Jean Barois

Part 26

Chapter 263,727 wordsPublic domain

JEAN (distrait).--... Ce qui semblerait prouver, au fond, que l'homme ne vit pas seulement de travail, de vérité. Il lui faut son _dimanche_: peu importe la formule...

L'ABBÉ. (Passion soudaine).--Oui, peu importent les formules, puisqu'aucune n'est encore assez vaste pour contenir tout le Parfait, l'Infini. Dieu... Ce ne sont en somme que des façons différentes de nommer une attraction, qui est la même pour tous!

Jean le regarde avec attention.

JEAN.--Alors, si je vous comprends bien, vous, prêtre catholique, vous ne condamneriez pas irrémédiablement un être, qui, toute sa vie, aurait préféré sa formule à la vôtre?...

L'ABBÉ (instinctivement).--Non.

Sous l'insouciance de la voix, il a perçu l'anxiété de l'interrogation.

Un silence.

L'ABBÉ.--Je me souviens d'un personnage d'une pièce scandinave, qui disait...

Il se lève: Cécile vient d'entrer.

Elle ne laisse pas paraître sa surprise.

L'ABBÉ.--J'espérais vous éviter cette course, Madame, mais je suis arrivé trop tard.

CÉCILE (lui remettant le registre).--Voici nos comptes à jour.

Elle éprouve une gêne à parler devant Jean, et dans cette pièce inhospitalière, dont elle ne franchit jamais le seuil.

CÉCILE.--J'aurais aussi diverses décisions à prendre pour la souscription des écoles... Voulez-vous m'accompagner là-haut un instant?

L'ABBÉ.--Je vous suis. (A Jean.) Je m'excuse, Monsieur, d'avoir ainsi abusé...

JEAN (spontanément).--Votre visite m'a fait beaucoup de plaisir.

Cécile est sortie, laissant la porte ouverte.

JEAN (d'un autre ton).--Vous n'avez pas achevé ce que disait votre scandinave...

L'ABBÉ.--«Quand il s'agit de la foi, c'est l'affaire du bon Dieu. Notre devoir, à nous, est d'être sincères.»[1]

JEAN.--C'est une belle parole...

[Footnote 1: BJORNSTJERNE BJORNSON. _Au delà des forçes._]

II

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«12 octobre, (après un long entretien avec M. Barois.)

«J'allais à lui, dans un mouvement de sympathie coupable: j'allais au polémiste dont le nom était pour moi le symbole de la pensée libre. J'allais à lui comme au seul être d'ici à qui parler de mes préoccupations.

«Et j'ai trouvé un pauvre homme, plus malheureux que moi, plus déchiré, plus pitoyable!

«Je ne l'ai pas vu tout de suite tel qu'il est.

«J'espaçais mes visites, par discrétion: c'est lui qui m'envoyait chercher, sans but, pour me voir. Je remarquais son souci d'aiguiller la conversation vers les questions religieuses. Je ne m'y dérobais pas; je cherchais même à lui faire deviner le pénible état de ma conscience. Mais il ne me semblait pas pouvoir distinguer l'homme sous le prêtre: mon caractère sacerdotal l'attirait seul. Pourtant il ne se départait pas d'une attitude agressive à l'égard du catholicisme. Il ne cessait de m'opposer des arguments d'ordre scientifique, dont, pour mon supplice, je connaissais bien la valeur: mais il le faisait avec je ne sais quelle restriction, et comme s'il s'attendait bien à les voir réfuter. Ce que je faisais, d'instinct.

«Peu à peu, j'ai compris. Physiquement, il est rongé par la tuberculose pulmonaire des vieillards: c'est un fantôme, aux yeux brillants, miné presque chaque jour par la fièvre, et périodiquement repris par des poussées congestives qui aggravent ses lésions. Moralement, son état est pire encore: il est rongé par le doute de ce qu'il a cru vrai, et par la peur de mourir. Il se cramponne à ses convictions passées: mais elles ne sont plus pour lui qu'un sujet d'angoisse.

«Je pensais trouver en lui un conseil: et c'est moi qui peux lui porter secours!

«Je ne songe pas à me soustraire à ce devoir inattendu: mais les circonstances ont quelque chose de tragique... Pourquoi faut-il que le prêtre, appelé à guider cet athée vers Dieu, soit un pauvre tourmenté, que les doutes ravagent lui-même depuis dix ans?

