Part 24
TILLET.--C'est parce que vous ne comprenez pas leur sentiment. S'ils défendent une foi qu'ils ne partagent pas,--mais qu'ils voudraient pouvoir partager,--c'est qu'ils ont reconnu ses vertus actives. Ils ont eux-mêmes expérimenté ces vertus; ils éprouvent une recrudescence d'activité à être enrôlés parmi les défenseurs de la religion. Et, tout naturellement, ils contribuent, par leur effort raisonné, à l'épanouissement d'un ensemble moral qu'ils savent le meilleur possible.
BAROIS (après réflexion).--Non, je ne puis admettre que la protestation religieuse d'un individu qui n'a pas la foi, ait quelque sens. Votre explication est spécieuse, mais elle n'atténue pas ma sévérité pour certains de vos chefs spirituels... Ils n'ont vraiment pas assez voilé le mépris aristocratique que leur inspirent les masses. Toutes les fois qu'ils sont acculés au mur, leur échappatoire équivaut à cet aveu: «La religion est faite pour le peuple, comme le bât pour l'âne; mais nous ne sommes pas bêtes de somme.» Ce qui revient à dire, sans plus, qu'ils considèrent le catholicisme comme une excellente garantie sociale. Mais eux, ils préfèrent se réserver le privilège de la vérité.
(S'animant.) J'ai toujours obéi à un principe diamétralement opposé: j'estime que toute vérité doit d'abord être répandue; qu'il faut affranchir les hommes aussi largement qu'on le peut, sans se préoccuper s'ils sont prêts à faire tout de suite un bon emploi de leur affranchissement; enfin, que la liberté est un bien dont on n'apprend à se servir que petit à petit, et seulement par un usage démesuré!
Silence courtois et désapprobateur.
BAROIS (haussant les épaules).--Mais je vous demande pardon de cette profession inutile... Il s'agit seulement de vous. (Un temps.)
Votre lettre montre assez bien ce qui peut vous attacher au catholicisme; mais elle n'explique pas le chemin qui vous y a mené. Sans doute une foi d'enfant, qui n'a jamais été ébranlée?
GRENNEVILLE.--En effet,--pour moi du moins. J'ai reçu une éducation catholique; j'ai même eu une enfance assez fervente. Pourtant, vers les quinze ans, j'ai subi une éclipse... Mais la foi était en moi, et elle a reparu d'elle-même, pendant que je suivais à la Sorbonne les cours pour la licence de philosophie.
BAROIS.--Pendant que vous suiviez les cours de philosophie à la Sorbonne?
GRENNEVILLE (très naturel).--Oui, monsieur.
Barois n'insiste pas.
Il se tourne vers Tillet.
BAROIS.--Vous aussi, monsieur, vous avez toujours été pratiquant?
TILLET.--Non. Mon père était professeur de sciences naturelles, en province, et il nous a élevés dans une libre-pensée absolue. Aussi ne suis-je venu au catholicisme que très tard, pendant ma préparation à Normale...
BAROIS.--Une véritable conversion, alors?
TILLET.--Oh non, rien de brusque, aucune exaltation. Je suis arrivé au port, naturellement, après avoir cherché à atterrir un peu partout... Et j'ai compris ensuite que j'aurais pu, par la seule logique, m'éviter tous ces tâtonnements; il est tellement évident que seul le catholicisme apporte à notre génération ce dont elle a besoin!
BAROIS.--C'est là ce que je comprends mal...
TILLET.--Rien n'est plus simple, cependant. Pour stimuler notre volonté d'action, il nous faut, de toute nécessité, une discipline morale. Il nous faut un cadre immuable et tout fait, pour endiguer définitivement ces restes de fièvre intellectuelle qui nous viennent de vous, et dont nous avons, malgré tout, quelques traces dans le sang.
Eh bien, la religion catholique nous offre tout ça. Elle étaye notre personnalité de son pouvoir et de son expérience, fondés sur une épreuve de vingt siècles. Elle exalte notre sens de l'action, parce qu'elle s'adapte à toutes les nuances de la sensibilité humaine, et qu'elle confère un merveilleux supplément de vie à ceux qui l'embrassent sans marchander. Or, tout est là: il nous faut aujourd'hui une foi capable de décupler notre activité.
