Part 7
Jean sourit affectueusement, et s'approche de lui, jusqu'à lui prendre le bras.
JEAN.--Voyez-vous, on ne se convertit pas pour des raisons logiques: voilà la certitude à laquelle je suis arrivé. On se contente d'étayer, par des arguments logiques, une conviction que l'on porte en soi: et cette conviction n'est pas motivée, comme on le croit, par des syllogismes et des raisonnements, mais par une disposition naturelle, plus forte que toutes les dialectiques.
Je crois que l'on naît prédisposé à la foi ou au doute; et que tout les raisonnements ne peuvent pas grand'chose, ni pour, ni contre...
L'abbé ne répond pas.
L'air a fraîchi tout à fait. Le soir tombe vite. Le soleil n'est plus qu'une ligne orangée, parmi des brumes violettes, au ras de l'horizon.
Devant eux, s'étend un blé naissant, d'un vert uni, à peine duveté par le brouillard qui se lève; et sur cette nappe soyeuse, se mêlent le reflet rosé du jour qui meurt, et l'éclat laiteux de la lune.
Ils pressent le pas.
Dans un chaume, des corbeaux s'élèvent, en rafale, pour s'abattre plus loin, sur des pommiers noirs.
Un long silence.
L'ABBÉ.--Et ... pour votre femme ... que va-t-il arriver?
JEAN (simplement).--Ma femme? Mais il y a trois ans, au moins, que je pense tout ce que je vous ai dit ce soir... Alors?
Il n'y a aucune raison pour que ça change...
L'abbé hoche la tête, incrédule.
LA RUPTURE
I
Au Collège Venceslas,
Huit heures du matin: l'heure de la classe.
Jean monte allègrement sur l'estrade et s'installe.
UN ÉLÈVE (s'approchant).--Pardon, Monsieur... M. le Directeur ne vous a pas remis un cahier pour moi?
JEAN.--Non, pourquoi?
L'ÉLÈVE.--M. le Directeur m'avait demandé mes notes, hier soir. Il devait me les rendre ce matin.
JEAN.--Quelles notes? Celles que vous prenez à mon cours?
L'ÉLÈVE.--Oui, Monsieur.
JEAN (le congédiant).--On ne m'a rien apporté.
Sur les bancs, un bouillonnement de cuve qui fermente. Il faut quelques minutes pour que les individualités, éparses depuis la veille, s'agglomèrent à nouveau. Les têtes se dressent et s'abaissent. Puis l'ordre renaît. Quelques pensées parasites semblent bien encore voleter par-ci par-là, à la surface. Mais le silence s'établit: la masse est étale.
Jean, levant les yeux, heurte cinquante regards convergents vers lui. Il se sent cloué à sa chaire par ce faisceau d'attentes braquées. Muette injonction, qui accélère les battements de son cœur et déclenche son élan.
JEAN.--Je vous demande aujourd'hui, Messieurs, une attention plus soutenue que jamais.
Il respire largement, enveloppe sa classe d'un coup d'œil de conquête, et poursuit.
Nous avons terminé l'autre jour, l'ensemble des leçons que je désirais consacrer à l'_origine des espèces_. Je sais que vous avez compris l'importance de ce problème capital. Mais je ne puis me résoudre à clore ce chapitre de notre cours, sans un regard en arrière, sans une courte récapitulation des points qui me paraissent...
La porte s'ouvre; toute la classe est debout. Le Directeur entre.
Jean s'est levé, surpris.
M. l'abbé Miriel, directeur du Collège Venceslas:
Un prêtre de soixante ans passés. Grande aisance d'allure, malgré son âge et sa forte charpente.
Un masque fin, quelque peu empâté. Le front dégarni et taché de rousseurs. Entre des paupières qui se lèvent et qui s'abaissent très vite, un regard pâle, d'une lucidité avertie et sans indulgence. Sur les lèvres minces, un sourire d'enfant, factice peut-être, mais d'un grand charme.
LE DIRECTEUR (aux jeunes gens).--Asseyez-vous, mes enfants.
Je vous prie de m'excuser. Monsieur Barois: j'avais oublié de rendre ce cahier à l'un de vos élèves... (Sourire bonhomme.) Et, ma foi, puisque je suis entré, l'envie me prend de ne pas m'en retourner sans tirer quelque profit de ma visite... Voulez-vous me permettre d'entendre un peu de votre leçon du jour?--... Non, non, ne vous dérangez pas. (Il avise un banc vide, en retrait.) Je serai très bien là... (S'asseyant.) Et je vous en prie, que ma présence ne change rien à vos habitudes...
