Jean Barois

Part 6

Chapter 63,806 wordsPublic domain

«En somme que demande-t-elle? guère plus que ce que j'ai fait souvent, cet été, en l'accompagnant le dimanche à la messe... Tant pis pour elle, si elle ne voit pas la sottise, la laideur de cette démarche forcée...

«Allons, je ne m'obstine pas...»

Et tout de suite, par cette seule résolution intérieure, une détente, un allègement joyeux. Il goûte une jouissance voluptueuse à s'évader de son égoïsme, à être le meilleur des deux, celui qui comprend, qui pardonne, qui cède.

Il la regarde avec douceur. Elle mange docilement, sans lever les yeux.

--«Jolie, dans ses larmes... C'est monstrueux de laisser pleurer une femme! Mon père disait: «Les femmes sont autres, on l'oublie trop souvent.» Il avait raison; voilà ce qu'on obtient à vouloir les traiter en égales: de la souffrance inutile... Oui, il avait raison. Il faudrait négliger ce qui nous sépare d'elles, et s'acharner à découvrir ce qui peut nous en rapprocher...

«Oui, oui: mais pour que ce soit possible, et facile, il faudrait encore s'aimer...»

Il se lève de table.

Elle attendait, indifférente, les yeux sur la nappe.

Il pense:--«Elle va fuir dans sa chambre... Je la suivrai, je lui dirai que je veux bien.»

Mais, comme d'habitude, Cécile se dirige vers le cabinet de Jean, où l'on a porté le café. Et elle reste debout devant le plateau, les bras tombés.

Jean va vers elle.

Il a fait un dur effort; il a piétiné un peu de sa conscience, un peu de son amour-propre, un peu de l'avenir. Il escompte cette joie qu'il lui apporte. Elle va s'abattre contre son épaule avec un sanglot attendri, et il sera payé par l'éclair reconnaissant de ses yeux.

Il se penche, il entoure sa taille. Elle se laisse manier sans résistance.

JEAN (avec un tremblement dans la voix).--Ecoute... C'est bien, j'irai ce soir avec toi, où tu voudras. Pourvu que tu ne pleures plus...

Mais elle se dégage et le repousse brutalement.

CÉCILE.--Ah, je sens que tu seras mon ennemi, toujours!

Il la considère, abasourdi.

CÉCILE (martelant les mots).--Je sais qu'il faudra que nous nous quittions, un jour, dans un an, dans deux ans, dans dix ... je ne sais pas ... mais, un jour, certainement, il le faudra! Et je te détesterai! (Éclatant en larmes.) Tu me fais déjà horreur...

Elle ébauche un geste vague des mains en avant, comme si elle allait tomber, et vient s'appuyer au bord de la table.

JEAN (amer).--C'est bien... Je pensais te faire plaisir.

Elle relève la tête, comme s'éveillant d'un cauchemar, et son visage s'adoucit. Elle s'agrippe au bras de Jean.

CÉCILE (balbutiant).--Ah oui, pour ce soir? C'est vrai, je te remercie... (Elle se baisse, et furtivement lui embrasse la main.) Merci, mon chéri.

Et brisée, le mouchoir sur les lèvres, elle quitte la pièce lentement; de la porte, elle cherche à lui sourire.

Jean, hébété, fixe machinalement cette porte fermée.

Puis il secoue le front et les épaules, va vers la fenêtre, l'ouvre brusquement, malgré la pluie, et se penche dehors, comme quelqu'un qui s'évade d'un trou sans air.

* * * * *

Notre-Dame des Victoires. 8 heures du soir.

Un sépulcre. Les herses flamboyantes aveuglent, endorment, mais n'éclairent pas.

Là, le soir, de tous les coins de Paris, les détresses qu'aucun courage ne porte plus, et les espoirs tenaces que tout a déjoués, viennent s'ensevelir côte à côte, dans l'ombre qu'épaissit la fumée des cires.

