Part 27
Luce évoque le Barois, qui, pour discuter, se campait, les jambes écartées, tête de biais, sourcils dressés...
Jean le regarde; et tout à coup, un petit rire silencieux.
JEAN.--Je vous plains, mon pauvre ami... Vous résistez encore, vous... Vous vous débattez...
Luce, surpris, proteste doucement. Mais le sourire de Jean est obstiné.
JEAN.--Vous vous débattez, comme je faisais... Je connais ça... (Haussant les épaules.) A quoi bon? Vous savez bien que vous y viendrez aussi...
Il saisit la petite croix et la soulève à nouveau.
JEAN.--Voyez comme je me suis résigné à mourir, pour revivre auprès de Lui!
L'intonation est angoissée.
Luce l'examine d'un regard compatissant: il a mesuré d'assez près l'abîme, pour ne plus mépriser ceux qui ont le vertige. Mais il ne trouve rien à répondre.
Quelques minutes s'écoulent.
Luce se lève.
Jean le voit partir, presque sans regret. Une couche d'impressions neuves s'interpose maintenant entre son équilibre actuel, sa foi,--et son passé. Il prend la main tendue. Luce est très pâle.
JEAN.--Nous avons été deux semeurs de doutes, mon vieil ami. Que Dieu nous pardonne...
* * * * *
Luce descend l'escalier, le cœur serré.
Il entre dans le salon; la fuite d'une jupe.
LUCE (à l'abbé).--Pourrai-je saluer Mme Barois?
L'ABBÉ.--Je ne pense pas que Mme Barois soit rentrée... D'ailleurs, si nous voulons gagner la gare à pied, il va être l'heure...
Luce n'insiste pas.
Dehors, froid vif et sec.
Aussitôt franchi le portail, l'abbé se tourne.
L'ABBÉ.--Eh bien, comment l'avez-vous trouvé?
Luce fait un arrêt, à peine sensible, regarde l'abbé, et reprend sa marche. Il n'a plus, avec ce prêtre, les mêmes motifs qu'avec Jean pour dissimuler.
LUCE.--Il est méconnaissable... Il ne reste plus rien de son intelligence: il vit aujourd'hui, d'une faible lueur de sensibilité...
L'ABBÉ (défensif).---Vous faites erreur: croyez bien qu'il a longuement discuté, avant de trouver sa voie!
LUCE (avec amertume).--Discuter? Mais il ne le pouvait déjà plus lorsqu'il a quitté Paris!
(Posément.) Non. Ce pauvre Barois est, comme tant d'autres, une victime de notre époque. Sa vie, a été celle de beaucoup de mes contemporains: elle est tragique...
Il se tourne vers l'abbé, oubliant le prêtre; dans son regard, cette curiosité amoureuse et perspicace, qui a été la poésie de son existence.
LUCE.--Son éducation catholique s'est brisée, un jour, contre la science: toute la jeunesse cultivée passe par là. Malheureusement, notre conscience morale, dont nous sommes si vaniteux, nous la tenons, par hérédité, de plusieurs centaines de générations mystiques. Comment rejeter un pareil patrimoine? C'est lourd... Tous n'arrivent pas à fortifier suffisamment leur raison pour qu'elle reste jusqu'au bout victorieuse. Aux jours de tempête, tant d'instincts, tant de souvenirs, l'assaillent! Toutes les faiblesses sentimentales d'un cœur humain...
La plupart, en pleine force d'âge, donnent bien, comme Barois, le coup d'épaule qu'il faut pour s'affranchir. Mais viennent les déceptions, viennent les maladies, la menace finale, c'est la déroute: vous les voyez recourir bien vite aux contes de fées qui consolent...
L'abbé, le menton dans sa cape, hâte le pas.
LUCE (triste).--Vous lui avez offert la survie, et il s'y est accroché désespérément, comme tous ceux qui ne peuvent plus croire en eux, qui ne peuvent plus se contenter de la vie réelle...
Mouvement de l'abbé.
C'est votre mission, je sais bien... Et je dois reconnaître que l'Église a acquis en ces matières une incomparable expérience! Votre au-delà est une invention merveilleuse: c'est une promesse placée si loin, que la raison ne peut pas interdire au cœur d'y croire, s'il en a envie, puisqu'elle échappe, par définition, à tout contrôle...
