Jean Barois

Part 4

Chapter 43,787 wordsPublic domain

SCHERTZ.--Ne le croyez pas! C'est par les formules que le divin pénètre dans notre vie. Il faut que nous acceptions tous, indistinctement, les formes du culte; mais que chacun, _selon l'état de sa conscience_, en fasse l'interprétation appropriée, et s'en serve selon ses besoins.

JEAN.--Alors, autant passer au protestantisme...

SCHERTZ.--Que non! Voyez cette religion individualiste et finalement anarchiste qu'est le protestantisme: là n'est pas réellement notre nature. Tandis que la forme du catholicisme, organisée, sociale...--que dire?--_communautaire_... Voilà la nature humaine!

JEAN.--Alors la libre-pensée toute pure!

SCHERTZ.--Non, mon ami. Nous, catholiques, nous n'aurons jamais le droit de faire cette rupture.

JEAN.--Le droit?

SCHERTZ (gravement).--Nous n'avons pas le droit de nous isoler des autres. Comment la religion a-t-elle acquis peu à peu ses indiscutables vertus sociales? Par les efforts de tous. Eh bien, rester à l'écart, c'est agir comme un individualiste.

JEAN.--Mais votre attitude est bien celle d'un individualiste!

SCHERTZ (sursautant).--Pas du tout! Choisir ses symboles, selon son développement personnel: oui; mais en se rappelant toujours que ce qui est symbole pour nous, a son équivalent dans les formules plus populaires. C'est ainsi qu'on reste lié à toutes les autres. Voilà le bon individualisme...

Jean ne répond pas.

SCHERTZ.--Mon ami, songez dont à ce qu'elle est, cette religion! Songez que pour tant d'êtres humains, elle est la seule fenêtre ouverte sur la vie spirituelle! Combien sont-ils, ceux qui jamais ne pourront aller plus loin que l'image? Et vous voudriez commettre la mauvaise action de vous séparer d'eux? Mais dans chaque sentiment religieux, il y a un germe qui est le même: comme un gémissement, comme un élan plus ou moins vigoureux de l'âme vers l'infini... Nous sommes tous semblables devant Dieu!

... Faites comme moi. Je n'ignore pas quels inconvénients il y a dans la religion actuelle: mais je n'y regarde pas. «Ora patrem tuum in abscondito...» Je pense que toutes les organisations des hommes ont des imperfections. Je pense que le catholicisme est, pour la majorité, très supérieur aux autres confessions, parce qu'il est vraiment, dans toute la valeur du terme, une _association_. Et j'accepte les pratiques, d'abord parce que j'y puise moi-même des forces que je ne trouverais nulle part, et puis parce que, sans elles, le catholicisme cesserait d'être cette solidarité religieuse, dont tant d'âmes ont le besoin...

L'abbé se tait.

Ils viennent de pénétrer dans les galeries de la Sorbonne, encombrées d'étudiants.

Jean cherche à mettre un peu d'ordre dans ses idées:

--«Ce qu'il y a de certain, oui, c'est qu'il faut chercher... Jusqu'ici j'ai fait tout ce que j'ai pu pour me refuser à penser; je croyais qu'il n'y avait rien à gagner par la réflexion... C'est une erreur: on ne peut pas retourner en arrière, revenir aux sentiments religieux de son enfance... C'est impossible, voilà un fait acquis... Tâchons au contraire d'aller de l'avant: il y a un moyen de reconstruire, puisque Schertz...

«Mais je me suit aperçu que je ne connais pas le premier mot de tout ça... C'est le grand point, _savoir_... Il faut que je travaille ça... Les dogmes... Je n'en ai retenu que le côté extérieur, cultuel. L'abbé parle toujours du fond, du fond qui est sous la forme... La forme, jusqu'ici m'a caché le fond... Approfondir, d'abord... Approfondir jusqu'au point où le sens du dogme et les exigences de la raison sont conciliables: voilà...

«C'est la seule chance d'équilibre qui me reste...

III

«A Monsieur l'abbé Schertz, Professeur de Chimie Biologique,

«Institut Catholique, Berne (Suisse).

«Paris, lundi de Pâques.

«Mon cher ami,

«Je vous remercie de l'affectueux intérêt que vous prenez à la santé de mon père. Il va mieux. Il a dû renoncer à ses jours de consultation et à son cours; il n'a gardé que ses matinées à l'hôpital. C'est encore beaucoup pour son état. Néanmoins ses confrères estiment qu'avec une surveillance attentive, une rechute n'est pas à craindre avant plusieurs années.