BAROIS (qui a suivi attentivement).--Soit. Mais enfin, cette défaveur que vous affichez complaisamment pour l'intelligence spéculative, ne va pas jusqu'à vous laisser dans l'ignorance de certaines vérités, acquises aujourd'hui par la science, et qui ont ruiné les bases de cette religion dogmatique?
Comment l'acceptez-vous alors, dans son intégrité? Comment conciliez-vous, par exemple...
TILLET (vivement).--Mais nous ne cherchons pas à concilier, monsieur... La religion est sur un plan; la science est sur un autre. Les savants ne pourront jamais atteindre la religion, dont les racines sont hors de leur portée.
BAROIS.--Mais l'exégèse attaque directement ... dans ses origines mêmes...
GRENNEVILLE (sourire tranquille).--Non, nous ne nous comprenons pas...
Ces difficultés auxquelles vous faites allusion, elles n'existent pas pour nous. Quelle valeur peut avoir la contestation d'un professeur d'hébreu, qui tire ses arguments d'une comparaison de vieux textes, à côté de la certitude intime de notre foi? (Riant.) Je vous assure, je suis stupéfait de penser que des affirmations de cette qualité ont pu avoir une influence décisive sur la croyance de nos aînés!
TILLET.--Au fond, la logique d'un raisonnement historique ou philologique n'est qu'apparente: elle ne peut rien contre le cri du cœur. Lorsqu'on a éprouvé _personnellement_ l'efficacité pratique de la foi...
BAROIS.--Permettez. Cette efficacité, à laquelle vous revenez toujours, il y a bien des convictions philosophiques qui...
TILLET.--Mais nous les avons passés en revue, tous vos systèmes! Depuis votre fétichisme de l'évolution, jusqu'au mysticisme romantique de vos philosophes athées! Non! Notre vitalité renaissante exige d'autres appuis que ceux-là! Nous aspirons à nous passionner, mais nous voulons que ça en vaille la peine! Votre génération ne nous a rien légué qui puisse servir de règle à une existence pratique.
BAROIS.--Toujours ce même refrain: la vie pratique! Vous ne paraissez pas vous douter que cette recherche exclusive de résultats palpables et immédiats, est au détriment de votre noblesse intellectuelle!
Nous étions moins intéressés!
GRENNEVILLE.--Pardon, monsieur, pardon... C'est qu'il ne faudrait pas confondre vie active et vie simplement pratique... (Souriant.) Je vous affirme que nous continuons à penser, et même que nos pensées s'élèvent assez haut. Mais elles ne se perdent plus dans les nuages, et c'est un incontestable progrès. Nous les asservissons à des besoins précis. Tout ce qui est abstraction stérile nous fait horreur, comme une lâcheté devant la vie et devant les responsabilités qu'elle impose.
BAROIS.--C'est la faillite de l'intelligence.
TILLET.--De l'intellectualisme, tout au plus...
BAROIS.--Tant pis pour vous, si vous ne connaissez plus l'ivresse de la raison et de la pensée pure...
TILLET.--C'est consciemment que nous ayons substitué le goût du devoir présent à ces méditations fumeuses qui n'aboutissaient qu'à faire des sceptiques et des pessimistes.
Nous avons une superbe confiance en nous.
BAROIS.--Je le vois bien. Nous aussi, nous avions confiance!
TILLET.--Ce n'était pas une confiance de même nature, puisque la vôtre ne vous a pas empêchés de sombrer dans le doute...
BAROIS.--Mais le doute n'est pas uniquement cette position négative que vous croyez! Allez-vous nous faire un grief de ne pas avoir trouvé la clef de l'énigme universelle? Les recherches de ces cinquante dernières années ont établi que la plupart des affirmations dogmatiques qui passaient pour exprimer la vérité, ne la renfermaient pas. Et c'est déjà quelque chose, à défaut de posséder la vérité, que d'avoir bien repéré les endroits où elle n'est pis!