Ah, c'est la trouvaille de votre religion, monsieur l'Abbé, d'avoir su convaincre l'homme qu'il ne doit plus chercher à comprendre!
L'ABBÉ (relevant la tête).--C'est la loi de Jésus lui-même, monsieur. Il ne démontre pas, il ne raisonne pas; il dit: «Croyez en moi.» Il dit, plus simplement encore: «Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive...»
Un temps.
LUCE (malgré lui).--Une belle conversion! Vous pouvez être fier.
L'ABBÉ (s'arrêtant).--Oui, j'en suis fier!
Une bise soudaine, au tournant de la rue, fait claquer son manteau. Il brave Luce d'un regard sombre, ambigu.
L'ABBÉ.--Etiez-vous capable de le consoler? Moi, je lui ai apporté le calme; je lui ai montré des horizons de clarté. Vous n'avez su lui proposer que des visions sans espérance!
LUCE (avec mesure).--Pourquoi «sans espérance»?
Mon espérance, c'est de croire que mes efforts vers le bien sont indestructibles! Et elle est si forte, ne vous en déplaise, que les triomphes partiels du mal ne la découragent pas...
Mon espérance, à moi, n'exige pas, comme la vôtre, l'abdication de ma raison: au contraire, ma raison l'étaye. Elle me prouve que notre vie n'est ni un mouvement à vide, ni une simple occasion de souffrir, ni une course au bonheur individuel; elle me prouve que mes actes collaborent au grand effort universel; et partout elle me fait découvrir des motifs d'espérer! Partout je vois la vie naître de la mort, l'énergie naître de la douleur, la science naître de l'erreur, l'harmonie naître du désordre... Et, en moi-même, ces évolutions-là se produisent tous les jours.
Oui, je lui ai offert une foi, moi aussi, et qui valait bien la vôtre, monsieur l'Abbé.
L'ABBÉ.--Elle n'a pu lui suffire: c'est un fait!
(Violence inattendue.) Et même si vous pensez que je lui ai offert un mensonge, vous devriez être heureux que j'aie pu, par n'importe quel moyen lui rendre la paix!
LUCE.--Je ne connais pas deux morales. On doit arriver au bonheur, sans être dupe d'aucun mirage, par la seule vérité.
Un temps.
LUCE.--Ah, nous aurons été un moment pathétique de l'histoire de la science, le moment le plus aigu sans doute de son conflit avec la foi!
L'ABBÉ (brusque impatience).--Vous êtes d'un autre temps, monsieur Luce ... du temps où l'on coupait inconsidérément les ponts qui nous relient au passé. Vous croyez à la régénération sociale, et vous avez pu renoncer à la prière, à la survivance spirituelle... Mais vous ne savez pas voir autour de vous: ce temps-là est déjà loin! Vous n'avez pas aperçu le réveil général d'un besoin religieux, que vos sèches théories ne pourront jamais satisfaire!
(Rire révolté.) Un athée ne comprendra jamais ce qui se passe dans l'âme d'un homme qui prie...
LUCE (souriant).--Ce sont des défaillances inévitables. Mais cette incroyance raisonnée que nous avons conquise, au prix souvent de pénibles souffrances, ne peut pas être perdue: elle s'imprime, peu à peu, jusqu'au fond des moelles de notre race, et libère d'autant l'humanité à venir!
L'ABBÉ (farouche).--Non, l'homme ne pourra jamais se passer de Dieu... La vie est dominée par la mort; et seule la religion apprend à l'attendre, à la subir,--quelquefois même à la désirer.
LUCE (le masque contracté).--La mort est dans la logique de la vie. J'accepte l'idée de mort comme j'accepte l'idée de naissance.
L'ABBÉ (sourire cruel).--Oui, pour le moment! Oui, vous vous portez assez bien pour «accepter» la mort!
Mais je vous le dis, monsieur Luce, le jour où vous sentirez qu'_elle_ approche, qu'_elle_ est là, ah! vous verrez quel piètre appui vous trouverez dans vos négations stériles!
La place de la gare, que sillonne un va-et-vient de piétons et de véhicules.
Luce s'arrête. Une ombre s'est creusée sous ses yeux gris.
LUCE (voix lourde).--A mon âge,--autant dire au seuil de la mort--on est sincère, n'est-ce pas? Ce n'est pas l'heure où l'on a envie de faire des phrases...
