Part 5
«La part que j'ai prise, si naturelle, à votre deuil, ne méritait certes pas une lettre aussi reconnaissante et si affectueuse. Je vous en remercie du profond du cœur. Je suis particulièrement touché de la confiance que vous me témoignez, sur le grave sujet dont vous me faites confident, et heureux de pouvoir exprimer mon avis très net.
«Non vraiment, je considère qu'il n'y a pas obstacle de conviction entre cette jeune fille et vous. Vous êtes rendu hésitant par la nature un peu rudimentaire de sa croyance et par la place trop importante qu'elle donne aux pratiques.
«Je ne vous comprends pas. Le sentiment religieux est un. Il ne sert pas d'analyser les variations qu'il peut avoir. Il y a une hauteur où tous les élans se rencontrent et se confondent, malgré que différents soient les points de départ.
«Vous opposez que si elle connaissait votre conception actuelle de la religion elle retirerait sa parole. Je le crois peut être. Mais ce serait par une erreur de jugement, et rien d'autre.
«Il serait donc, selon moi, très nuisible de l'avertir. Elle ne serait pas susceptible de comprendre quelle sorte de distinction vous faites entre la croyance légendaire et la base morale et humaine du sentiment religieux. Elle croirait au sacrilège, par naïveté. Ce serait provoquer une catastrophe par une sincérité imprudente, qui, dans l'actualité, n'est pas nécessaire. Vous seul, élevé par l'instruction et le raisonnement au-dessus du mouvement instinctif de la croyance, vous devez prendre, avec toute conscience, la décision et la responsabilité de votre bonheur.
«Que vous avez tort de craindre! Vous oubliez qu'il y a entre vous deux des ressemblances profondes! Même hérédité. Même éducation. Au surplus, vous avez une nature tellement religieuse par votre tempérament propre, que vous pourrez toujours, sans effort, suivre et approuver avec sympathie l'état d'âme de votre future femme. Et elle aussi fera évolution: non seulement l'écartement entre vous n'ira pas s'agrandissant, mais au contraire se diminuant.
«Cette idée m'est venue avec certitude du récit de la communion que vous avez accomplie l'un près de l'autre devant le lit de votre auguste père mourant. En vous mettant à genoux, vous à côté d'elle, chacun croyait au fond de lui-même à une chose différente: elle, la chair ressuscitée du Christ; vous, le symbole d'amour surhumain des hommes.--Et tout d'un coup, si élevés sont vos sentiments, qu'une même intensité d'émotion les soulève, les emporte mélangés, et il n'y a plus de séparation entre vos deux âmes! Ainsi, exactement, sera votre vie dans l'avenir.
«Excusez, très cher ami, le manque de suite de cette lettre. Je n'écris pas souvent en français.
«Je suis depuis des années le confident de votre espoir qui a fait ses preuves de fidélité et de bien fondé; il ne faut pas que des scrupules exagérés anéantissent ce bonheur, que vous méritez tous les deux.
«Votre _très_ fidèlement attaché et dévoué,
HERMANN SCHERTZ.»
LA CHAINE
«_Le mariage n'est dangereux que pour l'homme qui a des idées._»
_Herzog._
I
«A Monsieur l'Abbé Schertz
«Professeur de Chimie Biologique à l'institut Catholique
«Berne (Suisse)
«Cher ami,
«Vous avez mille fois raison de me reprocher ce long silence. Votre rappel me prouve que votre affection n'en est pas altérée, et c'est, avant tout, ce qui m'importe.
«Je vous remercie tout d'abord de l'intérêt que vous portez à la santé de ma femme. Depuis deux ans, elle n'a cessé d'être pour moi un sujet d'inquiétude. Son accident a eu des conséquences plus graves que je ne pouvais l'imaginer, lorsque je vous en ai fait part. Des troubles de tous ordres en ont dérivé. Après dix-huit mois de soins, elle en reste encore ébranlée, au point que nous devons peut-être renoncer à l'espoir de jamais avoir d'enfant.
«C'est pour elle une bien cruelle épreuve et qui a sur son moral un pénible retentissement.
«Ce n'est pas que je veuille chercher dans ces préoccupations privées une excuse à la rareté de mes lettres. Bien des fois j'ai voulu vous écrire; je ne l'ai pas fait, parce que je me sentais si éloigné des convictions religieuses que nous partagions autrefois, que je ne savais pas comment vous l'apprendre. Il faut se décider pourtant; nous sommes l'un et l'autre capables, n'est-il pas vrai? de mettre notre amitié à l'abri d'une divergence d'opinions.