GRENNEVILLE.--Vous vous êtes heurté à l'inconnaissable, et vous n'avez pas su lui faire dans votre vie sa véritable place, en y découvrant un principe de force. Vous étiez parti de cette conviction _a priori_, que l'incrédulité était supérieure à la foi, et vous...
BAROIS.--Ainsi vous êtes assez peu conscients pour parler de convictions _a priori_! Vous qui êtes les dupes de la première théorie toute faite que l'on vous a proposée! Vous me faites penser au bernard-l'ermite, qui s'installe dans la première coquille inhabitée qu'il rencontre... C'est comme lui, que vous êtes entrés dans le catholicisme! Et vous vous y êtes moulés, au point de vous imaginer maintenant,--et de faire croire--que cette enveloppe vous est naturelle!
GRENNEVILLE (souriant).--C'est un procédé qui peut avoir de grands avantages... Il suffit pour le justifier qu'il nous vaille un accroissement de courage.
TILLET.--Pour vivre, il faut une direction. Le principal est d'en choisir une qui ait fait ses preuves, et de s'y tenir!
BAROIS (pensif).--Je n'ai pas encore compris ce que vous y gagnez...
GRENNEVILLE.--Nous y gagnons une sécurité qui vous a toujours manqué!
BAROIS.--Je ne vois pas davantage ce que vous apportez de nouveau ou d'utile. Tandis que je vois fort bien ce que vous apportez de nuisible: une agitation volontairement perturbatrice, qui interrompt, qui compromet l'effort de vos devanciers, et qui risque de retarder, sans profit, leur entreprise...
GRENNEVILLE.--Nous apportons notre goût de l'action, capable, à lui seul, de régénérer l'esprit français!
BAROIS (perdant patience).--Mais vous parlez toujours de l'action, de la vie, comme si vous en aviez acquis le monopole! Nul n'a plus passionnément aimé la vie que moi! Et pourtant cet élan m'a jeté exactement à l'opposé de vous: il vous a donné la nostalgie de la foi; et moi, il m'en a irrémédiablement détaché!
Long silence.
BAROIS (avec lassitude).--L'homme n'est peut-être pas capable de profiter, plusieurs générations de suite, des enseignements de sa raison...
Il s'arrête. Il a prononcé cette phrase machinalement, et voici qu'il la reconnaît: c'est celle que Dalier lui opposait, il y a une heure...
Dalier!
Suffit-il maintenant qu'on le contredise, dans un sens ou dans un autre, pour provoquer de sa part une égale révolte?
Toujours fuyante, la vérité?
Il passe la main sur son front. Il aperçoit ces deux enfants, raidis dans leur certitude...
Ah, non, certes, ce n'est pas là qu'elle est, la vérité!
BAROIS.--Ça tourne... Je pourrais être votre père, et nous ne nous comprenons plus: c'est la loi...
Ils échangent un bref sourire, qui le blesse à vif.
Il les toise: il les découvre enfin tels qu'ils sont.
BAROIS.--Mais ne vous faites pas d'illusion, messieurs, sur votre rôle... Vous n'êtes pas autre chose qu'_une réaction_. Et cette réaction était tellement inévitable, que vous n'avez même pas la gloriole de l'avoir provoquée: c'est l'oscillation du pendule, le reflux mécanique, après le flux... Un moment à attendre: la mer monte quand même!
GRENNEVILLE (agressif).--A moins que nous ne soyons le début d'une évolution dont vous ne soupçonnez même pas les conséquences!
BAROIS (sèchement).--Non. Une évolution n'aurait pas cet aspect brusque, arbitraire, défensif...
Il est debout et il se met à rire en sentant renaître la combativité de jadis. Il arpente la pièce, les poings aux poches, l'œil vif et direct, la lèvre moqueuse.