Jean a rougi, puis pâli.
La suspicion du procédé ne lui échappe pas. Il lutte, une seconde, contre la tentation d'atténuer le sens de la leçon préparée. Mais, bravement, avec un léger tremblement de défi dans la voix, il reprend son cours.
JEAN (se tournant vers le Directeur).--Je m'apprêtais, Monsieur le Directeur, à résumer les quelques leçons que nous avons employées à l'étude de l'origine des espèces. (L'abbé incline la tête, en signe d'assentiment.)
(A ses élèves.) Je vous ai expliqué la place essentielle que Lamarck, et après lui, Darwin, doivent occuper dans cette science des origines, qui ne s'est constituée qu'après eux, et toute entière de leur héritage; Lamarck surtout; et je crois vous avoir prouvé que sa théorie de l'évolution, ou mieux, du transformisme,--découverte plus générale et moins sujette à controverses que celle de la sélection naturelle,--doit être considérée comme une vérité scientifique _définitivement acquise_.
Il jette un regard vers le Directeur.
L'abbé écoute, les paupières baissées, ses deux mains blanches posées devant lui, impénétrable.
JEAN.--Nous avons vu en effet, qu'avant Lamarck, la science n'expliquait aucun des phénomènes de la vie. On avait dû supposer que toutes les espèces, aujourd'hui connues, avaient été créées successivement, et chacune en possession de tous ses caractères actuels. Lamarck a véritablement trouvé le fil d'Ariane du labyrinthe universel.
J'ai longuement développé devant vous, les raisons qui doivent aujourd'hui nous faire accepter avec certitude l'existence de cette filière indéterminée d'êtres, qui nous relie à la matière universelle. Depuis la monère initiale, à peine distincte des molécules du milieu organique dont elle était formée,--ancêtre informe de nos cellules, auprès de laquelle les plus simples expressions actuellement connues de la vie, sont des produits infiniment complexes,--jusqu'aux mécanismes les plus compliqués de la physiologie et de la psychologie humaine, à travers des milliers de siècles, la pensée de Lamarck a retrouvé et fixé l'échelle des êtres et leur progression ininterrompue.
Puis,--et ceci a un intérêt d'actualité--je vous ai mis en garde contre la prétendue crise que le transformisme aurait subi, depuis la découverte des variations brusques. Vous vous souvenez, qu'à des intervalles d'immobilité de l'espèce, peuvent succéder de brusques mutations, qui s'expliquent par l'accumulation d'efforts orientés dans le même sens, pendant des séries de générations. Je vous ai démontré que si l'on veut, de bonne foi, atteindre le fond de la question, cette théorie est en tous points conciliable avec la doctrine de Lamarck.
Une pause.
Depuis l'arrivée du Directeur, Jean a senti sa classe lui échapper. Sa parole frappe une trame distendue; et lui-même, à s'appuyer sur ce vide, perd peu à peu l'équilibre.
Alors, renonçant à récapituler ses leçons précédentes, il change résolument de sujet.
JEAN.--J'ai cru utile de procéder rapidement à cette revision. Mais le but de notre leçon d'aujourd hui est autre.
Dès les premiers mots, sa volonté qui s'exprime dans sa voix, ressaisit les mailles dénouées. La trame brusquement retendue, offre à nouveau aux mots qu'il jette son élasticité de raquette.
JEAN.--Je veux surtout graver dans vos mémoires, et de telle façon qu'elles n'en puissent jamais perdre l'empreinte, l'importance essentielle du transformisme; son utilité indispensable pour la formation des intelligences modernes; pourquoi il est, en quelque sorte, le noyau de toute la science biologique; et comment l'on doit reconnaître, sans dépasser les limites d'une scrupuleuse exactitude scientifique, que cette nouvelle façon d'envisager la vie universelle a pu modifier entièrement les bases de la philosophie contemporaine, et renouveler dans leur fond et dans leur forme, la plupart des concepts de l'esprit humain.
Entre Jean et sa classe, s'est rétabli un incessant échange de courants. Il la sent onduler et frémir à son commandement.
Le Directeur lève les yeux. Jean croise son regard qui n'exprime rien.
