Jean Barois

Part 25

Chapter 253,780 wordsPublic domain

LUCE.--Je ne consens pas! Mais je ne m'insurge pas non plus. Je me sens si peu de chose dans l'agencement des lois universelles... Je me suis habitué à n'être qu'une parcelle d'univers qui accomplit sa destinée; je me relie au passé et à l'avenir: je me devine, par avance, prolongé par ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi. (Souriant.) Je vous répète que les satisfactions de la raison ont pour moi une extrême importance: ce que la mort a de rationnel, quand on l'envisage ainsi, me la fait accepter aussi naturellement que la naissance.

BAROIS.--Je vous envie.

LUCE.--Mais ce calme est à la portée de chacun!

Barois secoue la tête.

LUCE (ton de reproche).--Je vous assure que si j'étais, comme vous, paralysé par la mort, je me contraindrais à réagir. Nous sommes un fragment de vie universelle,--peut-être le seul qui ait conscience de lui-même: cette conscience nous fait un devoir de _vivre_ le plus possible.

Vous, Barois, vous qui aimiez tant la vie!

BAROIS (avec désespoir).--Mais je l'aime plus que jamais, mon ami, et c'est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir! Plus j'aime la vie, et moins je me résigne aux conditions dans lesquelles il faut vivre. Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant?

Luce le regarde sans répondre.

BAROIS.--Le néant... J'ai beau me raisonner, je ne peux plus sortir de là!

LUCE.--Vous vous laissez dominer par votre moi. C'est fréquent, lorsqu'on vieillit: la personnalité devient plus précise, plus pesante; on est moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur soi... Il faut lutter contre cette ankylose!

BAROIS (s'abandonnant).--Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas désespérer de tout? Voyons! A quoi ont abouti nos efforts? Récapitulez nos déceptions, depuis l'Affaire! Partout le mensonge, l'intérêt, l'injustice sociale, comme avant! Où est-il le progrès? Y a-t-il une seule de nos certitudes qui se soit imposée, grâce à nous? Au contraire, je constate plutôt un recul, puisque les jeunes nous renient, et qu'ils ont pris le contre-pied de tout ce qui nous avait paru définitif! Quelle pitié! Voilà que beaucoup d'entre eux se soumettent intégralement au catholicisme! Est-ce qu'ils ignorent nos attaques? Non, mais ils y ont trouvé des réponses en accord avec les besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, autant que nous l'étions nous-mêmes! Ils ont même découvert de subtils détours pour réhabiliter le libre arbitre, et pour s'en faire une raison d'agir! Ce sont des faits, mon cher...

Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des autres, à les affranchir, toute la nature travaille contre nous: toutes les injustices, toutes les erreurs renaissent avec chaque couvée neuve, et c'est toujours la même lutte, et toujours la même victoire du fort sur le faible, du jeune sur le vieux, éternellement!

LUCE (très ferme).--Non, je ne peux pas vous suivre, je ne peux pas voir le monde si mauvais que vous le faites... Non... Au contraire, je vois qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant que vous, c'est tout de même l'ordre et le progrès qui finissent par gagner, peu à peu... Vue d'ensemble, l'humanité avance. C'est incontestable. Aucun esprit de bonne foi ne pourra le nier.

Barois se met à rire.

BAROIS.--Avouez donc que la croyance au progrès est un postulat optimiste qui est nécessaire à votre équilibre personnel!

Le progrès? L'outillage, les méthodes, oui, tout ce qui dépend de l'observation et de l'exercice, a progressé... Mais dans le fond qu'y a-t-il de nouveau depuis les philosophes grecs? Sur la vie, sur la mort, nous n'en savons pas plus qu'eux... Conjectures! Impossible d'affirmer ni de nier avec certitude l'existence de l'âme, la liberté...

LUCE.--C'est déjà beaucoup d'avoir bien prouvé que tout se passe comme si l'âme et la liberté n'existaient pas.

BAROIS.--Ces acquisitions négatives et provisoires ne me contentent plus!

LUCE (tristement).--Vous aussi, Barois, vous voilà atteint par la contagion? Ah, je reconnais que nous vivons à une époque bouleversée... Mais comment ne sentez-vous pas que c'est l'avenir qui germe sous cette souffrance! Tu enfanteras dans la douleur...