«Je suis bien en retard avec vous; ne m'en gardez pas rigueur; je suis tellement occupé cet hiver! Vos lettres me font toujours le même plaisir; elles me rappellent nos bonnes soirées d'il y a deux ans, nos discussions, nos lectures à haute voix! Hélas, cher ami, tout cela me paraît si loin... Non que j'aie perdu le bienfait de votre influence: rassurez-vous, je crois que vous m'avez pour toujours apaisé, et que je vous dois, pour la vie entière, une foi compréhensive et calme, robuste en son fond, conciliante en sa forme, le vrai soutien de tous les jours. Mais l'engrenage de ces études médicales est impitoyable: il m'est impossible d'ouvrir un livre qui ne soit pas technique!

«J'en ai d'autant moins le temps, que j'ai tenu à ne pas interrompre mes sciences naturelles; ces études m'ont toujours passionné, infiniment plus que celles de médecine, et je ne veux pas me contenter de ce brevet élémentaire qu'est la licence. Mon patron me pousse beaucoup à concourir pour l'internat dès l'an prochain. Je préférerais consacrer tout mon effort à l'agrégation. La médecine est un chemin tout tracé pour moi; le professorat de sciences naturelles, qui répond plus complètement à mes goûts, est une carrière assez aléatoire. Je ne sais que résoudre. Je ne suis pas seul en cause, vous le savez, et ma décision engage une autre vie que la mienne... Ces perplexités, que je ne puis confier à personne assombrissent souvent mon horizon.

«J'ai été bien heureux de vous savoir définitivement occupé selon vos désirs. Je regrette seulement que vos congés soient si rares: quand nous reverrons-nous, maintenant? En y pensant, je me défends mal d'un regret égoïste: je songe à tout ce que votre amitié représentait pour moi, et que je n'ai pas remplacé.

«Au revoir, cher grand ami. Envoyez-moi une bonne et longue réponse, et ne doutez pas de mon fidèle attachement.

JEAN BAROIS.»

L'ANNEAU

I

Une fin d'après-midi, en mai.

Jean rentre chez lui, dans le petit appartement qu'il habite depuis que son père a quitté Paris.

Sous la porte, une lettre de Mme Pasquelin:

«Buis-la-Dame, dimanche, 15 mai.

«Mon cher Jean,

«Je ne sais pas quelles nouvelles ton père te donne de sa santé, mais j'en suis assez préoccupée, je ne trouve pas qu'il aille bien...»

Jean courbe les épaules. Cette lettre, il voudrait maintenant ne pas l'avoir ouverte.

«Depuis le printemps, surtout depuis la petite crise du mois dernier, nous le trouvons bien changé. Il a encore maigri. L'entrain qu'il avait montré tout l'hiver est tombé. Il ne suit plus sérieusement son régime; il dit qu'il est fini, qu'il ne guérira pas. C'est navrant de voir un homme qui a été si actif, inoccupé tout le jour, et seul avec son domestique, dans cette grande maison pleine de souvenirs. Nous voulions l'installer ici, il aurait profité du jardin; mais il veut rester chez lui.

«Mon cher enfant, tout cela est bien triste. Je veux te parler franchement...»

Ses mains se mettent à trembler, ses yeux se brouillent.

«... Je crois bien qu'il faut dès maintenant prévoir le cas où ton père ne se relèverait pas, et c'est pourquoi je t'écris.

«Je sais combien vous avez tous souffert, dans la famille, de la froideur de ses sentiments religieux; et j'estime que c'est un devoir pour nous, ses plus vieux amis, ses plus proches voisins, de nous préoccuper de ce lamentable état de choses. Aussi depuis que ton père est auprès de nous, je m'efforce à chaque occasion d'amener la conversation sur ce grand sujet. Mais il faudrait que tu joignes tes efforts aux nôtres, en abordant avec précaution la question religieuse dans tes lettres.»

Son bras retombe avec lassitude. Une sourde animosité.

Il passe une page. Ses yeux tombent sur: «_Cécile va bien_...»

--«Cécile...»

Un regard vers la cheminée, où il avait mis sa photographie. Elle n'y est plus...

--«C'est vrai, je l'ai cachée depuis qu'Huguette vient ici... Huguette!... Six heures, elle ne va pas tarder à venir...»

Un malaise poignant: Cécile et Huguette confondues dans sa pensée; les deux noms ensemble sur ses lèvres...