Eh bien, je vous affirme que j'envisage la mort avec toute la sérénité dont l'homme est capable,--avec la même sérénité que vous!
L'abbé détourne la tête.
LUCE.--Qu'est-ce qui vous adoucira le moment fatal? c'est la paix d'une conscience tranquille... Cette sérénité-là, je puis l'avoir au même titre que vous...
L'ABBÉ (ton âpre, sans regarder Luce).--Mais ce que vous n'aurez pas, vous, c'est un prêtre, un envoyé de Dieu, pour venir se pencher sur votre agonie, et, d'un seul geste d'absolution, effacer jusqu'au souvenir de ce que vous aurez fait de pire!...
LUCE (doucement).--Je n'en ai pas besoin.
Il est devenu blême, tout à coup.
Un sourire d'orgueil. Il tend sa main à l'abbé.
LUCE.--Au revoir, monsieur l'Abbé... Sans rancune...
Et pourtant vous venez de me faire mal... J'avais presqu'oublié que je suis condamné, et vous venez de m'en faire souvenir,--durement...
Geste de l'abbé.
LUCE (souriant toujours).--Je sais que dans deux, trois, quatre mois, tout au plus, il faudra que je subisse une opération, qui est sans espoir... Et si je suis venu voir Barois, c'est parce que je me sais encore plus sûrement perdu que lui-même...
L'ABBÉ (bouleversé).--Vous vous exagérez, peut-être...
LUCE (cessant de sourire).--Oh, ce n'est pas que je regarde la mort sans épouvante... Non... Mais je la regarde! (Il frissonne.) J'en ai peur, autant qu'un autre, parce que ma chair est lâche: mais c'est une peur physique.
Moralement, allez, je reste bien d'aplomb!
Il traverse le trottoir, d'un pas ferme.
L'abbé le suit des yeux jusqu'à ce qu'il ait disparu.
V
«Mon cher Barois,
«Depuis que Luce est mort, je veux vous écrire. Mais j'ai eu le côté droit ankylosé à la suite d'une petite congestion, et j'ai été retardé.
«Les médecins avaient résolu de tenter l'opération. Il s'y était soumis sans illusion. Il avait demandé quinze jours pour ranger ses papiers. Il m'a prié de l'aider, et je ne l'ai plus quitté.
«Un jour, en classant les notes du livre qui reste inachevé, il a vu que je pleurais. Il est venu à moi, et il m'a dit un mot qui le résume:--«Vous, Woldsmuth? Mais quoi? c'est la vie... _Ne nous laissons pas aveugler par l'individuel..._»
«L'opération a eu lieu.
«Elle a réussi au delà de toutes les espérances. Le chirurgien lui-même semblait oublier que ce n'était qu'une rémission; nous tous avec lui. Le dix-huitième jour, Luce était debout, on le laissait rentrer chez lui. Il disait: «Je vais me remettre au travail, j'ai tant à faire encore!»
«C'est à partir de ce moment-là que le mieux a cessé, brusquement. Il l'a senti tout de suite: les symptômes reparaissaient, un à un. Il reculait toujours le moment d'avertir ses enfants; et eux, qui s'apercevaient du changement, feignaient de croire à sa guérison.
«J'y allais tous les jours. Avec moi, il parlait de sa mort, sans répit.
«Il me disait:
--«J'ai de la chance d'être ainsi prévenu d'avance, de pouvoir me préparer à l'acceptation. C'est le dernier acte qui me reste à accomplir pour avoir fait ce que je devais. Je me suis toujours efforcé de rendre ma vie conforme à mes idées, pour donner à celles-ci leur maximum de force; il me reste à mourir, sans dévier; il me reste à montrer que je n'ai pas peur de la mort, que je la vois venir, que je l'accueille, que je meurs en _confiance_...
«Le retentissement d'une fin sereine est immense, sur notre pauvre troupeau affolé de condamnés à mort! Socrate l'avait bien compris. Plus on relit le récit de ses derniers jours, plus il est clair que Socrate n'a pas consenti à se faire acquitter. Il avait soixante-dix ans; il avait fini d'enseigner; il a eu la suprême sagesse de vouloir agir, une fois encore, par une mort qui ne fût pas passive, qui fût la preuve dernière de l'assurance de son cœur. Je me souhaite une pareille fin.»