Cécile, prosternée; Jean, debout: l'un et l'autre courbés sous le poids de l'irrémédiable.

* * * * *

Le même soir.

Jean, revenu à sa table de travail, s'y attarde,--pour être seul.

La porte s'ouvre.

Cécile entre sans bruit, les pieds nus.

CÉCILE.--Tu ne viens pas te coucher? (Naïvement.) Tu me boudes?

Elle rit gentiment, d'un air puni.

Désarmé par tant d'inconscience, Jean ne peut s'empêcher de sourire.

Elle est en peignoir. Aucune trace de larmes. Sa coiffure de nuit la rajeunit; cheveux lâches, pincés à la nuque par un gros papillon noir. Elle a quinze ans, ce soir; elle est la frêle fiancée de Buis.

Comme une enfant, elle saute, et se perche sur les genoux de Jean.

CÉCILE.--Je ne veux pas m'endormir toute seule, après une journée pareille. Je veux que tu me dises que tout est oublié ... que tout est fini...

Jean est las de paroles.

Sans répondre, il embrasse doucement ce front câlin, qu'elle tend. Plus que jamais, ce soir, il se sent un vieil homme.

CÉCILE.--Là-bas, il fait trop froid. Je vais t'attendre. Continue, mon chéri, il ne faut pas que je t'empêche de travailler. Je vais rester sur ton genou, je ne bougerai pas.

Elle se blottit, elle s'abandonne. Le bras de Jean qui l'encercle, sent fondre le pli de sa taille, mouvante et tiède.

Ses mules de paille ont glissé; il prend dans le creux chaud de sa main, les petits pieds frileux.

CÉCILE.--Tu vois, je suis gelée..

Elle rit: un rire saccadé, provocant. Puis elle se laisse emporter la tête en arrière, riant toujours.

* * * * *

Maintenant, leurs yeux se croisent. Un choc bref: sous les paupières baissées de Cécile, Jean a heurté une petite lueur de joie triomphante.

Il pense brusquement:

--«Ah!... le neuvième soir... Il fallait aussi que...»

Pas même un sentiment de rancune; il la garde allongée contre lui.

Il vient de toucher du regard toutes les possibilités de la bêtise humaine, et il se sent si loin de Cécile, si loin!...

--«Les femmes sont _autres_...»

III

Quelques feuillets, d'une écriture cursive et nerveuse, au fond d'un tiroir du bureau de Jean:

_Les femmes: êtres inférieurs, irrémédiablement._

_Leur sensiblerie est en elles, comme un ver dans un fruit. Qui attaque tout: qui rend impuissante leur intelligence, et infirme leur cœur._

_Un cerveau de petite fille, confit à l'ombre d'une ville de province: toutes les affirmations de la sottise ignorante._

_Ça ne se décrasse pas._

_Les femmes aiment le mystère, par instinct. Contre, rien ne peut. Encore l'aiment-elles bassement._

_Si, la nuit, elles ont peur des voleurs, une veilleuse leur rend la sécurité. Le geste de l'autruche: leur geste naturel. Il leur faut une foi pour être assurées, pour n'avoir pas à chercher au delà.--(N'imaginant même pas qu'on puisse avoir soif de «vérification...»)_

_On ne doit se marier que lorsqu'on est bien fermement dirigé dans sa voie, et certain de n'en pas changer. Modifier sa direction après le mariage, c'est bouleverser deux vies pour une; c'est creuser entre deux êtres, que tout oblige à rester liés, un gouffre où tout le bonheur s'abîme,--sans le combler._

IV

L'année suivante.

A Buis, le lundi de Pâques.

Le petit salon de Mme Pasquelin. Midi.

Jean et Cécile viennent d'arriver pour passer quelques jours.

L'abbé Joziers, revenu de Madagascar depuis deux mois, est venu déjeuner avec eux.

MADAME PASQUELIN.--Allons... Approchez-vous... Venez vous chauffer... Il faisait si beau ce matin!