Il passe nerveusement la main sur son front:

--«Ça ne peut pas durer...» Et, tout à coup, le sentiment très net que c'est déjà fini: ça ne pouvait durer que parce qu'il n'y réfléchissait pas vraiment...

«... Cécile va bien, elle a un peu grandi ces derniers temps, ce qui l'a fatiguée. Elle va plusieurs fois par semaine avec son ouvrage passer l'après-midi auprès de ton père. Elle s'emploie de son mieux pendant ces longs tête-à-tête...»

Son regard mécontent se fixe.

Il aperçoit le docteur, étendu près de la cheminée; le jour baisse, Cécile est assise devant la fenêtre; son petit front bombé penche obstinément sur son ouvrage; elle insinue des mots préparés d'avance...

Cette vision lui est odieuse.

--«Pourquoi employer Cécile à cette besogne?»

Il se lève, fait quelques pas à travers la chambre; puis il se dirige vers son bureau et ouvre un tiroir fermé à clef.

La photographie de Cécile...

Il s'approche de la lampe.

C'est une ancienne épreuve: Cécile accoudée à un dossier gothique, les mains croisées, la tête un peu de biais, les yeux souriants; elle est coiffée comme autrefois: un gros nœud sur la nuque.

Long, long regard. Exaltation croissante... Non, rien n'est changé; elle seule existe; rien autre ne compte!

Huguette! Pauvre Guette... Il sourit en pensant à la petite peine qu'elle aura, lorsqu'il lui dira:--«C'est fini, laisse-moi; reprends ta vie, je reprends la mienne... Je retourne vers celle que je n'ai cessé de porter en moi.»

Une demi-heure plus tard.

La pointe d'une ombrelle gratte à la porte.

Huguette, en toilette claire, un grand chapeau chargé de fleurs.

HUGUETTE.--Bonjour mon loup, ça va? C'est comme ça que tu me dis bonjour? Prends garde à mon chapeau...

Il la voit avec un recul inouï... Presque sans émotion.

Elle a jeté son ombrelle en travers du lit et se dégante posément.

HUGUETTE.--Ce n'est pas tout ça, mon petit... Je ne peux pas dîner avec toi. J'ai laissé Simone au Vachette, avec son nouvel ami, tu sais... Il a trois fauteuils pour ce soir à Cluny, et on dîne ensemble avant...

T'es pas fâché?...

JEAN.--Mais non...

Elle s'avance vers lui. La lampe, basse, éclaire les courbes lisses de sa robe. En haut, dans l'ombre, ses mains nues et sa bouche entr'ouverte, fraîche...

Ah, ce brusque désir d'elle! Souvenir brutal de telle place de chair plus pâle, plus satinée...

... Il la saisit, il enfonce son visage dans ses cheveux...

Il pense: «Non c'est impossible que ça finisse comme ça... Encore une nuit, et demain, demain...»

Elle s'échappe de ses bras, en riant.

HUGUETTE.--Laisse, que je me lave les mains...

Il la regarde aller vers le coin obscur de la toilette, relever soigneusement ses manches, et poser sans hésitation ses bagues dans un cendrier qui est là.

Une animosité soudaine... Il pense: «Comme elle est chez elle!... Ah, rompre, s'évader!... Tout de suite!... Ce soir!...»

Résolution définitive, qui l'apaise et l'éloigne d'elle.

Il soupire doucement. Il la regarde, attentive à ses ongles, le visage froncé, enlaidie.

C'est fini, irrémédiablement:--quelque chose de cassé, de tout à fait cassé...

HUGUETTE.--Accompagne-moi jusqu'au tramway?...

Ils sortent.

La rue de Rennes. Sept heures. Une cohue tumultueuse: la ruée des banlieusards vers la gare Montparnasse.

Jean marche devant, pour fendre le flot.

HUGUETTE.--Voilà mon tram'... Alors c'est convenu? Si tu ne viens pas me chercher à la sortie de Cluny, je rentre directement... A tout à l'heure, mon loup... Zut, le voilà qui file!

Elle bondit, bouscule des gens...

Il suit des yeux sa silhouette noire, qui saute sur la plateforme éclairée, cueillie par le geste arrondi du conducteur.

Il est pris d'un tremblement de tout le corps.

Le tramway s'éloigne dans la nuit piquée de lumières.

Il reste là, debout, devant la terrasse d'un café. L'odeur acidulée des absinthes. Des gens passent. On glapit les feuilles du soir.

