Jean Barois

Part 9

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«Cette dernière clause a donné lieu à un long débat. Madame Barois n'y a souscrit que pour éviter le procès, et sur mon affirmation formelle que c'était pour vous une condition dirimante. Ces dames désiraient tout au moins réserver leur acceptation, afin que je puisse vous avertir de la diminution exacte causée par cet abandon à vos propres revenus (réduits à environ 5.000 francs). J'ai dû, pour éviter une nouvelle perte de temps que je savais inutile, leur avouer que j'avais cru devoir attirer votre attention sur ce point, et que vous n'aviez pas consenti à modifier vos dispositions.

«Sur la demande de Madame Barois je lui ai remis une note écrite, relative à ces divers engagements.

«Je pense m'être ainsi acquitté, selon vos desiderata, de la mission que vous m'aviez confiée. Je reste tout dévoué à vos ordres, et vous prie de recevoir mes salutations empressées.

MOUGIN.»

DEUXIÈME PARTIE

LE SEMEUR

I

«A M. L. Breil-Zoeger,

«Hôtel des Pins, Arcachon.

«Paris, 20 mai 1895.

«Cher Ami,

«Je te remercie tardivement de ta sympathie, au cours des récents événements. Je n'ai guère eu de loisirs: il faut avoir rompu les mille liens qui amarrent une vie au monde extérieur et à son passé,--si simple que semble cette vie,--pour imaginer la ténacité de ces fils, leur multiplicité mouvante et insaisissable. J'ai employé à cette dernière lutte deux grands mois, j'y ai mis un acharnement désespéré, j'ai brisé toutes les chaînes: me voici libre!

«Tu ne peux savoir ce que j'éprouve à pousser ce cri de triomphe, toi dont la vie rétive n'a jamais supporté d'entrave.

«Libre!

«J'atteins cet affranchissement en pleine jeunesse encore, en plein courage, après un long apprentissage de la servitude, après deux années pendant lesquelles j'ai obscurément et patiemment désiré cette liberté. Elle se donne à moi, enfin, sans restrictions, je l'étreins, je la possède, je m'initie passionnément à elle, je me rive à elle pour toujours!

«Je me suis terré, seul, sans laisser d'adresse. Depuis des semaines je n'ai pas vu une figure d'autrefois, ni entendu le son d'une voix qui m'ait rappelé le passé!

«Et tout me pénètre à la fois... Un printemps merveilleux emplit ma chambre, m'entoure de soleil, d'effluves de sève, de beauté! Jamais je n'ai ressenti rien de pareil...

«Ne m'écris pas, cher ami, laisse-moi m'enivrer de solitude jusqu'à l'automne. Mais ne doute pas de ma fidèle amitié.

JEAN BAROIS.»

II

Novembre.

Rue Jacob: vieille maison, porte étroite.

--M. Barois?

--Au quatrième. Vous verrez sa carte.

Un escalier branlant, parcimonieusement éclairé. Au quatrième, trois portes pareilles; un seul paillasson.

Harbaroux furète dans l'ombre des chambranles; ses yeux perçants déchiffrent:

JEAN BAROIS

DOCTEUR EN MÉDECINE ET AGRÉGÉ ÈS-SCIENCES PROFESSEUR AU COLLÈGE VENCESLAS

80, BOULEVARD MALESHERBES.

(Les deux dernières lignes barrées au crayon.)

Il sonne.

BAROIS.--Tu es le premier! Entre...

Jean Barois: trente-deux ans.

La plénitude robuste de la jeunesse.

En moins d'un an, la physionomie s'est modifiée: un souci l'habitait; elle resplendit maintenant comme un ciel éclairci. De l'énergie en rayonne librement, et de la joie: affranchissement, certitude, confiance passionnée en l'avenir.

* * * * *

Une pièce claire et froide. Aux murs, des planches de sapin, portant des livres. L'éclat cru d'une lampe à gaz, dans un globe. Des fauteuils de rotin.

Sur la cheminée, un moulage, seul: l'«Esclave enchaîné», de Michel-Ange, étirant hors de la matière son corps douloureux, aux épaules rebelles.

Au fond, une porte basse, ouverte sur une chambrette où pendent des vêtements.

HARBAROUX.--Je n'étais pas encore venu chez toi.

BAROIS.--Pendant six mois, j'ai vécu comme un ours...

Harbaroux considère les sièges disposés en rond, et grimace un sourire.

Harbaroux: un gnome malingre.