Le ciel s'est subitement assombri, une rafale de grêle tambourine sur les vitres.

L'ABBÉ JOZIERS (de la fenêtre).--C'est une giboulée, ça ne durera pas... (A Jean.) Ce grand ami-là, comme il a changé depuis cinq ans!

JEAN.--C'est vous que je n'aurais pas reconnu! Maigri, jauni...

L'ABBÉ (riant).--Merci!

MADAME PASQUELIN.--Et encore, depuis un mois, il a vraiment meilleure mine... Il serait mort au milieu de ses nègres, si je ne l'avais fait rappeler d'autorité par Monseigneur.

L'ABBÉ (à Jean).--C'est vrai, mon cher, j'ai failli rester là-bas. Et puis le bon Dieu, prévenu par Mme Pasquelin, a dû se dire: «Mais ce gaillard-là, on peut encore en faire quelque chose... Bon pour le service!» Et me voilà...

JEAN (sérieux).--Il s'agit de réparer les avaries.

L'ABBÉ.--Oh, ça y est... Radoubé, remis à flot... (Se frappant la poitrine.) La coque était bonne! Tenez avant-hier, j'ai été jusqu'à Saint-Cyr, à pied; les jambes sont solides. Aujourd'hui, je compte aller à Beaumont, pour M. le Curé. Vous voyez, il n'est même plus question de ménagements.

(Il regarde longuement Jean tout en parlant.) Comme il a changé!

JEAN.--Tant que ça?

L'ABBÉ.--Cette moustache, maintenant! Et puis, je ne sais pas, quelque chose de nouveau, de différent... Le regard... Non, toute la physionomie...

MADAME PASQUELIN (prenant Cécile à part).--Eh bien, toi? Comment vas-tu?

CÉCILE.--Pas mal.

MADAME PASQUELIN.--Enfin, toujours rien?

CÉCILE (les larmes aux yeux).--Non.

Une pause.

MADAME PASQUELIN (plus bas; coup d'œil vers Jean, qui bavarde avec l'abbé).--Et ... lui?...

Cécile répond par un geste découragé. Profond soupir.

* * * * *

Après déjeuner.

L'ABBÉ JOZIERS (s'approchant de la fenêtre).--Voilà le beau temps, il faut que je me sauve. Je vais jusqu'au presbytère de Beaumont.

Jean, m'accompagnez-vous un bout de chemin?

JEAN.--Bien volontiers.

Les nuages sont passés. Une brise fraîche achève de sécher les grêlons fondus.

Un ciel lavé, immense et clair, d'un blanc à peine bleuté, s'étend sur la ville. Les rues sont propres, le soleil d'avril fait sourire les façades. Des volets blancs luisent, laqués par la pluie.

Lundi de Pâques: jour férié. Des familles en promenade.

JEAN.--Nous prenons le raccourci du cimetière?

L'ABBÉ.--Oui... (Passant sa main sous le bras de Jean.) Ça m'a fait plaisir ce déjeuner. Je craignais, d'après une de vos lettres ... et puis, d'après les réticences de votre belle-mère... (Insistant, à son habitude, sur certains mots.) Mais je vois que vous êtes _heureux_, l'un et l'autre, ainsi que vous le méritez _tous les deux_...

Jean le regarde presque gaiement; et l'abbé prend ce sourire pour un acquiescement. Quelques pas silencieux.

JEAN (avec un petit rire sec).--Le bonheur? Eh bien non, non: ce n'est pas précisément le bonheur!

L'abbé tressaille et s'arrête.

L'ABBÉ.--Vous plaisantez?

JEAN (sourire amer).--Vaut-il pas mieux en rire!

L'ABBÉ (stupéfait, un peu scandalisé).--Jean...

JEAN (haussant les épaules).--Elle est si bête, notre histoire!

L'ABBÉ.--Vous m'effrayez, Jean.

JEAN.--Que voulez-vous, c'est l'impasse...

