Part 3
JEAN.--Il y a donc deux façons d'être chrétiens?
SCHERTZ (poussé plus loin qu'il ne voudrait).--Cela est possible.
JEAN.--Cependant, au fond, il ne peut, il ne doit y en avoir qu'une!
SCHERTZ.--Sans doute... Mais à travers les divergences, qui sont plus apparentes que réelles, c'est toujours la même chose, le même élan de la conscience vers la bonté et la justice infinies...
Jean l'examine avec attention, en silence.
Longue pause.
SCHERTZ (gêné).--Tenez, l'odeur de votre tabac me tente: je vais faire une sortie à mon régime... Merci...
(Voulant à tout prix dévier l'entretien.) Je vous ai apporté le cours préparatoire que vous m'avez demandé...
Jean prend les cahiers, et les feuillette d'un air distrait.
* * * * *
Quelques jours après.
Pension de famille, place Saint-Sulpice.
La chambre de l'abbé.
SCHERTZ (se levant promptement).--Ach! une bonne visite!...
JEAN.--Je viens bavarder avec vous jusqu'à l'heure du cours.
L'abbé débarrasse le fauteuil.
Jean fait en souriant le tour de la chambre:
Un petit bureau: une grande table à expériences; un arsenal de flacons, de porcelaines; un microscope. Sur les murs, un christ, une vue panoramique de Berne, un portrait de Pasteur, des planches anatomiques.
JEAN (riant).--Je me demande comment vous pouvez vivre dans cette atmosphère!
SCHERTZ.--C'est mon acide sulfurique...
JEAN.--Non, je parle au figuré. Je me demande souvent comment un prêtre peut vivre dans cette atmosphère scientifique.
SCHERTZ (s'approchant de lui).--Mais pourquoi donc?
JEAN.--Parce que moi,--qui ne suis pas prêtre, pourtant,--j'y respire difficilement ... et mal.
Sous le sourire, une souffrance contenue.
JEAN (s'asseyant).--Ah, j'aurais besoin, un jour, de causer longuement avec vous de vider mon sac...
SCHERTZ (rêveur).--Oui...
Son regard fait le tour de la pièce, se pose sur celui de Jean, et s'y enfonce brusquement. Puis il hésite, baisse les yeux, et réfléchit intensément quelques secondes.
SCHERTZ.--Vous le voulez?
Ils se regardent en silence, émus tous deux. Ils pressentent une de ces heures d'épanchement total, où deux âmes de jeunes hommes, préparées par l'amitié, s'étreignent spontanément et se pénètrent.
SCHERTZ (avec douceur).--Qu'y a-t-il donc?
JEAN (s'abandonnant).--Il y a que je suis dans un fichu état moral...
SCHERTZ.--Moral?
JEAN.--Religieux, plutôt.
SCHERTZ.--Depuis quand?
JEAN.--Ah, depuis longtemps, plus longtemps que je ne croyais! Il doit y avoir des années déjà, que, sans m'en rendre compte, je suis obligé de me débattre pour conserver la foi.
SCHERTZ (vivement).--Non pas la foi! Mais cette foi _réceptive_ des enfants: ce n'est pas la même chose!
JEAN (tout à sa pensée).--Je ne m'en suis aperçu vraiment que depuis quelques mois. Paris, peut-être... L'ambiance de Paris! L'ambiance surtout de cette Sorbonne! Ces cours où l'on analyse toutes les grandes lois universelles, sans jamais prononcer le nom de Dieu...
SCHERTZ.--On ne le nomme pas, mais on parle de lui sans cesse.
JEAN (amèrement).--J'avais l'habitude d'en parler plus nettement.
SCHERTZ (avec un sourire encourageant).--Il faut seulement s'entendre. (Hésitant.) Je pourrais peut-être vous aider, cher ami; mais je suis retenu par le peu que je sais de votre vie religieuse... Où en êtes-vous réellement?
JEAN (découragé).--Je n'en sais rien moi-même. Mais ça ne va plus, plus du tout...
L'abbé s'est assis, les jambes croisées, le buste penché en avant, le menton sur ses doigts entrelacés.