BAROIS.--Vous représentez un mouvement social, c'est indéniable mais un mouvement isolé, sans tenants et sans aboutissements possibles: vous n'avez qu'un intérêt documentaire. Vous parlez haut; vous voulez re-créer l'univers; vous datez le monde d'une ère nouvelle, qui correspond ingénûment avec votre vingtième année... Vous affirmez,--avant d'avoir pris le temps matériel d'apprendre et de juger.
Voulez-vous me permettre d'aller plus loin encore?
Il y a, à l'origine de votre attitude, un sentiment que vous n'avouez pas,--peut-être parce qu'il n'est pas très glorieux,--mais surtout, je crois, parce qu'il est obscur et que vous n'en avez pas pris conscience: c'est un vague sentiment de peur...
Mouvement des jeunes gens.
BAROIS.--Oui... Sous ces grands mots d'ordre, de courage national, il y a un peu ce que vous croyez y mettre; mais il y a encore autre chose: un assez vulgaire instinct de conservation!
Depuis votre naissance, vous avez senti que les hardiesses du XIXe siècle finiraient par ébranler une à une les bases, sur lesquelles l'équilibre social est encore assis; vous avez senti qu'en sapant l'arbre malade sur lequel vous avez votre nid, les aînés,--ces mandarins, ces dilettantes, ces impuissants!--allaient vous faire faire un plongeon un peu trop brusque dans l'avenir... Et vous vous êtes raccrochés, d'instinct, à tout ce qui peut étayer votre instabilité, pour quelque temps encore: vive la force, messieurs, vive l'autorité, la police, la religion! Ce sont les seules digues aux libertés des autres; et vous avez clairement compris que ces libertés-là ne pouvaient s'exercer qu'au détriment de votre situation personnelle! Le progrès marchait un peu trop vite: vous bloquez les freins... Vous n'avez pas le cœur assez solide, vous avez le vertige...
Vos protestations d'activité manquent un affaiblissement de la pensée française, qui a besoin de repos, peut-être, pour avoir trop longtemps de suite poussé sa pointe dans l'inconnu. Soit; c'est d'ailleurs une vieille histoire: il a existé une autre société de privilégiés, qui n'a pas osé faire la Révolution, et qui l'a payé de quelques têtes...
Les jeunes gens se sont levés; leur attitude déférente et hostile exaspère Barois. Sa fougue vient se briser contre le sourire impertinent de deux gamins.
Un silence.
GRENNEVILLE.--Vous nous excuserez de ne pas vous suivre sur ce terrain-là... Je crois que nous avons dit tout ce que nous avions à dire.
Barois leur tend la main.
BAROIS.--Je vous remercie de votre visite. Votre lettre paraîtra tout entière. Le public jugera.
GRENNEVILLE (à la porte).--Vous avez la certitude, monsieur, que votre génération «a poussé une pointe dans l'inconnu?» (Il sourit.) C'est fort heureux, sans quoi la vieillesse de vos amis s'annoncerait bien amère... Je remarque seulement combien ces vérités soi-disant libératrices, ont mal affranchi la plupart de vos contemporains!
BAROIS (tranquille).--Peut-être. Mais elles libéreront complètement nos descendants... (Souriant.)--et les vôtres, messieurs!..
II
Dans l'escalier du _Semeur_.
Marie, en montant, croise un petit vieillard.
MARIE.--Bonjour, docteur.
LE MÉDECIN (se découvrant avec politesse).--Mademoiselle...
MARIE.--Je suis la fille de M. Barois.
LE MÉDECIN (souriant, la main tendue).--Excusez-moi, Mademoiselle.
MARIE.--Je suis bien heureuse de vous rencontrer, docteur. Je voudrais tant être renseignée sur la santé de mon père! (Poussant la porte d'un bureau vide.) Puis-je vous retenir un instant?
LE MÉDECIN (la suivant).--Mais, Mademoiselle, il me semble que vous vous inquiétez à tort. Notre malade va ce soir aussi bien que possible. Dans quelques jours...
Marie l'arrête et le regarde franchement, de ses yeux masculins.
