Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 12
Un jour d'été qu'il faisait très chaud, après avoir bu copieusement et s'être disputé par-dessus le marché, il rentra chez lui et se mit à travailler dans son jardin. Il aimait remuer la terre. Nu-tête, en plein soleil, tout irrité encore par sa discussion, il bêchait avec colère. Christophe était assis sous la tonnelle, un livre à la main; mais il ne lisait guère: il rêvassait, en écoutant la crécelle endormante des grillons; et, machinalement, il suivait les mouvements de grand-père. Le vieux lui tournait le dos; il était courbé et arrachait les mauvaises herbes. Soudain, Christophe le vit se relever, battre l'air de ses bras et tomber comme une masse, la face contre terre. Une seconde, il eut envie de rire. Puis, il vit que le vieux ne bougeait pas. Il l'appela, il courut à lui, il le secoua de toutes ses forces. La peur le gagnait. Il s'agenouilla et essaya à deux mains de soulever la grosse tête, appliquée contre le sol. Elle était si lourde, et il tremblait tellement qu'il eut peine à la remuer. Mais quand il aperçut les yeux renversés, blancs et sanglants, il fut glacé d'horreur; il la laissa retomber en poussant un cri aigu. Il se releva épouvanté, il se sauva, il courut au dehors. Il criait et pleurait. Un homme, qui passait sur la route, arrêta l'enfant. Christophe était hors d'état de parler; il montra la maison; l'homme y entra, et Christophe le suivit. D'autres avaient entendu ses cris et arrivaient des maisons voisines. Bientôt le jardin fut plein de monde. On marchait sur les fleurs, on se penchait autour du vieux, on parlait tous à la fois. Deux ou trois hommes le soulevèrent de terre. Christophe, resté à l'entrée, tourné contre le mur, se cachait la figure dans ses mains; il avait peur de voir; mais il ne pouvait pas s'en empêcher; et, quand le cortège passa près de lui, il vit, à travers ses doigts, le grand corps du vieux qui s'abandonnait: un bras traînait à terre; la tête, appuyée contre le genou d'un porteur, cahotait à chaque pas; la face était tuméfiée, couverte de boue, saignante, avec la bouche ouverte, et ses terribles yeux. Il hurla de nouveau et prit la fuite. Il courut sans s'arrêter jusqu'à la maison de sa mère, comme s'il était poursuivi. Il fit irruption dans la cuisine, avec des cris affreux. Louisa épluchait des légumes. Il se jeta sur elle et l'étreignit avec désespoir, pour qu'elle vint à son secours. La figure convulsée par ses sanglots, il pouvait à peine parler. Mais dès le premier mot, elle comprit. Elle devint toute blanche, laissa tomber ce qu'elle tenait, et, sans une parole, se précipita hors de la maison.
Christophe resta seul, blotti contre l'armoire; il continuait de pleurer. Ses frères jouaient. Il ne se rendait pas compte exactement de ce qui s'était passé, il ne pensait pas à grand-père, il pensait aux images effrayantes qu'il avait vues tout à l'heure; et sa terreur était qu'on ne l'obligeât à les revoir, à revenir là-bas.
Et en effet, vers le soir, comme les autres petits, las d'avoir fait dans la maison toutes les sottises possibles, commençaient à geindre qu'ils s'ennuyaient et qu'ils avaient faim, Louisa rentra précipitamment, les prit par la main et les emmena chez grand-père. Elle allait très vite; et Ernst et Rodolphe essayèrent de grogner, suivant leur habitude; mais Louisa leur imposa silence d'un tel ton qu'ils se turent. Une peur instinctive les gagnait: au moment d'entrer, ils se mirent à pleurer. Il ne faisait pas encore tout à fait nuit; les dernières lueurs du couchant allumaient d'étranges reflets à l'intérieur de la maison, sur le bouton de la porte, sur le miroir, sur le violon accroché au mur dans la première pièce à demi obscure. Mais, chez le vieux, une bougie était allumée; et la flamme vacillante, se heurtant au jour livide qui s'éteignait, rendait plus oppressante l'ombre lourde de la chambre. Assis près de la fenêtre, Melchior pleurait avec bruit. Le médecin, penché sur le lit, empêchait de voir celui qui y était couché. Le cœur de Christophe battait à se rompre. Louisa fit agenouiller les enfants au pied du lit. Christophe se risqua à regarder. Il s'attendait à quelque chose de si terrifiant, après le spectacle de l'après-midi, qu'au premier coup d'œil, il fut presque soulagé. Grand-père était immobile et semblait dormir. L'enfant eut, un instant, l'illusion que grand-père, était guéri. Mais quand il entendit son souffle oppressé, quand, en regardant mieux, il vit cette figure bouffie, où la meurtrissure de la chute faisait une large tache violacée, quand il comprit que celui qui était là allait mourir, il se mit à trembler; et, tout en répétant la prière de Louisa pour que grand-père guérît, il priait au fond de lui pour que, si grand-père ne devait pas guérir, grand-père fut déjà mort. Il avait l'épouvante de ce qui allait se passer.