II

A Buis.

Cécile est seule dans la maison du docteur. Immobile, au guet, l'épaule appuyée à la fenêtre entre-bâillée...

Jean et Mme Pasquelin ont surgi dans la trouée du portail.

--«Les voilà...»

D'instinct elle s'est rejetée en arrière, oppressée, le regard tendu, un sourire attendri aux lèvres...

Il marche vite... Il n'a pas changé... Il enveloppe la maison d'un regard vif, qui se heurte aux volets clos de la chambre du docteur.

Cécile court au devant de lui.

Adossée au départ de la rampe, les bras tombants, glacée, elle entend, derrière la porte, son pas fiévreux qui gravit le perron.

Il ouvre et s'arrête, tout pâle. Ses yeux n'expriment aucune joie: ils interrogent anxieusement.

CÉCILE.--Il est là-haut... il dort...

JEAN (la gorge moins serrée).--Il est là-haut? Il dort?

Son œil s'adoucit, s'émeut d'amour. Il tend sa main brûlante. Un long regard, enfin, extrêmement doux, plein de choses, où vient se fondre le regard souriant de Cécile.

MADAME PASQUELIN (ouvrant la porte du salon).--Entre là, puisqu'il dort...

Jean pense:» Ils disent: _il_...» Et c'est comme s'il pensait: «Mon père va mourir»...

MADAME PASQUELIN.--Assieds-toi donc. J'ai fait ouvrir le Salon; nous nous tenons là, pour qu'il n'entende pas de bruit... Ces dernières nuits, j'ai couché dans la chambre de ta pauvre grand'mère, pour être plus près... (Elle ne s'assied pas. Coup d'œil tendre.) Restez là, mes enfants, je monte. Dès que ton père sera réveillé, je viendrai te le dire.

(De la porte, avec une sorte de pudeur.) Cécile est bien contente de te voir!

Seuls.

Une seconde de silence gêné.

Cécile est debout, tête basse, une main appuyée à un guéridon, l'autre au corsage, piquant et repiquant une aiguille oubliée là.

Jean approche et prend sa main.

JEAN.--Nous payons cher le bonheur de nous revoir!

Elle relève son visage en larmes et porte à ses lèvres un doigt qui tremble.

Qu'il ne parle pas! Aucune parole ne peut dire...

L'embarras domine leur tendresse; ils se demandent s'ils ne s'attendaient pas à plus de joie...

Jean la guide vers le canapé. Elle s'assied, et reste droite, haletante... Il a pris sa main. Ils ne bougent plus.

Silence. Heure douloureuse et douce...

Jean pense:--«On a marché là-haut... Comment est-_il_? Très changé?...»

Il évoque le masque du docteur: son regard dur et fin; sa bouche, autoritaire jusque dans le baiser; son sourire décidé et courageux; mais tant de bonté secrète!

Il regarde les meubles du salon. Et, un à un, les souvenirs...

--«Ce fauteuil bas... Grand'mère un soir... Grand'mère qui est morte!--Et bientôt je dirai: Mon père _habitait_ cette chambre, _habitait_ cette maison, _vivait_... Et après, plus tard, ils diront: Jean _habitait, vivait_...»

Il frissonne.

Il oubliait cette présence tiède, toute proche... La confiance qu'elle a mise en lui, le pénètre tout à coup comme un cordial. Cette main qu'il tient abandonnée et moite, il la porte sans défense à ses lèvres. Plusieurs fois ... pieusement d'abord, avec recueillement; puis avec une émotion grandissante, un bouleversement, une violence irrésistible, accélérée, qui lui délie le cœur.

Cécile renverse la tête. Le front enivré vacille et glisse sur l'épaule de Jean.

Alors dévotement, les lèvres sur les paupières closes... Longuement, longuement...

Des pas, des bruits de porte.

Cécile ouvre les yeux, s'écarte.

MADAME PASQUELIN (d'une voix naturelle).--Jean... ton père est éveillé.

* * * * *

La chambre du docteur.

Mme Pasquelin, ouvrant la porte avec précaution, s'efface.

Jean hésite au seuil: une seconde d'atroce angoisse.

Il entre, seul.

Tout de suite, un allègement: le sourire de son père.

Le malade est soulevé sur des oreillers, les bras étendus. Pas très changé. La respiration est courte. Il regarde Jean s'approcher et lui sourit encore.