L'ABBÉ.--L'impasse?... Mais vous vous aimez pourtant?

JEAN (sombre).--Je n'en sais rien.

Le chemin de traverse se rétrécit. L'abbé passe devant, sans répondre. Devant le calvaire, il se signe.

Ils traversent le cimetière en biais, par des sentiers mangés d'herbe.

Une porte basse ouvre en pleine campagne. La grand'route; sur l'un des accotements, des poteaux télégraphiques à perte de vue, divisent en mesures les portées des fils. Un soleil splendide et jeune, baigne les prés, les chaumes, les labours assombris par la pluie. Des pâturages, coupés de raies d'argent, dévalent jusqu'à l'Oise, dont les rives sont encore inondées: l'eau, abritée du vent, reflète un ciel immobile, d'un gris fin; les saules immergés jusqu'au menton, lèvent leurs grosses têtes noires ébouriffées.

L'abbé s'approche de Jean, qui s'est arrêté devant le paysage. Leurs regards se croisent: celui de l'abbé est préoccupé et plein de reproche.

JEAN.--Je sais bien que je suis fautif. J'ai voulu réaliser, à vingt-deux ans, un rêve stupide, fait à seize... Ça ne pouvait rien apporter de bon.

L'ABBÉ.--Au contraire, cette amitié d'enfance...

JEAN (l'interrompant avec amertume).--Permettez, permettez... Je connais bien la question, je vous assure: j'ai eu le loisir de l'approfondir!

L'abbé se tait et reprend silencieusement la marche. Cette assurance d'homme le déconcerte.

Jean devine sa surprise et y prend un mauvais plaisir: l'air vif, le soleil, la promenade, le grisent un peu. Il devient loquace.

JEAN.--A seize ans, voyez-vous, on se fait de l'amour une idée follement mystique! On place son rêve si loin, tellement hors des possibilités de la vie, qu'on ne pourrait rien trouver dans la réalité qui le satisfasse; alors on se fabrique, de toutes pièces, un objet imaginaire! Ça se fait tout seul: on prend la première venue, la plus proche... On se garde bien de chercher quel est son véritable caractère! Non... On l'enferme comme une idole dans le cercle clos de son imagination, on la pare de toutes les qualités que l'on souhaite à l'Élue,--et puis on s'agenouille devant, avec un bandeau sur les yeux... (Il rit.)

L'ABBÉ.--Mon pauvre Jean, que me racontez-vous donc...

JEAN.--L'intoxication est lente et sûre... Le temps passe, le bandeau ne tombe pas. Alors un beau jour, pour la remercier d'avoir plus ou moins longtemps personnifié vos aspirations amoureuses, sans hésiter, le sourire aux lèvres, on épouse une fillette qui vous est essentiellement étrangère...

(Une pause) Et puis, quand on a stupidement engagé sa vie entière...

Il s'arrête et regarde le prêtre bien en face.

JEAN.--... _en-ga-gé sa vie_... Sentez-vous ce que c'est?

L'abbé baisse la tête.

JEAN.--... Quand on se trouve enfin devant celle qu'on a choisie, et qu'on veut l'aimer, cette fois, pour de bon, dans la réalité de tous les jours, alors on s'aperçoit que l'on n'a rien de commun avec elle... Une inconnue! Peut-être une ennemie... Et c'est l'impasse!

L'ABBÉ.--Une inconnue, une inconnue... Voyons, ne me dites pas ça! vous avez été élevés l'un _près_ de l'autre!

JEAN (avec âpreté).--Oui, et nous nous connaissions moins que l'on ne se connaît dans la plupart des mariages de présentation; parce que, dans ces cas-là, on emploie fébrilement le temps des fiançailles, à s'expliquer, à tâcher de se comprendre. C'est toujours ça... Tandis que nous n'y avons même pas pensé: nous croyions que c'était fait depuis toujours.

L'ABBÉ.--Pourtant au début, vos premières lettres...