Le vieux n'avait plus sa connaissance, depuis l'instant où il était tombé. Il ne la retrouva qu'un moment, juste assez pour prendre conscience de son état:--et ce fut lugubre. Le prêtre était là et récitait sur lui les dernières prières. On souleva le vieillard sur son oreiller; il rouvrit lourdement ses yeux, qui ne semblaient plus obéir à sa volonté; il respira bruyamment, regarda, sans comprendre, les figures, les lumières; et soudain, il ouvrit la bouche; un effroi indicible se peignait sur ses traits.
--Mais alors...--il bégayait,--mais alors, je vais mourir!...
L'accent terrible de cette voix perça le cœur de Christophe; jamais elle ne devait plus sortir de sa mémoire. Le vieux ne parlait plus, il gémissait comme un petit enfant. Puis l'engourdissement le reprit; mais sa respiration devenait encore plus pénible; il se plaignait, il remuait les mains, il semblait lutter contre le sommeil mortel. Dans sa demi-conscience, une fois il appela:
--Maman!
Ô l'impression poignante! ce balbutiement du vieux homme, appelant sa mère avec angoisse, comme Christophe aurait fait,--sa mère dont jamais il ne parlait dans la vie ordinaire, suprême et inutile recours dans la terreur suprême!... Il parut s'apaiser un instant; il eut une lueur de conscience. Ses lourds yeux, dont l'iris semblait flotter à la dérive, rencontrèrent le petit, glacé de peur. Ils s'éclairèrent. Le vieux fit un effort pour sourire et parler. Louisa prit Christophe et l'approcha du lit. Jean-Michel renoua les lèvres et chercha à lui caresser la tête avec sa main. Mais aussitôt il retomba dans sa torpeur. Ce fut la fin.
On avait renvoyé les enfants dans la chambre à côté; mais on avait trop à faire pour s'occuper d'eux. Christophe, attiré par l'horreur, épiait, du seuil de la porte entr'ouverte, le tragique visage, renversé sur l'oreiller, étranglé par l'étreinte féroce qui se resserrait autour du cou,... cette figure qui se creusait de seconde en seconde,... cet enfoncement de l'être dans le vide, qui semblait l'aspirer comme une pompe,... l'abominable râle, cette respiration mécanique, semblable à une bulle d'air qui crève à la surface de l'eau, derniers souffles du corps, qui s'obstine à vivre, quand l'âme n'est déjà plus.--Puis, la tête glissa à côté de l'oreiller. Et tout se tut.
Ce ne fut que quelques minutes après, au milieu des sanglots, des prières, de la confusion causée par la mort, que Louisa aperçut l'enfant, blême, la bouche crispée, les yeux dilatés, qui serrait convulsivement la poignée de la porte. Elle courut à lui. Il fut pris, dans ses bras, d'une crise. Elle l'emporta. Il perdit connaissance. Il se retrouva dans son lit, hurla d'effroi, parce qu'on l'avait laissé seul un instant, eut une nouvelle crise, et s'évanouit encore. Il passa le reste de la nuit et la journée du lendemain dans la fièvre. Enfin il s'apaisa et tomba, la seconde nuit, dans un sommeil profond, qui se prolongea jusqu'au milieu du jour suivant. Il avait l'impression qu'on marchait dans la chambre, que sa mère était penchée sur son lit et l'embrassait; il crut entendre le chant doux et lointain des cloches. Mais il ne voulait pas remuer; il était comme dans un rêve.