La figure, sans âge, est d'une laideur, mais d'une intelligence sataniques. Un visage étroit, s'élargissant aux tempes, puis s'effilant en lame jusqu'à la pointe d'une barbiche roussâtre. Des oreilles dressées de faune. La fente des paupières, la bouche, sont comme des trous, brutalement creusés avec une spatule dans de la cire à modeler. Regard aigu, tenace, sans douceur.

Bibliothécaire à l'Arsenal. Travailleur acharné. S'est d'abord spécialisé dans le droit du Moyen Age. Puis s'est consacré à l'histoire de la Révolution.

HARBAROUX.--Je voulais te voir seul... Ne penses-tu pas qu'il y aurait intérêt à préciser d'avance, ensemble, les sujets que nous aurons à aborder ce soir avec les autres?

BAROIS (après réflexion).--Non, au contraire.

HARBAROUX (dont le masque se contracte et se détend comme un ressort).--Ah! Pourtant...

BAROIS.--Une réunion comme celle de ce soir est, par nature, préparatoire. Ce n'est pas son efficacité pratique qui importe.

HARBAROUX.--Alors!

BAROIS.--Ce qui importe, selon moi, c'est que dès aujourd'hui il s'établisse, entre ces diverses énergies que nous venons grouper ici, un courant spontané... Comment dire? Que nous sentions, au seul fait de notre réunion, se dégager un élan commun.

HARBAROUX.--Ça ne dépend pas de notre volonté.

BAROIS (vivement).--Non: mais nous avons plus de chances de créer cette atmosphère, en laissant nos rapports s'établir librement, en nous abandonnant à nos impulsions, sans orientation préconçue. (Sourire confiant.) Laisse faire...

Barois parle posément, en achevant ses phrases, comme un homme habitué à prendre la parole en public. Sans qu'il élève la voix, la fermeté du ton maîtrise l'attention.

HARBAROUX (haussant les épaules).--Des bavardages exaltés... Chacun suivant son idée... Chacun, à tour de rôle, infligeant aux autres sa conférence... Et tout à coup, il sera deux heures du matin!

Une soirée perdue...

Barois fait un geste: «Et quand ce serait»?...

Puis, sans répondre, il allume une cigarette, d'un geste rapide qui lui est devenu coutumier. Son regard dur, mais rêveur, suit un instant l'onde bleuâtre de la première bouffée dans l'air vierge de la pièce.

HARBAROUX.--Tu fumes donc maintenant?

BAROIS.--Oui.

Un temps.

HARBAROUX.--Soit, soit... Moi, j'aurais préféré prévoir, diviser la besogne... Je crois que la fondation d'une revue demande plus de...

Un coup de sonnette.

BAROIS (se levant).--Dis-le donc...: de méthode?

Il va ouvrir.

Harbaroux, resté seul, soliloque en grimaçant.

UNE VOIX ÉRAILLÉE (dans le corridor).--Mon cher... Saisissant! Dans Lamennais, par hasard... Ne trouverez rien de mieux!...

Cresteil d'Allize paraît de dos, volubile et gesticulant. Pour entrer, il tourne sur lui-même, et clignote en recevant au visage la lumière crue du gaz.

François Cresteil d'Allize: vingt-huit ans.

Une taille élancée, prolongée par un cou maigre qui porte fièrement une tête petite, au crâne bombé par derrière.

Un visage court, triangulaire. Des traits tourmentés: le front large, coupé de rides; l'œil ardent et tendre; le nez provoquant; la moustache tombante, châtain foncé, cachant une bouche dédaigneuse, un sourire nerveux, désabusé.

Le parler haut, l'élégance désinvolte d'un officier de cavalerie; le geste enthousiaste, excessif.

Il a quitté l'armée, assailli de doutes, écartelé entre son éducation et l'irrésistible besoin d'affranchir sa pensée; il s'est séparé des siens, rompant net la tradition catholique et royaliste des Allize.

L'âpre rancune d'un récent évadé.

Il s'avance vers Harbaroux, prompt et souple, courbant sa haute taille, les mains chaleureusement offertes.

CRESTEIL.--Vous avez entendu, Harbaroux? J'ai trouvé ça, tout à l'heure, dans les «Paroles d'un croyant».

Sans s'inquiéter de Barois, qui s'éclipse, appelé par un nouveau coup de sonnette, il plonge la main dans ses basques, et en extrait un volume débroché.

CRESTEIL (debout, déclamant de mémoire).--«Prêtez l'oreille! Et dites-moi d'où vient ce bruit confus, vague, étrange, que l'on entend de tous côtés!»