MARIE.--Vous pouvez me dire la vérité, docteur. Je me trouve dans des circonstances spéciales: je suis à la veille d'entrer au couvent, en Belgique. Dans quelques mois, j'aurai vu mon père pour la dernière fois... (Se dominant.) Je vous donne ces détails pour que vous compreniez... Ce n'est pas la crise actuelle qui me préoccupe. Je sens que mon père a quelque chose de grave, de très grave: il a tant changé depuis deux ans!
LE MÉDECIN.--Mon Dieu, Mademoiselle, c'est certain... M. Barois est atteint dans son état général... (Il se reprend aussitôt.) Mais c'est un mal qui ne l'empêchera pas de vivre longtemps encore, avec des précautions, une bonne hygiène... A l'âge de M. Barois, il faut bien s'attendre à quelques misères...
MARIE (pressante, le masque dur).--Il ne peut pas guérir, n'est-ce pas!
Le médecin hésite, mais un coup d'œil le décide à la franchise; il secoue négativement la tête.
Court silence.
LE MÉDECIN.--Je vous le répète. Mademoiselle, c'est un mal à très longue échéance... L'excès de travail, la parole en public surtout, ont attaqué peu à peu le cœur. D'autre part, votre père a présenté, étant enfant, des signes de ... d'anémie. Il a été traité énergiquement, et on était parvenu à enrayer le mal, puisqu'il ne s'en est pas ressenti pendant plus de quarante ans! Malheureusement il a eu cette pleurésie, que nous avons soignée ensemble, voici...
MARIE.--Deux ans.
LE MÉDECIN.--... Alors, il s'est produit une chose qui arrive quelquefois: l'inflammation des bronches facilite la pénétration des germes, et fait évoluer tout à coup la tuberculose assoupie... (Mouvement de Marie.) Oui, même après quarante années d'arrêt, c'est fréquent; des lésions anciennes se réveillent... Mais, je vous le répète. Mademoiselle, chez les vieillards ces maladies-là sont très lentes, avec des symptômes atténués, de longs arrêts, puis des reprises...
MARIE (les yeux fixés sur le médecin).--Et, ce qu'il vient d'avoir, c'est une de ces reprises?
LE MÉDECIN.--Oh, très bénigne... Votre père a pris froid, l'autre jour; il n'en faut pas davantage pour que l'état général s'en ressente.
MARIE.--Je vous remercie, docteur C'est tout ce que je voulais savoir.
* * * * *
Le logement de Barois: deux pièces basses, une cuisine.
Barois est allongé près de la fenêtre, d'où il s'intéresse aux allées et venues de la cour.
Marie, les manches relevées, un tablier sur sa robe, remet de l'ordre dans la chambre.
BAROIS.--Je vous en conjure, Marie... La femme de ménage rangera ça demain matin.
MARIE.--Elle ne revient donc pas le soir?
BAROIS (souriant).--Non.
MARIE.--Et qu'est-ce qui fait votre dîner?
BAROIS.--La concierge. (Gaiement.) Vous savez, quand on est seul, ce n'est pas long, un dîner...
MARIE (après une pause).--Avouez, Père, que Pascal vous manque? Je vous l'avais bien dit...
BAROIS (gêné).--Mais non. Je suis parfaitement soigné, je ne manque de rien... D'ailleurs je n'avais pas la place de loger un domestique ici.
Un silence.
Marie reprend ses rangements. Barois la suit des yeux.
Elle passe à sa portée: il saisit sa main et l'appuie à ses lèvres. Elle sourit; mais leurs regards sont lourds d'arrière-pensées.
BAROIS (jouant avec la main de Marie).--Moi qui me faisais une fête de ces huit jours à Paris, avant votre noviciat! Et toutes vos visites auront été des séances de garde-malade!
MARIE.--Vous viendrez me voir à Wassignies...
A l'évocation du couvent, ses pommettes rosissent.
BAROIS.--Les novices ne sont donc pas cloîtrées?
MARIE.--Si. Mais on vient leur dire adieu, la veille de la prise du voile...
Une larme glisse sur son sourire.
