Jean-Christophe Volume 1 L'Aube, Le Matin, L'Adolescent
Part 1
ROMAIN ROLLAND
_JEAN-CHRISTOPHE_
NOUVELLE ÉDITION
I
L'AUBE--LE MATIN L'ADOLESCENT
PARIS
SOCIÉTÉ D'ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
LIBRAIRIE OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D'ANTIN
Tous droits réservés.
AUX AMES LIBRES, DE TOUTES LES NATIONS,
QUI SOUFFRENT, QUI LUTTENT,
ET QUI VAINCRONT
Nous adoptons pour cette édition définitive de _JEAN-CHRISTOPHE_ une division différente de celle de l'édition en dix volumes. Ces dix volumes se distribuaient en trois parties:
I. JEAN-CHISTOPHE 1. _L'Aube._ 2. _Le Matin._ 3. _L'Adolescent._ 4. _La Révolte._
II. JEAN-CHISTOPHE A PARIS 1. _La Foire sur la Place._ 2. _Antoinette._ 3. _Dans la Maison._
III. LA FIN DU VOYAGE 1. _Les Amies._ 2. _Le Buisson Ardent._ 3. _La Nouvelle Journée._
Nous substituons ici à l'ordre des faits l'ordre des sentiments,--à l'ordre logique et un peu extérieur l'ordre artistique et intime, qui groupe les œuvres par affinités d'atmosphère et de tonalités.
L'œuvre entière se présente ainsi en quatre livres, pareils à quatre mouvements de symphonie:
Le premier embrasse la jeune vie de Christophe (_L'Aube, Le Matin, L'Adolescent_), l'éveil de ses sens et de son cœur dans le nid familial, dans l'étroit horizon de la petite patrie,--jusqu'à l'épreuve d'où il sort meurtri, mais avec l'illumination soudaine de sa mission, de la vie de souffrances viriles et de combats qui est son lot.
Le second livre (_La Révolte, La Foire sur la Place_) rassemble en une seule Révolte les chevauchées du jeune Siegfried, naïf, intolérant et excessif, qui est parti en guerre contre le mensonge social et artistique de son temps, ses coups de lance à la don Quichotte contre les muletiers, les alcades et les moulins à vent, contre les Foires sur la Place d'Allemagne et de France.
Le troisième (_Dans la Maison, Antoinette, Les Amies_), dans une atmosphère douce et recueillie, qui contraste avec les frénésies d'enthousiasme et de haine du livre précédent, est un chant élégiaque à l'Amitié et au pur Amour.
Le quatrième enfin (_Le Buisson Ardent, La Nouvelle Journée_) est la grande Épreuve du milieu de la vie, la rafale du Doute et des passions dévastatrices, la tempête de l'âme, qui menace de tout détruire, et qui se résout en la sérénité finale, aux primes lueurs de l'Aurore surnaturelle.
Chaque volume de l'édition originale, dans les _Cahiers de la Quinzaine_ (février 1904 — octobre 1912), portait cette inscription, qui figurait jadis, dans les cathédrales gothiques, sur le socle des statues de saint Christophe, placées à l'entrée de la nef:
_Christofori faciem die quacumque tueris, Illa nempe die non morte mala morieris._
Elle exprimait le vœu secret de l'auteur que son Jean Christophe fût pour ses lecteurs ce qu'il était pour lui-même: un bon compagnon et un guide, à travers les épreuves.
Les épreuves sont venues pour tous; et le vœu de l'auteur n'a pas été déçu, s'il en croit la réponse qui lui est arrivée de toutes les parties du monde. Il le renouvelle aujourd'hui. Plus que jamais dans l’ère de tourmentes qui s'est ouverte et qui n'est pas près de finir, puisse Christophe rester l'ami fort et fidèle, qui souffle la joie de vivre et d'aimer,--malgré tout!
ROMAIN ROLLAND.
Paris, 1er janvier 1921.
L'AUBE
_Dianzi, nell'alba che precede al giorno, quando l'anima tua dentro dormia..._
Purg. IX
_PREMIÈRE PARTIE_
_Come, quando i vapori umidi e spessi a diradar cominciansi, la spera del sol debilemente entra per essi..._
Purg. XVII
Le grondement du fleuve monte derrière la maison. La pluie bat les carreaux depuis le commencement du jour. Une buée d'eau ruisselle sur la vitre au coin fêlé. Le jour jaunâtre s'éteint. Il fait tiède et fade dans la chambre.