JEAN.--Je suis partagé entre des tendances qui se contredisent. Un déséquilibre atroce, d'autant plus douloureux que j'ai connu le calme, la foi sereine, le bon feu intérieur... Je vous jure que je n'ai rien fait pour en arriver là: au contraire. Longtemps j'ai refusé à ma raison le droit de s'attacher à ces questions. Mais maintenant je ne peux plus. Les objections s'amoncellent autour de moi; presque chaque jour j'en rencontre une nouvelle! J'ai bien dû m'apercevoir, bon gré, mal gré, qu'il n'y a pas un seul point de la doctrine catholique qui ne soulève aujourd'hui d'innombrables contradictions... (Tirant de sa poche un fascicule de revue.) Tenez, connaissez-vous ça? Un article de Brunois: «_Les rapports de la raison et de la foi_» (Geste négatif de Schertz.) Ça m'est tombé sous les yeux, par hasard, il n'y a pas bien longtemps. Je n'avais jusque-là aucune idée de ce que pouvait être l'exégèse moderne, je ne soupçonnais pas ce qu'étaient les attaques de la critique historique... Quelle révélation!
C'est là-dedans que j'ai appris, pour la première fois des choses comme ceci: Que les Évangiles ont été rédigés entre les années 65 et 100 après Jésus-Christ, et que, par conséquent, l'Église s'est fondée, a existé, pourrait exister sans eux... Plus de soixante ans après le Christ! Comme si, de nos jours, sans un seul document écrit, à l'aide de souvenirs et de vagues témoignages, on voulait consigner les actes et les paroles de Napoléon... Et voilà le livre fondamental, dont l'exactitude ne doit être mise en doute par aucun catholique!
(Tournant des pages.) Que Jésus ne s'est jamais cru Dieu, ni prophète, ni fondateur de religion, si ce n'est à la fin de sa vie, grisé par la crédulité de ses disciples...
Qu'on a été très long à édifier et à préciser le dogme de la Trinité, et qu'il a fallu plusieurs réunions de conciles pour fixer la double nature du Christ, faire la part de son humanité et de sa divinité... Bref: qu'il a fallu des années de controverses pour constituer ce dogme et le rattacher avec quelque vraisemblance aux paroles prononcées par Jésus; alors qu'au catéchisme, on nous l'enseigne, ce dogme de la Trinité, dès les premières leçons, comme une vérité élémentaire, toute simple, révélée par Jésus lui-même, et si claire, qu'elle n'a jamais été contredite par personne!
(D'autres pages.) Et ça! L'Immaculée conception... Une invention presque récente! Qui n'a pris naissance qu'au XIIe siècle, dans le cerveau mystique de deux moines anglais! Qui n'a été discutée et formulée qu'au XIIIe! Dont l'unique point de départ est la faute grossière de je ne sais quel traducteur grec, lequel s'est servi à tort du mot grec παρθένος _jeune fille_, pour traduire l'ancien mot hébreux, qui qualifiait naturellement Marie de _jeune femme_...
Vous souriez? Vous saviez tout ça? (Déçu.) Alors vous ne pouvez pas bien comprendre ce que j'ai pu éprouver à de pareilles lectures... Notez que je ne sais même pas encore si c'est exact. (Schertz fait signe que oui.) Mais que cela puisse être imprimé, tout au long, avec la signature d'un savant aussi sérieux, aussi circonspect que Brunois, c'est inouï! Le ton de l'article, surtout, est déroutant: ces objections sont rappelées là incidemment, pour appuyer la thèse, sans même être discutées, comme autant de vérités acquises aujourd'hui, comme autant de points d'histoire définitivement élucidés! Simplement, un renvoi, pour indiquer où les ignorants comme moi peuvent trouver la démonstration raisonnée de chacune de ces affirmations! Et je vous cite cet article parce que je viens de le lire. Mais de tous les côtés, dans tous les domaines, je me heurte à des réfutations!
Tout le savoir moderne est donc en contradiction absolue avec notre foi?
SCHERTZ (affectueusement).--Je vous croyais en relation avec un abbé de Buis, un prêtre instruit...
JEAN.--Bah... C'est un homme actif, un saint, qui n'a jamais eu un doute sérieux, et qui d'ailleurs, si cela lui arrivait, en triompherait tout de suite, par l'action. (Sourire rancunier.) Il m'a prêté des bouquins de théologie...
SCHERTZ.--Eh bien?
JEAN (levant les épaules).--J'y ai trouvé des arguments spécieux et verbeux, présentés comme s'ils étaient inattaquables, mais que la moindre réflexion crève comme des outres gonflées. Ça ne peut convaincre que des convaincus. Je vous scandalise?
SCHERTZ.--Mais non, aucunement. Je vous comprends très bien.