JEAN.--Du jour où nous avons compris l'activité ininterrompue de «_ce qui est_», nous ne pouvons plus concevoir la vie comme un principe créateur de mouvement, qui viendrait animer une inertie. Lourde erreur, dont nous portons encore le poids sur nos épaules, et qui, dès l'origine de la pensée, a faussé toute l'observation des phénomènes vivants!--La vie n'est pas un phénomène dont on puisse concevoir le début, puisque c'est un phénomène qui se poursuit sans discontinuer. Ce qui revient à dire: le monde _est_; il a toujours été, et il ne peut pas ne plus être; _il n'a pu être créé_: l'inerte n'existe pas.
Du jour où nous avons compris qu'un être, à deux instants de sa courbe, ne peut en aucune façon être identique à lui-même, nous perdons de ce fait tous les points d'appui, que l'illusion individualiste des hommes avait échafaudés, pour soutenir la gageure du libre arbitre; et nous ne pouvons plus concevoir un être qui jouirait d'une liberté absolue.
Du jour où nous avons compris que notre faculté raisonnante n'est que l'apport, à travers les âges, des expériences ancestrales, apport transcris en nous sans contrôle par les lois multiples et capricieuses de l'hérédité, nous ne pouvons plus accorder la même créance aux notions absolues de l'ancienne métaphysique et de l'ancienne morale.
Car le transformisme, dont la loi domine tout, domine aussi l'évolution de la conscience humaine.
Et c'est pourquoi Le Dantec, l'un des esprits les plus avertis et les plus indépendants de la science contemporaine, a pu déclarer: «Pour un transformiste convaincu, la plupart des questions qui se posent naturellement à l'esprit humain, changent de sens: quelques-unes même, n'ont plus de sens du tout.»
Le Directeur se lève d'un mouvement sec, malgré sa carrure. Il tourne vers la chaire son masque sévère, où les yeux sont à demi-clos.
LE DIRECTEUR.--Très intéressant, Monsieur Barois... Vous mettez votre enseignement une louable chaleur, qui le rend très vivant... (Aigre sourire.) Nous en recauserons d'ailleurs...
(Aux élèves, avec une bonhomie paternelle.) Ce qu'il faut retenir de tout cela, mes enfants,--et j'anticipe sans doute sur la conclusion que Monsieur Barois allait tirer de sa leçon,--c'est l'impeccable ordonnance du plan suprême... Notre pauvre raison n'approche qu'en tâtonnant de ces grandes lois; mais elle en reste confondue... Et cet acte d'humilité devant les merveilles du Créateur est d'autant plus nécessaire, que nous vivons en un siècle où les progrès des découvertes scientifiques tendent trop à nous faire perdre le sentiment de notre petitesse et de la relativité de notre savoir... (Il s'incline avec une extrême réserve.) Je vous laisse, Monsieur Barois... Au revoir...
La porte est à peine refermée, qu'un remous houleux fait osciller l'âme mobile de la classe.
Jean, debout, rassemble d'un vif coup d'œil le faisceau des regards qui s'éparpillaient.
Communion silencieuse et passionnée, qu'aucun blâme administratif ne pourra atteindre.
JEAN (simplement).--Je continue...
II
A Buis, chez Mme Pasquelin, pendant les grandes vacances.
Cécile est dans ta chambre, debout, en chemise, devant la fenêtre ouverte.
D'un geste inconscient elle caresse la courbe déformée de son ventre. Les traits, autrefois vifs, sont voilés d'indifférence: le regard lointain des femmes alourdies.
Neuf heures du matin: un ciel lisse, d'où coule un soleil jaune et fluide comme du miel.
On frappe à la porte, qui s'ouvre aussitôt.
CÉCILE (rougissant comme une enfant).--C'est toi, maman?...
MADAME PASQUELIN.--Oui, c'est moi!
Au ton de sa mère, Cécile lève les sourcils avec angoisse.
MADAME PASQUELIN.--Tiens, regarde! (Elle brandit une brochure blanche, et saisissant son face-à-main, elle épèle): «Bulletin du Congrès de la Libre-Pensée!... Monsieur Barois, chez Madame Pasquelin!... Buis-la-Dame, Oise»...
(Un temps.) Où est-il?
CÉCILE.--Jean? Je ne sais pas.
MADAME PASQUELIN.--Tu ne l'as pas vu encore?
CÉCILE.--Non.
MADAME PASQUELIN.--Il n'est plus dans sa chambre.
