Jean Barois

Part 8

Chapter 83,741 wordsPublic domain

JEAN (saisissant l'occasion).--Certes! Maintenant que je suis libre (il soulève sa lettre,) je ne me plierai plus à toutes les concessions, à tous les compromis auxquels j'ai consenti jusqu'ici, et dont j'ai honte vis-à-vis de moi-même... C'était une transition, soit: mais le temps en est révolu.

Cécile, atteinte au vif, s'est redressée.

CÉCILE.--«Maintenant que tu es libre», Jean? Et moi?

JEAN (interloqué).--Toi? Eh bien?

Ils se toisent, heurtant deux regards où ne subsiste aucune trace des tendresses passées.

CÉCILE.--J'ai été trompée par toi! J'ai été trompée par ton passé, par tes paroles, par ton attitude! Ne l'oublie pas!

MADAME PASQUELIN (se jetant à la traverse).--Crois-tu qu'elle puisse tolérer que son mari soit un athée, un ennemi de notre religion? Mais c'est abominable! Élevé comme tu l'as été!

JEAN (répondant à Cécile seule, sur un ton angoissé et sombre).--Ce qui est fait est fait. Tu souffres? Moi aussi...

Je ne peux pas empêcher mes idées d'évoluer, d'être vivantes... Ce n'est pas moi qui dois les diriger, mais elles qui doivent diriger ma vie!

CÉCILE (durement).--Non. Tant que je serai là, non!

MADAME PASQUELIN (affermie par la résistance inattendue de sa fille).--Non! Elle te quitterait plutôt! N'est-ce pas, Cécile?

Cécile, oppressée, hésite une demi-seconde, puis fait un brusque signe d'assentiment.

Jean guettait sa réponse: il hausse les épaules.

Court silence.

Mme Pasquelin regarde Cécile avec un sentiment nouveau. Au fond obscur de son âme maternelle, il y a eu un bref éclair, un espoir, qui oriente malgré elle ses paroles.

MADAME PASQUELIN.--C'est trop bête à la fin! Tu viens empoisonner notre vie, avec tes idées... Tes idées! Tout le monde en a, des idées! Tu n'as qu'à avoir celles de tout le monde! (Jouant le dernier atout.) Si tu ne renonces pas à cette lettre, si tu n'es pas décidé à reprendre l'existence d'autrefois, comme autrefois, Cécile ne rentrera pas à Paris avec toi!

JEAN.--Tu entends. Cécile?

Cécile est liée par son acquiescement.

CÉCILE.--Maman a raison.

JEAN.--Si je donne ma démission, tu ne rentreras pas à Paris avec moi?

CÉCILE.--Non.

JEAN (froidement, à sa belle-mère).--Vous voyez la belle besogne que vous faites.

Il saisit une chaise, l'approche de Cécile, et s'y plante à califourchon.

JEAN.--Écoute Cécile, et pas de bêtises... Je te jure que je ne plaisante pas.

(Longue aspiration.) Je pourrais te promettre des concessions nouvelles, pour sauver notre vie commune. Mais non, je veux continuer à agir loyalement. J'ai accepté pour toi le maximum des sacrifices que je peux faire, il est impossible que je persiste dans cette voie sans perdre toute dignité, toute propreté morale! Ce que tu me demandes, c'est de jouer pendant toute ma vie une lugubre comédie: c'est de paraître, par une attitude passive, par une simulation continuelle, approuver une religion que je ne peux plus pratiquer. Il faut que tu comprennes une fois pour toutes, qu'il y a là quelque chose qui dépasse les convenances personnelles. Un honnête homme ne peut pas s'engager à exprimer toute sa vie le contraire de sa pensée: fût-ce par affection... Tu ne peux pas me faire un grief de cette loyauté morale, même si elle te fait souffrir!

Pause.

Veux-tu rentrer avec moi à Paris, en octobre, comme c'était convenu?

CÉCILE (désespérément raidie).--Non.