«Puis un trouble passait sur son visage:
--«Et pourtant, on dit que souvent ceux qui l'ont attendu avec le plus de calme, sont justement ceux qui, au moment de mourir, se laissent aller à la plus grande révolte...»
«Mais il ajoutait, précipitamment:
--«Une révolte _nerveuse_, bien entendu...»
«Pas un seul jour je n'ai vu fléchir cette adhésion à la vie et à la mort. Et pourtant il a bien souffert!
«Il faisait le bilan de son existence. Un matin, après une nuit d'insomnie, il m'a dit:
--«C'est une consolation pour moi de m'apercevoir combien ma vie aura été harmonieuse. Pendant que l'on vit, on se désespère de ne pas pouvoir mettre plus d'unité dans ses actions. Mais maintenant, je vois que je n'ai pas à me plaindre. J'ai rencontré tant d'êtres tourmentés, insatisfaits, sans cesse emportés en deçà ou au delà de leur centre de gravité!
«Mon existence, à moi, n'a pas connu ces secousses; elle pourrait s'exprimer par deux ou trois mots simples et clairs. Cela me donne, en m'en allant, un sentiment de paix. Je suis né avec de la confiance en moi, en l'effort quotidien, en l'avenir des hommes. J'ai eu l'équilibre facile. Mon sort a été celui d'un pommier de bonne terre, qui porte régulièrement ses fruits.»
«La dernière semaine a été particulièrement cruelle.
«Puis, la veille du jour où il est mort, les souffrances ont diminué.
«Ses petits enfants, les aînés, sont entrés un instant dans sa chambre. Il ne parlait déjà presque plus. Il les a vus venir, il leur a dit:--Allez-vous-en, mes petits, adieu, il ne faut pas que vous voyiez ça...»
Vers six heures, on allumait les lampes, il a regardé autour de lui comme pour s'assurer que tous ses enfants étaient réunis. Il avait un regard extraordinaire. Il semblait pouvoir dire la vérité sur tout. Il semblait que s'il avait pu s'expliquer encore, il eut dit, sur lui, sur sa vie, sur la vie de tous les hommes, la parole décisive, libératrice... Mais il s'est soulevé sur un coude, et il a seulement dit, d'une voix étouffée, comme s'il s'éveillait:
--«Ah, c'est la mort, cette fois...»
«Ses filles n'ont pu retenir leur douleur. Elles étaient à genoux autour de son lit. Alors il a posé ses mains sur toutes ces têtes, et il a murmuré, pour lui seul:
--«Qu'ils sont beaux, mes enfants!»
«Puis il s'est renversé sur l'oreiller.
«C'était le soir. Il est mort, au matin, sans avoir rouvert les yeux.
«Voilà ce que je voulais vous écrire, mon cher Barois, parce que je sais que cette mort peut vous faire du bien, comme à moi. Elle nous console de toutes les choses mauvaises que nous avons rencontrées sur notre chemin.
«J'ai la certitude après avoir vu mourir Luce, que je n'ai pas eu tort, d'avoir foi en la raison humaine.
«Pour moi, j'ai de si faibles yeux maintenant, que je ne travaille plus guère au laboratoire. J'écris: je récapitule mes recherches sur l'origine de la vie. Elles n'ont pas atteint leur but, mais je lègue à ceux qui me suivent, les résultats que j'ai acquis. Le temps est un facteur essentiel du progrès; il est vraisemblable qu'un jour un autre trouvera ce que j'ai cherché; et c'est une pensée très apaisante.
«Votre dévoué,
ULRIC WOLDSMUTH.»
VI
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Depuis le matin, Jean délire.
Huit heures du soir.
Il s'éveille. Lassitude extrême.
La pièce est sombre.
Autour du lit, le va-et-vient des vivants prolonge son cauchemar.
Tout à coup, près de Cécile qui tient la lampe, l'abbé Lévys, étole au cou: entre ses doigts, les burettes.
Une frayeur folle: la réalité...
Son regard court d'un visage à l'autre.
JEAN.--Je vais mourir? Dites? Je vais mourir?
Il n'entend pas la réponse. Une quinte le prend à la gorge, lacère ses poumons, l'étouffe.