Breil-Zoeger, Woldsmuth, Roll et Barois, qui viennent d'entrer, s'arrêtent, collés au mur, surpris et amusés.

CRESTEIL (continuant, sans les voir).

«Posez la main sur la terre, et dites-moi pourquoi elle a tressailli?

«Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde.

«Est-ce que chacun n'est pas dans l'attente? Est-ce qu'il y a un cœur qui ne batte pas?

(Pathétique, le bras levé.) «Fils de l'homme! monte sur les hauteurs, et annonce ce que tu vois!»

Il aperçoit les nouveaux arrivants, et les enveloppe d'un regard illuminé qui les électrise.

CRESTEIL.--Je propose de graver ces lignes sous le titre de notre revue! Ce sera le plus beau et le plus concis des manifestes!

BAROIS (du fond de la pièce, frémissant).--Entendu!

Ils se regardent en souriant. L'ironie n'a pas de place ici, ce soir.

Quelques minutes d'expansion. Du premier coup, les cloisons étanches ont cédé: venus pour fusionner, le premier tressaillement de l'un d'eux les unit.

Zoeger s'avance au centre du groupe: son visage oriental est plus jaune que jamais. Une apparence de timidité: sourire indécis, geste gêné et court;--mais, au creux des orbites, dans l'ombre mordorée des paupières qu'il plisse comme on bande un arc, ses prunelles noires, mouvantes, fiévreuses, implacables.

ZOEGER.--Voyons, asseyons-nous. Procédons avec un peu d'ordre. Il manque?

BAROIS.--Portal.

Sourires sympathiques.

ZOEGER (sans indulgence).--Nous ne l'attendrons pas.

Il se trouve installé au bureau de Barois, comme s'il présidait.

Harbaroux s'est assis près de lui: il veut prendre des notes.

Cresteil, pour gesticuler plus à l'aise, demeure adossé à la bibliothèque, le front haut, les bras croisés, drapé dans sa redingote comme un demi-solde.

Roll, le typographe, s'est carré dans un fauteuil de jonc: il regarde, il écoute. Ses doigts, par contenance, tortillent sa moustache de jeune ouvrier parisien.

Woldsmuth, silencieux, les épaules basses, se tient à l'écart dans l'encoignure de la cheminée, si menu qu'il semble assis.

Barois lui tend un siège. Lui-même se campe au milieu de la pièce, à califourchon sur un escabeau.

BAROIS (ouvrant une boîte sur le bureau).--Voilà des cigarettes... Nous y sommes? (Sourires.) Quand vous êtes arrivés, nous discutions, Harbaroux et moi, sur ceci: faut-il que notre première réunion soit simplement une prise de contact, libre et fraternelle... (Donnant la parole à Harbaroux.) Ou bien...

HARBAROUX.--Ou bien une première séance de travail utile, d'après un plan prémédité?

BAROIS.--Je crois que la bonne direction vient de nous être donnée par Cresteil.

CRESTEIL.--Par Lamennais...

BAROIS.--Nous ne voulons pas seulement fonder un groupement de travail; ce serait trop peu. Nous voulons, avant tout, n'est-ce pas? associer nos tempéraments. Il y faut de la spontanéité. (Cordial.) Nous voici entre nous, animés des mêmes désirs, guidés par la même conscience: que chacun apporte au foyer commun sa flamme personnelle...

Il hésite un instant, puis reprend:

Je continue, puisque j'ai commencé un véritable discours... D'où est venue l'idée première de ce groupement? (Il se tourne vers Breil-Zoeger.)

ZOEGER (vivement).--De toi.

BAROIS (souriant).--Non, nous en avons pris l'initiative ensemble...

Mais je voulais dire ceci: l'idée était dans l'air. Elle répond à une série de besoins particuliers, qui sont les mêmes pour nous tous. Les uns comme les autres, nous sentons que nous avons quelque chose à dire, que nous avons un rôle à tenir.

CRESTEIL (sombre).--Oui, le moment est venu de donner à notre vie intellectuelle un retentissement social!

Pas un sourire.

BAROIS.--Et pourtant, dès que nous cherchons à nous exprimer, à rendre le public témoin de notre effort, nous nous heurtons, comme de simples débutants, à des coteries établies, à des agglomérations de fonctionnaires littéraires, qui se sont fait un monopole de penser et d'écrire, qui ont accaparé jusqu'aux moindres porte-voix, et ne se les laissent plus arracher des lèvres! N'est-ce pas vrai?