«J'ai eu, dans ma vie religieuse, trois grandes étapes:
«A dix-sept ans, quand, pour la première fois, j'ai eu la notion que tout n'était pas clair dans cette religion «révélée»; quand j'ai compris que le doute n'était pas une imagination coupable, que l'on chasse en secouant la tête, mais une hantise tenace, impérieuse comme la vérité; une pointe fichée au plus profond de la croyance, et qui l'épuise, goutte à goutte.
«Puis, à vingt ans, quand je vous ai connu, quand je me suis accroché désespérément à votre interprétation conciliante du catholicisme. Vous vous souvenez, cher ami, avec quel frémissement j'ai saisi cette perche que vous me tendiez? Je vous dois quelques années vraiment sereines. Mon mariage, au début, n'a fait que consolider votre œuvre; au contact de la foi absolue de ma femme, je me suis trouvé tout naturellement enclin au respect des choses religieuses: votre conception symboliste m'offrait l'heureux compromis dont j'avais besoin, pour accepter le voisinage d'une orthodoxie, dont ma raison ne cessait de repousser les affirmations dogmatiques.
«Mais ce calme n'était qu'apparent. Une réaction inconsciente travaillait en moi.
«Comment ai-je été amené à tout remettre en question? Je ne le vois pas clairement.
«L'attitude que nous avions prise ne pouvait être définitive. Ce terrain symboliste est trop glissant: on ne peut y faire qu'un arrêt provisoire. A force d'enlever à la tradition catholique tout ce qui ne peut plus satisfaire les exigences de la conscience moderne, il ne reste bientôt plus rien du tout. Du jour où l'on admet que l'on puisse abandonner le sens littéral des dogmes--et comment ne pas admettre cet abandon, si l'on consent à réfléchir?--on légitime du même coup toutes les indépendances d'interprétation, le libre-examen, la libre-pensée toute entière.
Sans doute l'avez-vous senti comme moi? Je ne puis imaginer que vous trouviez encore la paix de conscience dans ce parti-pris équivoque. C'est jouer sur le sens traditionnel des mots; c'est une échappatoire... Il était trop fragile, votre lien entre le présent et le passé! Comment s'attarder à mi-chemin de l'affranchissement? Vouloir conserver la religion catholique pour sa valeur sentimentale, ou pour le groupement social qu'elle représente encore, ce n'est plus faire œuvre de croyant, mais de folkloriste! Je ne nie pas l'importance historique du christianisme: mais il faut loyalement avouer aujourd'hui, qu'il n'y a plus rien de vivant à tirer de ces formules,--pour ceux du moins, dont le jugement garde une activité propre.
«Aussi n'ai-je pas tardé à m'apercevoir que cette foi d'enfance et de race dont j'avais cru si longtemps l'armature nécessaire, m'était insensiblement devenue étrangère. Et c'est le dernier bienfait de votre action sur mon développement moral, de m'avoir permis d'atteindre sans déchirement la négation définitive. Je vous dois de pouvoir enfin regarder froidement ces dogmes morts, auxquels j'avais tant prêté de ma propre vie!
«Il faut aussi tenir compte de l'influence que mon entrée à Venceslas a pu apporter, indirectement, à la révision de mes croyances. Cela peut paraître paradoxal, puisque c'est un collège dirigé par des ecclésiastiques; mais les professeurs sont choisis dans l'Université, l'enseignement y est relativement très libre, et le cours que je fais ne subit aucun contrôle.
«J'avais brigué cette chaire, sans exactement me représenter les difficultés que j'affrontais. Je n'avais guère l'habitude de parler en public. Mais, dès les premières leçons, j'ai senti passer sur mes élèves ce frémissement d'attention qui ne trompe pas...
«Voici la seconde année que leur curiosité ne s'est pas démentie. Je leur consacre tout mon temps, et, je puis le dire, le meilleur de moi. Tout ce que m'apportent chaque jour, mes études, mes réflexions privées, passe dans mes leçons. Je veux que ceux qui suivent mon cours emportent de leur bref contact avec moi, autre chose que quelques connaissances exactes; je fais le rêve d'élever leur niveau moral, d'exalter leurs personnalités, de marquer à jamais ces âmes qui s'offrent à l'empreinte: et vraiment je crois obtenir un résultat qui n'est pas indigne de tout mon effort.