JEAN.--Au début? Je me suis aperçu très vite que nous étions très différents, mais sans la moindre inquiétude, je l'avoue...

L'ABBÉ.--...?

JEAN.--Si vous saviez l'exaltation qui vous aveugle à ces moments-là! Ce bonheur, après lequel j'avais vu tout le monde courir en vain, je voulais si intensément qu'il fût pour moi, j'attendais avec tant de certitude cette exception de la vie en ma faveur! J'étais d'avance résolu à tout trouver parfait.

Et puis, dans les premiers temps du mariage, le rôle de l'homme est si facile! Il prend si aisément de l'influence sur sa femme! Mais qu'il se hâte! Les femmes les plus naïves ont un sens merveilleux qui les avertit vite de leur force, et les fait ressaisir bientôt tout l'empire qu'elles ont laissé prendre... Les premiers mois, allez, sont bien trompeurs! La femme, avec une inconsciente habileté, sait retenir et répéter. Elle vous tend un miroir fidèle... Mon Dieu, on s'y regarde avec plaisir... Jusqu'au jour où l'on découvre que ce qu'elle vous présente n'est qu'une image,--votre propre image... Et si pâle, si fragile, si effacée déjà...

L'ABBÉ.--Vous l'aimiez pourtant?

JEAN.--Je ne crois pas... C'est l'_amour_ que j'aimais.

L'ABBÉ.--Elle vous aimait, _elle_, sans réserve!

Jean ne répond pas.

L'ABBÉ.--Elle vous aimait, et elle vous aime encore! J'en ai eu la preuve tout à l'heure, dans son sourire, dans son regard...

JEAN.--Ça, non.--Vous avez surpris, entre nous, un peu d'entrain factice... (Avec lassitude.) Un armistice, tacitement conclu pour notre retour ici, rien de plus.

L'ABBÉ.--Elle vous a aimé, Jean, je le sais bien!

JEAN.--Oui, oui... (Haussant les épaules.) A sa façon... Petite flamme permise, qu'elle a patiemment attisée pendant des années, dans la solitude, avec la permission de sa mère et de son confesseur... Petit amour bien poétique, bien «mois de Marie»...

L'ABBÉ.--Jean!

JEAN.--Laissez, je vous parle franchement. Cet amour-là, je ne le nie pas; mais il n'était pas capable de faire un miracle: et il en faudrait un, je vous assure, pour que nos deux pensées s'accordent, pour que nos deux vies viennent à n'en faire qu'une seule!

L'ABBÉ.--Mais elle était si jeune!

JEAN (avec un rire nerveux).--Ah c'est vrai: «Elle était si jeune!» (Il fait quelques pas et se retourne fébrilement.) Je le croyais! Je pensais: «Tout ce qui me déplait en elle, est provisoire...» Quelle erreur!... Cécile avait, en effet, le cœur et le cerveau d'une gamine de seize ans, qui veut juger la vie, et dont toute l'expérience, tous les points d'appui, sont ce peu de chose qu'elle a pu glaner, le dimanche, au catéchisme de persévérance...

L'ABBÉ.--Jean!

JEAN (avec une animation hostile).--Mais ce que je ne prévoyais pas, c'est que cet état embryonnaire était pour elle le point terminus, et qu'elle avait atteint son point mort!

Voilà pourtant l'exacte vérité!

Jean s'est arrêté, dans une attitude de combat, les jambes écartées, le buste frémissant, la tête en arrière, l'œil dur, les mains soulevées à la hauteur de la poitrine, et les doigts ouvert comme s'il soupesait un bloc compact.

JEAN.--Elle était très fière de sa petite jugeotte! Parbleu! Elle l'avait formée à des sources inattaquables: au sermon, dans les entretiens de quelques bonnes gens de province, ou bien dans ces bouquins théoriques à l'usage des jeunes filles chrétiennes, dans lesquels il n'y a rien, rien, qui, de près ou de loin, corresponde aux réalités qu'elles devront vivre!