Quand il rouvrit les yeux, l'oncle Gottfried était assis au pied du lit. Christophe était brisé, et ne se souvenait de rien. Puis la mémoire lui revint, il se mit à pleurer. Gottfried se leva et l'embrassa.
--Eh bien, mon petit, eh bien? disait-il doucement.
--Ah! oncle, oncle ï gémissait l'enfant se serrant contre lui.
--Pleure, disait Gottfried, pleure!
Il pleurait aussi.
Lorsqu'il fut un peu soulagé, Christophe essuya ses yeux et regarda Gottfried. Gottfried comprit qu'il voulait lui demander quelque chose.
--Non, fit-il, en mettant un doigt sur sa bouche. Il ne faut pas parler. Pleurer est bon. Parler est mauvais.
L'enfant insistait.
--Cela ne sert à rien.
--Seulement une chose, une seule!...
--Quoi?
Christophe hésita:
--Ah! oncle, demanda-t-il, où est-il maintenant?
Gottfried répondit:
--Il est avec le Seigneur, mon enfant.
Mais ce n'était pas ce que demandait Christophe:
--Non, tu ne comprends pas: Où est-il, _lui?_
(Il voulait dire: le corps.)
Il continua, d'une voix tremblante:
--Est-ce qu'_il_ est toujours dans la maison?
--On a enterré le cher homme, ce matin, dit Gottfried. N'as-tu pas entendu les cloches?
Christophe fut soulagé. Puis, à la pensée qu'il ne reverrait plus le cher grand-père, il pleura de nouveau, amèrement.
--Pauvre petit chat! répétait Gottfried, regardant l'enfant avec commisération.
Christophe attendait que Gottfried le consolât; mais Gottfried n'essayait pas, sachant que c'est inutile.
--Oncle Gottfried, demanda l'enfant, est-ce que tu n'as donc pas peur aussi de cela, toi?
(Combien il eût voulu que Gottfried n'eût pas peur et qu'il lui enseignât son secret!)
Mais Gottfried devint soucieux.
--Chut! fit-il, d'une voix altérée...
--Et comment n'avoir pas peur? dit-il après un instant. Mais qu'y faire? C'est ainsi. Il faut se soumettre.
Christophe secoua la tête avec révolte.
--Il faut se soumettre, mon enfant, répéta Gottfried. _Il_ l'a voulu. Il faut aimer ce qu'_Il_ veut.
--Je le déteste! cria Christophe haineusement, montrant le poing au ciel.
Gottfried, consterné, le fit taire. Christophe lui-même eut peur de ce qu'il venait de dire, et il se mit à prier avec Gottfried. Mais son cœur bouillonnait; et tandis qu'il répétait les mots d'humilité servile et de résignation, il n'y avait au fond de lui qu'un sentiment de révolte passionnée et d'horreur contre l'abominable chose, et l'Être monstrueux qui l'avait pu créer.
Les jours s'écoulent, et les nuits pluvieuses, sur la terre fraîchement remuée, au fond de laquelle le pauvre vieux Jean-Michel gît abandonné. Sur le moment, Melchior a beaucoup pleuré, crié, sangloté. Mais la semaine n'est pas finie, que Christophe l'entend rire de bon cœur. Quand on prononce devant lui le nom du défunt, sa figure s'allonge et prend un air lugubre; mais, l'instant d'après, il recommence à parler et à gesticuler avec animation. Il est sincèrement affligé; mais il lui est impossible de rester sous une impression triste.
Louisa, passive, résignée, a accepté ce malheur, comme elle accepte tout. Elle a ajouté une prière à ses prières de chaque jour; elle va régulièrement au cimetière, et prend soin de la tombe, comme si la tombe faisait partie du ménage.
Gottfried a des attentions touchantes pour le petit carré de terre, où dort le vieux. Quand il vient dans le pays, il y porte un souvenir, une croix qu'il a fabriquée, quelques fleurs que Jean-Michel aimait. Il n'y manque jamais; et il se cache pour le faire.