«Ce cours n'est donc pas ce que vous semblez croire, lorsque vous me demandez s'il me laisse le loisir de travailler pour moi. Il n'a rien d'une besogne professionnelle: c'est la grande joie de ma vie, c'est mon œuvre, c'est la consolation de tous mes ennuis. (Et, quoique je ne veuille pas insister sur la plaie secrète que mon affranchissement a creusée dans ma vie conjugale, vous devinez aisément que les chagrins de cet ordre ne me sont pas épargnés.)
«Voici, mon cher ami, ce qu'est mon existence. Où en êtes-vous, vous-même? J'espère ne pas vous avoir peiné en vous ouvrant toute ma pensée actuelle?
«Je n'ai d'ailleurs fait que mettre en pratique un passage de Saint Luc, que vous connaissez bien:
«_Personne ne met du vin nouveau dans des outres vieilles; autrement le vin nouveau rompra les vieilles outres..._
«_Mais il faut mettre le vin nouveau dans des outres neuves; et l'un et l'autre seront conservés._»
«Je vous serre très affectueusement les mains.
JEAN BAROIS.»
* * * * *
«A Monsieur Jean Barois
«Professeur de Sciences Naturelles au Collège Venceslas
«Paris
«Très cher ami!
«Quelle indicible surprise et quelle douloureuse émotion a provoqué votre lettre, je ne saurais l'écrire! Il me semble que vous avez dû souffrir beaucoup pour devenir ainsi!
«Mais je garde encore confiance en votre jugement, et je pense que vous reviendrez un jour ou l'autre à des conceptions moins absolues. En effet, celui qui, comme vous et moi, n'est plus possédé par la foi intégrale, n'a devant lui que deux routes: ou bien l'anarchie morale, l'absence complète de toute règle et mesure; ou bien l'interprétation symboliste, qui concilie la tradition et l'intelligence contemporaine, et qui permet de conserver la haute et estimable organisation catholique. Notre religion constitue le seul ensemble auquel nous puissions relier nos élans individuels, le seul aussi qui donne à l'obligation morale une raison objective: en dehors du catholicisme, il n'y a pas de science, il n'y a pas de groupement philosophique, qui donne une raison satisfaisante au devoir.
«Pourquoi secouer les épaules, et vouloir échapper à toute autorité?
«Je refuse, comme vous, d'être un croyant automatique; mais est-ce qu'il faut pour cela refuser tout le catholicisme? Votre noble Renan l'a exprimé: «Garder du christianisme tout ce qui peut se pratiquer sans la foi au surnaturel.»
«J'ai regretté, pendant la lecture de votre lettre, l'enrôlement de votre ami Monsieur l'abbé Joziers dans les Missions. Il vous a bien manqué. Je sais que son orthodoxie est rigoureuse, mais il aurait aperçu la crise que vous avez traversée, et son cœur lui aurait inspiré le moyen de vous tendre la main avec efficacité.
«Je vous tends aussi la mienne, très cher ami, comme une fois déjà, avec tout mon encouragement. J'espère que vous ne la repousserez pas, et dans ce souhait je termine cette lettre, en vous adressant mes sentiments de dévouement et de fidèle amitié.
«HERMANN SCHERTZ.»
«P. S.--Vous avez incomplètement lu l'Évangile, car ceci est le verset suivant, qui est capital:
--«_Et personne, ayant bu du vin vieux, n'en demande aussitôt du nouveau, parce qu'il dit: Le vieux est meilleur._»
* * * * *
«A Monsieur l'Abbé Schertz
«Professeur de Chimie Biologique à l'institut Catholique
«Berne (Suisse)
«Cher ami
«Vous comparez mon affranchissement au geste d'un gamin révolté contre une férule gênante... S'il est vrai que, depuis mon mariage, j'ai souvent eu à souffrir d'un contact plus direct et plus fréquent avec les exigences orthodoxes, croyez bien que je n'ai pas obéi à un sentiment aussi personnel, lorsque j'ai été conduit à rejeter définitivement ce qui me restait de catholicisme.