JEAN.--Vrai?
SCHERTZ.--Mieux que vous ne pouvez croire...
Jean ébauche un geste étonné que Schertz arrête de la main.
SCHERTZ.--Continuez, voulez-vous?
JEAN.--Mais voilà... C'est tout... Chaque fois que je veux raisonner, avec l'espoir de consolider ma foi, ou simplement chaque fois que je cherche à analyser mon inquiétude, je sens que je porte un nouveau coup à mes croyances... C'est en cherchant à prouver sa foi qu'on l'ébranle: j'en ai fait l'expérience. J'ai beau faire: ça croule...
SCHERTZ (vivement).--Non, non.
JEAN.--Ah, je vous assure que je ferai tout pour éviter ça! (Avec abandon et angoisse.) Il existe peut-être des gens qui peuvent se passer de religion? Moi pas. J'en ai besoin, besoin, comme de manger ou de dormir. Sans religion je serais, je ne sais pas, comme un arbre dont les racines n'auraient plus de sol, plus de nutrition possible! Tout s'en irait d'un seul coup... Ah, c'est terrible, mon cher; je me sens catholique jusqu'au fond des moelles! Je m'en aperçois mieux encore depuis que j'ai tant à lutter: tout ce que je pense, tout ce que je veux, tout ce que je fais, est déterminé en moi par un sens catholique qui fait partie de ma nature; et s'il m'arrivait de perdre ce sens-là, ma vie entière reposerait pour toujours sur une absurde contradiction!
SCHERTZ.--Mais enfin, cette crise morale a des intermittences? Il y a des jours encore où vous pouvez vous rapprocher de Dieu?
JEAN (perplexe).--Je ne sais pas comment vous dire... Au fond, je n'ai pas vraiment l'impression que je m'écarte de Dieu ... même quand je doute de lui... (Souriant.) Je ne peux pas vous expliquer...
L'abbé fait signe qu'il comprend très bien.
JEAN (après avoir réfléchi).--En somme, le problème angoissant est celui-ci: Tout se tient dans la religion catholique: la foi, le dogme, la morale, l'émotion intérieure de la prière; tout se tient... (Schertz fait un geste de dénégation que Jean ne remarque pas...) Et si on en rejette une fraction, on perd l'ensemble!
L'abbé se lève, et fait quelques pas, les mains derrière le dos.
SCHERTZ.--Ach! mon ami, comme nous vivons une heure tragique de la vie religieuse des hommes!
Il s'arrête devant Jean et le considère, gravement.
SCHERTZ (d'une voix mesurée).--Voyons, pour résumer: d'une part, votre raison, qui se blesse à des points de dogme et qui refuse de les accepter; et, d'autre part, votre _sensibilité religieuse_, vivace, très vivace, qui a goûté Dieu, si je puis dire, et qui ne peut plus s'en passer?
JEAN.--Exactement. Sans compter une crainte instinctive, qui a ses racines dans mon enfance et dans mon atavisme, sans doute: la terreur de perdre la foi.
SCHERTZ.--Oui. Eh bien, mais c'est à peu près ce que j'ai éprouvé moi-même!
JEAN.--Ah? Quand?
SCHERZ.--Lorsque j'ai quitté le séminaire.
JEAN (impatiemment).--Et ... maintenant?
SCHERTZ (montrant sa soutane et souriant).--Vous voyez...
Il repousse de la main l'interrogation de Jean.
SCHERTZ (posément).--Voulez-vous me laisser citer mon propre exemple?
Jean lui adresse un sourire reconnaissant.
L'abbé se carre dans son fauteuil, le visage sur ses mains croisées, les paupières plissées, le regard lointain.
SCHERTZ.--Jusqu'à l'ordination, je n'avais pas beaucoup étudié les sciences, mais j'étais très attiré, depuis longtemps; et j'ai commencé à étudier, aussitôt prêtre. Je me rends bien compte, à distance, de ce qui s'est passé; et cela arrive à beaucoup. (Avec respect.) C'est la _discipline scientifique_! On la découvre tout à coup; on s'y soumet passionnément; elle prend possession de vous; elle vous forge un cerveau neuf. Et puis, plus tard, un jour, quand on se tourne vers le passé, tout est changé: les choses autrefois habituelles, on les regarde, et c'est comme si on les voyait pour la première fois: on les juge... Et, de ce jour-là, c'est fini, _on ne peut plus ne pas juger!_ Pas vrai?... Voilà la _discipline scientifique!_
JEAN.--Oui: on ne peut plus s'empêcher de voir...
