Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 10
Melchior s'occupa donc d'organiser au plus vite le concert. Il s'assura le concours du _Hof Musik Verein_; et, comme le succès de ses premières démarches avait exalté ses idées de grandeur, il entreprit en même temps de faire paraître une édition magnifique des _Plaisirs du Jeune Age._ Il eût voulu faire graver sur la couverture le portrait de Christophe au piano, avec lui-même, Melchior, debout auprès de lui, son violon à la main. Il fallut y renoncer, non à cause du prix,--Melchior ne reculait devant aucune dépense,--mais du manque de temps. Il se rabattit sur une composition allégorique, qui représentait un berceau, une trompette, un tambour, un cheval de bois, entourant une lyre d'où jaillissaient des rayons de soleil. Le titre portait, avec une longue dédicace, où le nom du prince se détachait en caractères énormes, l'indication que «Monsieur Jean-Christophe Krafft était âgé de six ans». (Il en avait, à vrai dire, sept et demi.) La gravure du morceau coûta fort cher; il fallut, pour la payer, que son grand-père vendit un vieux bahut du dix-huitième siècle, avec des figures sculptées, dont il n'avait jamais voulu se défaire malgré les offres réitérées de Wormser le brocanteur. Mais Melchior ne doutait pas que les souscriptions ne couvrissent, et au delà, les dépenses du morceau.
Une autre question le préoccupait: celle du costume que Christophe porterait, le jour du concert. Il y eut à ce sujet un conseil de famille. Melchior eût souhaité que le petit pût se présenter en robe courte, et les mollets nus, comme un enfant de quatre ans. Mais Christophe était très robuste pour son âge; et chacun le connaissait: on ne pouvait se flatter de faire illusion à personne. Melchior eut alors une idée triomphale. Il décida que l'enfant serait mis en frac, avec une cravate blanche. En vain, la bonne Louisa protestait qu'on voulait rendre ridicule son pauvre garçon. Melchior escomptait justement le succès de douce gaieté, produite par cette apparition imprévue. Il en fut fait ainsi, et le tailleur vint prendre mesure pour l'habit du petit homme. Il fallut aussi du linge fin et des escarpins vernis, et tout cela encore coûta les yeux de la tête. Christophe était fort gêné dans ses nouveaux vêtements. Pour l'y accoutumer, on lui fit répéter, plusieurs fois, ses morceaux en costume. Depuis un mois, il ne quittait plus le tabouret de piano. On lui apprenait aussi à saluer. Il n'avait plus un instant de liberté. Il enrageait, mais n'osait se révolter: car il pensait qu'il allait accomplir un acte éclatant; et il en avait orgueil et peur. On le choyait d'ailleurs; on saignait qu'il n'eût froid; on lui serrait le cou dans des foulards; on chauffait ses chaussures, de peur qu'elles ne fussent mouillées; et, à table, il avait les meilleurs morceaux.
Enfin, le grand jour arriva. Le coiffeur vint présider à la toilette et friser la chevelure rebelle de Christophe; il ne la laissa point, qu'il n'en eût fait une toison de mouton. Toute la famille défila devant Christophe, et déclara qu'il était superbe. Melchior, après l'avoir dévisagé et retourné sur toutes les faces, se frappa le front, et alla chercher une large fleur, qu'il fixa à la boutonnière du petit. Mais Louisa, en l'apercevant, leva les bras au ciel et s'écria avec chagrin qu'il avait l'air d'un singe: ce qui le mortifia cruellement. Lui-même ne savait pas s'il devait être fier ou honteux de son accoutrement. D'instinct, il était humilié. Il le fut bien davantage au concert: ce devait être pour lui le sentiment dominant de cette mémorable journée.