Le nouveau-né s'agite dans son berceau. Bien que le vieux ait laissé, pour entrer, ses sabots à la porte, son pas a fait craquer le plancher: l'enfant commence à geindre. La mère se penche hors de son lit, afin de le rassurer; et le grand-père allume la lampe en tâtonnant, pour que le petit n'ait pas peur de la nuit. La flamme éclaire la figure rouge du vieux Jean-Michel, sa barbe blanche et rude, son air bourru et ses yeux vifs. Il vient près du berceau. Son manteau sent le mouillé; il traîne en marchant ses gros chaussons bleus. Louisa lui fait signe de ne pas s'approcher. Elle est d'un blond presque blanc; ses traits sont tirés; sa douce figure mouton est marquée de taches de rousseur; elle a des lèvres pâles et grosses, qui ne parviennent pas à se rejoindre et qui sourient avec timidité; elle couve l'enfant des yeux,--des yeux très bleus, très vagues, où la prunelle est un point tout petit, mais infiniment tendre.
L'enfant s'éveille et pleure. Son regard trouble s'agite. Quelle épouvante! Les ténèbres, l'éclat brutal de la lampe, les hallucinations d'un cerveau, à peine dégagé du chaos, la nuit étouffante et grouillante qui l'entoure, l'ombre sans fond d'où se détachent, comme des jets aveuglants de lumière, des sensations aiguës, des douleurs, des fantômes: ces figures énormes qui se penchent sur lui, ces yeux qui le pénètrent, qui s'enfoncent en lui, et qu'il ne comprend pas!... Il n'a pas la force de crier; la terreur le cloue immobile, les yeux, la bouche ouverts, soufflant du fond de la gorge. Sa grosse tête boursouflée se plisse de grimaces lamentables et grotesques; la peau de sa figure et de ses mains est brune, violacée, avec des taches jaunâtres...
--Bon Dieu! qu'il est laid! fit le vieux, d'un ton convaincu.
Il alla reposer la lampe sur la table.
Louisa fit une moue de petite fille grondée. Jean-Michel la regarda u coin de l'œil, et rit.
--Tu ne voudrais pas que je te dise qu'il est beau? Tu ne me croirais pas. Allons, ce n'est pas ta faute. Ils sont tous comme cela.
L'enfant sortit de l'immobilité stupide où le plongeaient la flamme de la lampe et le regard du vieux. Il se mit à crier. Peut-être sentait-il dans les yeux de sa mère une caresse qui l'engageait à se plaindre. Elle lui tendit les bras, et dit:
--Donnez-le-moi.
Le vieux commença par faire des théories, selon son habitude:
--On ne doit pas céder aux enfants, quand ils pleurent. Il faut les laisser crier.
Mais il vint, prit le petit, et grogna:
--Je n'en ai jamais vu d'aussi laid.
Louisa saisit l'enfant de ses mains fiévreuses et le cacha contre son sein. Elle le contempla avec un sourire confus et ravi:
--Oh! mon pauvre petit, dit-elle toute honteuse, que tu es laid, que tues laid, comme je t'aime!
Jean-Michel retourna près du feu: il se mit à tisonner d'un air grognon; mais un sourire démentait la solennité maussade de son visage.
--Bonne fille, dit-il. Va, ne te tourmente pas, il a le temps de changer. Et puis, qu'est-ce que cela fait? On ne lui demande qu'une chose, c'est de devenir un brave homme.
L'enfant s'était apaisé au contact du tiède corps maternel. On l'entendait téter avec un halètement goulu. Jean-Michel se renversa légèrement dans sa chaise, et répéta avec emphase:
--Il n'y a rien de plus beau qu'un honnête homme.
Il se tut un instant, méditant s'il ne conviendrait pas de développer cette pensée; mais il ne trouva rien de plus à dire; et, après un silence, il reprit d'un ton irrité:
--Comment se fait-il que ton mari ne soit pas ici?
--Je crois qu'il est au théâtre, dit timidement Louisa. Il a répétition.
--Le théâtre est fermé. Je viens de passer devant. C'est encore un de ses mensonges.
--Non, ne l'accusez pas toujours! J'aurai mal compris. Il doit être retenu par une de ses leçons.