JEAN (écartant de la main Mme Pasquelin).--Cécile: écoute-moi bien! (Un temps.) Si tu refuses de m'accompagner à Paris, si tu romps sciemment les seuls liens que je veuille encore ménager, alors, _rien ne me retiendra plus_... Et j'irai passer l'hiver à Londres, au congrès dont je t'ai parlé.

MADAME PASQUELIN (éclatant).--Mais tu veux donc la tuer! Dans la situation où elle...

Cécile s'est dressée et s'est rapprochée de sa mère.

CÉCILE (sanglotant).--C'est tout réfléchi. J'aime mieux te perdre tout à fait que de vivre avec un païen!

Jean se lève.

Il les contemple toutes deux, frappé soudain de leur ressemblance... Ce front busqué, cet œil rond et noir, et ce regard contrarié, dont l'émotion accuse l'asymétrie, ce regard incertain, qui dans la discussion se dérobe...

JEAN (tristement).--Tu l'auras voulu, Cécile, tu l'auras voulu...

Réfléchis jusqu'à ce soir. En me laissant partir seul, tu lèveras tous mes scrupules: tu me rendras toute ma liberté.

Je vais mettre ma lettre à la poste.

* * * * *

«A M. Breil-Zoeger

«Directeur de la _Revue Internationale des Idées_

«78, boulevard Saint-Germain

«Paris

«20 Août.

«Cher ami,

«De grands changements sont survenus, en quelques jours, dans ma vie. J'ai donné ma démission de professeur à Venceslas, et je me trouve, à tous égards, beaucoup plus libre que je ne pouvais le prévoir. Je puis disposer à ma guise de mon hiver, et faire un long séjour à Londres. J'accepterais donc très volontiers la place active que tu m'avais primitivement réservée au Congrès, si cette place est encore sans titulaire.

«Je ne resterai pas dans l'Oise jusqu'à la fin des vacances, comme je te l'avais annoncé. Je rentre à Paris ce soir.

«Peux-tu me consacrer une matinée de cette semaine?

«Bien à toi,

J. BAROIS.»

IV

À Londres.

Une chambre d'hôtel

Le soir. Un plafonnier électrique verse une lumière impitoyable. Les rideaux tirés feutrent les bruits de la rue.

Breil-Zoeger est étendu sur son lit. Soulevé sur un coude, il concentre son regard sur une femme d'une cinquantaine d'années, assise à une petite table, et qui relit le compte-rendu sténographié de la séance du jour.

Jean va et vient, les bras croisés,--sous pression.

LA STÉNOGRAPHE (lisant).--... ce qu'en 1879, un Suisse, Vinet, écrivait déjà: «C'est de révolte en révolte que les sociétés se perfectionnent, que la civilisation s'établit, que la justice règne... Liberté de la presse, liberté de l'industrie, liberté du commerce, liberté de l'enseignement, toutes ces libertés, comme les pluies fécondes de l'été, arrivent sur les ailes de la tempête!»

JEAN (interrompant).--... Ici, quelques applaudissements; surtout les Suédois, les Danois, les Russes. Alors le président a pris la parole, il a résumé les débats...

Zoeger, les sourcils froncés, ponctue d'un signe d'assentiment chaque membre de phrase.

JEAN.--... Il a expliqué que tu venais d'être subitement immobilisé par une crise hépathique; puis il a donné lecture du mot où tu me désignais pour parler demain à ta place, et la proposition a passé, à l'unanimité.

ZOEGER.--Woldsmuth t'a communiqué les chiffres exacts?

JEAN.--Oui. Et j'ai prévenu Backerston que je ne siégerais pas à la commission des réformes.

Zoeger approuve de la tête.

Breil-Zoeger: la trentaine.

Né à Nancy, de parents alsaciens. Mais, dans la coupe du visage, quelque chose de japonais, qu'accentue sa maladie de foie: un teint jaune, un masque élargi aux pommettes, des sourcils bridés, une moustache maigre et tombante, un menton pointu.