ZOEGER.--Le seul remède: créer nous-mêmes notre organe d'expansion.

HARBAROUX.--C'est un problème d'ordre économique: pouvoir écouler sa production, sans user son temps à des démarches...

BAROIS.--... qui échouent...

CRESTEIL.--... et à de fausses camaraderies, qui avilissent!

BAROIS (posément).--Nous n'avons plus vingt ans, nous venons de passer la trentaine. C'est très important. L'ardeur qu'aujourd'hui nous mettons, d'abord à consolider, ensuite à imposer et à défendre nos idées, ce n'est plus un trop plein de jeunesse qui mousse et qui déborde: c'est la flamme même, l'essence de nos sensibilités; c'est l'attitude résolue et définitive que nous avons prise dans la vie.

Tous approuvent gravement.

CRESTEIL (avec un grand geste du bras étendu).--Et quel merveilleux coup de fouet ce doit être, que de se sentir périodiquement lu, suivi, discuté!

ZOEGER (qui, d'instinct, résume).--Agir!

HARBAROUX (sourire machiavélique).--Seulement, _en pratique_, tout ça, c'est assez difficile...

BAROIS (acceptant le défi).--Non. _En pratique_, notre projet est réalisable. (Un silence. Fermement.) Nous disposons d'un capital...

ZOEGER (de sa voix douce et nette).--Tu disposes...

BAROIS.--Nous disposons d'un capital, assez mince il est vrai, mais que j'estime pourtant suffisant, grâce au désintéressement de notre camarade Roll... (Mouvement de Roll) ... ou, s'il préfère, grâce au désintéressement de la «Société collectiviste d'impression» qu'il dirige. De plus, notre collaboration est gratuite. Nous n'aurons en somme que des frais réduits: matière première et main-d'œuvre. Nous pouvons donc nous en tirer, et vivre le temps qu'il faut pour nous faire une place au soleil. Après il faudra la défendre; mais nous serons mieux outillés pour la lutte.

ZOEGER.--C'est donc cette année, au début, qu'il importe de donner notre maximum.

BAROIS.--Parfaitement. Les différences de nos natures, malgré des tendances générales qui sont les mêmes... (Coup de sonnette. Il se lève.) ... nous assurent cette variété qui est indispensable à la composition d'une revue.

Il sort.

ZOEGER (sèchement, comme un verdict).--Nous devons réussir.

CRESTEIL (enthousiaste).--Le succès dépend de notre élan, de notre foi!...

HARBAROUX.--Dis plutôt: de la persévérance de nos efforts.

ZOEGER (avec une raide inclinaison de tête).--La foi n'a jamais accompli de miracles, qu'en apparence. Mais la volonté, oui, chaque fois qu'elle s'affirme puissamment.

Portal, poussé par Barois, fait enfin son entrée, un cigare à la bouche, souriant avec bonhomie.

PORTAL.--Voilà, voilà... (Il serre des mains.) Déjà commencé? Pas possible, vous dînez à six heures, au Quartier, comme dans Balzac...

Pierre Portal: un gars d'Alsace, blond, poupard; des yeux bleu faïence, des yeux de «bonne nature». La moustache en frange, soyeuse et couleur d'argent dédoré, virilise à peine un sourire de gosse.

Ami de toutes les femmes: teint clair, un peu fripé; regard chaud, insistant, et, par flambées, sourdement sensuel.

Quelque lourdeur: dans la démarche, dans le geste, dans la voix; dans la plaisanterie.

Des convictions ardentes, mais sans violence, fondées sur le bon sens, sur une vue juste des droits et des devoirs.

Au Palais, secrétaire de Fauquet-Talon, avocat politique intègre et énergique, deux fois ministre.

BAROIS (présentant).--Portal... Notre ami Roll...

Roll salue d'un mouvement gauche.

Depuis qu'il s'est assis, il n'a pas dit un mot. Il fixe alternativement celui qui parle. L'attitude, la physionomie, trahissent l'effort d'une intelligence moyenne, tendue à la limite de ce qu'elle peut, et s'y cramponnant.

BAROIS (affectueusement).--Eh bien, Roll, que pensez-vous de nos projets?

Il pâlit d'un coup, comme s'il avait été outragé. Puis il rougit, décroise les jambes, et se penche en avant, pour parler. Mais il ne dit rien... Et, brusquement, il se décide.

ROLL.--A l'atelier, on en voit des revues! Tous les ans, des nouvelles! Mais pas encore comme la vôtre.