Le concert allait commencer. La moitié de la salle était vide. Le grand-duc n'était pas venu. Un ami aimable et bien informé, comme il en est toujours, n'avait pas manqué d'apporter la nouvelle qu'il y avait réunion du Conseil au palais et que le grand-duc ne viendrait pas: il le savait de source sûre. Melchior, atterré, s'agitait, faisait les cent pas, se penchait à la fenêtre. Le vieux Jean-Michel se tourmentait aussi; mais c'était au sujet de son petit-fils: il l'obsédait de recommandations. Christophe était gagné par la fièvre des siens; il n'avait aucune inquiétude pour ses morceaux; mais la pensée des saluts qu'il devait faire au public le troublait; et à force d'y songer, cela devenait une angoisse.
Cependant, il fallait commencer: le public s'impatientait. L'orchestre du _Hof Musik Verein_ entama l'_Ouverture de Coriolan._ L'enfant ne connaissait ni Coriolan, ni Beethoven: car s'il avait souvent entendu des pages de celui-ci, c'était sans le savoir; jamais il ne s'inquiétait du nom des œuvres qu'il entendait; il les appelait de noms de son invention, forgeant à leur sujet de petites histoires, ou de petits paysages; il les classait d'ordinaire en trois catégories: le feu, la terre et l'eau, avec mille nuances diverses. Mozart appartenait à l'eau: il était une prairie au bord d'une rivière, une brume transparente qui flotte sur le fleuve, une petite pluie de printemps, ou bien un arc-en-ciel. Beethoven était le feu: tantôt un brasier aux flammes gigantesques et aux fumées énormes, tantôt une forêt incendiée, une nuée lourde et terrible, d'où la foudre jaillit, tantôt un grand ciel plein de lumières palpitantes, d'où l'on voit, avec un battement de cœur, une étoile qui se détache, glisse et meurt doucement, par une belle nuit de septembre. Cette fois encore, les ardeurs impérieuses de cette âme héroïque le brûlèrent. Il fut saisi par le torrent de flammes. Tout le reste disparut: que lui faisait tout le reste? Melchior consterné, Jean-Michel angoissé, tout ce monde affairé, le public, le grand-duc, le petit Christophe, qu'avait-il à faire de ces gens? Il était dans cette volonté furieuse qui l'emportait. Il la suivait haletant, les larmes aux yeux, les jambes engourdies, crispé de la paume des mains à la plante des pieds; son sang battait la charge; et il tremblait...--Et, tandis qu'il écoutait ainsi, l'oreille tendue, caché derrière un portant, il eut un heurt violent au cœur: l'orchestre s'était arrêté net, au milieu d'une mesure; et, après un instant de silence, il entonna à grand fracas de cuivres et de timbales un air militaire, d'une emphase officielle. Le passage d'une musique à l'autre était si brutal que Christophe en grinça des dents et tapa du pied avec colère, montrant le poing au mur. Mais Melchior exultait: c'était le prince qui entrait, et que l'orchestre saluait de l'hymne national. Et Jean-Michel faisait, d'une voix tremblante, ses dernières recommandations à son petit-fils.
L'ouverture recommença et finit, cette fois. C'était au tour de Christophe, Melchior avait ingénieusement combiné le programme, de manière à mettre en valeur à la fois la virtuosité du fils et celle du père: ils devaient jouer ensemble une sonate de Mozart pour piano et violon. Afin de graduer les effets, il avait été décidé que Christophe entrerait seul d'abord. On le mena à l'entrée de la scène, on lui montra le piano sur le devant de l'estrade, on lui expliqua une dernière fois tout ce qu'il avait a faire, et on le poussa hors des coulisses.