Vous n'avez pas prononcé le cri du ralliement actuel, mais il était déjà sur vos lèvres: _la faillite de la science_... Formule commode! Une classe ignorante la répète depuis dix ans, et la jeune génération s'en est emparée, sans révision; car c'est plus facile à affirmer qu'à vérifier... (Avec orgueil.) Pendant ce temps-là, elle travaille, la science en faillite, et son apport s'accroît peu à peu: les théories qu'elle avait provisoirement ébauchées, elle les retouche quotidiennement, elle les consolide par de nouvelles découvertes... Elle avance sans répondre,--et c'est elle qui aura le dernier mot!

Il se lève et fait quelques pas, les mains derrière le dos.

LUCE.--C'est une réaction inévitable... Stupidement, on a voulu exiger de la science beaucoup plus qu'elle ne pouvait donner à ses débuts,--peut-être même plus qu'elle n'est susceptible de donner jamais. On a cru tout possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits scientifiques, comme vous, qui se laissent aveugler par leur point de vue individuel: ils se disent naïvement, quand sonne leur soixantaine: «Voilà trente ans que je travaille. En ces trente années, mon existence à moi s'est chargée d'événements... Eh bien, pendant ce temps, la science, qu'a-t-elle fait? Je ne vois guère qu'elle ait progressé.»

La faillite de la science, mon ami, résulte tout simplement de la disproportion qui existe entre la brièveté de notre vie d'hommes, et la lente évolution des connaissances. Vous et les autres, vous êtes le jouet d'une apparence: vous êtes comme nos ancêtres qui ont affirmé pendant des siècles l'inertie du monde minéral, parce qu'au cours de leur rapide existence ils n'arrivaient pas à observer de modification sensible dans la composition d'un caillou!

Barois l'écoute avec une incurable indifférence.

BAROIS.--Oui... autrefois ce genre de raisonnement me satisfaisait. Maintenant non. J'y vois un agencement logique: mais rien de tout ça ne m'atteint à l'endroit où je souffre...

Un silence.

BAROIS.--(Les larmes aux yeux.) Ah, c'est affreux de vieillir...

LUCE (vivement).--Mais vous êtes plus jeune que moi!

BAROIS (grave).--Je me sens très vieux, mon cher. Je suis une machine usée; les leviers n'obéissent plus. Le cœur bat la breloque. J'ai là ... (il touche sa poitrine) comme un soufflet percé... Le moindre refroidissement me met au lit, avec la fièvre... Je suis fini, je me sens incapable de fournir une étape nouvelle...

LUCE (sans conviction).--Vous traversez une période de dépression qui passera...

BAROIS (avec rancune).--Mais vous ne sentez donc pas les années, vous! Le cerveau qui fléchit, les habitudes qui se figent... L'isolement, le vide sentimental, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur... Ah, sapristi, je les sens bien, moi! Ma vie est bloquée; c'est une impression atroce, je suis incapable d'activité: je n'ai plus qu'une mortelle envie ... d'avoir envie d'agir!

Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que j'y trouve? Qu'est-ce que j'ai fait?

Mouvement de Luce.

BAROIS (l'interrompant).--Evidemment, j'ai écrit, j'ai aligné des mots, j'ai échafaudé des argumentations... Je laisse des livres, des articles qui ont eu leur actualité... Mais croyez-vous que je sois dupe? que je m'illusionne sur la pauvreté de tout ça?

LUCE.--Vous méconnaissez votre vie, Barois, ce n'est pas digne. Vous avez cherché; vous avez trouvé des parcelles de vérité: vous les avez divulguées généreusement; vous avez contribué à extirper quelques erreurs, et à préserver quelques certitudes qui vacillaient; vous avez défendu la justice, avec une ferveur communicative, qui a fait de vous, pendant quinze ans, l'âme vivante d'un parti...

(Simplement.) Je trouve votre vie très belle.

Une fierté dans les yeux de Barois.

Il sourit et tend la main.

BAROIS.--Merci, mon ami... Autrefois, ces paroles-là m'auraient remis d'aplomb... Je ne rêvais pas d'autre oraison funèbre...

Mais maintenant...

Un silence.

BAROIS.--A quoi pensez-vous?