--Il devrait être rentré, fit le vieux, mécontent.
Il hésita un instant, puis demanda d'un ton plus bas, un peu honteux:
--Est-ce qu'il a... de nouveau?
--Non, père, non, père, dit précipitamment Louisa.
Le vieux la regarda; elle évita son regard.
--Ce n'est pas vrai, tu mens.
Elle pleura silencieusement.
--Bon Dieu! cria le vieillard, en donnant un coup de pied au foyer. Le tisonnier tomba bruyamment. La mère et l'enfant tressaillirent.
--Père, je vous en prie, dit Louisa, il va pleurer.
L'enfant hésita quelques secondes s'il devait crier ou continuer son repas; mais ne pouvant faire l'un et l'autre à la fois, il se remit au dernier.
Jean-Michel continua d'une voix plus sourde, avec des éclats de colère:
--Qu'ai-je fait au bon Dieu pour avoir cet ivrogne pour fils? C'est bien la peine d'avoir vécu comme j'ai vécu, de m'être privé de tout!... Mais toi, toi, tu n'es donc pas capable de l'empêcher? Car enfin, sacrebleu! c'est ton rôle. Si tu le retenais au logis!...
Louisa pleurait plus fort.
--Ne me grondez pas encore, je suis déjà si malheureuse! J'ai fait tout ce que j'ai pu. Si vous saviez comme j'ai peur, quand je suis seule! Il me semble que j'entends toujours son pas dans l'escalier. Alors j'attends que la porte s'ouvre, et je me demande: Mon Dieu! comment va-t-il paraître?... Cela me rend malade d'y songer.
Elle était secouée par ses sanglots. Le vieux s'inquiéta. Il vint près d'elle, ramena les couvertures défaites sur ses épaules qui tremblaient, et lui caressa la tête, de sa grosse main:
--Allons, allons, n'aie pas peur, je suis là.
Elle s'apaisa à cause du petit, et essaya de sourire.
--J'ai eu tort de vous dire cela.
Le vieux la regarda en hochant la tête:
--Ma pauvre fille, ce n'est pas un joli cadeau que je t'ai fait là.
--C'est ma faute à moi, dit-elle. Il ne devait pas m'épouser. Il a regret de ce qu'il a fait.
--Que veux-tu qu'il regrette?
--Vous le savez bien. Vous-même, vous avez été fâché que je sois devenue sa femme.
--Ne parlons plus de cela. C'est vrai. J'ai été un peu chagrin. Un garçon comme lui,--je peux bien le dire sans te blesser,--élevé avec soin, musicien distingué, un véritable artiste,--il aurait pu prétendre à d'autres partis qu'à toi, qui n'avais rien, qui étais d'une autre classe, et pas même du métier. Un Krafft épouser une fille qui ne fût pas musicienne, cela ne s'était pas vu depuis plus de cent ans!--Mais tu sais bien tout de même que je ne t'en ai pas voulu, et que j'ai de l'affection pour toi, depuis que je te connais. Puis, quand le choix est fait, il n'y a plus à y revenir: il ne reste qu'à faire son devoir, honnêtement.
Il retourna s'asseoir, prit un temps, et dit avec la solennité qu'il apportait à tous ses aphorismes:
--La première chose dans la vie, c'est de faire son devoir.
Il attendit un démenti, cracha sur le feu; puis, comme ni la mère ni l'enfant n'élevaient d'objection, il voulut continuer,--et se tut.
Ils ne disaient plus mot. Jean-Michel, près du feu, Louisa, assise dans son lit, rêvaient tristement tous les deux. Le vieux, quoi qu'il eût dit, pensait au mariage de son fils, avec amertume. Louisa y pensait aussi, et elle s'accusait, bien qu'elle n'eût rien à se reprocher.