Il n'avait pas trop peur, étant depuis longtemps habitué aux salles de théâtre; mais quand il se trouva seul sur l'estrade, en présence de centaines d'yeux, il fut brusquement si intimidé qu'il eut un mouvement instinctif de recul; il se retourna même vers la coulisse pour y rentrer: il aperçut son père, qui lui faisait des gestes et des yeux furibonds. Il fallait continuer. D'ailleurs, on l'avait aperçu dans la salle. À mesure qu'il avançait, montait un brouhaha de curiosité, bientôt suivi de rires, qui gagnèrent de proche en proche. Melchior ne s'était pas trompé, et l'accoutrement du petit produisit tout l'effet qu'on en pouvait attendre. La salle s'esclaffait à l'apparition du bambin aux longs cheveux, au teint de petit tzigane, trottinant avec timidité dans le costume de soirée d'un gentleman correct. On se levait pour mieux le voir; ce fut bientôt une hilarité générale, qui n'avait rien de malveillant, mais qui eût fait perdre la tête au virtuose le plus résolu. Christophe, terrifié par le bruit, les regards, les lorgnettes braquées, n'eut plus qu'une idée: arriver au plus vite au piano, qui lui apparaissait comme un îlot au milieu de la mer. Tête baissée, sans regarder ni à droite ni à gauche, il défila au pas accéléré le long de la rampe; et, arrivé au milieu de la scène, au lieu de saluer le public, comme c'était convenu, il lui tourna le dos et fonça droit sur le piano. La chaise était trop élevée pour qu'il pût s'y asseoir sans le secours de son père: au lieu d'attendre, dans son trouble, il la gravit sur les genoux. Cela ajouta à la gaieté de la salle. Mais maintenant, Christophe était sauvé: en face de son instrument, il ne craignait plus personne.
Melchior arriva enfin; il bénéficia de la bonne humeur du public, qui l'accueillit par des applaudissements assez chauds. La sonate commença. Le petit homme la joua avec une sûreté imperturbable, la bouche serrée d'attention, les yeux fixés sur les touches, ses petites jambes pendantes le long de sa chaise. À mesure que les notes se déroulaient, il se sentait plus à l'aise; il était comme au milieu d'amis qu'il connaissait. Un murmure d'approbation arrivait jusqu'à lui; il lui montait à la tête des bouffées de satisfaction orgueilleuse, en pensant que tout ce monde se taisait pour l'entendre et l'admirait. Mais à peine eût-il fini, que la peur le reprit; et les acclamations qui le saluèrent lui firent plus de honte que de plaisir. Cette honte redoubla, quand Melchior, le prenant par la main, s'avança avec lui sur le bord de la rampe et lui fit saluer le public. Il obéit, et salua très bas, avec une gaucherie amusante; mais il était humilié, il rougissait de ce qu'il faisait, comme d'une chose ridicule et vilaine.
On le rassit devant le piano; et il joua seul _les Plaisirs du Jeune Age._ Ce fut alors du délire. Après chaque morceau, on se récriait d'enthousiasme; on voulait qu'il recommençât; et il était fier d'avoir du succès et presque blessé en même temps par ces approbations qui étaient des ordres. À la fin, toute la salle se leva pour l'acclamer; le grand-duc donnait le signal des applaudissements. Mais comme Christophe était seul cette fois sur la scène, il n'osait plus bouger de sa chaise. Les acclamations redoublaient. Il baissait la tête de plus en plus, tout rouge et l'air penaud; et il regardait obstinément du côté opposé à la salle. Melchior vint le prendre; il le porta dans ses bras et lui dit d'envoyer des baisers: il lui indiquait la loge du grand-duc. Christophe fit la sourde oreille. Melchior lui prit le bras et le menaça à voix basse. Alors il exécuta les gestes passivement; mais il ne regardait personne, il ne levait pas les yeux, il continuait de détourner la tête, et il était malheureux: il souffrait, il ne savait pas de quoi; il souffrait dans son amour-propre, il n'aimait pas du tout les gens qui étaient là. Ils avaient beau l'applaudir, il ne leur pardonnait pas de rire et de s'amuser de son humiliation, il ne leur pardonnait pas de le voir dans cette posture ridicule, suspendu en l'air et envoyant des baisers; il leur en voulait presque de l'applaudir. Et quand Melchior enfin le posa à terre, il détala vers la coulisse. Une dame lui lança au passage un petit bouquet de violettes, qui lui frôla le visage. Il fut pris de panique et courut à toutes jambes, renversant une chaise qui se trouvait sur son chemin. Plus il courait, plus on riait; et plus on riait, plus il courait.