L'arcade sourcillière est très saillante: au fond des orbites, les prunelles, toujours dilatées, d'un noir luisant et dur, ont une expression fiévreuse, aigüe, aride, qui contraste avec la douceur générale des traits.

La voix est monotone, sans timbre, agréable au premier abord,--mais d'une implacable sécheresse.

ZOEGER.--Madame David, cherchez donc les notes que vous avez sténographiées ces jours-ci... Un dossier vert: «Problème religieux en France.»--Merci.

JEAN.--Tu préfères que je dicte devant toi, comme ce matin?

ZOEGER.--Oui, ça vaut mieux.

JEAN.--J'ai préparé la deuxième et la troisième partie, mais en intervertissant l'ordre de ton plan. Je t'expliquerai...

Breil-Zoeger s'allonge avec une grimace de souffrance.

JEAN.--Tu souffres?

ZOEGER.--Par intermittences...

Quelques instants de silence.

JEAN (tirant des papiers de sa poche).--Nous en étions à la seconde partie:

«CAUSES DE L'ÉBRANLEMENT GÉNÉRAL DE LA FOI».

Vous y êtes, Madame David?

(A Zoeger.) Première cause: l'extension qu'ont prise depuis cinquante ans _les études des sciences naturelles_. A mesure que l'effort humain restreint le nombre des ignorances, dont l'homme, depuis des siècles, avait constitué sa croyance en Dieu, cette part divine se réduit inévitablement...

ZOEGER.--Tu pourrais rappeler brièvement...

JEAN.--Notez, Madame...

ZOEGER.--... quelques données scientifiques qui permettent de démontrer, dès maintenant, l'impuissance de leur Dieu sur le cours inéluctable des phénomènes, et par suite l'impossibilité du miracle, l'inefficacité des prières, et cœtera...

JEAN.--Si tu veux...

Seconde cause: _Les travaux historiques_.

ZOEGER.--Passe rapidement..

JEAN.--Non, c'est un point très important. Je tiens à rappeler le grand pas qui s'est trouvé fait, le jour où l'on a pu, textes en mains, décomposer la formation des légendes, et montrer que, dans cette formation, il n'est entré que des éléments humains, groupés autour d'un fait très simple, mais que la naïveté populaire a enveloppé de merveilleux.

Pour placer ensuite cette idée: Comment peut-on «croire», quand on a suivi d'âge en âge l'histoire des religions, et aperçu les diverses crédulités, toutes intransigeantes, par lesquelles le pauvre cerveau des hommes a déjà passé?

ZOEGER.--Bien.

JEAN.--Puis une transition: le progrès scientifique ne peut atteindre que les intelligences cultivées; il n'aurait pas suffi, pour ébranler une religion qui a tant de racines dans les cœurs français.

Et j'en arrive... (On frappe.) ... aux facteurs économiques et sociaux...

(Allant ouvrir.) Qu'est-ce que c'est?

UNE VOIX.--Le _Times_... Demander des renseignements sur l'indisposition de M. Breil-Zoeger... Sur le discours de demain...

JEAN.--Adressez-vous au 29, le secrétaire-adjoint, Monsieur Woldsmuth.

(Revenant vers le lit.) Où en étais-je? Ah, troisième cause: _Facteurs économiques et sociaux_. Le développement prodigieux des industries a fait sortir des campagnes des milliers de jeunes hommes, qui rompent ainsi, brutalement, les liens familiaux traditionnels...

ZOEGER.--Insiste; c'est capital, si l'on songe au nombre considérable d'usines qui fonctionnent dans un pays civilisé,--nombre qui doit fatalement s'accroître encore, et dans des proportions incalculables.

Il feuillète son dossier, en tire une fiche, et change de position, avec une contraction douloureuse.

