita deux ou trois, en bredouillant d'émotion. Christophe les trouva sublimes. Ils échangèrent leurs projets: plus tard, ils écriraient des drames, des _Liederkreise._ Ils s'admiraient mutuellement. Outre sa réputation musicale, la force de Christophe, sa hardiesse de façons en imposaient à Otto. Et Christophe était sensible à l'élégance d'Otto, à la distinction de ses manières,--tout est relatif en ce monde,--et à son grand savoir, ce savoir qui lui manquait totalement et dont il avait soif.

Engourdis par le repas, les coudes sur la table, ils parlaient et s'écoutaient parler l'un l'autre, avec des yeux attendris. L'après-midi s'avançait. Il fallait partir. Otto fit un dernier effort pour s'emparer de la note; mais Christophe le cloua sur place d'un regard mauvais, qui lui enleva tout désir d'insister. Christophe n'avait qu'une inquiétude: c'était qu'on ne lui demandât plus que ce qu'il possédait; il eût donné sa montre, plutôt que d'en rien avouer à Otto. Mais il n'eut pas besoin d'en venir là; il lui suffit de dépenser pour ce dîner à peu près tout son argent du mois.

Ils redescendirent la colline. L'ombre du soir commençait à se répandre à travers le bois de sapins; les cimes flottaient encore dans la lumière rosée; elles ondulaient gravement, avec un bruit de houle; le tapis d'aiguilles violettes amortissait le son des pas. Ils se taisaient. Christophe sentait son cœur pénétré d'un trouble étrange et doux, il était heureux, il voulait parler, une angoisse l'oppressait. Il s'arrêta un moment, et Otto fit comme lui. Tout était silencieux. Des mouches bourdonnaient très haut, dans un rayon de soleil. Une branche sèche tomba. Christophe saisit la main d'Otto, et demanda, d'une voix qui tremblait:

--Est-ce que vous voulez être mon ami?

Otto murmura:

--Oui.

Ils se serrèrent la main; leur cœur palpitait. Ils osaient à peine se regarder.

Après un moment, ils se remirent en marche. Ils étaient à quelques pas l'un de l'autre, et ils ne se dirent plus rien jusqu'il la lisière du bois: ils avaient peur d'eux-mêmes et de leur mystérieux émoi; ils allaient très vite et ne s'arrêtèrent plus, qu'ils ne fussent sortis de l'ombre des arbres. Là, ils se rassurèrent et se reprirent la main. Ils admiraient le soir limpide qui tombait, et ils parlaient par mots entrecoupés.

Sur le bateau, assis à l'avant, dans l'ombre lumineuse, ils essayèrent de causer de choses indifférentes; mais ils n'écoutaient pas ce qu'ils disaient; ils étaient baignés d'une lassitude heureuse. Ils n'éprouvaient le besoin, ni de parler, ni de se donner la main, ni même de se regarder: ils étaient l'un près de l'autre.

Près d'arriver, ils convinrent de se retrouver le dimanche suivant. Christophe reconduisit Otto jusqu'à sa porte. À la lueur du bec de gaz, ils se sourirent timidement, et se balbutièrent un au revoir ému. Ils furent soulagés de se quitter, tant ils étaient harassés de la tension où ils vivaient depuis quelques heures, et de la peine que leur coûtait le moindre mot qui rompît le silence.

Christophe revint seul dans la nuit. Son cœur chantait: «J'ai un ami, j'ai un ami!» Il ne voyait rien. Il n'entendait rien. Il ne pensait à rien autre.

Il tombait de sommeil et s'endormit, à peine rentré. Mais il fut réveillé deux ou trois fois dans la nuit, comme par une idée fixe. Il se répétait: «J'ai un ami»; et il se rendormait.

Le matin venu, il lui sembla qu'il avait rêvé tout cela. Pour s'en prouver la réalité, il entreprit de se rappeler les moindres détails de la journée précédente. Il s'absorbait encore dans cette occupation, pendant qu'il donnait ses leçons; l'après-midi, il était si distrait à la répétition d'orchestre que c'est à peine si, en sortant, il se souvenait de ce qu'il avait joué.

De retour à la maison, il vit une lettre qui l'attendait. Il n'eut pas besoin de se demander d'où elle venait. Il courut s'enfermer dans sa chambre pour la lire. Elle était écrite sur du papier bleu pâle, d'une écriture appliquée, longue, indécise, avec des paraphes très corrects:

«Cher monsieur Christophe,--oserai-je dire très honoré ami?

«Je pense beaucoup à notre partie d'hier, et je vous remercie immensément de vos bontés pour moi. Je vous suis tellement reconnaissant de tout ce que vous avez fait, et de vos bonnes paroles, et de la ravissante promenade, et du dîner excellent! Je suis fâché seulement que vous ayez dépensé tant d'argent pour ce dîner. Quelle superbe journée! N'est-ce pas qu'il y a quelque chose de providentiel dans cette étonnante rencontre? Il me semble que c'est le Destin lui-même qui a voulu nous réunir. Comme je me réjouis de vous revoir dimanche! J'espère que vous n'aurez pas eu trop de désagréments, pour avoir manqué le dîner de monsieur le _Hof Musik Director._ Je serais si fâché que vous eussiez des contrariétés à cause de moi!