Louisa emmène quelquefois Christophe, dans ses visites au cimetière. Christophe a un dégoût affreux pour cette terre grasse, revêtue d'une sinistre parure de fleurs et d'arbres, et pour l'odeur lourde qui flotte au soleil, mêlée à l'haleine des cyprès sonores. Mais il n'ose avouer sa répugnance, parce qu'il se la reproche comme une lâcheté et comme une impiété. Il est très malheureux. La mort de grand-père ne cesse de le hanter. Pourtant, il y a longtemps déjà qu'il sait ce que c'est que la mort, qu'il y pense et qu'il en a peur. Mais jamais il ne l'avait encore vue; et qui la voit pour la première fois s'aperçoit qu'il ne connaissait rien, ni de la mort, ni de la vie. Tout est ébranlé d'un coup; la raison ne sert de rien. On croyait vivre, on croyait avoir quelque expérience de la vie: on voit qu'on ne savait rien, on voit qu'on ne voyait rien, on vivait enveloppé d'un voile d'illusions que l'esprit avait tissé et qui cachait aux yeux le visage terrible de la réalité. Il n'y a aucun rapport entre l'idée de la souffrance et l'être qui saigne et qui soutire. Il n'y a aucun rapport entre la pensée de la mort et les convulsions de la chair et de l'âme qui se débat et qui meurt. Tout le langage humain, toute la sagesse humaine, n'est qu'un guignol de raides automates, auprès de l'éblouissement funèbre de la réalité,--ces misérables êtres de boue et de sang, dont tout le vain effort est de fixer une vie, qui pourrit, d'heure en heure.
Christophe y pensait, jour et nuit. Les souvenirs de l'agonie le poursuivaient; il entendait l'horrible respiration. La nature entière avait changé; il semblait que se fût étendue sur elle une brume de glace. Autour de lui, partout, de quelque côté qu'il se tournât, il sentait sur sa face le souffle meurtrier de la Bête aveugle; il savait qu'il était sous le poing de cette Force de destruction, et qu'il n'y avait rien à faire. Mais loin de l'accabler, cette pensée le brûlait d'indignation et de haine. Il n'avait rien d'un résigné. Il se lançait tête baissée contre l'impossible; il avait beau se briser le front, et reconnaître qu'il n'était pas le plus fort: il ne cessait point, de se révolter contre la souffrance. Dès lors, sa vie fut une lutte de tous les instants contre la férocité d'un Destin, qu'il ne voulait pas admettre.
À l'obsession de ses pensées la dureté même de la vie vint faire diversion. La ruine de la famille, que Jean-Michel retardait, se précipita, dès qu'il ne fut plus là. Avec lui les Krafft avaient perdu leurs meilleures ressources; et la misère entra dans la maison.
Melchior y ajouta encore. Loin de travailler davantage, il s'abandonna tout à fait à son vice, quand il fut délivré du seul contrôle qui le retînt. Presque chaque nuit, il rentrait ivre, et il ne rapportait jamais rien de ce qu'il avait gagné. Du reste, il avait perdu à peu près toutes ses leçons. Une fois, il s'était présenté chez une élève dans un état d'ébriété complète: à la suite de ce scandale, toutes les maisons lui furent fermées. À l'orchestre, on ne le tolérait que par égard pour le souvenir de son père; mais Louisa tremblait qu'il ne fût congédié d'un jour à l'autre, après un esclandre. Déjà on l'en avait menacé, certains soirs où il était arrivé à son pupitre vers la fin de la représentation. Deux ou trois fois, il avait même totalement oublié de venir. Et de quoi n'était-il pas capable dans ces moments d'excitation stupide, où il était pris d'une démangeaison de dire et de faire des sottises! Ne s'avisa-t-il pas, un soir, de vouloir exécuter son grand concerto de violon, au milieu d'un acte de la _Walküre!_ On eut toutes les peines du monde à l'en empêcher. Il éclatait de rire, pendant la représentation, sous l'empire des images plaisantes qui se déroulaient sur la scène, ou dans son cerveau. Il faisait la joie de ses voisins; on lui passait beaucoup de choses, en faveur de son ridicule. Mais cette indulgence était pire que la sévérité; et Christophe en mourait de honte.
