Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 13
Christophe expliqua qu'il faudrait que tout l'argent de la famille, même le traitement de Melchior, fût confié à un autre, qui remettrait à Melchior, jour par jour, ou semaine par semaine, ce dont il aurait besoin. Melchior, qui était en veine d'humilité,--il n'était pas tout à fait à jeun,--renchérit sur la proposition et déclara qu'il voulait écrire séance tenante une lettre au grand-duc, pour que la pension qui lui revenait fût régulièrement payée en son nom à Christophe. Christophe refusait, rougissant de l'humiliation de son père. Mais Melchior, dévoré d'une soif de sacrifice, s'obstina à écrire. Il était ému de la magnanimité de son acte. Christophe refusa de prendre la lettre; et Louisa, qui venait de rentrer, mise au courant de l'affaire, déclara qu'elle aimerait mieux mendier que d'obliger son mari à cet affront. Elle ajouta qu'elle avait confiance en lui, et qu'elle était sûre qu'il s'amenderait pour l'amour d'eux. Cela finit par une scène d'attendrissement général; et la lettre de Melchior, oubliée sur la table, alla tomber sous l'armoire, où elle resta cachée.
Mais, quelques jours après, Louisa l'y retrouva, en faisant le ménage; et comme elle était très malheureuse alors des nouveaux désordres de Melchior, qui avait recommencé, au lieu de déchirer le papier, elle le mit de côté. Elle le garda plusieurs mois, repoussant toujours l'idée de s'en servir, malgré les souffrances qu'elle endurait. Mais un jour qu'elle vit, une fois de plus, Melchior battre Christophe et le dépouiller de son argent, elle n'y tint plus; et, seule avec l'enfant qui pleurait, elle alla prendre la lettre, la lui donna, et dit:
--Va!
Christophe hésitait encore; mais il comprit qu'il n'y avait plus d'autre moyen, si on voulait sauver de la ruine totale le peu qui leur restait. Il alla au palais. Il mit près d'une heure à faire un trajet de vingt minutes. La honte de sa démarche l'accablait. Son orgueil, qui s'était exalté dans ces dernières années d'isolement, saignait à la pensée d'avouer publiquement le vice de son père. Par une étrange et naturelle inconséquence, il savait que ce vice était connu de tous; et il s'obstinait à vouloir donner le change, il feignait de ne s'apercevoir de rien: il se fût laissé hacher en morceaux, plutôt que d'en convenir. Et maintenant, de lui-même, il allait...! Vingt fois, il fut sur le point de revenir; il fit deux ou trois fois le tour de la ville, retournant sur ses pas, au moment d'arriver. Mais il n'était pas seul en cause. Il s'agissait de sa mère, de ses frères. Puisque son père les abandonnait, c'était à lui, fils aîné, de venir à leur aide. Il n'y avait plus à hésiter, à faire l'orgueilleux: il fallait boire la honte. Il entra au palais. Dans l'escalier, il faillit encore s'enfuir. Il s'agenouilla sur une marche. Il resta, plusieurs minutes, sur le palier, la main sur le bouton de la porte, jusqu'à ce que l'arrivée de quelqu'un le forçât à entrer.
Tout le monde le connaissait aux bureaux. Il demanda à parler à Son Excellence l'intendant des théâtres, baron de Hammer Langbach. Un employé, jeune, gras, chauve, le teint fleuri, avec un gilet blanc et une cravate rose, lui serra familièrement la main, et se mit à parler de l'opéra de la veille. Christophe répéta sa question. L'employé répondit que Son Excellence était occupée en ce moment, mais que, si Christophe avait une requête à lui présenter, on la lui ferait passer avec d'autres pièces, qu'on allait lui porter à signer. Christophe tendit la lettre. L'employé y jeta les yeux, et poussa une exclamation de surprise:
--Ah! par exemple! fit-il gaiement. Voilà une bonne idée! Il y a longtemps qu'il aurait dû s'aviser de cela! De toute sa vie, il n'a rien fait de mieux. Ah! le vieux pochard! Comment diable a-t-il pu s'y résoudre?