ZOEGER (lisant).--«L'ouvrier industriel est, par fonction, rationaliste. Jeté dans un grand centre d'action, où les spéculations métaphysiques n'ont plus leur place; vivant au milieu de machines, dont les ronflements célèbrent le triomphe du travail, de l'intelligence, des mathématiques, sur la nature...» (Tendant la feuille.) Tiens, si ça peut te servir.

Continue.

JEAN.--C'est là que je veux placer le tableau, dont je t'ai parlé: La nation française, actuellement divisée en deux camps bien tranchés: d'un côté, les incrédules; de l'autre, les croyants.

Les _incrédules_, qui comprennent tout le prolétariat, déjà cité, et tous les intellectuels. Majorité numérique incontestable. Puis...

ZOEGER.--Ajoute donc, parmi les incrédules, les demi-instruits, les «Homais»; il y a là une réhabilitation à ébaucher... Il est vraiment trop facile de les ridiculiser, ces malheureux, parce qu'ils n'ont pas eu le loisir d'appuyer sur des études véritables leur crédulité instinctive, et que pourtant, par leur simple bon-sens, par le seul équilibre de leur santé morale, ils sont irrésistiblement poussés vers les solutions moins confuses de la science.

JEAN.--Oui, très juste.

Quant aux _croyants_, ils sont naturellement recrutés parmi les deux classes conservatrices: paysans et bourgeois. Les paysans vivent loin des villes, dans un cadre immuable où les traditions se perpétuent toutes seules. Les bourgeois, eux, sont en réaction systématique contre toute évolution; ils sont intéressés à la conservation intégrale de l'ordre établi, et particulièrement attachés à l'Église catholique, qui musèle depuis des siècles les appétits des déshérités; de plus, ils ont l'habitude d'expliquer la vie par des formules toutes faites, et leur bien-être serait compromis s'ils y laissaient pénétrer le doute...

Mais, entre ces deux camps distincts, oscille un nombre considérable d'_indécis_, écartelés entre les exigences de leur logique...

(On frappe. Avec impatience.) Entrez!

UN DOMESTIQUE.--Here is the mail, Sir...

JEAN.--Mettez ça là, je vous prie.

Le domestique dépose le courrier et sort.

JEAN (reprenant ses allées et venues).--... Les indécis ... écartelés entre les exigences de leur logique et certains besoins mystiques qu'ils ont hérité. C'est eux qui donnent à la crise religieuse de la France contemporaine son caractère trouble ... et douloureux ... trouble ... douloureux...

Son regard, brusquement, est tombé sur la pile de journaux et de lettres écroulée sur la table: il a reconnu l'écriture de Mme Pasquelin.

JEAN.--Tu permets?...

Il décachète:

«Buis-la-Dame, 14 janvier.

«Mon cher Jean,

«Cécile est accouchée hier d'une fille...

Il s'arrête. Ses yeux se brouillent; le passé lui saute au visage...

«... Elle me prie de t'en avertir. Elle me charge de te dire que si tu veux voir ta fille, tu peux venir. J'ajoute que ma maison t'est ouverte, comme par le passé, pour tout le temps que tu jugeras bon. Peut-être as-tu compris déjà que tu t'es engagé sur une fausse route, et songes-tu à réparer un peu le mal que tu nous fais, à Cécile et à moi? Tu nous trouveras dans l'état d'esprit où tu nous as laissées: prêtes à tout oublier, le jour où tu reconnaîtras ton égarement.

M. PASQUELIN.»

ZOEGER.--Un ennui?

JEAN.--Non, non...

Voyons, je continue, où en étais-je?... (Sa voix se troue. Il fait un violent appel à son énergie.) Voulez-vous relire, Madame?

MADAME DAVID.--«... un nombre considérable d'_indécis_, écartelés entre les exigences de leur logique et certains besoins mystiques, qu'ils ont hérités. C'est eux qui donnent à la crise religieuse de la France...»

Mais Jean, assis sur le coin d'une malle, n'entend qu'un bourdonnement confus.

V

La gare de Buis-la-Dame.