«Vous vous leurrez, en voulant interpréter au mieux de vos convenances individuelles, une religion, qui s'est nettement formulée elle-même, et qui, sans aucune ambiguité possible, rejette et condamne d'avance toute interprétation comme la vôtre. Car l'Église, avec une intransigeance préventive dont il faut bien reconnaître la logique, a pris soin d'expulser de cette communauté où vous revendiquez une place, les demi-croyants que nous étions--et que vous êtes encore...
«L'assurance de votre lettre m'autorise à vous rappeler certains paragraphes de la constitution «Dei filius» du Concile du Vatican de 1870, qui me paraissent particulièrement significatifs et que je viens de recopier à votre intention:
«Si quelqu'un ne reçoit pas _dans leur intégrité, avec toutes leurs parties_, comme sacrées et canoniques, les Livres de l'Écriture, comme le Saint Concile de Trente les a énumérées, ou nie qu'ils soient divinement inspirés: qu'il soit anathème!
«Si quelqu'un dit qu'il ne peut y avoir de miracles, et par conséquent, que _tous les récits de miracles_, même ceux que contient l'Écriture sacrée, _doivent être relégués parmi les fables ou les mythes_; ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude, et que l'origine de la religion chrétienne n'est pas valablement prouvée par eux: qu'il soit anathème!
Si quelqu'un dit qu'il peut se faire qu'on doive quelquefois, selon le progrès de la science, attribuer aux dogmes proposés par l'Église _un autre sens que celui_ qu'a entendu et qu'entend l'Église: qu'il soit anathème!
Enfin ceci, d'une limpidité cristalline:
«Car la doctrine de la foi que Dieu a révélée n'a pas été livrée _comme une invention philosophique aux perfectionnements de l'esprit humain_, mais a été transmise _comme un dépôt divin_ à l'Épouse du Christ pour _être fidèlement gardée_ et infailliblement enseignée. Aussi doit-on toujours retenir le sens des dogmes sacrés que la Sainte Mère Église a déterminés _une fois pour toutes_, et ne jamais s'en écarter _sous prétexte et au nom d'un intelligence supérieure à ces dogmes_.
«C'est donc, cher ami, l'Église qui nous ferme ses bras.
«Pourquoi se cramponner, par je ne sais quelle tendresse sentimentale qui n'est guère payée de retour, à cette vieille nourrice qui nous a repoussés, qui tient pour criminels les efforts que nous avons faits vers elle?
«Réfléchissez encore une fois à tout cela. Tôt ou tard, j'en ai la certitude, vous en viendrez à penser comme moi. Vous vous apercevrez que vous n'avez accompli que la moitié du trajet vers la lumière, et d'un bond, vous ferez le reste.
«Je vous attends dehors, à l'air libre.
«Croyez, cher ami, à toute ma fidèle affection.
JEAN BAROIS.»
II
La chambre à coucher, à l'aube.
Jean soulève les paupières, et cherche d'un œil clignotant l'interstice des rideaux.
JEAN (bâillant).--Quelle heure est-il donc?
CÉCILE (d'une voix nette).--Six heures et demie.
JEAN.--Pas tard... Tu as mal dormi?
CÉCILE.--Non, mon chéri.
Il répond par un sourire indifférent et se pelotonne au fond du lit.
CÉCILE.--Samedi... Tu n'as pas de cours ce matin?
JEAN.--Non.
CÉCILE (tendre).--Mon chéri... J'ai quelque chose à te demander...
JEAN.--Quoi donc?
Un silence.--Elle s'est couchée contre lui, comme autrefois, a posé son visage au creux de l'épaule, et reste blottie, sans bouger.
CÉCILE.--Écoute.
JEAN.--Eh bien?
CÉCILE.--Tu ne vas pas te fâcher, dis?... Tu ne vas pas me faire de la peine...
Jean se soulève sur un coude et l'examine avec inquiétude. Il connaît ce regard obstiné, voilé de tendresse.
JEAN.--Qu'est-ce qu'il y a encore?
CÉCILE.--Ah, si tu commences comme ça...
JEAN.--Allons, voyons, parle... Qu'est-ce qu'il y a?
Elle n'aime pas être contrainte. Son sourire est aigre. Elle réfléchit une seconde, et se décide.
CÉCILE.--Tu ne peux pas me refuser ça...
JEAN.--Qu'est-ce que c'est?
CÉCILE.--Voilà... Tu sais qu'en ce moment je fais une neuvaine...