Enfin il arriva à la sortie de la scène, encombrée par les gens qui regardaient, se fraya un passage au travers, à coups de tête, et courut se cacher tout au fond du foyer. Grand-père exultait, et le couvrait de bénédictions. Les musiciens de l'orchestre éclataient de rire, et félicitaient le petit, qui refusait de les regarder et de leur donner la main. Melchior, l'oreille aux aguets, évaluait les acclamations qui ne s'arrêtaient point, et voulait ramener Christophe sur la scène. Mais l'enfant s'y refusa avec rage, s'accrochant à la redingote de grand-père, et lançant des coups de pieds à tous ceux qui l'approchaient. Il finit par avoir une crise de larmes, et on dut le laisser.
Juste à ce moment, un officier venait dire que le grand-duc demandait les artistes dans sa loge. Comment montrer l'enfant dans un état pareil? Melchior sacrait de colère; et son emportement ne faisait que redoubler les pleurs de Christophe. Pour mettre fin au déluge, grand-père promit une livre de chocolat, si Christophe se taisait; et Christophe, qui était gourmand, s'arrêta net, ravala ses larmes, et se laissa emporter; mais il fallut lui jurer d'abord de la façon la plus solennelle qu'on ne le mènerait pas, par surprise, sur la scène.
Dans le salon de la loge princière, il fut mis en présence d'un monsieur en veston, à figure de doguin, avec des moustaches hérissées, une barbe courte et pointue, petit, rouge, un peu obèse, qui l'apostropha avec une familiarité goguenarde, lui tapota les joues avec ses mains grasses, et l'appela: «Mozart _redivivus!_» C'était le grand-duc.--Ensuite, il passa par les mains de la grande-duchesse, de sa fille, et de leur suite. Mais comme il n'osait pas lever les yeux, le seul souvenir qu'il garda de cette brillante assistance, fut celui d'une collection de robes et d'uniformes, vus de la ceinture aux pieds. Assis sur les genoux de la jeune princesse, il n'osait ni remuer, ni souffler. Elle lui posait des questions, auxquelles Melchior répondait, d'une voix obséquieuse, avec des formules d'un respect aplati; mais elle n'écoutait pas Melchior et taquinait le petit. Il se sentait rougir de plus en plus; et pensant que chacun remarquait sa rougeur, il voulut l'expliquer, et dit, avec un gros soupir:
--Je suis rouge, j'ai chaud.
Ce qui fit pousser des éclats de rire à la jeune fille. Mais Christophe ne lui en voulut pas, comme il en voulait au public de tout à l'heure; car ce rire était agréable; et elle l'embrassa: ce qui ne lui déplut point.
À ce moment, il aperçut dans le corridor, à l'entrée de la loge, grand-père, rayonnant et honteux, qui aurait bien voulu se montrer et dire aussi son mot, mais qui n'osait, parce qu'on ne lui avait pas adressé la parole: il jouissait de loin de la gloire de son petit-fils. Christophe eut un élan de tendresse, un besoin irrésistible qu'on rendît aussi justice au pauvre vieux, qu'on sût ce qu'il valait. Sa langue se délia; il se haussa à l'oreille de sa nouvelle amie, et lui chuchota:
--Je veux vous dire un secret.
Elle rit, et demanda:
--Lequel?
--Vous savez, continua-t-il, le joli _trio_ qu'il y a dans mon _minuetto_, le _minuetto_ que j'ai joué?... Vous savez bien?...--(Il le chantonna tout bas.)--... Eh bien! c'est grand-père qui l'a fait, ce n'est pas moi. Tous les autres airs sont de moi. Mais celui-là, il est le plus joli. Il est de grand-père. Grand-père ne veut pas qu'on le dise. Vous ne le répéterez pas?...--(Et, montrant le vieux:)--Voilà grand-père. Je l'aime bien. Il est très bon pour moi.