SCHERTZ (souriant).--Moi, je ne savais pas, j'ai cru que je pouvais retourner en arrière. J'ai fermé tous les livres, et je suis parti pour le monastère de Brügen. (Hésitant.) Une...
JEAN.--Une retraite?
SCHERTZ.--Une retraite. Cinq mois, pendant le plein hiver... D'abord j'ai tenté une consultation des Pères; beaucoup étaient instruits. Mais ils affirmaient, et moi je raisonnais; c'était toujours le même malentendu... Ils riaient à la fin, et disaient toujours: «Rien d'impossible pour Dieu.» Alors, quoi répondre?
L'un m'a dit, un jour: «Ce qui m'étonne, c'est qu'avec de pareilles pensées, vous n'ayez pas perdu la foi...» Ah, j'ai beaucoup réfléchi là-dessus. C'était vrai: ma foi n'était pas diminuée. Comme vous le disiez tout à l'heure pour vous. J'avais la conviction intérieure,--pour ainsi dire une certitude--que rien n'était modifié. Impossible d'éprouver un remords. Je me sentais soumis à quelque chose qui était plus fort que ma volonté, et, en même temps, très élevé, et si respectable...
Alors, que faire? J'ai cherché à transiger.
JEAN (secouant la tête).--Une voie dangereuse...
SCHERTZ.--J'étais bien obligé de reconnaître, devant les arguments scientifiques si nets, que la lutte était inutile. Et ne pas faire, comme certains prêtres savants, des demi-concessions, insuffisantes. Non: reculer courageusement, fier d'être sincère, et avec l'assentiment de Dieu au fond de la conscience.
(Un temps.)
Ainsi, j'ai quitté Bürgen, et je suis rentré à Berne, et je me suis appliqué à approfondir avec les livres et la réflexion, toutes ces questions.
(Gaiement.) Ach! mon ami, quand on regarde, quelle inégalité vraiment des deux camps en présence! D'un côté, les adversaires de l'Église,--je parle seulement des vrais savants, ayant fait œuvre.--Et de l'autre, nos apologistes du catholicisme, qui se lamentent et brandissent de vieux arguments tout gâtés, et finalement menacent d'anathème! A qui, malgré soi, va la confiance? L'attitude de Rome est véritablement incompréhensible; il faut l'étudier de près pour s'en convaincre! Elle attaque la science moderne en ignorant tout des faits actuels. Elle ignore jusqu'à la plus élémentaire méthode: impossible de discuter. Pour cela même, voulant soutenir trop, elle rend sa thèse entière insoutenable. J'ai eu besoin de deux années pour acquérir cette conviction, mais je ne regrette pas: grâce à ces années de travail, j'ai reconquis pour toujours la paix intérieure.
JEAN.--La paix intérieure...
L'abbé se penche en avant, comme pour demander à Jean toute son attention.
SCHERTZ.--Mon ami, je suis parvenu à cette distinction capitale:
Il y a dans le sentiment religieux deux éléments tout à fait séparés par leur nature. Premièrement: le _sentiment religieux_ dans sa pureté, qui est, si je puis dire, l'alliance conclue avec le divin, et, en même temps les rapports _intimes_ et privés qui s'établissent entre Dieu et les âmes religieuses. Bien.--Secondement: l'_élément_, je dirai _dogmatique_, les affirmations théoriques sur Dieu, et les rapports,--non plus intimes, mais _cultuels_--entre l'homme et Dieu. Comprenez-vous cela?
JEAN.--Oui.
SCHERTZ.--Eh bien, pour la sensibilité religieuse d'aujourd'hui, un seul de ces éléments est fondamental: c'est le premier, l'alliance personnelle avec Dieu.
JEAN.--Comment pouvez-vous dire: la sensibilité d'aujourd'hui? La religion n'est pas soumise à la mode!
SCHERTZ.--Ach, ceci est une parenthèse. La religion est soumise sinon à la mode, du moins au développement moral de l'humanité. Tenez: au moyen âge, est-ce qu'on ne puisait pas de grandes forces, simplement dans le sens littéral des dogmes? Aujourd'hui non; c'est un fait. Regardez les catholiques, ceux qui ont vraiment une vie intérieure: beaucoup d'entre eux ont de capitales ignorances, au sujet de la religion théorique; sans qu'ils s'en doutent, le dogme est chez eux au deuxième plan; et cela n'importe pas.