CÉCILE.--Il aura été faire sa promenade.
MADAME PASQUELIN.--Alors, non seulement, vous avez chacun votre chambre, mais il ne vient même plus te dire bonjour, avant d'aller se promener?
Cécile s'assied; geste résigné et las.
MADAME PASQUELIN (jetant la brochure sur les genoux de Cécile).--Eh bien, tu lui remettras _ça_, toi, si tu veux... Et tu lui diras, de ma part, qu'il se fasse adresser _ça_ ailleurs que chez moi...
D'ailleurs, je ne sais pas ce qui se passe... (Soulevant une enveloppe décachetée.) Je reçois ce matin un mot de l'abbé Miriel...
CÉCILE.--Le directeur de Jean?
MADAME PASQUELIN.--Il prend ses vacances en ce moment à l'évêché de Beauvais, chez son frère, «et serait heureux, si j'avais ces jours-ci l'occasion de l'y rencontrer.» Il désire me «faire une communication personnelle»...
CÉCILE (inquiète).--Que peut-il vouloir te dire?
MADAME PASQUELIN (sombre).--Hé, je n'en sais rien, ma pauvre enfant Mais je vais y aller cet après-midi, je veux en avoir le cœur net.
Elle se penche brusquement, saisit le front de sa fille et y colle ses lèvres sèches, avec une petite aspiration bruyante qui ressemble à un sanglot. Puis, relevant un visage clos et courroucé elle quitte la pièce à pas sonnants.
* * * * *
Deux heures plus tard.
Cécile achève sa toilette.
JEAN (entrant).--Bonjour.
CÉCILE.--Tu as vu maman?
JEAN.--Non, je suis sorti de bonne heure.
CÉCILE (désignant le bulletin).--Maman a monté ça pour toi.
La physionomie de Jean s'éveille.
JEAN.--Ah oui, je sais... Je l'attendais... Merci.
Il rompt la bande, s'assied sur le lit et feuillète les pages avec intérêt.
Cécile le suit d'un regard curieux et hostile.
Il surprend l'interrogation et ne s'y dérobe pas.
JEAN.--C'est le programme d'un congrès qui se tient à Londres cette année, en décembre...
CÉCILE (sur la défensive).--Mais ... en quoi cela te concerne-t-il?
JEAN (tranchant).--Ça m'intéresse. (Mouvement de Cécile.) Et puis on m'a demandé d'en faire un rapport, pour une revue.
CÉCILE (nettement).--Qui, on?
JEAN (brusque).--Breil-Zoeger.
CÉCILE.--J'en étais sûre!
JEAN (glacial).--Oh, je t'en prie, Cécile...
Un silence.
Jean s'est remis à feuilleter le bulletin.
CÉCILE (avec désespoir).--Je ne veux pas que tu t'occupes de ça!
Jean, sans cesser de lire, grimace un mauvais sourire.
JEAN.--Comment dis-tu? Tu ne _veux_ pas?...
Il met la brochure dans sa poche et s'avance vers elle.
JEAN (sans acrimonie).--Écoute, ma petite, laisse-moi tranquille avec cette histoire...
Ce congrès ne se tient que tous les dix ans... (Il se promène de long en large, sans la regarder.) C'est un mouvement international, dont tu ne peux pas soupçonner le retentissement.--De plus, les matières inscrites cette année au programme, m'intéressent personnellement beaucoup. Zoeger m'avait proposé d'y prendre une part active, comme correspondant spécial de la _Revue internationale des Idées_, qui est, en France, l'organe de ce mouvement. J'ai failli accepter ... (Mouvement de Cécile) ... et puis, j'ai refusé à cause de mon cours à Venceslas. Mais, le moins que je veuille faire, c'est d'assister aux dernières séances, qui auront justement lieu pendant les vacances du jour de l'an, et de publier sur les conclusions du congrès, un rapport pour la section française.
C'est convenu, il n'y a plus à y revenir.
Elle ne répond rien.
Il fait quelques pas en silence, et se décide enfin à lever les yeux vers elle.
Elle est écroulée comme un animal qu'on vient d'abattre. Ses prunelles dilatées s'emplissent d'angoisse, comme si elle allait s'évanouir.
Il s'élance, il la relève, il l'étend sur son lit.
Une pitié subite, poignante, impérieuse...
JEAN (avec une résignation morne).--C'est bien, c'est bien.. Remets-toi... Je n'irai pas, c'est entendu...