Là-dessus, la jeune princesse rit de plus belle, cria qu'il était un mignon, le couvrit de baisers, et à la consternation de Christophe et de grand-père, elle raconta la chose à tous. Tous s'associèrent à son rire; et le grand-duc félicita le vieux, tout confus, qui essayait vainement de s'expliquer, et balbutiait comme un coupable. Mais Christophe ne dit plus un mot à la jeune fille; malgré ses agaceries, il resta muet et raide: il la méprisait, pour avoir manqué à sa parole. L'idée qu'il se faisait des princes subit une profonde atteinte, du fait de cette déloyauté. Il était si indigné qu'il n'entendit plus rien de ce que l'on disait, ni que le prince le nommait en riant son pianiste ordinaire, son _Hof Musicus._
Il sortit avec les siens, et il se trouva entouré, dans les couloirs du théâtre, et jusque dans la rue, de gens qui le complimentaient, ou qui l'embrassaient, à son grand mécontentement: car il n'aimait pas à être embrassé, et il n'admettait point qu'on disposât de lui, sans lui demander la permission.
Enfin, ils arrivèrent à la maison, où, la porte à peine fermée, Melchior commença par l'appeler «petit idiot», parce qu'il avait raconté que le _trio_ n'était pas de lui. Comme l'enfant se rendait très bien compte qu'il avait fait là une belle action, qui méritait des éloges, et non des reproches, il se révolta et dit des impertinences. Melchior se fâcha et dit qu'il le calotterait, si ses morceaux n'avaient pas été joués assez proprement, mais qu'avec son imbécillité tout l'effet du concert était manqué. Christophe avait un profond sentiment de la justice: il alla bouder dans un coin; il associait dans son mépris son père, la princesse, le monde entier. Il fut blessé aussi de ce que les voisins venaient féliciter ses parents et rire avec eux, comme si c'étaient ses parents qui avaient joué les morceaux, et comme s'il était leur chose, à tous.
Sur ces entrefaites, un domestique de la cour apporta de la part du grand-duc une belle montre en or, et de la part de la jeune princesse une boîte d'excellents bonbons. L'un et l'autre cadeau faisaient grand plaisir à Christophe; il ne savait trop lequel lui en faisait le plus; mais il était de si méchante humeur qu'il n'en voulait pas convenir; et il continuait de bouder, louchant vers les bonbons, et se demandant s'il conviendrait d'accepter les dons d'une personne qui avait trahi sa confiance. Comme il était sur le point de céder, son père voulut qu'il se mît sur-le-champ à la table de travail, et qu'il écrivît sous sa dictée une lettre de remerciements. C'était trop, à la fin! Soit énervement de la journée, soit honte instinctive de commencer sa lettre, comme le voulait Melchior, par ces mots:
«Le petit valet et musicien,--_Knecht und Musicus_,--de Votre Altesse...»,
il fondit en larmes, et l'on n'en put rien tirer. Le domestique attendait, goguenard. Melchior dut écrire la lettre. Cela ne le rendit pas plus indulgent pour Christophe. Pour comble de malheur, l'enfant laissa tomber sa montre, qui se brisa. Une grêle d'injures s'abattit sur lui. Melchior cria qu'il serait privé de dessert. Christophe dit rageusement que c'était ce qu'il voulait. Pour le punir, Louisa annonça qu'elle commençait par lui confisquer ses bonbons. Christophe, exaspéré, dit qu'elle n'en avait pas le droit, que le sac était à lui, à lui, et à personne autre: personne ne le prendrait! Il reçut une gifle, eut un accès de fureur, et, arrachant le sac des mains de sa mère, il le jeta par terre en trépignant dessus. Il fut fouetté, emporté dans sa chambre, déshabillé, et mis au lit.
Le soir, il entendit ses parents manger avec des amis le diner magnifique, préparé depuis huit jours, en l'honneur du concert. Il faillit mourir de rage sur son oreiller, d'une telle injustice. Les autres riaient très haut et choquaient leurs verres. On avait dit aux invités que le petit était fatigué; et nul ne s'inquiéta de lui. Seulement, après dîner, alors que les convives allaient se séparer, un pas traînant se glissa dans sa chambre, et le vieux Jean-Michel se pencha sur son lit, l'embrassa avec émotion, en lui disant: «Mon bon petit Christophe!...» Puis, comme s'il avait honte, il s'esquiva, sans rien dire de plus, après lui avoir glissé quelques friandises qu'il cachait dans sa poche.