«Peut-être est-ce bien ainsi, peut-être suis-je mieux préparé qu'un autre à soigner cette plaie?

«Je m'y appliquerai de tout mon cœur, et je ferai en sorte qu'il ne soupçonne jamais de quelles mains incertaines, de quelles mains tremblantes, je lui apporte ce Dieu qu'il cherche!

* * * * *

«2 novembre.

«Il a des moments de lucidité terribles, dès qu'il passe quelques jours sans fièvre.

«Aujourd'hui il m'a interrompu avec un regard singulier:--«A certaines heures,--tenez, en ce moment,--je parviens à me dédoubler, et une partie de moi-même juge, comme j'aurais jugé il y a quinze ans, ce que je suis devenu... Je me demande alors si je n'étais pas, de toute éternité, voué à la servitude?»

«En parlant, il tendait la main vers un plâtre de Michel-Ange qui est sur sa cheminée:--«_Regardez-le! Il ne peut pas lever un bras libre!... Peut-être n'ai-je fait, comme lui, pendant des années, que le simulacre de l'affranchissement..._»

* * * * *

«10 novembre.

«Ce matin:

--«J'en ai assez des négations scientifiques! elles n'ont pas plus d'autorité pour nier que d'autres pour affirmer. Mais votre dogmatisme religieux me rebute, au même titre. Je sais ce qu'il vaut: j'y ai été pris, assez longtemps!»

* * * * *

«16 janvier.

«Je l'ai trouvé couché, sans courage.

«Sur son lit, il y avait un numéro du _Semeur_ qu'il venait de recevoir. Il l'a ouvert. A la dernière page, un écho intitulé: _Une nouvelle conversion_, et quelques lignes mordantes qui le visaient. Il a haussé les épaules; mais je l'ai senti profondément blessé.

«Il a changé la conversation. Nous n'avons abordé aucun sujet précis.

«Comme j'allais me retirer, après un silence, il m'a regardé:»--Je suis un mystique, au fond... Et pourtant je ne crois à rien...»

«Je lui ai répondu:--«Vous ne croyez à rien? On croit toujours à quelque chose. Chacun, au fond de soi, a son Dieu caché auquel il retourne pieusement, auquel il se sacrifie tous les jours.»

«Mais il a secoué la tête, d'un air sombre:»--Non, je vous dis que je ne crois à rien... J'erre dans le noir, je voudrais...» Il a baissé la voix, mais je crois avoir entendu: «... la paix ... pour mourir.»

* * * * *

«25 janvier.

«J'ai pu revenir sur le même sujet. Nous discutions encore une fois les preuves de l'existence de Dieu.

«Il m'a dit:--«Vos preuves ne prouvent rien, sinon que vous, Lévys, vous croyez en Dieu. Et elles ne prouvent absolument rien d'autre. Si ces preuves avaient quelque valeur, croyez-vous qu'il y aurait des athées?»

«J'ai répliqué:--«Mais il n'y a pas de véritables athées! Vous-même, vous n'avez jamais cessé d'être un croyant! Votre confiance dans le progrès, dans l'avenir de la science, votre croyance même au triomphe de l'athéisme, qu'était-ce, sinon un principe de foi?

«Vous croyez qu'il y a un but dans la nature, vous croyez à l'ordre éternel des lois; cet ordre-là, il a produit la conscience humaine, la vôtre; et par là, il a introduit dans l'univers l'idée de justice: cet ordre-là, c'est Dieu!»

«Il a réfléchi quelques secondes:--«Oui. Mais un Dieu indéterminé Le vôtre est déterminé. Et c'est là que la superstition commence.»

«Que répondre?

* * * * *

«7 mars.

«Chaque fois que je le quitte, je me reproche de n'avoir pas su trouver, dans ma foi qui hésite, le mot, l'accent qu'il eût fallu. Et, chaque fois que je le revois, je suis stupéfait du résultat inespéré de mes froides paroles.

«Non que mes raisonnements l'aient convaincu. Mais, ils sont une réponse aux difficultés qu'il avait soulevées. Je m'aperçois que le pire serait de rester coi, et qu'à toutes ses attaques il faut opposer une contradiction, même chancelante. Avant tout il a besoin d'une solution simple, une, et surtout catégorique.

«Rien ne m'a si bien fait comprendre que la foi n'est pas seulement un acte de l'intelligence, une conviction, mais un acte de la sensibilité et de la volonté, un sentiment de confiance, un désir de soumission.