CRESTEIL.--Tant mieux.

ROLL (hésitant).--Des revues pour des amateurs, des revues qui ne s'occupent d'aucun problème... (Sur un ton indéfinissable:) Des _dilettantes_... Il manque une revue qui soit au courant du grand mouvement social... (Une pause, puis un geste massif.) Enfin, quoi, des hommes qui comprennent c' qui s' prépare...

Cresteil, déclamatoire et farouche, fait un pas en avant.

CRESTEIL.--«Quelque chose que nous ne savons pas, se remue dans le monde!»

BAROIS.--«Fils de l'homme, monte sur les hauteurs!»...

CRESTEIL, BAROIS, ROLL (ensemble).--... «et annonce ce que tu vois!»

Ils se regardent: à peine un sourire de respect humain, qui voile une sincérité touchante.

ZOEGER (posément, sur un ton qui rappelle à l'ordre).--Il faut qu'avant six mois notre revue soit devenue l'alliée de tous les groupes isolés, s'occupant de philosophie positive ou de sociologie...

HARBAROUX (qui fume en grimaçant, la tête de biais, les yeux clignotants).--... de sociologie _pratique_.

BAROIS.--Naturellement.

PORTAL.--Il y a plus d'efforts individuels qu'on ne croit...

ZOEGER.--Il s'agit de les centraliser.

PORTAL.--... Tous les organisateurs de ligues sociales, d'unions morales, d'universités populaires...

CRESTEIL.--... tous les croyants sans église...

WOLDSMUTH (timidement).--... les pacifistes...

BAROIS.--En un mot, tous les généreux. Voilà notre clientèle. (S'enflammant.) Il y a vraiment un grand rôle à jouer. Coordonner ces forces qui souvent se perdent, les canaliser dans la même direction. Un beau programme!

ZOEGER.--Nous devons le réaliser, simplement, par la diffusion de notre pensée.

BAROIS.--Et par l'exemple d'une sincérité absolue.

PORTAL (souriant).--Ça, c'est quelquefois dangereux...

BAROIS.--Oh que non! Je crois à la contagion de la franchise...

Examiner tous les problèmes, ouvertement.

Ainsi, pour ma part, je pense, avec les réactionnaires, que nous traversons une crise morale. Eh bien, je suis résolu à l'avouer tout de suite. Je suis prêt à reconnaître que la morale a chancelé. C'est un fait. Je l'attribue, pour la masse, à l'anémie générale des croyances religieuses,--et pour nous, à la défaveur, au discrédit des principes abstraits que jadis nos professeurs de métaphysique nous offraient arbitrairement comme autant d'axiomes.

(A Zoeger). Tu sais, ce que nous disions l'autre jour...

PORTAL.--Mais cet aveu n'a d'intérêt que si vous proposez un remède.

BAROIS.--Ça, c'est autre chose... Cependant on peut déjà proposer certains palliatifs.

ZOEGER.--Mieux que ça. On peut montrer que, dès maintenant, il n'est pas impossible de concevoir une direction morale positive.

PORTAL.--Basée sur?

ZOEGER.--Mais, d'une part, sur l'état actuel de la science, et, d'autre part, sur l'évidence, déjà bien établie, de certaines lois de la vie...

PORTAL.--Lois bien vagues encore, et d'une application éthique difficile!

ZOEGER (qui n'aime pas à être contredit).--Pardon, mon cher, pas si vagues. Nous les préciserons, en les classant: d'abord, conservation et développement de l'individu; ensuite, adaptation de l'individu à l'existence collective, qui lui est essentielle.

HARBAROUX (approuvant).--Double devoir, auquel il faut consentir...

ZOEGER.--... L'homme oscillant entre ces deux pôles, et trouvant dans ce va-et-vient, son équilibre moral.

BAROIS.--Oui, c'est là certainement qu'est le ralliement, l'unité morale de l'avenir...

Cresteil s'avance, le front hautain, les bras soulevés: un mouvement d'expansion, naturelle et charmante.

CRESTEIL.--Ah, mes amis, quand je vous entends parler comme ce soir, je me dis que si nous arrivons à faire comprendre, non seulement ce que nous _voulons_, mais surtout ce que nous _valons_...

Portal sourit.

... Oui, parfaitement: si nous faisons bien connaître la _qualité morale_ de notre élan, nous attirerons infailliblement à nous, en quelques mois, tous les chercheurs solitaires... tous ceux qui ont quelque chose là! (Il frappe son thorax osseux).