Cela fut doux à Christophe. Mais il était si las de toutes les émotions de la journée qu'il n'eut même pas la force de toucher aux bonnes choses que grand-père lui avait données. Il était brisé de fatigue, et s'endormit presque aussitôt.
Son sommeil était saccadé. Il avait de brusques détentes nerveuses, comme des décharges électriques, qui lui secouaient le corps. Une musique sauvage le poursuivait en rêve. Dans la nuit, il s'éveilla. L'ouverture de Beethoven entendue au concert grondait à son oreille. Elle remplissait la chambre de son souffle haletant. Il se souleva sur son lit et se frotta les yeux, se demandant s'il dormait... Non, il ne dormait pas. Il la reconnaissait. Il reconnaissait ces hurlements de colère, ces aboiements enragés, il entendait les battements de ce cœur forcené qui saute dans la poitrine, ce sang tumultueux, il sentait sur sa face ces coups de vent frénétiques, qui cinglent et qui broient, et qui s'arrêtent soudain, brisés par une volonté d'Hercule. Cette âme gigantesque entrait en lui, distendait ses membres et son âme, et leur donnait des proportions colossales. Il marchait sur le monde. Il était une montagne, des orages soufflaient en lui. Des orages de fureur! Des orages de douleur!... Ah! quelle douleur!... Mais cela ne faisait rien! Il se sentait si fort!... Souffrir! souffrir encore!... Ah! que c'est bon d'être fort! Que c'est bon de souffrir, quand on est fort!...
Il rit. Son rire résonna dans le silence de la nuit. Son père se réveilla, et cria:
--Qui est là?
La mère chuchota:
--Chut! c'est l'enfant qui rêve!
Ils se turent tous trois. Tout se tut autour d'eux. La musique disparut. Et l'on n'entendit plus que le souffle égal des êtres endormis dans la chambre, compagnons de misère, attachés côte à côte sur la barque fragile, qu'une force vertigineuse emporte dans la Nuit.
LE MATIN
_PREMIÈRE PARTIE_
LA MORT DE JEAN-MICHEL
Trois années ont passé. Christophe va avoir onze ans. Il continue son éducation musicale. Il apprend l'harmonie avec Florian Holzer, l'organiste de Saint-Martin, un ami de grand-père, qui est un homme très savant. Le maître lui enseigne que les accords qu'il aime le mieux, des harmonies qui lui caressent si doucement l'oreille et le cœur qu'il ne peut les entendre sans un petit frisson tout le long de l'échine, sont mauvais et défendus. Quand l'enfant demande pourquoi, il n'est d'autre réponse, sinon que c'est ainsi: la règle les défend. Comme il est naturellement indiscipliné, il ne les en aime que mieux. Sa joie est d'en trouver des exemples chez les grands musiciens qu'on admire, et de les apporter à grand-père, ou à son maître. À cela, grand-père répond que, chez les grands musiciens, c'est admirable, et que Beethoven ou Bach pouvait tout se permettre. Le maître, moins conciliant, se fâche, et dit aigrement que ce n'est pas ce qu'ils ont fait de mieux.
Christophe a ses entrées aux concerts et au théâtre; il apprend à toucher de tous les instruments. Il est même d'une jolie force déjà sur le violon; et son père a imaginé de lui faire donner un pupitre à l'orchestre. Il y tient si bien sa partie qu'après quelques mois de stage, il a été nommé officiellement second violon du _Hof Musik Verein._ Ainsi, il commence à gagner sa vie; et ce n'est pas trop tôt: car les affaires se gâtent de plus en plus à la maison. L'intempérance de Melchior a empiré, et le grand-père vieillit.