* * * * *

«19 mars.

«L'Évangile prend une grande importance dans sa vie intérieure. Il en tire de fréquentes citations. Il a contracté l'habitude d'y recourir quotidiennement, comme à l'unique source de poésie qui le satisfasse.

«D'ailleurs il lit peu, et de moins en moins. Je le trouve généralement seul, dans un fauteuil de son cabinet, les pieds au feu, et sur les genoux, un journal qu'il n'a pas déplié.

* * * * *

«3 juin.

«Jusqu'ici je lui développais surtout les raisons sentimentales de croire le besoin de consolation; la nécessité d'une justice finale, d'un dédommagement; le désir d'une direction dans la vie.

«Il est particulièrement sensible à la beauté de la vie chrétienne; je lui en multiplie les exemples. Il me considère alors, de ses yeux vitreux, avec une expression d'envie. L'autre jour il m'a dit:--«Cette beauté, à elle seule, suffirait à justifier la foi,--si le fruit suffisait à justifier l'arbre... Et peut-être est-ce défendable, après tout?...»

«Aujourd'hui, l'entretien a été particulièrement animé. Il se sentait réconforté par ces premiers beaux jours, qui lui permettent de sortir. Nous avons fait une promenade, au soleil, en causant. Il m'a demandé de préciser certains dogmes. Il a paru très frappé d'apprendre que la théologie comprend des éléments divers, dont la valeur est fort inégale; qu'il ne faut pas confondre les dogmes essentiels de la foi, relativement peu nombreux, avec les doctrines communément reçues; et, qu'à tout prendre, il y a beaucoup de questions, comme l'efficacité des indulgences par exemple, sur lesquelles les catholiques sont libres d'avoir des opinions très différentes. Je lui ai même dit combien les dogmes du purgatoire et de l'enfer sont moins explicites qu'on ne le croit généralement, et combien il reste de marge aux croyants les plus orthodoxes, pour l'interprétation de ces dogmes.

«J'ai peut-être insensiblement forcé la note, tant j'ai senti que mes paroles le rassérénaient. D'ailleurs je ne pense pas être sorti des limites que l'apologétique moderne s'est fixée...

* * * * *

«28 juin.

«Je rentre, le cœur serré. Il m'a inspiré aujourd'hui une pitié indicible.

«Il était couché, très affaibli par les accès de fièvre de la nuit. Cette semaine pluvieuse et malsaine a provoqué une petite toux qui l'épouvante.

«Mme Barois m'a dit que le médecin ne s'en inquiétait pas outre mesure, et qu'il comptait sur l'été pour en venir à bout. Mais lui, avait un visage ravagé. Il m'a dit, avec un frisson: «--Ah, j'ai cru mourir cette nuit»; puis, d'une voix angoissée, comme une confidence: «--J'ai peur de la mort...»

«Jamais encore il n'avait directement abordé ce sujet.

«Je le regardais, subissant la contagion de cette terreur, et ne voulant pas le laisser paraître. J'étais resté debout contre le lit. Il avait gardé mes doigts dans sa main.

«--La première fois que j'en ai eu peur, tenez, c'était ici, dans la cour ... devant le cercueil de ma grand'mère. J'avais onze ou douze ans, je venais d'être très malade. J'étais devant le catafalque, je regardais les fleurs, les bougies, et brusquement je me suis dit: _Et si elle n'est plus du tout, du tout, du tout?..._»

«Il a ajouté d'une voix bizarre: «Qu'est-ce que c'est, la mort? La désorganisation de l'être que je suis, dont ma conscience fait toute l'unité... Alors? Disparition de la conscience, de l'âme?...»

«Il me dévisageait en parlant. Je le sentais parvenu à ce point de faiblesse morale où l'on ne peut plus supporter que les hypothèses consolantes.

«Jamais je n'ai si fortement éprouvé la puissance sacerdotale dont je suis revêtu, moi, si indigne... Je lui ai crié, presque violemment: «--Ah, moi aussi, j'aurais beau m'étourdir, si je n'avais pas une foi absolue en la vie future, l'idée de la mort paralyserait toutes mes forces! Mais la croyance à l'immortalité fait partie de ma conscience, et les pires obstacles qu'on puisse lui opposer sont des objections faciles à anéantir!»