LE DOCTEUR (très bas, voix rauque).--Bien fatigué, vois-tu ... bien, bien fatigué...

Il tend la main. Jean, qui se penchait pour l'embrasser, avance la sienne. Le malade s'en empare, et soudain, les traits mortellement graves, il attire passionnément cette main, ce bras, tout son fils contre lui.

LE DOCTEUR (sanglot déchirant).--Mon petit!

Il tient ce visage d'homme entre ses paumes, et il n'y voit rien qu'un visage d'autrefois, un visage d'enfant. Il le palpe fiévreusement, il le serre fort, il l'appuie contre ses lèvres gercées, il le presse à droite, à gauche, contre le poil rude de ses joues.

LE DOCTEUR (retombant épuisé, avec un bref soupir).--Ah...

Il fait signe à Jean de ne pas bouger, de ne pas appeler; ce n'est rien... Et il s'immobilise, la tête en arrière, les paupières doucement closes, la bouche entr'ouverte, les poings comprimant les battements du cœur.

Jean, raide, le long du lit, regarde fixement son père. Une stupeur curieuse anime son chagrin:

--«Qu'est-ce qui le change à ce point? La maigreur? Non autre chose... Quoi?...»

Les pommettes du malade rosissent; il ouvre les yeux. Il aperçoit Jean: le front se plisse, la bouche se contracte. Puis les traits se détendent en un sanglotement paisible.

LE DOCTEUR.--Mon petit ... mon petit...

Ces larmes, ce balbutiement de tendresse... Un inexplicable malaise envahit Jean: est-ce qu'il ne reste plus rien de son père?

Quelques minutes passent.

Elles suffisent pour mettre le chagrin de Jean en déroute: la vie, plus forte que la mort. Malgré lui, devant ce lit, c'est à Cécile qu'il pense tout à coup: son arrivée, le choc de leurs yeux.. Un désir le saisit, impérieux, mais encore immatériel: aspiration vers il ne sait quelle étreinte des âmes, quelle pénétration intégrale et réciproque de toute pensée... Pourtant sur les lèvres il garde la tiédeur satinée de ses paupières! Un brusque goût de vivre le soulève et le heurte impatiemment contre ce lit, qui barre son élan... Puis un subit retour sur lui-même, et le rouge au visage!

Le docteur essuie ses joues mouillées; son regard naïf et tendre ne quitte pas le visage de Jean.

LE DOCTEUR.--Dis-moi... On t'a fait venir n'est-ce pas?... Mais si, je sais... Qui? le docteur?... non?... ta marraine?

Jean secoue la tête évasivement.

LE DOCTEUR (gravité soudaine et implacable).--Ils ont bien fait. Ça n'ira plus bien longtemps... Je t'attendais.

Jean, par émotion, ou par contenance, se penche vers la main abandonnée sur le lit, et l'embrasse.

Le docteur, l'air soucieux, dégage sa main pour se dresser sur les coudes: quelque chose d'important qu'il ne veut pas remettre...

LE DOCTEUR.--Je t'attendais. Écoute-moi mon petit... Je ne te laisse pas grand'chose...

Jean ne comprend pas tout de suite. Puis il ébauche un mouvement de recul.

Le malade fait signe qu'il se fatigue, qu'il ne faut pas l'interrompre.

LE DOCTEUR (avec de courtes pauses, les yeux fermés, comme s'il récitait).--J'aurais pu te laisser davantage. Je n'ai pas su. De quoi vivre tout de même. Et un nom honorable, c'est quelque chose...

Maintenant, écoute: Cécile et toi, n'est-ce pas?

Jean tressaille. Le docteur le regarde avec un sourire très tendre.

LE DOCTEUR.--Elle m'a tout raconté, cette petite. Elle te rendra heureux, je suis content. Toi, tâche qu'elle soit heureuse aussi, un peu... C'est plus difficile. Tu verras... Les femmes, on cherche à les comprendre, et c'est impossible, il faut seulement consentir à ceci: qu'elles sont _autres_... C'est déjà bien difficile!--Je me fais des reproches, moi, pour ta mère... (Long silence.)

Maintenant, ta santé. Tu as été ... oui... Et tu n'as pas fait ton volontariat. Mais c'est par excès de prudence. Tu es guéri, complètement, tu m'entends?--J'en ai parlé à ta marraine, en toute sincérité... Pourtant, mon petit, il faudra y penser quelquefois, ne pas te surmener, surtout plus tard, vers la quarantaine... Ça sera toujours ton point faible. Tu me promets?...