LUCE.--Je viens d'avoir, en vous regardant, cette idée: que beaucoup de ceux qui nous ont précédés ont dû éprouver cette angoisse... Ces hommes,--à qui nous sommes redevables de tout ce que nous avons pu faire--ont dû avoir ce même désespoir, ont dû s'imaginer que leur effort était inutile... (Un temps.) Allez, allez, Barois, la vérité, c'est qu'il n'y a pas une bonne graine qui se perde, pas une idée qui ne germe un jour, pas une parcelle de conscience _acquise_, qui disparaisse. Savons-nous si l'une des pensées que nous avons émises, vous ou moi, ne sera pas le point de départ d'une découverte, qui libérera davantage l'avenir? Il suffit, pour avoir fait du bon ouvrage, de s'être donné, humainement, toute sa vie. Quand on a semé le mieux et le plus possible, on peut s'en aller en paix, et céder la place à d'autres...

BAROIS (sombre).--Mais je ne suis pas aussi sûr que vous d'avoir semé le bon grain...

Luce le considère avec un découragement infini.

BAROIS.--J'ai totalement changé d'attitude devant l'univers. Je ne sais plus où j'en suis, voilà la vérité...

Certains jours, comme aujourd'hui, je ne peux plus accepter comme vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien que je n'arriverais pas à me prouver logiquement l'inanité de mes convictions passées; mais,--je ne sais comment dire,--c'est presque _physiquement_ que je les repousse: je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des déceptions!

LUCE.--Vous ne raisonnez plus...

BAROIS.--Ah, on peut raisonner quand on a trente ans, quand on a la vie devant soi pour changer d'opinion, une sève qui bouillonne, du bonheur plein les veines! Mais quand on se sent près du terme, on est tout petit devant l'infini...

(Très lentement, les yeux perdus.) On a, par dessus tout, un désir vague ... le désir d'on ne sait quoi ... qui serait le remède à toutes les transes...

Un peu de paix, un peu de confiance... quelque chose sur quoi s'appuyer ... pour n'être pas trop malheureux, pendant le temps qui reste encore...

Il redresse la tête.

Luce, qui souriait mélancoliquement, rencontre son regard: son sourire s'évanouit.

Long silence.

Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend son manuscrit à Luce.

BAROIS.--Tenez, lisez ça, voulez-vous?

Vingt minutes passent.

Le jour décroît.

Luce s'est levé, pour s'approcher de la fenêtre. Une symphonie de blancheurs: la vitre blême, le rideau de mousseline, son front pâle, sa barbe, les feuillets...

Les coins de la chambre s'emplissent de grisaille.

Barois, les yeux fixes, attend.

Luce tourne la dernière page. Il la lit jusqu'au bout, attentivement; la main qui tient le manuscrit s'abaisse; il retire ses lunettes; ses paupières se plissent à chercher Barois dans la pénombre.

LUCE.--Mon pauvre ami, que voulez-vous que je vous dise? Je ne peux plus rien pour vous, maintenant...

(Après une pause.) Non ... je ne peux plus rien pour vous, moi...

IV

A Wassignies-sur-Lys, près de Gand.

La voiture de Barois longe un mur de couvent et s'arrête devant un portail, qui s'entr'ouvre aussitôt. Il traverse une cour déserte, hésite, et se dirige vers le perron central; lorsqu'il atteint la dernière marche, la porte close s'ouvre devant lui.

Vestibule dallé. Le battant se referme. Une ombre s'approche, le visage caché sous un voile noir.

Il la suit.

Elle marche vite, agitant sans interruption une claquette de bois. Des couloirs. La religieuse pousse une dernière porte, s'efface pour qu'il passe, et donne un tour de clef derrière lui.

Le parloir: vaste salle au carrelage luisant, divisée en deux, sur toute la hauteur, par un lattis de bois à claire-voie.

Une femme est là, en noir, immobile, écroulée sur une chaise. Il reconnaît Cécile; il s'avance. Elle tressaille et tend la main, sans pouvoir articuler un mot.

Il s'assied près d'elle.

Quelques minutes.

Dans la cour, un carillon léger, se met à sonner ses quatre heures.

Aussitôt, de l'autre côté du grillage, paraissent trois religieuses, de même taille, la figure voilée de noir. Deux d'entre elles vont s'agenouiller devant une statue de la Vierge. La troisième s'approche, et, à l'aide d'une clef, fait jouer un panneau de la clôture; puis elle va rejoindre les autres, qui récitent une dizaine de chapelet.

Cécile et Barois sont debout, les nerfs à vif.

Cécile écarte les lèvres comme si elle allait mourir.

La dizaine s'achève...