«Il n'abandonnait pas ma main. Il m'écoutait avec une anxiété qui faisait mal. J'ai continué:

«--D'où vient ma conscience? D'une simple organisation nerveuse de mon cerveau? Le cerveau, les nerfs,--la vie, la mort? Mais vous ne voyez pas que ce sont des _mots_ qui tous renferment un égal mystère! Ce sont des étiquettes, ce ne sont pas des explications!

«Je sens en moi une notion du divin, un sentiment de la perfection, qui _ne peuvent pas_ être de pures sécrétions de mon cerveau imparfait et périssable. Je sens en moi l'existence d'une vie idéale, dont je ne trouve le point d'origine dans aucune partie de mon corps. Je sens en moi deux sortes de rapports, absolument distincts: ceux que j'ai avec le monde matériel, par l'intermédiaire de mes organes, et ceux que j'ai avec le monde spirituel. La mort, par la désagrégation des éléments matériels, supprime toute la première série de ces rapports; mais elle ne supprime pas la seconde. Et c'est là que je mets toute ma foi en la survivance de ma personnalité morale!»

«C'est alors qu'il m'a dit, lentement, avec un regard suppliant qui quêtait une réponse décisive:--«Mais ... une conscience n'existe qu'avec cette double forme de relations... Qu'est-ce que c'est qu'une conscience qui n'a plus de relation avec le monde matériel?»

«J'ai balbutié:--«Peu importe de se faire de la vie future une idée nette; l'important est que cette vie future soit certaine!»

«Il a lâché ma main.

«J'ai deviné que je l'avais atrocement déçu. La pitié m'a permis un suprême effort.

«Je me suis penché vers lui, répondant à sa pensée plus qu'à ses paroles:

--«Vous avez soif de certitude. Puisque la faiblesse de notre intelligence vous a refusé la vérité stable, pourquoi ne la demandez-vous pas à Dieu?»

«Il a fait un geste de désespoir.

«J'ai continué:--«Moi, prêtre, je ne puis vous apporter que des raisonnements. Mais Dieu peut vous toucher de sa grâce!...» Et avec toute l'autorité convaincante dont j'étais capable:--«Espérez, espérez... Ne vous défendez pas contre la foi... Ouvrez votre cœur, ne vous contractez pas, laissez pénétrer l'amour infini du Consolateur...»

«Puis j'ai pris les Evangiles qui étaient sur la table, et j'ai cherché le passage de St Marc: «_Il en est du royaume de Dieu comme d'un homme qui a jeté de la semence en terre. Qu'il dorme, qu'il se lève de nuit et de jour, la semence germe et croît sans qu'il sache comment._»

«A mesure que je parlais, je voyais ses traits se détendre et son angoisse fondre. Il a renversé la tête, il pleurait.

«Moi, je ne pouvais détacher mes yeux de ce visage. Ainsi, c'est là que vient aboutir l'élan d'une pareille existence! Trahi par ce corps ravagé qui l'abandonne à moitié de sa course... Trahi par sa pensée, qui le portait vers un but inaccessible... Ah, trahison, trahison universelle!

* * * * *

«Le même soir.

«Comme elle est belle la religion qui apporte un remède à de pareilles souffrances! Elle seule peut donner le courage de vivre et de mourir, elle qui transforme l'effroi du mystère en une attraction sublime... La plupart d'entre nous ont bien davantage besoin de paix intérieure que de vérité; la religion leur est une autre nourriture que la science. Et c'est une belle mission que d'être ce messager d'espoir.

«Non, je ne quitterai pas l'Église. Je ne la perdrai pas... Je ne pourrais pas la perdre... Comment renier la tradition qui a fait l'humanité ce qu'elle est?

«J'étais insensé! Me séparer d'elle parce qu'elle est en retard sur la science humaine? Je comptais pour rien cet attachement de cœur, qu'aucune volonté pourtant ne parviendrait à rompre!

«Evidemment le sens littéral des dogmes me paraît aussi difficile à accepter aujourd'hui qu'il y a un an. Mais je me sens incapable de me créer hors de leur ombre, une unité, un équilibre.

«Je me contenterai, pour pouvoir vivre, de m'attacher à l'esprit plus qu'à la lettre. L'efficacité morale de la foi reste pour moi intacte.

«Ah, j'ai trop donné à l'Église de moi-même, j'ai trop connu la sueur d'agonie du jardin des oliviers! L'Église m'a trop supplicié, elle m'a fait verser trop de larmes, et elle m'a fait trop de bien...