Il s'arrêta net. Christophe lui avait arraché le papier des mains, et criait, blême de colère:
--Je vous défends...! Je vous défends de m'insulter!
Le fonctionnaire fut stupéfait:
--Mais, cher Christophe, essaya-t-il de dire, qui songe à t'insulter? Je n'ai dit que ce que tout le monde pense. Toi-même, tu le penses.
--Non! cria rageusement Christophe.
--Quoi! tu ne le penses pas? Tu ne penses pas qu'il boit?
--Ce n'est pas vrai! dit Christophe.
Il trépignait.
L'employé haussa les épaules:
--En ce cas, pourquoi a-t-il écrit cette lettre?
--Parce que... dit Christophe,--(il ne sut plus que dire),--parce que, comme je viens toucher mon traitement, chaque mois, je puis prendre en même temps celui de mon père. Il est inutile que nous nous dérangions tous deux... Mon père est très occupé.
Il rougissait de l'absurdité de son explication. L'employé le regardait avec un mélange d'ironie et de pitié. Christophe, froissant le papier dans sa main, fit mine de sortir. L'autre se leva et lui prit le bras.
--Attends un moment, dit-il, je vais arranger les choses.
Il passa dans le cabinet du directeur. Christophe attendit, sous les regards des autres employés. Il ne savait pas ce qu'il devait faire. Il songea à se sauver, avant qu'on lui rapportât la réponse; et il s'y disposait, quand la porte se rouvrit:
--Son Excellence veut bien te recevoir, lui dit le trop serviable employé.
Christophe dut entrer.
Son Excellence le baron de Hammer Langbach, un petit vieux, propret, avec des favoris, des moustaches, et le menton rasé, regarda Christophe par-dessus ses lunettes d'or, sans s'interrompre d'écrire, ni répondre d'un signe de tête à ses saluts embarrassés.
--Ainsi, dit-il après un moment, vous demandez, monsieur Krafft?...
--Votre Excellence, dit précipitamment Christophe, je vous prie de me pardonner. J'ai réfléchi. Je ne demande plus rien.
Le vieillard ne chercha pas a avoir une explication de ce revirement subit. Il regarda plus attentivement Christophe, toussota, et dit:
--Voudriez-vous me donner, monsieur Krafft, la lettre que vous tenez à la main?
Christophe s'aperçut que le regard de l'intendant était fixé sur le papier qu'il continuait, sans y penser, à froisser dans son poing.
--C'est inutile, Votre Excellence, balbutia-t-il. Ce n'est plus la peine maintenant.
--Donnez, je vous prie, reprit tranquillement le vieillard, comme s'il n'avait pas entendu.
Christophe, machinalement, donna le chiffon de lettre; mais il se lança dans un flot de paroles embrouillées, tendant toujours la main pour ravoir la lettre. L'Excellence déplia soigneusement le papier, le lut, regarda Christophe, le laissa patauger dans ses explications, puis l'interrompit, et dit, avec un éclair malicieux dans les yeux: C'est bien, monsieur Krafft. La demande est accordée.
De la main, il lui donna congé et se replongea dans ses écritures.
Christophe sortit, consterné.
--Sans rancune, Christophe! lui dit cordialement l'employé, quand l'enfant repassa par le bureau. Christophe se laissa prendre et secouer la main, sans oser lever les yeux.