BAROIS (dont la flamme intérieure se traduit trop volontiers par un transport oratoire).--Et nous y arriverons, en exaltant la dignité de chacun! En contribuant à restituer leur sens plein à quelques mots français, comme _droiture_ et _probité_, que nous avons laissé se décolorer dans le magasin des accessoires romantiques! En affirmant, dans tous les domaines, les droits de la pensée libre!

Regards et sourires qui s'étreignent. Effusion générale.

Puis détente.

Barois emplit les verres de bière fraîche; l'aigreur fermentée se mêle à la fumée des cigarettes.

PORTAL (reposant son verre. Avec bonne humeur).--Et le titre?

BAROIS.--Mais il est décidé. Nous nous sommes ranges à la proposition de Cresteil: LE SEMEUR.

(Souriant vers Cresteil.) L'image n'est peut-être pas très neuve...

CRESTEIL.--Merci.

BAROIS.--Mais elle est simple, et répond bien à notre attitude.

ZOEGER.--Est-ce que Barois vous a communiqué la pensée qu'il a eue pour le premier numéro?

BAROIS.--Non, pas encore. Un projet, qui, je l'avoue, me tient fort au cœur... J'espère que vous y souscrirez tous, comme Breil-Zoeger.

Voici: Je voudrais consacrer nos premières pages à la glorification de l'un de nos aînés...

PLUSIEURS VOIX.--Qui? Luce?

BAROIS.--Luce.

CRESTEIL.--Ah, parfait!

BAROIS.--Attendez. J'y verrais plusieurs avantages. D'abord, ce serait manifester, par un choix significatif, quel est notre point de vue, et auquel de nos contemporains nous tendons délibérément la main. Puis, du même coup, nous affirmerions que nous ne sommes pas des démolisseurs systématiques ni des utopistes impuissants, puisque notre idéal a trouvé dans la réalité une sorte d'incarnation, puisqu'il en existe, à côté de nous, un vivant exemple.

PORTAL.--Je vous comprends. Mais n'aurons-nous pas l'air d'acheter pour nos débuts un patronage illustre?

CRESTEIL (vivement).--La personnalité de Luce est à l'abri de...

BAROIS.--Ecoutez, Portal, vraiment, si les mots désuets que j'employais tout à l'heure, droiture, propreté morale, dignité personnelle, ont jamais été applicables à quelqu'un, c'est bien à Luce! Et puis, il n'est pas question de lui demander un mot d'introduction auprès du public ni une signature à mettre en vedette. Il s'agit de lui rendre un hommage spontané et collectif. Je propose même qu'il ne soit averti de rien.

PORTAL.--C'est tout différent.

BAROIS.--Aucun de nous ne le connaît directement. Nous ne savons de lui que ses livres, ses actes, sa vie publique. De plus, c'est un isolé: en philosophie, il ne se rattache à aucun système; en politique, au Sénat, il n'a adopté aucun groupement. L'honneur que nous voulons lui faire, n'atteindra donc que lui seul, l'homme qu'il est.

N'oublions pas que nous lui devons tous une part importante de notre formation morale. J'ai pensé qu'au moment de nous jeter à notre tour dans la lutte, nous lui devions ce geste de gratitude.--Vous m'approuvez, Cresteil?

CRESTEIL (souriant à un souvenir).--Entièrement... Et j'ai bien envie de rappeler un détail personnel... C'est Luce, qui, à l'improviste, a présidé la distribution des prix, à la fin de ma rhétorique. Il y a une douzaine d'années; il venait d'être nommé ... je ne sais plus quoi...

BAROIS.--Suppléant au Collège de France, sans doute.

CRESTEIL.--Je le vois encore, sur l'estrade, au milieu des vieux professeurs, lui très jeune, à peine de quinze ans notre aîné... Un visage d'une ardeur, et en même temps d'une gravité inoubliables. Il s'est mis à parler, très familièrement, sans élever la voix, mais avec une autorité extraordinaire. En quelques minutes, il a su présenter en raccourci une vision si claire de l'homme, de la vie de l'univers; et le sujet coïncidait si heureusement avec mes préoccupations du moment, que j'y ai trouvé, je crois bien, l'orientation de mon existence.

Deux mois après, j'entrais en philosophie, mis d'avance en garde contre le spiritualisme universitaire.

ZOEGER (ricanant).--Celui que Coulangheon appelait: «une espèce de folie des grandeurs...»

CRESTEIL.--J'étais sauvé...

Un silence.