«Nous sommes rivés l'un à l'autre, indissolublement...»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

III

Fin de juillet.

Un matin.

L'abbé Lévys traverse hâtivement la cour. Visage bouleversé.

Cécile l'attend. Elle lui saisit les deux mains; elle ne peut articuler un mot; ses yeux s'emplissent de larmes.

L'abbé monte rapidement l'escalier. Jean habite la chambre dans laquelle son père est mort.

Il est couché, les bras étendus, les traits apaisés. En apercevant l'abbé, il sourit.

JEAN.--Je vous remercie d'être venu tout de suite. Je ne pouvais plus attendre...

Un sourire joyeux, confiant, extraordinaire. C'est la grâce aujourd'hui, qui rayonne sur ces lèvres, dans ce regard...

L'abbé comprend; son cœur bat, ses mains tremblent; tout l'équivoque de sa foi s'évanouit; il redevient, en un instant, pour un instant, le prêtre fervent qu'il a été.

Alors il s'approche de Jean et prend sa main.

L'ABBÉ.--Dites-moi tout ... tout...

Le regard de Jean s'attarde dans la fenêtre ouverte; puis, de très loin, vient se poser sur l'abbé.

JEAN.--Ce qui s'est passé? (Un effort pour démêler les souvenirs d'un rêve.) Laissez-moi reprendre... Hier soir, nous nous sommes rencontrés au presbytère, n'est-ce pas? Mais vous n'avez rien remarqué, et je ne pouvais rien vous dire...

Devant le corps de ce pauvre abbé Joziers, je venais d'avoir ... (son œil s'illumine) ... la perception nette de l'âme!

Mouvement de l'abbé.

JEAN.--J'étais assis, je ne pouvais pas détacher mes yeux de ces traits pétrifiés; je cherchais l'ancienne ressemblance: mais il y avait une _différence essentielle_ que je ne découvrais pas. Je cherchais une comparaison. Je me disais: «Ce corps est là comme une boîte vide...» Vide! ç'a été une révélation: le corps était là, et ce n'était plus rien. Pourquoi? parce qu'il avait perdu _ce qui l'animait..._ L'heure saisissante de la dissociation était arrivée; la personnalité, ce qui faisait l'homme, s'était évanouie, _était ailleurs_! Autant l'idée de survivance spirituelle me paraissait inexplicable, autrefois; autant l'idée contraire me paraît maintenant absurde.

Oui, l'âme existe! Il m'a suffi d'un regard sur ce lit pour constater sa disparition, et pour être frappé par la plus élémentaire, la plus indubitable évidence!

L'abbé serre fébrilement sa main.

JEAN.--Je commençais à souffrir; mais je dominais mon mal pour ne pas interrompre ce tête-à-tête, qui m'ouvrait la possibilité d'une vie éternelle...

Enfin le domestique m'a ramené ici. Il m'a couché tout de suite; une crise effroyable... Oppressions, arrêts du cœur, étouffements... J'ai cru que j'allais mourir.

Alors je me suis adressé à Dieu, de toutes mes forces: mais je sentais qu'il ne m'écoutait pas... J'ai voulu être seul. Ma femme ne voulait pas me quitter; je l'ai suppliée de s'éloigner. J'ai encore essayé de prier, sans pouvoir... Enfin les douleurs se sont calmées, j'ai éprouvé un soulagement sensible. Mais j'étais faible, faible... Je me sentais inerte, et si peu de chose, un souffle ... j'étais certain que j'allais mourir...

Ah, l'atroce nuit! J'avais la tête en feu et le cœur tout refroidi, tout resserré, comme si l'ombre l'écrasait... Mon cerveau travaillait, à vide... J'étais pris entre deux courants contradictoires: je cherchais à prier, je faisais des efforts désespérés pour appeler l'attention de Dieu; et, à chaque élan, une voix, en moi, me disait: «Non, non, non... Personne ne te répondra!... Personne... Tu vois bien qu'il n'y a personne...»

Il parle lentement, sans amertume, sa main dans celle du prêtre, son regard ne quittant pas le ciel matinal.

J'étais si faible, j'ai perdu conscience, j'ai dormi sans doute. Mais, tout en dormant, je ne cessais pas de sentir une lutte au-dessus de moi, et j'avais la certitude obscure que la volonté de Dieu finirait par triompher.