L'abbé fait un pas, et pose la main sur le bras de Jean. Il le regarde au visage.

L'ABBÉ.--Jean, Jean... Vous ne parleriez pas ainsi si vous n'aviez vous-même terriblement évolué...

(Baissant la voix.) Je suis sûr que vous ne pratiquez plus!

Un silence.

JEAN (sur un ton affectueux, mais ferme.).--Non.

L'ABBÉ (avec douleur).--Ah, je comprends _tout_, maintenant!

Le chemin monte; on aperçoit le clocher de Beaumont.

L'abbé accélère l'allure, comme s'il cherchait à être seul.

L'un derrière l'autre, ils atteignent le haut du plateau. Un vent léger, venu de loin, les accueille. Sur le bord de la route, les fils télégraphiques tendus dans la brise, chantent.

Les maisons du hameau sont éparpillées à travers champs. L'église est à cent mètres, gardée par les sapins pointus du presbytère.

Jean laisse l'abbé prendre de l'avance, et s'assied sur un tas de cailloux.

Son dos chauffe au soleil. Le vent lui souffle sa fraîcheur au visage. A ses pieds, de petites feuilles sèches roulent, avec un froissement de soie.

Devant lui, la plaine.

Les ombres s'allongent, obliques. A travers les houppes défeuillées des ormes, à travers les peupliers en rideaux, brillent des façades blanches, des toits bleus. Presque personne. Une charrette avance sur un chemin qu'il ne voit pas, et les roues grincent dans la boue des ornières. Au loin, un cheval gris et un cheval roux traînent la charrue sur les courbes molles d'un vallonnement, et soulèvent sans bruit des flocons d'ouate brune. Une flaque attardée luit entre des troncs. Les nids désertés font des nœuds dans l'écheveau des branches. Les laboureurs ont atteint le bout de leur champ: avec des gestes lents, ils virent et repartent; ils montent vers Jean, et le cheval gris, dissimulant tout l'attelage, semble venir seul.

Le vent s'est tu. Les cahots de la charrette ont cessé. Les feuilles mortes reposent.

Du silence.

L'abbé revient, le front incliné.

Jean se lève et va vers lui. Le prêtre lui tend les mains; ses yeux sont pleins de larmes.

Ils redescendent la côte, sans mot dire. L'abbé marche droit devant lui, la tête basse.

JEAN (avec douceur).--Mon cher abbé, je vous ai fait de la peine. Mais tôt ou tard, il fallait bien vous l'apprendre...

L'abbé fait un geste évasif et triste.

JEAN.--Je connais le reproche habituel des croyants: «Vous vous êtes débarrassé d'une religion qui entravait votre bon plaisir.» Ce n'est pas mon cas. J'ai lutté pendant des années; vous en avez été témoin... Il le fallait. Maintenant c'est fini. J'ai repris mon équilibre.

L'abbé tourne la tête et regarde Jean avec une insistance involontaire, comme s'il cherchait à voir l'homme nouveau qu'il est devenu.

L'ABBÉ (avec désespoir).--Vous, que j'ai quitté si _droit_, en si _bon_ chemin!...

JEAN.--Vous ne devez pas me mépriser. Croire ou ne pas croire, au fond, ce n'est pas ça qui importe: l'essentiel, c'est la façon dont on croit ou la façon dont on ne croit pas...

L'ABBÉ.--Mais comment, comment est-ce arrivé?

JEAN.--Je ne peux pas expliquer. J'ai eu la foi, c'est certain; maintenant, je ne peux plus m'imaginer cet état-là. Des idées qui passent comme des courants, et qui vous poussent tout naturellement dans le même sens... Et puis, ça dépend aussi des natures... Certains hommes sont, plus que d'autres, susceptibles d'accepter une formule toute faite; comme le bernard l'ermite, vous savez, qui s'installe dans la première coquille vide qu'il rencontre, et qui s'y moule. D'autres, au contraire, ont besoin de secréter eux-mêmes leur carapace...