Il se retrouva hors du château. Il était glacé de honte. Tout ce qu'on lui avait dit lui revenait à l'esprit; et il s'imaginait sentir une ironie injurieuse dans la pitié des gens qui l'estimaient et le plaignaient. Il rentra à la maison, il répondit à peine par quelques mots irrités aux questions de Louisa, comme s'il lui gardait rancune de ce qu'il venait de faire. Il était déchiré de remords, à la pensée de son père. Il voulait lui avouer tout, lui demander pardon. Melchior n'était pas là. Christophe l'attendit sans dormir, jusqu'au milieu de la nuit. Plus il pensait à lui, plus ses remords augmentaient: il l'idéalisait; il se le représentait faible, bon, malheureux, trahi par les siens. Dès qu'il entendit son pas dans l'escalier, il sauta du lit pour courir à sa rencontre et se jeter dans ses bras. Mais Melchior rentrait dans un état d'ivresse si dégoûtant que Christophe n'eut même pas le courage de l'approcher; et il alla se recoucher, en raillant amèrement ses illusions.
Quand Melchior, quelques jours plus tard, apprit ce qui s'était passé, il eut un accès de colère épouvantable; et malgré les supplications de Christophe, il alla faire une scène au palais. Mais il en revint tout penaud, et il ne souffla mot de ce qui avait eu lieu. On l'avait reçu fort mal. On lui avait dit qu'il eût à le prendre sur un autre ton,--qu'on ne lui avait conservé sa pension qu'en considération du mérite de son fils, et que si l'on apprenait de lui le moindre scandale à l'avenir, elle lui serait totalement supprimée. Aussi Christophe fut-il très soulagé de voir son père accepter sa situation, du jour au lendemain, et se vanter même d'avoir eu l'initiative de ce _sacrifice._
Cela n'empêcha point Melchior d'aller larmoyer au dehors qu'il était dépouillé par sa femme et par ses enfants, qu'il s'était exténué pour eux, toute sa vie, et que maintenant on le laissait manquer de tout. Il tâchait aussi de soutirer de l'argent à Christophe, par toutes sortes de câlineries et de ruses ingénieuses, qui donnaient envie de rire à Christophe, bien qu'il n'en eût guère sujet. Mais comme Christophe tenait bon, Melchior n'insistait pas. Il se sentait étrangement intimidé devant les yeux sévères de cet enfant de quatorze ans, qui le jugeait. Il se vengeait en cachette par quelque mauvais tour. Il allait au cabaret, buvait et régalait; et il ne payait rien, prétendant que c'était à son fils d'acquitter ses dettes. Christophe ne protestait pas, de peur d'augmenter le scandale; et, d'accord avec Louisa, ils s'épuisaient à payer les dettes de Melchior.--Enfin, Melchior se désintéressa de plus en plus de sa charge de violoniste, depuis qu'il n'en touchait plus le traitement; et ses absences devinrent si fréquentes au théâtre que, malgré les prières de Christophe, on finit par le mettre à la porte. L'enfant resta donc seul chargé de soutenir son père, ses frères, et toute la maison.
Ainsi, Christophe devint chef de famille, à quatorze ans.
Il accepta résolument cette tâche écrasante. Son orgueil lui défendait de recourir à la charité des autres. Il se jura de se tirer d'affaire seul. Il avait trop souffert, depuis l'enfance, de voir sa mère accepter, quêter d'humiliantes aumônes; c'était un sujet de discussions avec elle, quand la bonne femme revenait au logis, triomphante d'un cadeau qu'elle avait obtenu d'une de ses protectrices. Elle n'y voyait pas malice et se réjouissait de pouvoir, grâce à cet argent, épargner un peu de peine à son Christophe et ajouter un plat au maigre souper. Mais Christophe devenait sombre; il ne parlait plus de la soirée; il refusait, sans dire pourquoi, de toucher à la nourriture qui avait été ainsi obtenue. Louisa était chagrinée; elle harcelait maladroitement son fils pour qu'il mangeât; il s'obstinait; elle finissait par s'impatienter et lui disait des choses désagréables, auxquelles il répondait; alors, il jetait sa serviette sur la table, et sortait. Son père haussait les épaules et l'appelait poseur. Ses frères se moquaient de lui et mangeaient sa part.