Et puis, il m'a semblé qu'on parlait, et j'ai ouvert les yeux. J'ai même cru entendre si distinctement mon nom, que j'ai dit: «Quoi?» pensant que c'était ma femme... Mais j'étais seul.

J'avais dormi longtemps. Il faisait petit jour. J'entendais la respiration du domestique, dans le cabinet... Moi qui ai maintenant le sommeil si lourd et le réveil si lent, je me suis trouvé tout de suite lucide, extraordinairement lucide, et comme allégé d'une façon miraculeuse.

Alors j'ai fait un nouvel effort pour prier.

La voix qui disait: «Non, non...» s'était tue. A la place de mon impuissance, de cet affreux sentiment du néant, j'avais une espèce de certitude imprécise, une confiance... Je percevais sur moi comme un secours, comme une affection...

(Sourire radieux.) Je ne sais pas comment expliquer... L'impression de sortir de léthargie après plusieurs années de sommeil... L'impression de sortir d'un tunnel, de trouver la lumière, de commencer vraiment une nouvelle vie!... Un immense bonheur intérieur... La paix surtout, la paix ... le calme...

Je sens que je n'ai plus à chercher, que ma volonté est comme fondue, que je vais obéir avec délices, que tout est clair, que tout est pur...

_Tout a un sens..._

Il tourne la tête. Son regard rencontre celui de l'abbé, dont le visage anxieux reste incliné vers lui.

JEAN (ouvrant les bras).--Alors je vous ai fait venir, mon ami, pour me confesser...

IV

Marc-Elie Luce est introduit dans le salon de Buis, où se trouve l'abbé Lévys.

L'ABBÉ (s'avançant).--Je suis chargé, monsieur, par Mme Barois, de vous prévenir que notre malade est à peine remis de sa dernière rechute... Il a besoin de ménagements...

LUCE (inquiet).--Mais je ne demande qu'à lui serrer la main. Si vous supposez qu'une conversation...

L'ABBÉ (embarrassé).--Non, monsieur, je ne pense pas qu'une conversation ... sur des sujets... Enfin, sans rien qui puisse provoquer un effort cérébral...

Luce sourit: une indulgence nuancée d'amertume.

LUCE.--Vous pouvez rassurer Mme Barois, monsieur l'abbé... Barois m'a prévenu de sa conversion, et je ne viens pas ici pour le contredire...

L'abbé rougit. Tics nerveux.

LUCE (froid).--D'ailleurs, je n'ai que peu de temps: je compte reprendre le train de trois heures.

L'ABBÉ (vivement).--La gare est très proche, par le raccourci... Et si vous voulez bien, je vous montrerai moi-même le chemin...

* * * * *

Jean a voulu se lever.

Il s'est fait habiller, et asseoir devant son bureau, qui est maintenant dans sa chambre,--car il ne descend plus.

Ses vêtements de drap noir, boutonnés, flottent autour de lui. Une parade mortuaire: le col baîlle; la peau colle au crâne; une barbe peu fournie comble la cavité des joues; les lèvres brident sur les dents; les ongles sont en corne jaune.

A l'entrée de Luce, il cherche à deviner le progrès de son mal. Mais Luce vient vers lui, souriant, impassible.

JEAN (tout de suite).--Vous vous demandez, n'est-ce pas, comment c'est arrivé?

Luce ne comprend pas.

Cette voix éteinte et rauque...

Jean soulève un petit crucifix, qui est près de son mouchoir, sur le bureau désert.

Une gêne.

JEAN (buté).--Comment c'est arrivé? Je n'en sais rien... Mais ce n'est pas le premier _comment_ ni le premier _pourquoi_ qui nous échappent! (Il sourit bizarrement.) «_Invocavi et venit in me spiritus sapientiæ._» Depuis longtemps je ne croyais plus aux idées...

LUCE (évasivement).--Oui, c'est le cœur qui mène à la foi...

JEAN.--Ah, mon ami, c'est bon... On sent qu'on pénètre enfin la vie, qu'on voit l'univers par le dedans...

(Vivement, comme s'il craignait une objection.) Et puis c'est une solution pratique qu'il nous faut...

Luce acquiesce par un sourire affectueux.

Jean a glissé au fond de son fauteuil. Son regard a la fixité d'yeux de verre, enchâssés dans un masque de cire.