L'une des religieuses se signe, et s'avance. Elle écarte son voile...

Cécile pousse un cri étouffé et l'étreint convulsivement; puis elle se détache brusquement pour la dévisager, comme si elle craignait d'être trompée; et, gémissant de tendresse, elle la serre de nouveau contre son cœur.

Marie se redresse, et sans se dégager, tend la main à son père; il l'embrasse en pleurant. Leurs yeux se rencontrent; Barois retrouve ce regard anxieux, durci, ce sourire crispé, qui est chez elle le signe extérieur de la foi; mais, dans son expression passée, il n'y avait pas tant de lumière.

MARIE.--Par pitié, maman, ne pleurez pas... Dieu vous donnera la force, la consolation... (La voix a perdu son timbre. Elle ajoute, malgré elle:) Si vous saviez comme je suis heureuse!

Cécile halète sur son épaule, zézayant des plaintes vagues.

CÉCILE.--Qu'est-ce que je vais devenir, Marie... Qu'est-ce que je vais devenir...

Marie tient sa mère doucement appuyée contre elle, et lui caresse le front.

MARIE (se tournant vers Barois).--Père, j'ai lu votre manifeste... Oui, c'est la dernière faveur que j'aie demandée... (Elle le considère, les yeux dans les siens. Et, brusquement, avec un éclat d'espoir:) Père, ces pages-là appellent Dieu!...

Barois secoue négativement la tête.

Cécile sanglote toujours, n'écoutant rien, balbutiant:--«Qu'est-ce que je vais devenir... Qu'est-ce que je vais devenir...»

Les regards de Marie vont de l'un à l'autre. Son cœur s'amollit une dernière fois de pitié humaine. Elle se penche pour atteindre la main de son père, et l'attire doucement près de sa mère.

MARIE (bas).--Ah, j'ai tant prié... (A peine perceptible:) Ne vous séparez plus, maintenant...

Les religieuses, au fond de la pièce, se sont relevées.

Elles approchent.

Marie les entend venir derrière elle; son corps frémit; son masque s'épouvante. Elle s'arrache des bras de Cécile, et glisse dans ceux de son père: à peine a-t-il le temps de sentir sous ses lèvres la soie du petit front bombé... Elle se détache: d'un geste éperdu, elle étreint encore une fois sa mère, qui la regarde avec des yeux fous...

Puis elle se recule vivement.

Le voile retombe.

Une religieuse referme soigneusement le grillage.

Personne ne verra plus ce visage vivant.

Cécile reste foudroyée, les mains tendues, les lèvres ouvertes. Tout à coup elle chancelle, et se serait abattue si Barois ne l'avait saisie.

Elle s'accroche à lui.

CÉCILE (dans un souffle).--Ne me quittez pas, Jean... ne me quittez pas...

La porte s'ouvre.

La tourière fait entendre sa claquette.

Barois soutenant Cécile, l'entraîne vers la sortie.

* * * * *

Une heure plus tard.

Dans une arrière-salle de l'auberge. On a traîné deux fauteuils devant le poêle. Une lampe suspendue éclaire un souper auquel ils n'ont pas touché.

Barois, assis en retrait, aperçoit Cécile de dos, courbée, le chapeau cabossé glissant sur les bandeaux défaits; par instants elle tourne la tête, et, pour étouffer une reprise de sanglots, presse son mouchoir sur ses lèvres enflées.

Il est abattu par la fièvre; chaque pulsation du cœur lui fait mal; sa sensibilité est à nu. Le bruit de ces larmes ressuscite des émotions lointaines.

Il songe au passé, sans amertume: la solitude d'hier, celle qui l'attend demain, sont pires que la mésentente de jadis.

--«Elle a dit: _Ne me quittez pas_... Un cri de désespoir peut-être?

«Ah, si elle veut...

«Mais pratiquement, c'est bien difficile...

«Qu'elle vienne habiter avec moi dans la banlieue? Elle ne pourrait pas s'y faire; sa vie active, ses patronages...

«Alors? Je ne peux pourtant pas aller habiter dans la maison de la mère Pasquelin...»

Involontairement il termine sa pensée à voix haute:

BAROIS.--... ça ne serait possible, que si vous consentiez à quitter votre maison ... à venir habiter celle de ma grand'mère...

Cécile se retourne.

Barois rougit.

Elle hésite, le temps de bien comprendre. L'émotion la fait loucher.