Elle était domestique, quand elle avait épousé, à la surprise de tous, et surtout à la sienne, Melchior Krafft, le fils de Jean-Michel. Les Krafft étaient sans fortune, mais considérés dans la petite ville rhénane, où le vieux s'était établi, il y avait presque un demi-siècle. Ils étaient musiciens de père en fils et connus des musiciens de tout le pays, entre Cologne et Mannheim. Melchior était violon au _Hof-Theater_; et Jean-Michel avait dirigé naguère les concerts du grand-duc. Le vieillard fut profondément humilié du mariage de Melchior; il bâtissait de grands espoirs sur son fils; il eût voulu en faire l'homme éminent qu'il n'avait pu être lui-même. Ce coup de tête ruinait ses ambitions. Aussi avait-il tempêté d'abord et couvert de malédictions Melchior et Louisa. Mais, comme il était un brave homme, il avait pardonné à sa bru, dès qu'il avait appris à la mieux connaître; et même, il s'était pris pour elle d'une affection paternelle, qui se traduisait le plus souvent par des rebuffades.
Nul ne pouvait comprendre ce qui avait poussé Melchior à ce mariage,--Melchior moins que personne. Ce n'était certes pas la beauté de Louisa. Rien en elle n'était fait pour séduire: elle était petite, pâlotte et frêle; et elle faisait un singulier contraste avec Melchior et Jean-Michel, tous deux hauts et larges, des colosses à la figure rouge, au poing solide, mangeant Lien, buvant sec, aimant rire, et faisant grand bruit. Elle semblait écrasée par eux; on ne la remarquait guère, et elle cherchait à s'effacer encore plus. Si Melchior avait eu bon cœur, on eût pu croire qu'il avait préféré à tout autre avantage la simple bonté de Louisa; mais il était l'homme le plus vain. Qu'un garçon de son espèce, assez beau, et ne l'ignorant pas, très fat, non sans talent, et pouvant prétendre à quelque riche parti, capable même,--qui sait?--de tourner la tête à une de ses élèves bourgeoises, ainsi qu'il s'en vantait, eût été brusquement choisir une fille du peuple, pauvre, sans éducation, sans beauté, qui ne lui avait fait aucune avance... on eût dit une gageure!
Mais Melchior était de ces hommes qui font toujours le contraire de ce qu'on attend d'eux et de ce qu'ils en attendent eux-mêmes. Ce n'est pas qu'ils ne soient avertis:--un homme averti en vaut deux, dit-on...--Ils font profession de n'être dupes de rien et de diriger leur barque à coup sûr, vers un but précis. Mais ils comptent sans eux-mêmes: car ils ne se connaissent pas. Dans un de ces instants de vide qui leur sont habituels, ils laissent le gouvernail; et quand les choses sont livrées à elles-mêmes, elles ont un malin plaisir à contrecarrer leurs maîtres. Le bateau laissé libre va droit contre l'écueil; et l'intrigant Melchior épousa une cuisinière. Il n'était cependant ni ivre ni stupide, le jour où il s'engagea pour la vie avec elle; et il ne subissait pas un entraînement passionné: il s'en fallait de beaucoup. Mais peut-être y a-t-il en nous d'autres puissances que l'esprit et le cœur, d'autres même que les sens,--de mystérieuses puissances, qui prennent le commandement dans les instants de néant où s'endorment les autres; et peut-être Melchior les avait-il rencontrées au fond des pâles prunelles qui le regardaient timidement, un soir qu'il avait abordé la jeune fille sur la berge du fleuve, et qu'il s'était assis près d'elle, dans les roseaux,--sans savoir pourquoi,--pour lui donner sa main.
À peine marié, il se montra atterré de ce qu'il avait fait. Il ne le cacha point à la pauvre Louisa, qui, tout humble, lui en demandait pardon. Il n'était pas méchant, et le lui accordait volontiers; mais, l'instant d'après, ses remords le reprenaient, au milieu de ses amis, ou chez ses riches élèves, maintenant dédaigneuses, qui ne tressaillaient plus au frôlement de sa main, quand il voulait rectifier la pose de leurs doigts sur le clavier. Il revenait alors avec une mine sombre, où Louisa, le cœur serré, lisait du premier coup d'œil les habituels reproches; ou bien il s'attardait dans des stations au cabaret; il y puisait le contentement de soi et l'indulgence pour autrui. Ces soirs-là, il rentrait avec des éclats de rire, qui semblaient plus tristes à Louisa que les sous-entendus et la sourde rancune des autres jours. Elle se sentait un peu responsable des accès de déraison, où disparaissaient à chaque fois, avec l'argent de la maison, les faibles restes du bon sens de son mari. Melchior s'enlizait. À un âge où il aurait dû travailler sans répit à développer son médiocre talent, il se laissait glisser le long de la pente; et d'autres prenaient sa place.