Reprenons. Je dis: pour vous, pour moi, pour un grand nombre de nos contemporains, le premier élément, la foi personnelle, est intacte. C'est la croyance dogmatique qui a perdu l'équilibre. Nous n'y pouvons rien: la religion romaine, telle qu'elle est fixée actuellement, est inacceptable pour beaucoup d'esprits ayant de la culture, et pour tous les esprits ayant des connaissances approfondies. Le Dieu qu'ils nous offrent est trop petitement humain: aujourd'hui, la croyance en un Dieu personnel, en un Dieu monarque, en un Dieu fabriquant l'univers, la croyance au péché et à l'enfer... Ach, non! Cette religion-là n'est plus à notre mesure! Elle ne contente plus, comment dire, notre soif de perfection.
Les croyances humaines sont obéissantes à l'évolution, comme toutes choses; elles marchent, allant du moins bien vers le mieux. Eh bien, la religion doit, de toute nécessité, être adaptée à l'intelligence actuelle. Rome est fautive de résister à cette adaptation.
JEAN (vivement).--Mais en condamnant, comme vous le faites, l'Église contemporaine, est-ce que c'est réellement vous qui avez raison?... N'est-ce pas, simplement, que vous êtes...
SCHERTZ (l'interrompant).--Comprenez bien ceci: dans les croyances des hommes, même en supposant que l'origine en soit divine, il y a forcément un élément humain. On commence seulement à en tenir compte. Ainsi, les orthodoxes avouent seulement depuis peu, que certains récits de la Bible et des Évangiles sont des histoires _figurées_. Je donnerai des exemples: Jésus descendant vers les régions inférieures de la terre... Ou bien Jésus emporté par Satan sur la montagne... Aucun théologien sérieux n'ose plus affirmer: «Oui, cette descente a eu lieu, matériellement... Oui, cette montagne a existé, matériellement.» Ils avouent aujourd'hui: «C'est _figurativement_.»
Eh bien, cette manière d'appeler honnêtement _symbole_ ce qui est manifestement symbolique, voilà ce qui est bon pour des gens comme vous ou moi. Mais il faut l'appliquer, non pas comme les orthodoxes, qui le font de mauvais gré et seulement pour les légendes vraiment grossières; il faut l'appliquer à tous les faits affirmés par la religion, _dès que ces faits sont inacceptables à la raison moderne_. Ainsi vous avez la solution de toutes les difficultés.
Long silence.
Jean réfléchit, sans détacher les yeux du visage énergique de l'abbé.
SCHERTZ.--D'ailleurs, il faut être bien persuadé, mon cher ami, qu'avant peu d'années, tous les théologiens instruits en arriveront là; et ils seront surpris que les catholiques du XIXe siècle aient pu si longtemps accepter le sens littéral de tous ces récits poétiques. Ils diront: «Ce sont des visions des histoires pleines de signification, mais _idéales_; les évangélistes les ont accueillies sans critique, ainsi que pouvaient faire des gens anciens, dénués d'instruction, et crédules.»
JEAN.--Mais un fait est un fait. Les dogmes sont vrais, ou bien ils ne sont rien.
SCHERTZ.--Ach! Le _vrai_ et le _réel_, c'est deux!... L'objection que vous faites est fréquente. Mais vous dites: _vérité_; et vous pensez: _authenticité_. Ce n'est pas la même chose. Il faut s'attacher à voir la vérité, non pas dans le fait lui-même, mais dans la signification morale de ce fait... On peut accepter le sens fondamental que renferme le mystère de l'Incarnation, ou celui de la Résurrection, sans, pour cela, admettre que ce soient des événements authentiques, historiquement exacts, comme la capitulation de Sedan ou la proclamation de la République!
L'abbé se lève, tourne autour de la table et vient se camper devant le siège où Jean reste songeur.
L'abbé est ému. La gravité formaliste de son visage a disparu, laissant paraître l'intensité d'une flamme intérieure que Jean ne soupçonnait pas.