Puis, de son fauteuil, avec un abandon reconnaissant, elle allonge la main jusqu'à la sienne.

LE CRÉPUSCULE

«... pareil à qui suivrait pour se guider une lumière que lui-même tiendrait en sa main...»

A. GIDE.

«... N'éteins pas le lumignon qui fume... Son odeur même nous sert de guide...»

IBSEN.

I

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A Buis, dans la vieille maison Barois.

Premiers jours de l'été.

Dix heures du matin.

La chambre de Cécile.

Elle a rassemblé là tous les meubles du petit salon de Mme Pasquelin.

Elle est assise à son bureau. Robe noire. Bandeaux lisses. Un livre de comptes ouvert devant elle. D'autres registres, étiquetés: _Quêtes, Vestiaire._

CÉCILE.--Entrez...

C'est Jean.

Elle achève son addition, appuie le buvard, et tourne la tête. Sourire affectueux.

CÉCILE.--Comment vous sentez-vous, ce matin?

JEAN.--Pas mal.

CÉCILE.--Un temps merveilleux...

Jean s'avance vers la fenêtre.

L'appui est chaud. La cour est pleine de lumière.

JEAN.--Il doit faire bon au soleil...

Cécile range ses cahiers, avec des gestes étroits. Puis elle pique un chapeau sur sa tête, et glisse un cahier sous son bras.

CÉCILE.--Je vais porter ça à l'abbé Lévys.

Jean descend l'escalier derrière elle. La porte du vestibule est ouverte; l'éclat du perron est éblouissant.

Quelques pas, aveuglé. Le soleil cuit la chair des épaules.

Les premières pivoines, les premières fraises; les feuilles vertes de la treille.

Une demie sonne au clocher.

Il lève les yeux; son regard longe le pan de pierre ocre et se perd dans la profondeur bleue: un ciel qui vient de loin et qui passe, un ciel qui fait le tour du monde.

Il gagne, à petits pas, le banc de la tonnelle. Il écarte les bras sur le dossier tiède, pour que toute cette clarté, toute cette chaleur le baignent. Ses mains sont roses de soleil.

Apaisement.

Il pense:

--«Je suis là, dans ce printemps... Je ne le comprends pas. Mais il s'empare de moi, il me soumet à lui.

«Il doit y avoir d'immenses cycles d'idées dans lesquels notre pensée ne s'est pas aventurée encore... Des idées qui dépassent nos hypothèses de l'âme, de Dieu; des idées qui accorderaient nos contradictions... Ah!...»

* * * * *

Quelques minutes plus tard.

Jean regagne lentement la maison.

Le timbre du portail.

Un abbé pénètre dans la cour, aperçoit Jean et s'approche.

JEAN.--Mme Barois vient de sortir, Monsieur.

Le prêtre hésite.

L'ABBÉ.--Permettez-moi de me nommer: l'abbé Lévys.

JEAN (du haut du perron).--Mme Barois sera désolée. Je crois qu'elle allait justement vous voir.

L'ABBÉ (geste évasif, qui relègue Mme Barois et ses œuvres à l'arrière-plan de ses préoccupations).--Je m'en voudrais, Monsieur, de ne pas saisir cette occasion... Mon arrivée à Buis est encore très récente. Mais depuis que j'habite la même ville que vous, j'ai le désir de vous rencontrer.

Jean s'incline légèrement.

L'ABBÉ.--Oh, je sais que vous vivez très seul. Mais je me serais fait un titre, pour enfreindre la consigne, d'avoir été pendant douze ans,--je ne dis pas un de vos abonnés (il montre sa soutane)--mais l'un de vos lecteurs...

JEAN (stupéfait).--Vous suiviez le _Semeur_?

L'ABBÉ.--Régulièrement. (Baissant les yeux.) J'y ai même collaboré, si l'on peut dire, par des lettres non signées, que vous avez publiées à plusieurs reprises...

JEAN (redescendant deux marches).--Vraiment? Ah, je ne me doutais guère...

Mais je vous tiens debout sous ce soleil... Voulez-vous entrer un instant? Mme Barois ne tardera pas.

Il guide l'abbé jusqu'à l'ancien salon, son cabinet, qu'il a meublé avec les épaves de sa vie active: ses bibliothèques, son bureau, et, sur la cheminée, seul et nu, le douloureux _Esclave enchaîné_ de Michel-Ange, immuablement arrêté dans son effort.