«Je suis pour toujours, très cher monsieur Christophe, votre très dévoué serviteur et ami

Otto Diener.

«_P.-S._--Ne venez pas, s'il vous plaît, dimanche, me prendre à la maison. Il vaut mieux, si vous le permettez, que nous nous rencontrions au _Schlossgarten._»

Christophe lut cette lettre, les larmes aux yeux; il la baisa; il éclata de rire; il fit une cabriole sur son lit. Puis il courut à sa table et prit la plume pour répondre sur-le-champ. Il n'aurait pu attendre une minute. Mais il n'avait pas l'habitude d'écrire; il ne savait comment exprimer ce qui lui gonflait le cœur; il crevait le papier avec sa plume et noircissait d'encre ses doigts; il trépignait d'impatience. Enfin, après avoir tiré la langue et usé cinq ou six brouillons, il réussit à écrire, en lettres difformes qui s'en allaient dans tous les sens, et avec d'énormes fautes d'orthographe:

«Mon âme! Comment oses-tu parler de reconnaissance, parce que je t'aime? Ne t'ai-je pas dit combien j'étais triste et seul avant de te connaître? Ton amitié m'est le plus grand des biens. Hier j'ai été heureux, heureux! C'est la première fois de ma vie. Je pleure de joie en lisant ta lettre. Oui, n'en doute pas, mon aimé, c'est le Destin qui nous rapproche; il veut que nous soyons amis, pour accomplir de grandes choses. Amis! Quel mot délicieux! Se peut-il que j'aie enfin un ami? Oh! tu ne me quitteras plus, n'est-ce pas? Tu me resteras fidèle? Toujours! Toujours!... Comme il sera beau de grandir ensemble, de travailler ensemble, de mettre en commun, moi mes lubies musicales, toutes ces bizarres choses qui me trottent par la tête, et toi ton intelligence et ta science étonnante! Combien tu sais de choses! Je n'ai jamais vu un homme aussi intelligent que toi. Il y a des moments où je suis inquiet: il me semble que je ne suis pas digne de ton amitié. Tu es si noble et si accompli, et je te suis si reconnaissant d'aimer un être grossier comme moi!... Mais non! je viens de le dire, il ne faut point parler de reconnaissance. En amitié, il n'y a ni obligés, ni bienfaiteurs. De bienfaits je n'en accepterais pas! Nous sommes égaux, puisque nous nous aimons. Qu'il me tarde de te voir! Je n'irai pas te prendre à ta maison, puisque tu ne le veux pas,--quoique, à vrai dire, je ne comprenne pas toutes ces précautions;--mais tu es le plus sage, tu as certainement raison...

«Un mot seulement! Ne parle plus jamais d'argent. Je hais l'argent: le mot, et la chose. Si je ne suis pas riche, je le suis toujours assez pour fêter mon ami; et c'est ma joie de donner tout ce que j'ai pour lui. Ne ferais-tu pas de même? Et, si j'en avais besoin, ne me donnerais-tu pas ta fortune tout entière?--Mais cela ne sera jamais! J'ai de bons poings et une bonne tête, et je saurai toujours gagner le pain que je mange.--À dimanche!--Mon Dieu! Toute une semaine sans te voir! Et, il y a deux jours, je ne te connaissais point! Comment ai-je pu vivre si longtemps sans toi?

«Le batteur de mesure a essayé de grogner. Mais ne t'en soucie pas plus que moi! Que me font les autres? Je méprise ce qu'ils pensent et ce qu'ils penseront jamais de moi. Il n'y a que toi qui m'importes. Aime-moi bien, mon âme, aime-moi comme je t'aime! Je ne puis te dire combien je t'aime. Je suis tien, tien, tien, de l'ongle à la prunelle. À toi pour jamais.

Christophe.»

Christophe se rongea d'attente pendant le reste de la semaine. Il se détournait de son chemin et faisait de longs crochets, pour rôder du côté de la maison d'Otto,--non qu'il pensât le voir; mais la vue de sa maison suffisait à le faire pâlir et rougir d'émotion. Le jeudi, il n'y tint plus et envoya une seconde lettre, encore plus exaltée que la première. Otto y répondit, avec sentimentalité.

Le dimanche vint enfin, et Otto fut exact au rendez-vous. Mais il y avait près d'une heure que Christophe se dévorait d'impatience, en l'attendant sur la promenade. Il commençait à se tourmenter de ne pas le voir. Il tremblait qu'Otto fût malade; car il ne supposait pas un instant qu'Otto pût lui manquer de parole. Il répétait tout bas: «Mon Dieu! faites qu'il vienne!» Et il frappait les petits cailloux de l'allée avec une baguette; il se disait que, s'il manquait trois fois son coup, Otto ne viendrait pas, mais que, s'il touchait juste, Otto paraîtrait aussitôt. Et, malgré son attention et la facilité de l'épreuve, il venait de manquer son but trois fois, lorsqu'il aperçut Otto qui arrivait de son pas tranquille et posé: car Otto restait toujours correct, même quand il était le plus ému. Christophe courut à lui, et, la gorge sèche, lui dit bonjour. Otto répondit: bonjour; et ils ne trouvèrent plus rien à se dire, sinon que le temps était fort beau, et qu'il était dix heures cinq, ou six, à moins que ce ne fût dix heures dix, parce que l'horloge du château était toujours en retard.