Il fallait pourtant trouver les moyens de vivre. Son traitement à l'orchestre n'y suffisait plus. Il donna des leçons. Son talent de virtuose, sa bonne réputation, et surtout la protection du prince lui attirèrent une nombreuse clientèle dans la haute bourgeoisie. Tous les matins, depuis neuf heures, il enseignait le piano à des fillettes, souvent plus âgées que lui, qui l'intimidaient par leur coquetterie et qui l'exaspéraient par la niaiserie de leur jeu. Elles étaient, en musique, d'une stupidité parfaite; en revanche, elles possédaient toutes, plus ou moins, un sens aigu du ridicule; et leur regard moqueur ne faisait grâce à Christophe d'aucune de ses maladresses. C'était une torture pour lui. Assis à côté d'elles, sur le bord de sa chaise, rouge et guindé, crevant de colère et n'osant pas bouger, se tenant à quatre pour ne pas dire de sottises et ayant peur du son de sa voix, s'efforçant de prendre un air sévère et se sentant observé du coin de l'œil, il perdait contenance, se troublait au milieu d'une observation, craignait d'être ridicule, l'était, et s'emportait jusqu'aux reproches blessants. Il était bien facile à ses élèves de se venger; et elles n'y manquaient point, en l'embarrassant par une certaine façon de le regarder, de lui poser les questions les plus simples, qui le faisait rougir jusqu'aux yeux; ou bien, elles lui demandaient un petit service,--comme d'aller prendre sur un meuble un objet oublié:--ce qui était pour lui la plus pénible épreuve: car il fallait traverser la chambre sous le feu des regards malicieux, qui guettaient impitoyablement les gaucheries de ses mouvements, ses jambes maladroites, ses bras raides, son corps ankylosé par l'embarras.
De ces leçons il devait courir à la répétition du théâtre. Souvent il n'avait pas le temps de déjeuner; il emportait dans sa poche un morceau de pain et de charcuterie qu'il mangeait pendant l'entr'acte. Il suppléait parfois Tobias Pfeiffer, le _Musik Direktor_, qui s'intéressait à lui et l'exerçait à diriger de temps en temps à sa place les répétitions d'orchestre. Il lui fallait aussi continuer sa propre éducation musicale. D'autres leçons de piano remplissaient sa journée, jusqu'à l'heure de la représentation. Et bien souvent, le soir, après la fin du spectacle, on le demandait au château. Là, il devait jouer pendant une heure ou deux. La princesse prétendait se connaître en musique; elle l'aimait fort, sans faire de différence entre la bonne et la mauvaise. Elle imposait à Christophe des programmes baroques, où de plates rapsodies coudoyaient les chefs-d'œuvre. Mais son plus grand plaisir était de le faire improviser; et elle lui fournissait les thèmes, d'une sentimentalité écœurante.
Christophe sortait de là, vers minuit, harassé, les mains brûlantes, la tête fiévreuse, l'estomac vide. Il était en sueur; et, dehors, la neige tombait, ou un brouillard glacé. Il avait plus de la moitié de la ville à traverser, pour regagner sa maison; il rentrait à pied, claquant des dents, mourant d'envie de dormir, et il devait prendre garde à ne pas salir dans les flaques son unique vêtement de soirée.
Il retrouvait sa chambre, qu'il partageait toujours avec ses frères; et jamais le dégoût et le désespoir de sa vie, jamais le sentiment de sa solitude ne l'accablait autant qu'à ce moment où, dans ce galetas à l'odeur étouffante, il lui était enfin permis de déposer son collier de misère. À peine avait-il le courage de se déshabiller. Heureusement, dès qu'il posait la tête sur l'oreiller, il était terrassé par le sommeil, qui lui enlevait la conscience de ses peines.