Jean descend du train Personne n'est venu l'attendre.

Seul dans l'omnibus aux vitres branlantes, il fait lentement l'ascension de la ville. Il regarde, le cœur serré. Des rues. Des enseignes connues. Rien n'a changé. La ville émerge d'un nuage que trois mois d'absence ont épaissi: elle émerge comme un souvenir de sa petite enfance...

Il croise frileusement son gros pardessus de voyage, qui garde le goût salé de la traversée.

La maison est fermée.

Une bonne, qu'il ne connaît pas, entr'ouvre la porte. Il se glisse comme un voleur.

Dans l'escalier, il s'arrête, la main crispée sur la rampe, frappé au vif par les cris d'un nouveau-né.

Il se raidit, il atteint le palier.

Une porte s'ouvre.

MADAME PASQUELIN.--Ah, c'est toi...? Entre.

Cécile est couchée. L'enfant n'est pas dans la chambre. Il y a un grand feu bruyant dans la cheminée.

Mme Pasquelin referme la porte.

Jean s'avance vers le lit.

JEAN.--Bonjour, Cécile.

Elle répond par un sourire embarrassé. Il se penche l'embrasse au front.

JEAN.--La petite ... va bien?

CÉCILE.--Oui.

JEAN.--Et ... toi?

Mme Pasquelin est debout, Jean sent la dureté de ce regard posé sur lui.

JEAN.--Quand est-ce que...?

CÉCILE.--Lundi soir.

JEAN (comptant sur ses doigts).--Il y a six jours. (Un temps.) J'ai reçu la lettre jeudi. On avait besoin de moi... Je suis parti aussitôt que j'ai pu...

Un silence.

JEAN.--Tu as beaucoup souffert?

CÉCILE.--Ah, oui...

Autre silence.

MADAME PASQUELIN (brusque).--Est-ce que tu dînes ici ce soir?

JEAN.--Mais ... oui ... je pensais...

MADAME PASQUELIN (imperceptible nuance de satisfaction).--Tu restes quelques jours?

JEAN.--Si vous voulez.

MADAME PASQUELIN.--Bien.

Elle sort donner des ordres.

Ils restent seuls. Une gêne angoissée.

Leurs yeux se croisent. Jean se courbe à nouveau, l'embrasse tendrement, tristement. Cécile fond en larmes.

JEAN (à mi-voix).--Je resterai ici le temps que tu voudras... Jusqu'à ce que tu sois relevée... Et puis...

Il s'arrête. Il ne sait pas lui-même ce qu'il doit proposer.

Un silence.

CÉCILE (très bas, avec désespoir).--Tu n'as même pas demandé à embrasser ta fille!

Mais Mme Pasquelin rentre, la petite dans les bras.

MADAME PASQUELIN (à Cécile).--Nous oublions l'heure, avec tout ça!

Jean, qui s'avançait, reçoit le «tout ça» au visage.

Il sait qu'il doit se pencher, embrasser son enfant. Il ne le peut pas... Moitié par respect humain, devant sa belle-mère; moitié par une sorte de répugnance physique, invincible.

Avec une fausse désinvolture, il caresse, du doigt, la joue molle, le menton rouge enfoui dans la bavette mouillée.

JEAN.--Elle est très gentille...

Il s'est reculé.

Une question l'obsède: le prénom qu'ils vont donner à son enfant. Il ne songe pas que la déclaration légale est faite.

JEAN.--Comment s'appellera-t-elle?

MADAME PASQUELIN (d'un ton péremptoire).--Elle s'appelle Marie.

JEAN (comme s'il avait un effort à faire pour graver ce nom dans sa mémoire).--Marie...

Il regarde de loin ce sein gonflé qu'il ne connaît pas, où les doigts minuscules sont crispés en possesseurs. Il regarde ce petit être de chair, qui se hâte, avide de vivre. Il regarde Cécile, et ce visage nouveau, pâle, un peu engraissé, rajeuni: son visage d'autrefois...