JEAN (le masque assombri).--Non.
CÉCILE (décontenancée).--Tu ne le savais pas?
JEAN.--Me l'as-tu dit?
CÉCILE.--Tu as bien dû t'en apercevoir...
Un silence.
JEAN (froidement).--Une neuvaine... Pourquoi?... Pour avoir un enfant?...
(Une pause.) Ainsi, tu en es là!
Cécile se jette contre sa poitrine, lui ferme la bouche d'un baiser bref, presqu'agressif.
CÉCILE (lui parlant au visage, avec une violence soudaine).--Mon chéri, mon chéri, ne me dis rien, laisse-moi... Vois-tu, je suis sûre que je serai exaucée... Mais il faut que toi aussi... Je ne te demande pas grand'chose: de venir avec moi ce soir, à Notre-Dame des Victoires... Simplement une fois, pour le neuvième jour.
Elle s'écarte et, sans le lâcher, contemple Jean, qui secoue la tête avec tristesse.
JEAN (doucement).--Tu sais bien...
CÉCILE (lui mettant sa main brûlante sur les lèvres).--Tais-toi... Tais-toi...
JEAN.--... que ce n'est pas possible.
CÉCILE (hors d'elle).--Mais tais-toi donc! Ne me dis rien... (Se coulant contre lui sans le regarder.) Tu ne peux pas me refuser ça... Un enfant, pense donc, mon chéri, entre nous, à nous ... un enfant!...--M'accompagner seulement, sans rien faire, sans rien dire; ce n'est pas grand'chose!
Tais-toi, ne me dis rien: c'est promis.
JEAN (froidement).--Non. Je ne peux pas faire ça.
Un silence.
Brusquement Cécile éclate en sanglots.
JEAN (agacé).--Ah, ne pleure pas, ça n'avance à rien...
Elle fait un effort pour retenir ses larmes.
JEAN (lui prenant les poignets).--Tu ne comprends donc pas ce que tu veux me faire faire? Tu es donc aveuglée à ce point que tu ne vois pas la laideur du geste que tu me proposes?
CÉCILE (suffoquant).--Qu'est-ce que ça te fait?... Puisque je t'en supplie...
JEAN.--Voyons, Cécile, réfléchis seulement une seconde. Tu sais bien, n'est-ce pas, que je ne crois pas à l'efficacité de cette prière, de ces cierges? Alors? Veux-tu me contraindre à jouer la comédie?
CÉCILE (dans ses larmes).--Qu'est-ce que ça te fait?... Puisque je t'en supplie...
JEAN.--Comment as-tu pu croire que j'accepterais?... Tu ne comprends donc pas, qu'en me demandant des choses pareilles, après toutes les pénibles discussions que nous avons eues ensemble, tu nous avilis tous les deux?
CÉCILE (sanglotant toujours).--Puisque je t'en supplie...
JEAN (avec brusquerie).--Non.
Cécile lève sur lui des yeux hagards.
Un silence.
JEAN (sombre).--Je t'ai expliqué ça vingt fois... Ce qu'il y a de plus propre en moi, c'est justement cette loyauté dans le doute... C'est d'attacher une si grande importance à tout acte de foi, que je ne peux plus en faire le simulacre par complaisance... Tu ne comprends rien, rien, à ce que j'éprouve!
CÉCILE (vivement).--Mais, à cette heure-là, tu ne rencontreras personne...
Jean ne saisit pas tout de suite.
Long regard d'étonnement, puis de véritable détresse.
JEAN.--C'est toi qui me donnes des raisons pareilles!
Ils demeurent allongés l'un près de l'autre, mêlant leurs tiédeurs, mais l'un à l'autre fermés, rancuneux, hostiles.
JEAN (cherchant à raisonner).--Voyons, réfléchis un instant... Cette neuvaine, je ne t'empêche pas de la faire. Je refuse seulement d'y prendre part... C'est le moindre de mes droits...
CÉCILE (violente et têtue).--Tu parles toujours de tes droits, parle donc aussi de tes devoirs! D'ailleurs, je n'ai rien à t'expliquer... Tu ne comprendrais pas. Mais il faut, il faut absolument que tu viennes avec moi ce soir; sans quoi tout est perdu!
JEAN.--Mais c'est stupide! En me menant là-bas, à mon corps défendant, qui penses-tu tromper?