Cécile se penche. Il l'enserre de ses deux bras, passionnément.
Elle le force à s'allonger. Il se laisse faire, épuisé, les yeux clos, le souffle sifflant.
A travers sa fièvre, des phrases latines... La fraîcheur de l'huile sur ses oreilles, sur ses paupières, sur ses paumes...
Sa transpiration baigne les draps.
JEAN.--Ah, délivrez-moi!... Ne me laissez pas souffrir!...
Ses mains battent l'air.
Elles rencontrent les manches de l'abbé et s'y cramponnent, comme à Dieu.
JEAN.--Vous êtes sûr qu'il m'a pardonné? (Un effort surhumain. Il se dresse.) L'enfer!...
Sa bouche s'ouvre pour un cri d'épouvante.
Un râle mouillé...
L'abbé tend le crucifix. Il le repousse, hagard. Puis il aperçoit le Christ: il s'en empare, il se renverse en arrière, et, frénétiquement l'écrase sur ses lèvres.
La croix trop lourde, glisse de ses doigts.
Ses membres n'obéissent plus, s'éloignent. Le cœur bat à peine. Le cerveau fonctionne à une vitesse déréglée.
Une brusque tension de tout l'être: en chaque point du corps, en chaque parcelle vivante, le summum de la souffrance humaine!
Quelques soubresauts.
L'immobilité.
* * * * *
A l'aube.
Cécile et l'abbé, seuls dans la chambre.
Cécile prie, le front dans les mains.
Elle revoit sa vie, année par année. Dans cette même chambre, un matin de sa jeunesse, elle a communié avec Jean, au chevet du docteur...
Le jour naissant pénètre par les volets entr'ouverts. Un feu vif dans la cheminée; sur le mur, derrière le cadavre plus rigide, des reflets de flamme dansent.
L'abbé est assis. Il regarde le mort: les muscles du visage sont raidis; la peau est gélatineuse; les cheveux gris sont durs, piqués dans le crâne; le cou ne semble pas avoir pu porter la tête.
Une incomparable sérénité.
Cécile ouvre successivement les tiroirs du bureau. Elle cherche quelque volonté posthume. Elle ne trouve rien.
Mais, dans le cartonnier, sous les dossiers, une enveloppe:
«A OUVRIR APRÈS MOI.»
Elle rompt le cachet, parcourt les premières lignes, pâlit.
Elle marche vers l'abbé, et lui tend les papiers.
Il s'approche de la fenêtre.
Une grande écriture, ronde et ferme:
«Ceci est mon testament.
«Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence, prévaloir contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon existence, lorsque je serai physiquement et moralement diminué par l'âge ou par la maladie. Je ne connais rien de plus poignant que l'attitude d'un vieillard, dont la vie tout entière a été employée au service d'une idée, et qui, dans l'affaiblissement final, blasphème ce qui a été sa raison de vivre, et renie lamentablement son passé.
«En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable trahison, en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment combattu les mensonges et les empiètements, ne manqueraient pas de tirer d'une si lugubre victoire, tout mon être se révolte, et je proteste d'avance, avec l'énergie farouche de l'homme que je suis, de l'homme vivant que j'aurai été, contre les dénégations sans fondement, peut-être même contre la prière agonisante du déchet humain que je puis devenir.
«J'ai mérité de mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, sans quêter de vaines espérances, sans craindre le retour aux lentes évolutions de la germination éternelle...»
L'abbé frissonne. Ce rappel si net, si volontaire...
Il tourne la page:
«Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle...»
«Je sais que ma personnalité n'est qu'une agglomération de particules matérielles, dont la désagrégation entraînera la mort totale...»
«Je crois au déterminisme universel...»
«Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires...»
Il n'achève pas.
Il replie les feuillets, et les rend à Cécile.
Il fuit l'interrogation de son regard.
Elle recule délibérément vers la cheminée. Il devine son geste. Il pourrait l'empêcher.
Mais ses yeux restent fixés sur la mort, et il ne fait pas un mouvement.
Il pense que depuis longtemps déjà, Barois ne peut plus se défendre... Il pense à l'Église, qui a su alléger ce départ, et à qui le sacrifice est dû,--peut-être...
Une flamme claire illumine la chambre.
_Le Verger d'Augy,_
Avril 1910.--Mai 1913.