Une pause. Sourire paisible.

Rappelle-toi tout ça. C'est tout.

Il se laisse glisser au milieu des oreillers et allonge les bras avec un soupir de satisfaction. Mais bientôt, quelque chose le préoccupe à nouveau.

LE DOCTEUR (rouvrant les yeux).--Elle a été bien bonne pour moi, ta marraine, tu sais... Elle a fait beaucoup, beaucoup... Elle te dira.

Cependant il ne résiste pas au plaisir de l'annoncer lui-même.

Un sourire, d'abord esquissé comme avec souffrance, s'épanouit graduellement jusqu'à illuminer les yeux, le front, toute la face, d'un rayonnement ingénu.

Il fait signe qu'il veut parler de plus près. Jean se penche sur le lit. Le docteur lui prend le visage et l'approche de sa bouche.

LE DOCTEUR.--Jean... Ta marraine ne t'a rien dit? (Solennel.) Je me suis confessé, hier.

Il recule un peu la figure de Jean pour savourer sur ses traits l'émotion que cet aveu lui cause. Puis il l'attire à nouveau:

LE DOCTEUR.--Je devais communier aujourd'hui... Mais quand ils m'ont dit que tu venais, je t'ai attendu... Demain, avec toi ... avec vous tous...

Jean se redresse; il fait l'effort de sourire joyeusement, et détourne les yeux. Une déception confuse, irraisonnée, poignante...

LE DOCTEUR (avec un regard lointain, un peu craintif).--Tu sais mon petit, on a beau dire... (Secouant la tête.) C'est un x terrible...

* * * * *

Le lendemain.

La chambre du docteur. Aspect nu et grave.

L'office est terminé.

Mme Pasquelin, raidie contre toute émotion, remet en ordre la commode qui a servi d'autel.

Le malade est assis, soulevé sur ses oreillers. Le jour des fenêtres tombe à plein, écrase la figure, fait luire le blanc de l'œil. Le front se penche, les cheveux sont en désordre; la barbe est longue, les joues creuses. Le regard, sans lorgnon, clignotant et décentré, est pensif, exalté et puéril.

Cécile et Jean se sont approchés du lit.

Ce matin leur amour ne les tourmente plus; il fait partie d'eux-mêmes; il est absolu, définitif. Une certitude les possède, d'aimer l'un et l'autre pour la première et pour la dernière fois.

Depuis hier, dans l'état du malade, un inexplicable et indiscutable changement: un calme surprenant, une détente. Indice de mieux qui les épouvante!

Le regard lointain qu'ils examinent en silence, passe sur eux et s'arrête; mais ils ne se sentent pas atteints par lui; il les traverse, les dépasse, tendu au-delà, au-delà...

Puis un sourire affectueux, mais forcé, empreint d'un irrésistible éloignement.

LE DOCTEUR (d'une voix sans timbre et pourtant nette).--Vous voilà tous les deux là... C'est bien... C'est bien... Donnez-moi vos mains.

Son sourire se fige, conventionnel. Il semble tenir un rôle et s'en rendre compte, et se hâter pour en avoir fini.

Il joue avec les deux mains qu'il a rassemblées entre les siennes.

Mme Pasquelin s'est arrêtée au pied du lit, les traits altérés.

LE DOCTEUR (à Mme Pasquelin).--N'est-ce pas? C'est très bien... Les deux petits...

Cécile en larmes, s'abat sur l'épaule de sa mère, qui attire Jean contre elle. Ils forment un groupe enlacé.

Les yeux du mourant, qui vaguaient, effleurent lentement Cécile, puis Mme Pasquelin, et soudain se fixent sur Jean avec une hostilité catégorique, une lueur aigüe de rancune ... puis une supplication déchirante, aussitôt dissipée.

Jean a compris cet éclair:--«Tu vis, toi!...»

Une pitié sans bornes...

Il voudrait donner cette vie... Il se dégage, et passionnément s'incline vers le front blême.

Mais le docteur ne bouge pas. Son masque a repris sa sérénité, son indifférence. Tardivement, il semble s'apercevoir du baiser de Jean, et ses lèvres, avec effort, essayent un bref sourire, sans que ses yeux expriment une émotion humaine.

Jean se retourne vers Cécile et ouvre les bras.

III

«A M. Jean Barois,

«Buis-la-Dame (Oise)

«Berne, le 25 juin.

«Très cher ami!