CÉCILE (suppliante).--Jean, je t'en conjure, viens avec moi ce soir!
JEAN (sautant du lit).--Non, non, et non! Je ne m'oppose pas à tes croyances, mais laisse-moi libre d'agir selon les miennes!
CÉCILE (un grand cri).--Ah, ce n'est pas la même chose!
Jean se retourne vers le lit où Cécile sanglote éperdument.
JEAN (avec une tristesse profonde).--_Ce n'est pas la même chose_... Voilà ce qui est cause de tout! Jamais tu ne consentiras à respecter ce que tu ne comprends pas...
(Levant la main.) Ah, ma pauvre enfant, tu peux me rendre justice, je n'ai jamais prononcé une parole qui puisse ébranler ta foi! Mais, bon Dieu, il y a des instants où je souhaite de toute ma rancune que tu apprennes un jour, à tes dépens, ce que c'est que le doute--juste assez pour perdre le goût de l'absolu, et ce besoin de dominer, du haut de ta certitude!
Il s'aperçoit dans une glace, ébouriffé, pieds nus, jetant l'anathème vers le lit défait... Exaspéré contre lui autant que contre elle, il s'enfuit en claquant la porte.
* * * * *
Jean, seul à son bureau.
Il a des notes éparpillées devant lui.
Il écrit une page entière sans lever les yeux, puis repose sa plume avec humeur. Malgré tout son effort, il ne travaille pas: il besogne, machinalement; son application se perd dans le vide.
Il pense:
--«C'est stupide... Je ne peux rien faire ce matin... Et tout ça, pour cette histoire de neuvaine...»
Il repousse ses fiches, et reste un instant songeur.
--«Ce serait trop bête... Tout l'avenir dépend de moments comme ceux-ci. Il faut que j'aie ma liberté d'action, c'est bien le moins! Aujourd'hui ceci, demain autre chose: non!»
Il se lève, par énervement, fait quelques pas, les bras croisés, jusqu'à la fenêtre, où il stoppe net, les yeux vagues dans le ciel pluvieux.
--«Mais qu'est-ce qu'elle peut s'imaginer avec sa neuvaine? Toujours cette action directe des prières sur la volonté de Dieu... C'est d'un enfantillage!... Vraiment elle a une façon de croire, qui serait digne des sauvages de l'abbé Joziers! Cet abonnement de neuf jours ... ce nombre neuf... Elle doit s'être procuré un formulaire spécial pour femmes stériles!... Prodigieux!»
Il hausse les épaules, se dirige vers la bibliothèque, et debout, appuyé au battant vitré, semble s'attarder à la recherche d'un livre.
--«Avoir une attitude loyale vis-à-vis de soi-même. Les femmes ne comprennent rien à ce sentiment-là! «_Qu'est-ce que ça te fait, puisque je t'en supplie_!...» La dignité pour soi ... la dignité de la vie, pour soi-même...»
Il prend un volume au hasard, et regagne son fauteuil.
* * * * *
L'heure du déjeuner.
Jean se met à table, seul.
Il pense:--«Elle va rester dans sa chambre, à bouder. Elle espère que je serai sensible à cette comédie!... (Excédé.) Quand tout ça finira-t-il!»
Mais Cécile paraît.
Et Jean, levant les yeux au bruit de la porte, aperçoit un pauvre visage ravagé de douleur, plombé, maigri, labouré de larmes.
Tout ressentiment s'évanouit: une compassion soudaine, comme devant la faute d'un enfant entièrement irresponsable: une immense pitié, jaillie du plus profond de sa tendresse instinctive ... presqu'une résurrection, mais si triste, si décolorée, de l'amour d'autrefois,--qui est mort.
Sans aucun cabotinage, elle s'assied à sa place, livide.
Le repas.
Elle s'efforce de toucher aux plats. De longs silences. Devant la femme de chambre, quelques mots rapides sur sa migraine.
Jean l'examine à la dérobée: la courbe nette et têtue du front baissé; les paupières bouffies, sèches et rouges; les lèvres enflées, la bouche béante, vraiment déformée par la douleur...
Il pense avec angoisse:--«Comme je la torture!... A tort ou à raison, peu importe!. Elle souffre par moi, et c'est abominable! Ah, à quoi bon vouloir qu'elle comprenne? Je n'arriverai jamais qu'à lui faire mal. Plutôt céder que de la martyriser odieusement, pour rien!