L'enfant était maintenant premier violon à l'orchestre. Il s'arrangeait de façon à veiller sur son père, à le suppléer au besoin, à lui imposer silence, quand Melchior était dans ses jours d'expansion. Ce n'était pas aisé, et le mieux était de ne pas faire attention à lui; sans quoi l'ivrogne, dès qu'il se sentait regardé, faisait des grimaces, ou commençait un discours. Christophe détournait donc les yeux, tremblant de lui voir faire quelque excentricité; il essayait de s'absorber dans sa tâche, mais il ne pouvait s'empêcher d'entendre les réflexions de Melchior et les rires des voisins. Les larmes lui en venaient aux yeux. Les musiciens, braves gens, s'en étaient aperçus, et ils avaient pitié de lui; ils mettaient une sourdine à leurs éclats, ils se cachaient de Christophe pour parler de son père. Mais Christophe sentait leur commisération. Il savait que, dès qu'il était sorti, les moqueries reprenaient leur train et que Melchior était la risée de la ville. Il ne pouvait rien pour l'empêcher; c'était un supplice pour lui. Il ramenait son père à la maison après la fin du spectacle; il lui donnait le bras, subissait ses bavardages, s'évertuait à cacher l'incertitude de sa marche. Mais à qui faisait-il illusion? Et malgré ses efforts, il était rare qu'il réussît à conduire Melchior jusqu'au bout. Arrivé au tournant de la rue, Melchior déclarait qu'il avait un rendez-vous urgent avec des amis, et aucun argument ne pouvait lui persuader de manquer à cet engagement. Il était même prudent de ne pas trop insister, si on ne voulait s'exposera une scène d'imprécations paternelles, qui attirait les voisins aux fenêtres.
Tout l'argent du ménage y passait. Melchior ne se contentait pas de boire ce qu'il gagnait. Il buvait ce que sa femme et son fils avaient tant de peine à gagner. Louisa pleurait; mais elle n'osait pas résister, depuis que son mari lui avait durement rappelé que rien dans la maison n'était à elle et qu'il l'avait épousée sans un sou. Christophe voulut regimber: Melchior le calotta, le traita de polisson, et lui prit l'argent des mains. L'enfant avait douze à treize ans, il était robuste, et commençait à gronder contre les corrections; pourtant il avait encore peur de se révolter, et il se laissait dépouiller. La seule ressource qu'ils eussent, Louisa et lui, était de cacher leur argent. Mais Melchior avait une ingéniosité singulière à découvrir leurs cachettes, quand ils n'étaient pas là.
Bientôt, cela ne lui suffit plus. Il vendit les objets hérités de son père. Christophe voyait partir avec douleur les livres, le lit, les meubles, les portraits des musiciens. Il ne pouvait rien dire. Mais un jour que Melchior, s'étant rudement heurté au vieux piano de grand-père, jura de colère, en se frottant le genou, et dit qu'on n'avait plus la place de remuer chez soi, et qu'il allait débarrasser la maison de toutes ces vieilleries, Christophe poussa les hauts cris. C'était vrai que les chambres étaient encombrées, depuis qu'on y avait entassé les meubles de grand-père, pour vendre sa maison, la chère maison où Christophe avait passé les plus belles heures de son enfance. C'était vrai aussi que le vieux piano ne valait plus cher, qu'il avait une voix chevrotante, et que depuis longtemps Christophe l'avait abandonné, pour jouer sur le beau piano neuf, dû aux munificences du prince; mais si vieux et si impotent qu'il fût, il était le meilleur ami de Christophe; il avait révélé à l'enfant le monde sans bornes de la musique; sur ses touches jaunes et polies il avait découvert le royaume des sons; c'était l'œuvre de grand-père, qui avait passé des mois à le réparer pour son petit-fils: il était un objet sacré. Aussi Christophe protesta qu'on n'avait pas le droit de le vendre. Melchior lui intima l'ordre de se taire. Christophe cria plus fort que le piano était à lui, et qu'il défendait qu'on y touchât. Il s'attendait à recevoir une solide correction. Mais Melchior le regarda avec un mauvais sourire, et se tut.