Mais, dès l'aube en été, bien avant l'aube en hiver, il fallait qu'il se levât. Il voulait travailler pour lui: le seul moment de liberté qu'il eût était entre cinq et huit heures. Encore en devait-il perdre une partie à des travaux de commande: car son titre de _Hof Musicus_ et sa faveur auprès du grand-duc l'obligeaient à des compositions officielles pour les fêtes de la cour.
Ainsi, jusqu'à la source de sa vie était empoisonnée. Ses rêves même n'étaient point libres. Mais, comme c'est l'habitude, la contrainte les rendait plus forts. Quand rien n'entrave l'action, l'âme a bien moins de raisons pour agir. Plus étroite se resserrait autour de Christophe la prison des soucis et des tâches médiocres, plus son cœur révolté sentait son indépendance. Dans une vie sans entraves, il se fût abandonné sans doute au hasard des heures. Ne pouvant être libre qu'une heure ou deux par jour, sa force s'y ruait, comme un torrent entre les rochers. C'est une bonne discipline pour l'art, que de resserrer ses efforts dans d'implacables limites. En ce sens, on peut dire que la misère est un maître, non seulement de pensée, mais de style; elle apprend la sobriété à l'esprit, comme au corps. Quand le temps est compté et les paroles mesurées, on ne dit rien de trop et on prend l'habitude de ne penser que l'essentiel. Ainsi on vit double, ayant moins de temps pour vivre.
Il en fut ainsi. Christophe prit sous le joug pleine conscience de la valeur de la liberté; et il ne gaspillait pas les minutes précieuses à des actes, ou des mots inutiles. Sa tendance naturelle à écrire avec une abondance diffuse, livrée à tous les caprices d'une pensée sincère, mais sans choix, trouva son correctif dans l'obligation de se réaliser le plus possible en le moins de temps possible. Rien n'eut tant d'influence sur son développement artistique et moral:--ni les leçons de ses maîtres, ni l'exemple des chefs-d'œuvre. Il acquit, dans ces années où le caractère se forme, l'habitude de considérer la musique comme une langue précise, dont chaque note a un sens; et il prit en haine les musiciens qui parlent pour ne rien dire.
Cependant, les compositions qu'il écrivait alors étaient bien loin de l'exprimer complètement, parce qu'il était lui-même bien loin de s'être découvert. Il se cherchait à travers l'amas de sentiments acquis, que l'éducation impose à l'enfant, comme une seconde nature. Il n'avait que des intuitions de son être véritable, faute d'avoir encore ressenti les passions de l'adolescence, qui dégagent la personnalité de ses vêtements d'emprunt, comme un coup de tonnerre purge le ciel des vapeurs qui l'enveloppent. D'obscurs et puissants pressentiments se mêlaient en lui aux réminiscences étrangères, dont il ne pouvait se défaire. Il s'irritait de ces mensonges. Il se désolait de voir combien ce qu'il écrivait était inférieur à ce qu'il pensait. Il doutait amèrement de lui. Mais il ne pouvait se résigner à cette stupide défaite; il s'enrageait à faire mieux, à écrire de grandes choses. Et toujours il échouait. Après un instant d'illusion, pendant qu'il écrivait, il s'apercevait que ce qu'il avait écrit ne valait rien; il le déchirait, il le brûlait. Et, pour achever sa honte, il fallait qu'il vît conservées, sans pouvoir les anéantir, ses œuvres officielles, les plus médiocres de toutes,--le concerto: _l'Aigle royal_, pour l'anniversaire du prince, et la cantate: _l'Hymen de Pallas_, écrite à l'occasion du mariage de la princesse Adélaïde,--publiées à grands frais, en éditions de luxe, qui perpétuaient son imbécillité pour les siècles à venir:--car il croyait aux siècles à venir... Il en pleurait d'humiliation.
Fiévreuses années! Nul répit, nulle relâche. Rien qui fasse diversion à ce labeur affolant. Point de jeux, point d'amis. Comment en aurait-il? L'après-midi, à l'heure où les autres enfants s'amusent, le petit Christophe, le front plissé par l'attention, est assis à son pupitre d'orchestre, dans la salle de théâtre poussiéreuse et mal éclairée. Et le soir, quand les autres enfants sont couchés, il est encore là, affaissé sur sa chaise, et crispé de fatigue.