Mais qu'importait sans doute à la force inconnue qui l'avait rapproché de la servante aux cheveux de lin? Il avait rempli son rôle; et le petit Jean-Christophe venait de prendre pied sur cette terre, où le poussait son destin.
La nuit était tout à fait venue. La voix de Louisa arracha le vieux Jean-Michel à la torpeur où il s'abandonnait devant le feu, en pensant aux tristesses présentes et passées.
--Père, il doit être tard, disait affectueusement la jeune femme. Il faut rentrer chez vous, vous avez loin à aller.
--J'attends Melchior, répondit le vieillard.
--Non, je vous en prie, j'aime mieux que vous ne restiez pas.
--Pourquoi?
Le vieux leva la tête, et la regarda attentivement.
Elle ne répondit pas.
Il reprit:
--Tu as peur, tu ne veux pas que je le rencontre?
--Eh bien, oui: cela ne servirait qu'à gâter encore les choses: vous vous fâcheriez; je ne veux pas. Je vous en prie!
Le vieux soupira, se leva et dit:
--Allons.
Il vint près d'elle, lui effleura le front de sa barbe râpeuse; il demanda si elle n'avait besoin de rien, baissa la lumière de la lampe, et partit en heurtant les chaises, dans l'obscurité de la chambre. Mais il n'était pas dans l'escalier qu'il songeait à son fils revenant ivre; et il s'arrêtait à chaque marche; il imaginait mille dangers à le laisser rentrer seul...
Dans le lit, près de la mère, l'enfant s'agitait de nouveau. Une souffrance inconnue montait du fond de son être. Il se raidit contre elle. Il tordit son corps, il serra les poings, il fronça les sourcils. La douleur grandissait, tranquille, sûre de sa force. Il ne savait pas ce qu'elle était, ni jusqu'où elle allait. Elle lui paraissait immense, et ne devoir jamais prendre fin. Et il se mit à crier lamentablement. Sa mère le caressa avec de douces mains. Déjà la souffrance devenait moins aiguë. Mais il continuait de pleurer; car il la sentait toujours près de lui, en lui.--L'homme qui souffre peut diminuer son mal, en sachant d'où il vient; il l'enferme par la pensée en un morceau de son corps, qui peut être guéri, arraché au besoin; il en fixe les contours, il le sépare de lui. L'enfant n'a pas cette ressource trompeuse. Sa première rencontre avec la douleur est plus tragique et plus vraie. Comme son être même, elle lui semble sans limites; il la sent installée dans son sein, assise dans son cœur, maîtresse de sa chair. Et cela est ainsi: elle n'en sortira plus qu'après l'avoir rongée.
La mère le presse contre elle, avec de petits mots:
«C'est fini, c'est fini, ne pleurons plus, mon Jésus, mon petit poisson d'or...»
Il continue toujours sa plainte entrecoupée. On dirait que cette misérable masse inconsciente et informe a le pressentiment de la vie de peines qui lui est réservée. Et rien ne peut l'apaiser...
Les cloches de Saint-Martin chantèrent dans la nuit. Leur voix était grave et lente. Dans l'air mouillé de pluie, elle cheminait comme un pas sur la mousse. L'enfant se tut au milieu d'un sanglot. La merveilleuse musique coulait doucement en lui, ainsi qu'un flot de lait. La nuit s'illuminait, l'air était tendre et tiède. Sa douleur s'évanouit, son cœur se mit à rire; et il glissa dans le rêve, avec un soupir d'abandon.
Les trois cloches tranquilles continuaient à sonner la fête du lendemain. Louisa rêvait aussi, en les écoutant, à ses misères passées et à ce que serait plus tard le cher petit enfant endormi auprès d'elle. Elle était depuis des heures étendue dans son lit, lasse et endolorie. Ses mains et son corps la brûlaient; le lourd édredon de plumes l'écrasait; elle se sentait meurtrie et oppressée par l'ombre; mais elle n'osait remuer. Elle regardait l'enfant; et la nuit ne l'empêchait pas de lire dans ses traits vieillots. Le sommeil la gagnait, des images fiévreuses passaient dans son cerveau. Elle crut entendre Melchior ouvrir la porte, et son cœur tressauta. Par instants, le grondement du fleuve montait plus fort dans le silence, comme un mugissement de bête. La vitre sonna une ou deux fois encore sous le doigt de la pluie. Les cloches, plus lentement, chantèrent et s'éteignirent; et Louisa s'endormit auprès de son enfant.