Le lendemain Christophe avait oublié. Il rentrait à la maison, fatigué, mais d'assez bonne humeur. Il fut frappé des regards sournois de ses frères. Ils feignaient d'être absorbés dans une lecture; mais ils le suivaient des yeux et guettaient ses mouvements, se replongeant dans leur livre, dès qu'il les regardait. Il ne douta point qu'ils ne lui eussent fait quelque mauvaise farce, mais il y était habitué, et ne s'en émut pas, résolu, quand il la découvrirait, à les rosser, comme il avait coutume. Il dédaigna donc d'approfondir la chose, et il se mit à causer avec son père, qui, assis au coin du feu, l'interrogeait sur sa journée avec une affectation d'intérêt, auquel il n'était point fait. Tandis qu'il lui parlait, il s'aperçut que Melchior échangeait en cachette des clignements d'yeux avec les deux petits. Il eut un serrement de cœur. Il courut dans sa chambre... La place du piano était vide! Il poussa un cri de douleur. Il entendit dans l'autre pièce les rires étouffés de ses frères. Tout son sang lui monta au visage. Il bondit vers eux. Il cria:
--Mon piano!
Melchior leva la tête, d'un air paisible et ahuri, qui fit éclater de rire les enfants. Lui-même ne put y tenir, en voyant la mine piteuse de Christophe; et il se détourna pour pouffer. Christophe perdit conscience de ses actes. Il se jeta comme un fou sur son père. Melchior, renversé dans son fauteuil, n'eut pas le temps de se garer. L'enfant l'avait saisi à la gorge, et lui criait:
--Voleur!
Ce ne fut qu'un éclair. Melchior se secoua et envoya rouler contre le carreau Christophe, qui se cramponnait avec fureur. La tête de l'enfant heurta contre les chenets. Christophe se releva sur les genoux, le front ouvert; et il continuait de répéter d'une voix suffoquée:
--Voleur!... Voleur qui nous voles, maman, moi!... Voleur qui vends grand-père!
Melchior, debout, leva le poing sur la tête de Christophe. L'enfant le bravait avec des yeux haineux, et il tremblait de rage. Melchior se mit à trembler aussi. Il s'assit et se cacha la figure dans ses mains. Les deux petits s'étaient sauvés, en poussant des cris aigus. Au vacarme succéda le silence. Melchior gémissait des paroles vagues. Christophe, collé au mur, ne cessait pas de le fixer, les dents serrées. Melchior commença à s'accuser lui-même:
--Je suis un voleur! Je dépouille ma famille. Mes enfants me méprisent. Je ferais mieux d'être mort!
Quand il eut fini de geindre, Christophe, sans bouger, demanda d'une voix dure:
--Où est le piano?
--Chez Wormser, dit Melchior, n'osant pas le regarder.
Christophe fit un pas, et dit:
--L'argent!
Melchior, annihilé, tira l'argent de sa poche, et le remit à son fils. Christophe se dirigea vers la porte. Melchior l'appela:
--Christophe!
Christophe s'arrêta. Melchior reprit, d'une voix tremblante:
--Mon petit Christophe!... Ne me méprise pas!
Christophe se jeta à son cou, et sanglota:
--Papa, mon cher papa! Je ne te méprise pas! Je suis si malheureux!
Ils pleuraient bruyamment. Melchior se lamentait:
--Ce n'est pas ma faute. Je ne suis pourtant pas méchant. N'est-ce pas, Christophe? Voyons, je ne suis pas méchant?
Il promettait de ne plus boire. Christophe hochait la tête, d'un air de doute; et Melchior convenait qu'il ne pouvait pas résister, quand il avait de l'argent dans les mains. Christophe réfléchit, et dit:
--Sais-tu, papa, il faudrait...
Il s'arrêta.
--Quoi donc?
--J'ai honte...
--Pour qui? demanda naïvement Melchior.
--Pour toi.
Melchior fit la grimace, et dit:
--Cela ne fait rien.