Aucune intimité avec ses frères. Le cadet, Ernst, avait douze ans: c'était un petit vaurien, vicieux et effronté, qui passait ses journées avec quelques chenapans de sa sorte, et qui, dans leur société, avait pris non seulement des façons déplorables, mais de honteuses habitudes, dont l'honnête Christophe, qui n'aurait même pu en concevoir l'idée, s'était aperçu un jour avec horreur. L'autre, Rodolphe, le favori de l'oncle Théodore, se destinait au commerce. Il était rangé, tranquille, mais sournois; il se croyait très supérieur à Christophe, et n'admettait pas son autorité sur la maison, bien qu'il trouvât naturel de manger son pain. Il avait épousé les rancunes de Théodore et de Melchior contre lui, et il répétait leurs racontars ridicules. Aucun des deux frères n'aimait la musique; et Rodolphe affectait de la mépriser, comme son oncle, par esprit d'imitation. Gênés par la surveillance et les semonces de Christophe, qui prenait au sérieux son rôle de chef de famille, les deux petits avaient tenté de se révolter; mais Christophe avait de bons poings et la conscience de son droit: il faisait marcher rondement ses cadets. Ils n'en faisaient pas moins de lui ce qu'ils voulaient; ils abusaient de sa crédulité, ils lui tendaient des panneaux, où il ne manquait jamais de tomber; ils lui extorquaient de l'argent, mentaient impudemment, et se moquaient de lui derrière son dos. Le bon Christophe se laissait toujours prendre; il avait un tel besoin d'être aimé qu'un mot affectueux suffisait pour désarmer sa rancune. Il leur eût tout pardonné, pour un peu d'amour. Mais sa confiance était cruellement ébranlée, depuis qu'il les avait entendus rire de sa bêtise, après une scène d'embrassements hypocrites qui l'avait ému jusqu'aux larmes: ce dont ils avaient profité pour le dépouiller d'une montre en or, cadeau du prince, qu'ils convoitaient. Il les méprisait, et pourtant continuait à se laisser duper, par un penchant irrésistible à croire et à aimer. Il le savait, il se mettait en rage contre lui-même, et il rouait de coups ses frères, quand il découvrait, une fois de plus, qu'ils s'étaient joués de lui. Après quoi, il avalait de nouveau le premier hameçon qu'il leur plaisait de lui jeter.
Une plus amère souffrance lui était réservée. Il apprit par d'officieux voisins que son père disait du mal de lui. Après avoir été glorieux des succès de son fils, Melchior avait la honteuse faiblesse d'en devenir jaloux. Il cherchait à les rabaisser. C'était bête à pleurer. On ne pouvait que hausser les épaules; il n'y avait même pas à se fâcher: car il était inconscient de ce qu'il faisait, et aigri par sa déchéance. Christophe se taisait; il eût craint, s'il parlait, de dire des choses trop dures; mais il avait le cœur ulcéré.
Tristes réunions, que ces soupers de famille, le soir, autour de la lampe, sur la nappe tachée, au milieu des propos insipides et du bruit de mâchoires de ces êtres qu'il méprise, qu'il plaint, et qu'il aime malgré tout! Avec la brave maman, seule, Christophe sentait un lien de commune affection. Mais Louisa, ainsi que lui, s'exténuait tout le jour; et, le soir, elle était éteinte, elle ne disait presque rien et s'endormait sur sa chaise, après dîner, en reprisant des chaussettes. D'ailleurs, elle était si bonne qu'elle ne semblait pas faire de différence dans son affection entre son mari et ses trois fils; elle les aimait tous également. Christophe ne trouvait pas en elle la confidente dont il avait tant besoin.