L'abbé Lévys: long, maigre.

Masque régulier, zébré de tics nerveux. Une peau jaune, bossuée. Un regard tantôt distrait, tantôt fixe. Des lèvres mobiles, dont le sourire est une grimace triste.

JEAN (intrigué).--Je suis si surpris que nous ayions eu un prêtre parmi nos correspondants!... Dans quel esprit lisiez-vous donc notre _Semeur_?

L'ABBÉ.--En y faisant, le plus souvent, de graves restrictions; mais toujours avec intérêt, et souvent avec sympathie...

Jean fait un geste d'étonnement.

L'ABBÉ.--Ne croyez-vous pas qu'à un certain niveau de pensée, lorsqu'on est décidé à prendre au sérieux la vérité et à suivre sa conscience, il est bien difficile d'être de son parti, sans être aussi un peu de l'autre?

Jean l'examine, sans répondre.

L'ABBÉ (après un temps).--C'est M. Breil-Zoeger qui a pris votre succession?

JEAN.--Non. C'est un jeune, un nommé Dalier, un sectaire. Mais il n'est que le prête-nom de Zoeger, qui a toujours aimé se tenir dans la coulisse.

L'ABBÉ.--Vous ne vous en occupez plus du tout?

JEAN (brusque).--Oh, non, plus du tout! Et je vous prie de croire que je désapprouve entièrement la tournure anarchiste, de plus en plus accusée, qu'ils donnent à leur revue!

L'abbé garde le silence.

JEAN.--D'ailleurs, je n'ai plus aucune relation avec eux. J'ai rompu définitivement. (Prenant des brochures sur une étagère.) On m'envoie les fascicules, par habitude; mais, voyez, je n'ai même pas coupé les derniers... A quoi bon? Je n'y trouve que des sujets d'irritation!

(Il fronce les sourcils, et éparpille les revues devant lui; puis il cherche à dévier la conversation.) Je ne suis plus en correspondance qu'avec Marc-Elie Luce, et un vieil ami des mauvais jours, Ulric Woldsmuth.

L'ABBÉ.--Le chimiste?

JEAN.--Vous le connaissez?

L'ABBÉ.--J'ai lu son livre.

Jean sourit, enchanté.

JEAN.--Ah, voilà un beau caractère! Trente ans, qu'il cherche l'origine de la vie... Trente ans, sans une défaillance...

L'ABBÉ (coup d'œil circulaire).--Mais ... vous travaillez toujours?

JEAN (haussant les épaules).--Non. Je m'occupe. En ce moment, je traduis,--pour moi--le journal d'un mystique anglais...

(Sourire pénible.) J'ai mis quelque temps à m'habituer à cette existence de mollusque... Mais ma santé ne me permet plus autre chose. Je vivote, en prenant des précautions, l'hiver au coin du feu, l'été au soleil... (L'éclat des yeux contraste avec la résignation des paroles.) Que voulez-vous, Monsieur l'abbé, c'est la vie...

Il soulève quelques numéros du _Semeur_ et les laisse tomber un à un sur la table.

JEAN.--Ah, les jeunes ont vite fait de vous désarçonner!

Une pause.

JEAN (Le front baissé).--Voyez-vous, on est trop sévère pour les ratés... Leur effort n'aboutit pas directement, c'est vrai; mais il n'est pas perdu pour ça... Hein?... Aucun effort n'est perdu...

L'ABBÉ (étonné).--Je ne pense pas que vous fassiez allusion à une expérience personnelle?

Jean le remercie d'un sourire.

L'abbé regarde curieusement ce Barois qu'il ne soupçonnait pas.

JEAN (après quelques minutes de réflexion, repris par une hantise familière).--J'ai trop longtemps cru que la science, à elle seule, pourrait établir, entre les hommes, la paix, l'unité... Eh bien, non.

L'ABBÉ (prudemment).--Pourtant... si vous ne vous placez qu'à ce point de vue du rapprochement des peuples, la science, en moins de cent ans, a fait à peu près autant que le bouddhisme--et même que le christianisme--en vingt siècles!

JEAN.--Peuh... Voyez les résultats pratiques: qu'est-ce que le peuple y a gagné? Un matérialisme au ras du sol, qui est vraiment sans beauté... Qui, surtout, est stérile...

L'abbé hésite. Ce n'est pas lui pourtant qui doit plaider pour la science...