SCHERTZ (montrant, d'un grand geste, son crucifix).--Quand je suis agenouillé là, devant cette croix, et que je sens monter, du plus profond de moi, comme une vague, cet amour pour Jésus, et que ma bouche prononce: «Mon Sauveur!» Ach, ce n'est pas je vous assure, parce que je pense au dogme mystique de la Rédemption, à la façon d'un enfant du catéchisme!... Non... Mais je considère immensément, ce que Jésus a fait pour l'humanité: tout ce qui est vraiment bon dans l'homme d'aujourd'hui, tout ce qui promet de s'épanouir dans l'homme de demain, vient de lui! Et alors, je me penche, en toute raison satisfaite, devant _notre sauveur_, devant celui qui est le symbole du sacrifice et du désintéressement; devant la Douleur acceptée, qui rend l'homme pur!
Et quand je fais le matin, sur l'autel, ma communion de chaque jour, qui renouvelle ma force et m'élève le cœur pour la journée entière, mon sentiment est si intense que c'est bien exactement pour moi comme la Présence réelle de Dieu! Pourtant l'Eucharistie, ce n'est qu'un symbole, le symbole de l'action sensible et continue de Dieu sur mon âme; mais mon âme l'appelle, cette action, et la recherche, presqu'avidement!
Jean réfléchit. L'exaltation de l'abbé augmente, par opposition, son calme et son besoin de contradiction.
JEAN.--Je veux bien. Cependant un simple catholique, qui croit fermement aux faits matériels de l'incarnation ou de l'Eucharistie, met dans ses prières et dans ses communions bien plus que vous ne pourrez jamais y mettre, avec vos restrictions!
SCHERTZ (vivement).--Non! L'essentiel, c'est de dégager la vérité _dans la mesure où elle peut être bonne_ à chacun de nous.
Mettons-nous sur le terrain pratique: notre raison ne peut pas accepter le dogme, c'est un fait; au contraire, le symbole que nous en dégageons est clair, satisfait notre raison, et contribue à notre amélioration. Alors, comment hésiter?
JEAN.--Est-ce que ce n'est pas amoindrir la doctrine que de la dépouiller de ses formes traditionnelles? Le christianisme a toujours été, et reste une _doctrine_. «Allez et enseignez toutes les nations...» C'est l'acceptation intégrale de cette doctrine qui fait le chrétien.
SCHERTZ.--Mais c'est justement pour maintenir intégralement la doctrine, qu'il faut aujourd'hui en modifier la forme! L'histoire enseigne que les dogmes, pendant des siècles, ont pu se transformer, s'accroître, être soumis à l'évolution générale: vivre, en somme. Pourquoi maintenant les laisser immobiles dans la tradition, comme des momies? Puisque nous constatons que la religion actuelle n'est plus conforme aux besoins des consciences contemporaines, pourquoi n'aurions-nous pas le droit, à notre tour, d'ajouter quelque chose au travail des théologiens devanciers?
Quatre heures sonnent à Saint-Sulpice.
L'abbé se lève et touche l'épaule de Jean, qui regarde dans le vague.
SCHERTZ.--Nous recauserons de tout ça.
JEAN (comme au sortir d'un rêve).--Ah, je ne sais plus, moi... J'ai été si longtemps habitué à donner une valeur absolue aux formes traditionnelles... Il y a, dans la religion ainsi comprise, un manque d'unité qui me choque!
SCHERTZ (agrafant sa cape).--L'inégalité est partout. Pourquoi les hommes, tous si différents les uns des autres, n'auraient-ils pas des formules variables pour adorer le même Dieu?
(Souriant.) Il faut partir.
Laissez déposer, mon ami... Et rappelez-vous l'aveu de Saint Paul: «Nous ne voyons maintenant qu'au travers d'un miroir, en énigme...» «Videmus nunc per speculum, in œnigmate...»
Ils descendent dans la rue.
Plusieurs minutes de silence, côte à côte.
JEAN (brusquement).--Il faut être logique: pourquoi continuez-vous à pratiquer, s'il est avéré que ces pratiques n'ont qu'une importance figurative?
Schertz s'arrête net, sort le menton hors de son collet, et regarde Jean comme pour savoir s'il plaisante ou non. Son visage prend aussitôt une expression de souffrance.
SCHERTZ.--Ach, vous ne m'avez donc pas compris?
Il se recueille pendant quelques secondes.
SCHERTZ (pesant ses termes).--Parce qu'il serait insensé de renoncer à cette fontaine d'eau vive qu'est une religion _pratiquée_!... Il faut se comporter avec la religion comme si elle était vraie dans tous ses détails, parce qu'elle est vraie ... en profondeur. Voyez, par exemple, notre prière catholique: où trouver semblable élan?
JEAN.--Vous n'avez plus besoin de formules!