Puis, à un geste qu'elle fait pour soutenir l'enfant, il aperçoit à sa main, la bague... Ils étaient fiancés; il arrivait de Paris, l'écrin dans la poche; il avait trouvé Cécile seule; et il s'était agenouillé de tout son être devant elle, pour lui mettre au doigt cette bague, l'anneau, la chaîne...

Tout un passé de jeunesse, de tendresse... Ah, ce désir sincère et fou qu'il avait, de donner et de prendre le bonheur!...

Il soulève un suaire: il viole l'ensevelissement des deux qu'ils ont été.

Il se sent autre. Elle aussi... Tous les deux, si différents!

Et que faire?

VI

Vingt jours plus tard.

La chambre de Cécile.

CÉCILE.--... Je ne céderai pas.

JEAN.--Cécile!

CÉCILE.--Non!

JEAN.--Tu es sous l'influence de ta mère. Rentrons à Paris, seuls, le plus tôt possible, et je suis sûr...

CÉCILE.--Je ne partirai pas avant que le baptême ait eu lieu.

JEAN.--Soit.

CÉCILE.--Et que tu y aies assisté!

Un silence.

JEAN.--Je t'ai dit: non.

CÉCILE.--Alors, tu peux partir seul.

Autre silence.

Cécile s'approche de la fenêtre, soulève le rideau, et reste immobile, le dos tourné, le front à la vitre.

JEAN (avec lassitude).--Ecoute... Des discussions, nous en avons tous les jours... Scènes muettes, allusions blessantes, crises de larmes... Je suis à bout... Une de plus, pourquoi faire?

Cécile ne bouge pas.

JEAN (d'une voix qu'il contraint au calme).--Il faut éviter l'irréparable... Je te répète que je suis prêt à reprendre la vie commune, notre vie d'autrefois. Je suis prêt à faire beaucoup de concessions.

CÉCILE (se retournant).--Tu mens. Tu les refuses toutes.

JEAN (tristement).--Comme tu es montée, Cécile...

Nouvelle pause.

JEAN.--Tu sais très bien, au contraire, que je suis prêt à faire des concessions pour sortir de la situation où nous sommes. Et en voici la preuve: si j'étais seul et libre, je soustrairais entièrement cette petite à l'influence de la religion; je l'élèverai de telle façon qu'elle ne se trouve pas, un jour, acculée aux atroces débats de conscience par lesquels j'ai passé...

CÉCILE (frémissante).--Tais-toi, tu me fais horreur!

JEAN.--Je te dis: voilà ce que je ferais,--si j'étais seul.

Mais nous sommes deux, c'est notre enfant; tu as sur elle les mêmes droits que moi, je ne l'oublie pas. Je te laisserai donc libre de lui donner la foi que tu possèdes toi-même. Seulement je me refuse à t'y aider, par une attitude hypocrite. Cela me parait plus que légitime...

CÉCILE (farouche).--Non, non, non! C'est _ma_ fille, toi tu n'as aucun, aucun droit sur elle! Je ne t'en reconnais aucun! Tu les as tous perdus maintenant; c'est comme si elle avait un père infirme, ou dans un asile...

JEAN (découragé).--Cécile... Sommes-nous vraiment si loin, si définitivement loin l'un de l'autre?

CÉCILE.--Ah, oui, nous sommes loin! Et je suis lasse de lutter... Toute notre vie, ce sera la même chose... Aujourd'hui le baptême, demain le catéchisme, après-demain la première communion... J'aurai à la défendre contre toi, chaque jour, chaque minute... La défendre contre ton exemple, contre le scandale de ta vie... Non, non, je n'ai plus qu'un devoir, moi, c'est de sauver ma fille, de la sauver de toi!

JEAN.--Mais que voudrais-tu donc?

Cécile s'avance vers lui, les traits égarés.