L'ABBÉ (sombre).--Ce sont _vos études_ qui vous ont perdu... Le poison de l'orgueil scientifique! Ah, et combien d'autres...! A force de s'absorber dans l'examen du monde _matériel_, on s'aveugle jusqu'à perdre le sens _surnaturel_, et bientôt la foi!

JEAN.--C'est possible. Quand on se sert quotidiennement des méthodes scientifiques, et qu'on a éprouvé mille fois combien elles sont propres à la recherche de la vérité, comment ne serait-on pas amené à les appliquer aux problèmes religieux?

(Tristement.) Est-ce ma faute, si la foi résiste mal à un sérieux examen critique?

L'ABBÉ (vivement).--Ah, il ne sait plus comprendre qu'avec son intelligence! L'examen critique, _la raison_! Est-ce que ce n'est pas _à l'aide de la raison_ que les théologiens établissent les preuves de l'existence de Dieu et de la Révélation?

JEAN (à mi-voix).--C'est par elle aussi qu'on les renverse...

L'ABBÉ.--Mais lorsqu'il m'est prouvé, à moi, que ma raison ne peut à elle seule, embrasser dans son entier le mystère des dogmes, ni toutes les choses de l'âme, ni la solution chrétienne du problème de nos destinées, j'y vois _au contraire_, une preuve irréfutable de l'Autorité supra-humaine qui nous a _révélé_ la lumière!

Jean se tait.

L'ABBÉ (prenant avantage de ce silence).--Et d'ailleurs, pouvez-vous me citer une seule vérité scientifique certaine, qui soit en opposition _réelle_ avec un de nos dogmes?

Est-ce votre science qui vous a démontré qu'il n'y avait pas de Dieu?

JEAN (se décidant à répondre).--Pas absolument.

L'ABBÉ.--Ah!

JEAN.--La science se contente de prouver que tout, dans l'univers, se passe comme si votre Dieu personnel n'existait pas.

L'ABBÉ.--Mais la science, mon pauvre ami, _uniquement_ assujettie à l'étude des lois naturelles, est, quand on sait voir, le plus éclatant témoignage de l'existence d'un Dieu!

JEAN (avec tristesse et fermeté).--Oh, pardon, pardon ... ne nous payons pas de mots. De ce que je crois reconnaître un Ordre, des Lois, n'allez pas conclure que je crois en Dieu: c'est un tour de passe-passe qu'on a trop employé! Non, non, nous sommes l'un et l'autre persuadés que l'univers obéit à des lois, soit;--mais mon opinion, toute expérimentale, n'est nullement compatible avec les données de la religion catholique, où Dieu est considéré comme un Être suprême, ayant une action personnelle, et des qualités précises! Ne confondons pas. Sans quoi la religion serait encore la science, comme elle l'était jadis, à l'éveil de l'intelligence humaine. (Souriant à demi.) Et ce n'est pas le cas...

L'ABBÉ (avec feu).--Alors quand, _de bonne foi_, vous mettez votre raison en face du christianisme...

JEAN (vivement).--Mon cher abbé, nous discuterions ainsi jusqu'à l'aube, sans nous convaincre.

(Souriant.) Je suis bien revenu de ces controverses interminables... Il y a entre un croyant et un athée, un abîme tel, qu'ils se combattraient toute une vie sans s'être compris. J'ai été souvent mis au pied du mur par des théologiens avertis et bien armés. Le plus souvent, je ne trouvais, je l'avoue, pas grand'chose à leur répondre. Mais cela n'ébranlait en rien ma conviction. Je savais, avec certitude, qu'_il y avait une réponse_, et qu'il aurait suffi d'un hasard, d'une association d'idées heureuse, ou d'une soirée de réflexion pour la trouver.--Des arguments? Mais on en trouve toujours, et pour toutes les causes, en cherchant un peu...

L'abbé fait un geste d'impuissance définitive.