Elle reste un instant immobile, les yeux clos.
Puis elle le regarde, sourit simplement, et prend sa main.
Mais il s'écarte. Il s'approche de la fenêtre. Ah, elle est la plus forte! Avec cette souffrance vraie qui la ronge, et qu'elle étale, elle est invincible!
Il entrevoit tout ce que son renoncement lui fait perdre: l'occasion unique d'entendre résumer, combattre, défendre, passer au crible de la contradiction publique, cet ensemble d'idées, dont, depuis cinq ans, il cherche dans les ténèbres à se faire une doctrine vitale...
Un immense écœurement...
Pitié pour elle, soit: mais pitié pour lui!
JEAN (sans se retourner, d'une voix sourde et violente).--Vois-tu... Voilà pourquoi je ne serai jamais qu'un raté! Et ce n'est même pas ta faute, _tu ne peux pas faire autrement_... Toutes les réalités les plus pressantes de ma vie, tu ne les aperçois pas, tu ne les soupçonneras jamais! Pour toi, ce seront toujours des manies inutiles, ou, ce qui est pis, honteuses, criminelles... C'est ta nature, c'est comme ça que tu es vraiment toi! L'atmosphère que tu crées autour de moi, j'y étouffe!... Tout mon courage, toute mon activité s'y dissolvent... Le seul bonheur que tu peux m'offrir, la petite affection dont tu es capable, ne pourront jamais que me nuire, me rapetisser à ta mesure! Voilà la vérité, l'atroce vérité... Du fait que tu es là, dans ma vie, elle est gâchée, quoi que je fasse!... Et, quoi que je fasse, tu resteras là, dans ma vie, toujours! Tu briseras mes élans un à un, et tu ne t'en douteras même pas, tu n'auras jamais une lueur, pour comprendre ce que tu es!... Toute ta vie tu pleureras sur tes petits chagrins à toi...
(Explosion.) Et moi, par ta faute, je suis foutu,--irrémédiablement foutu!
Elle n'a pas fait un mouvement.
Rien autre dans son regard qu'une douloureuse surprise...
Alors, il hausse les épaules. Et, la bouche sèche, les épaules lourdes, il quitte la chambre.
III
«A M. l'Abbé Miriel
Directeur du Collège Venceslas
«Paris.
«17 Août
«Monsieur le Directeur,
«Vous me permettrez tout d'abord d'être surpris que vous ayez cherché un tiers pour me faire connaître votre opinion sur mon enseignement. Sans insister davantage sur un procédé qui manque de courtoisie, pour ne pas dire plus, je veux tout de suite aborder avec vous les critiques que vous formulez à mon endroit. Je ne risque pas de m'égarer, puisque vous avez pris soin de résumer vos griefs en une note, dont j'ai obtenu communication, et qui se termine, si j'ai bien compris, par un ultimatum formel.
«Voici la quatrième année que je suis chargé par vous d'enseigner les sciences naturelles à des jeunes gens de dix-sept et de dix-huit ans. Je n'ai pas voulu me contenter d'un cours uniquement pratique, car il y a, pour le maître, une obligation supérieure à celle de préparer strictement les matières d'un examen: c'est de porter à un degré plus élevé l'éducation générale de ses élèves, et de donner des motifs d'exaltation à leurs personnalités naissantes.
«Je ne désavoue nullement l'orientation que j'ai cherché à donner à mes leçons.
«Si je me suis, en maints endroits, évadé hors des barrières que l'on a dressées, dans les établissements catholiques, autour des sciences naturelles, ce n'est donc pas par mégarde. J'estime qu'il n'y a pas d'autre arrêt pour la pensée que les limites mêmes de son élan, et que, pour ce vol, on ne prendra jamais trop d'essor.
«Votre blâme m'a donné l'occasion d'apercevoir qu'en matière d'enseignement scientifique, un homme sincère ne peut s'engager à professer selon certaines règles convenues. Un jour ou l'autre, en effet, il est amené à conclure; et ce jour-là, toute sa vie intellectuelle tend à s'exprimer: s'il a quelque dignité, comment apporterait-il, à ceux qui l'écoutent, autre chose que le résultat de ses propres réflexions, de sa propre expérience? Qu'on le veuille ou non, l'analyse scientifique des phénomènes de la vie mène droit à la philosophie.--C'est même, selon moi, la seule philosophie qui compte.