Pendant ce temps, le vieux Jean-Michel attendait devant la maison, sous la pluie, la barbe mouillée de brouillard. Il attendait que son misérable fils revînt; car sa tête, qui travaillait toujours, ne cessait de lui raconter des histoires tragiques, amenées par l'ivresse; et, bien qu'il n'y crût pas, il n'aurait pu dormir une minute, cette nuit, s'il s'en était allé sans l'avoir vu rentrer. Le chant des cloches le rendait très triste; car il se rappelait ses espérances déçues. Il pensait à ce qu'il faisait là, à cette heure, dans la rue. Et de honte, il pleurait.
Le vaste flot des jours se déroule lentement. Immuables, le jour et la nuit remontent et redescendent, comme le flux et le reflux d'une mer infinie. Les semaines et les mois s'écoulent et recommencent. Et la suite des jours est comme un même jour.
Jour immense, taciturne, que marque le rythme égal de l'ombre et de la lumière, et le rythme de la vie de l'être engourdi qui rêve au fond de son berceau,--ses besoins impérieux, douloureux ou joyeux, si réguliers que le jour et la nuit qui les ramènent semblent ramenés par eux.
Le balancier de la vie se meut avec lourdeur. L'être s'absorbe tout entier dans sa pulsation lente. Le reste n'est que rêves, tronçons de rêves, informes et grouillants, une poussière d'atomes qui dansent au hasard, un tourbillon vertigineux qui passe et fait rire ou horreur. Des clameurs, des ombres mouvantes, des formes grimaçantes, des douleurs, des terreurs, des rires, des rêves, des rêves... Tout n'est que rêve...--Et, parmi ce chaos, la lumière des yeux amis qui lui sourient, le flot de joie qui, du corps maternel, du sein gonflé de lait, se répand dans sa chair, la force qui est en lui et qui s'amasse énorme, inconsciente, l'océan bouillonnant qui gronde dans l'étroite prison de ce petit corps d'enfant. Qui saurait lire en lui verrait des mondes ensevelis dans l'ombre, des nébuleuses qui s'organisent, un univers en formation. Son être est sans limites. Il est tout ce qui est...
Les mois passent... Des îles de mémoire commencent à surgir du fleuve de la vie. D'abord, d'étroits îlots perdus, des rochers qui affleurent à la surface des eaux. Autour d'eux, dans le demi-jour qui point, la grande nappe tranquille continue de s'étendre. Puis, de nouveaux îlots, que dore le soleil.
De l'abîme de l'âme émergent quelques formes, d'une étrange netteté. Dans le jour sans bornes, qui recommence, éternellement le même, avec son balancement monotone et puissant, commence à se dessiner la ronde des jours qui se donnent la main; leurs profils sont, les uns riants, les autres tristes. Mais les anneaux de la chaîne se rompent constamment, et les souvenirs se rejoignent par-dessus la tête des semaines et des mois...
Le Fleuve... Les Cloches... Si loin qu'il se souvienne,--dans les lointains du temps, à quelque heure de sa vie que ce soit,--toujours leurs voix profondes et familières chantent...
La nuit,--à demi endormi... Une pâle lueur blanchit la vitre... Le fleuve gronde. Dans le silence, sa voix monte toute-puissante; elle règne sur les êtres. Tantôt elle caresse leur sommeil et semble près de s'assoupir elle-même, au bruissement de ses flots. Tantôt elle s'irrite, elle hurle, comme une bête enragée qui veut mordre. La vocifération s'apaise: c'est maintenant un murmure d'une infinie douceur, des timbres argentins, de claires clochettes, des rires d'enfants, de tendres voix qui chantent, une musique qui danse. Grande voix maternelle, qui ne s'endort jamais! Elle berce l'enfant, ainsi qu'elle berça pendant des siècles, de la naissance à la mort, les générations qui furent avant lui; elle pénètre sa pensée, elle imprègne ses rêves, elle l'entoure du manteau de ses fluides harmonies, qui l'envelopperont encore, quand il sera couché dans le petit cimetière qui dort au bord de l'eau et que baigne le Rhin...