CÉCILE.--Ce que je veux? Ah, je veux que tout ça finisse, que tout ça finisse, mon Dieu! Je ne te demande pas de redevenir ce que tu étais, je ne sais pas si tu en serais encore capable, je ne le crois pas... Mais je veux au moins que tu n'affiches pas publiquement ces épouvantables idées qui te sont venues! Je veux que tu assistes au baptême de ton enfant! Je veux que tu me promettes...

Elle éclate en larmes, fait quelques pas en chancelant et s'abat sur son prie-dieu, le visage enfoui dans ses bras.

CÉCILE (sanglotant).--... Que j'aie un mari, enfin, dont je n'aie pas honte... Que j'aie un mari, comme toutes les femmes... Que nous soyons un ménage comme les autres, enfin!...

JEAN.--Je réclame seulement pour moi la liberté que je te laisse.

CÉCILE (se relevant, hors d'elle).--Ça, jamais, jamais!

JEAN (après un silence).--Alors?

Elle ne répond pas.

JEAN.--Tu as voulu, en m'épousant, prendre de la vie plus que tu n'en pouvais porter!

CÉCILE.--C'est toi qui m'as trompée! Tu m'as menti! A moi, tu n'as rien à reprocher: je suis telle que tu m'as choisie...

JEAN (haussant les épaules; d'une voix presque basse).--Est-ce que l'on peut être jamais assez certain de l'avenir de sa pensée, pour prendre, en ces matières, des engagements éternels...?

CÉCILE (qui a écouté avec épouvante).--Apostat!

Jean la considère sans rien dire. Il mesure l'abîme.

Quelques pas à travers la chambre.

Puis il s'arrête devant elle.

JEAN (décidé à en finir).--Alors?

Cécile se tait, les mains crispées sur le front.

JEAN (glacial).--Alors?

CÉCILE (éclatant).--Va-t-en! Va-t-en!

Un silence.

JEAN (d'une voix morne).--Ah, Cécile, ne me tente pas...

CÉCILE (sanglotant).--Va-t-en!

JEAN.--Quoi, va-t-en?... Le divorce?

Cécile cesse de pleurer, écarte les doigts de son visage, et le considère avec effroi.

JEAN (les mains aux poches, avec un mauvais sourire).--Tu crois donc qu'il suffit de crier: «Va-t-en!...» Tu n'as pas l'air de te douter que, pour permettre à une femme de vivre à sa guise, et de garder son enfant, il faut un procès ... il faut des jugements...

Il parle... Mais il a brusquement senti croître en lui, malgré lui, malgré les mots qu'il dit, une ivresse nouvelle, le goût démesuré d'une liberté toute proche, un furieux appétit de vivre encore!

Il parle... Mais, au loin, devant lui, il aperçoit, et son regard ne s'en détache plus, il aperçoit au loin ... la trouée lumineuse!

VII

«Etude de Me Mougin, Notaire,

«à Buis-la-Dame (Oise)

«12 février.

«Monsieur,

«Je suis heureux de pouvoir vous apprendre, qu'après un dernier entretien avec Madame Barois et Madame Pasquelin, et devant la menace d'un procès en divorce que ces dames désirent éviter à tous prix, il a été accédé à toutes les exigences que vous m'aviez chargé de défendre, et convenu ce qui suit:

«1° Vous reprenez toute votre indépendance. Madame Barois n'a pas l'intention d'habiter Paris, et se fixera à Buis auprès de sa Mère.

«2° Madame Barois s'occupera en toute liberté de l'éducation de sa fille; à cette seule condition, exigée par vous, que vous serez autorisé à reprendre votre fille chez vous, pendant une année complète, lorsque celle-ci aura atteint sa dix-huitième année.

«3° Madame Barois s'engage à ne pas refuser la rente de 12.000 francs que vous la contraignez à accepter annuellement. Elle est bien résolue d'ailleurs à ne rien distraire de cette somme, ni pour elle-même ni pour l'entretien de sa fille, mais à la totaliser sur la tête de l'enfant.