«Or il faut, pour traiter ces questions avec l'ampleur qu'elles réclament, une liberté de pensée et d'expression qui, j'en conviens, n'est guère conciliable avec l'esprit de votre maison. Je suis donc prêt à reconnaître qu'à ce point de vue, j'ai outrepassé le mandat qui m'était confié.
«Mais, comme je ne saurais modifier l'esprit de mon cours, et que je tiens essentiellement à me présenter devant mes élèves, tel que je suis, en homme libre qui s'adresse à des intelligences libres, je ne vois pas d'autre solution que de vous donner ma démission.
«Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments distingues.
JEAN BAROIS.»
* * * * *
Cinq heures.
Au jardin.
Mme Pasquelin et Cécile cousent à l'ombre d'un parasol de toile, près de l'espalier qui borde l'enclos.
Assises sur des chaises voisines, elles parlent bas, sans mouvoir les lèvres.
Jean paraît au perron, sa lettre dépliée à la main. Il franchit, en approchant, comme la résistance d'une zone hostile.
Un silence l'accueille.
JEAN.--Je veux vous tenir au courant de ma réponse à l'abbé Miriel Je lui envoie ma démission.
L'assurance de sa voix fait frissonner les deux femmes.
Mais Mme Pasquelin, d'instinct plus combattif, dissimule d'abord son anxiété.
MADAME PASQUELIN.--Ta démission? Tu plaisantes?
Cécile a laissé tomber son ouvrage sur ses genoux. Elle présente le front, lisse et bombé comme une cuirasse.
Depuis hier elle vit dans une stupeur désespérée. Le jugement du Directeur de Venceslas lui a fait prendre conscience de toute la réalité: elle s'inquiète peu de la situation compromise; elle ne pense qu'au salut éternel: Jean est un _athée_!...
JEAN.--Vous semblez surprises. Je me demande pourtant ce que vous pouviez prévoir? L'ultimatum...
MADAME PASQUELIN (avec vivacité).--Oh, il n'a jamais été question d'ultimatum. Tu dramatises tout!
L'abbé Miriel a été très peiné de ce que tu osais dire à tes élèves; mais il n'a jamais pensé à te congédier. Il ne le voudrait pas ... ne fût-ce que par égard pour moi. Il exige seulement que tu fasses ton cours autrement; (souriant) tu avoueras qu'il sait mieux que toi ce que tu dois faire, puisqu'il est ton Directeur...
Jean détourne les yeux sans répondre.
Mme Pasquelin veut prendre avantage de ce silence. Et avec une bonhomie factice, elle cherche à pallier le débat.
MADAME PASQUELIN.--Allons, voyons, ne fais pas de sottises. Tu t'es monté la tête. Le Directeur lui-même n'attache pas à ces incartades plus d'importance qu'il ne faut; il est prêt à les oublier. (Son sourire feint est douloureux à voir.) Allons, ne t'entête pas... Déchire cette lettre, et va lui en écrire une autre...
JEAN (avec lassitude).--Ne discutons pas. Ma décision est prise.
MADAME PASQUELIN (violemment).--Tu ne peux pas faire ça! N'est-ce pas, Cécile?
JEAN.--C'est fait.
MADAME PASQUELIN.--Non. Je te défends d'envoyer cette lettre.
JEAN (perdant patience).--Mais enfin, si l'on vous demandait à l'une ou à l'autre, de renier vos croyances religieuses pour conserver un emploi qu'est-ce que vous répondriez?
MADAME PASQUELIN (furieuse).--Comme si c'était la même chose!
JEAN.--Oui, je sais: Ce n'est pas «la même chose». Eh bien, vous vous trompez: c'est tellement la même chose, que je n'ai pas hésité une seconde! J'aurais même dû comprendre plus tôt que je n'étais pas à ma place dans ce collège de prêtres, et m'en aller de moi-même. Je regrette de m'être laissé aveugler si longtemps.
Mme Pasquelin reste perplexe. Le masque de Jean, son regard froncé, sa bouche volontaire, l'effrayent. Elle maîtrise sa colère.
MADAME PASQUELIN.--Jean, je t'en supplie... Si tu perds ce poste, qu'est-ce que tu feras?
JEAN.--Oh, soyez sans crainte; je ne manque ni de projets, ni de moyens de dépenser mon activité.
MADAME PASQUELIN.--De beaux projets! Tu ne pourras que t'ancrer plus profondément dans tes mauvaises idées!