Barois lâche sa main.
BAROIS.--Votre mère ne se soucierait guère de me rencontrer là-bas...
Sa voix est indifférente, à peine interrogative. Mais il la dévisage de biais, anxieusement.
Elle fait un signe de protestation.
BAROIS (ton léger, où perce du plaisir).--Et puis, ma pauvre Marie, je ne suis plus en état de voyager...
III
Un appartement modeste, rue de Passy.
Luce, à sa table de travail.
Il retire hâtivement ses lunettes en voyant entrer Barois, et va vers lui.
LUCE.--Je suis bouleversé, mon cher ami... Que s'est-il passé?
Barois, essoufflé par les trois étages, s'assied lourdement, le poing sur le cœur; son sourire demande quelque répit.
LUCE (après un instant).--Je n'ai trouvé dans votre mot aucun motif plausible...
BAROIS.--Je vous en prie, mon vieil ami, ne cherchez pas à me convaincre. Ma décision est prise.
Luce fait un geste d'incompréhension, et va s'asseoir à son bureau.
BAROIS.--J'y pensais depuis longtemps, ce n'est pas un coup de tête.
LUCE (attentif).--Remettez-vous à un nouveau travail, Barois, et vous verrez, vous retrouverez vite l'équilibre!
BAROIS.--Je suis incapable de faire un projet. (Soucieux.) D'ailleurs je vais avoir à m'absenter bientôt... Vous savez, cette cérémonie en Belgique... Ma fille...
LUCE (vivement).--Ah... Eh bien, attendez, croyez-moi; ne prenez aucun parti avant votre retour.
Barois devine sa pensée; il sourit péniblement.
BAROIS.--Non, ce n'est pas ça... Je ne suis plus, ni physiquement ni moralement, le chef qu'il faut au _Semeur_. L'entrain n'y est plus. Le public s'en aperçoit bien. Et les collaborateurs! En fait, la direction m'échappe de jour en jour: ce sont les jeunes venus qui donnent le ton, maintenant. Moi je suis le vieux, débordé et suspect... (Sourire amer.) Et puis, voilà assez longtemps que Breil-Zoeger attend la place...
Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose sur le bureau.
BAROIS.--Tenez. J'ai voulu vous soumettre ça: une sorte de confession, de testament... J'ai l'intention d'y consacrer un numéro du _Semeur_. Pour ne pas m'en aller comme un vaincu, vous comprenez? Un dernier numéro, tout entier pour moi seul. Après, je me tairai.
LUCE.--Vous ne pourrez pas!
BAROIS.--Pourquoi donc? Justement, les médecins me prescrivent le repos; ils veulent que je quitte Paris, que je m'installe en banlieue, au grand air...
LUCE.--Un homme comme vous ne se condamne pas volontairement au silence!
BAROIS.--Oh si!... Il y a des stations, dans la vie, où il faut savoir s'arrêter, se tourner sur soi-même et prendre une détermination.
LUCE (penché).--Supposez un instant que les rôles soient renversés; que je sois venu vous dire: «Je quitte tout, je renonce à vivre...»
BAROIS.--Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit! Mais ce n'est pas la même chose.
LUCE.--Je n'ai rien que vous n'ayez vous-même...
BAROIS.--Vous avez une sagesse qui accepte tout ce qui arrive... C'est la différence qu'il y a entre le bonheur et le malheur.
LUCE (souriant).--Il est si facile de ne chercher son bonheur que dans les satisfactions de la raison!
BAROIS (farouche).--Elles ne me suffisent plus!
Une pause.
BAROIS.--J'en ai assez de me débattre dans une vie dont le sens m'échappe...
Luce est assis, les bras croisés, les yeux à terre. Aux derniers mots de Barois, il lève son regard pensif et reste un instant avant de répondre.
LUCE.--Voilà le point malade... Mais pourquoi vouloir à tout prix porter un jugement définitif sur la vie? Pourquoi toujours poser ces problèmes insolubles?
BAROIS (violence soudaine).--Pourquoi? Mais parce que, si je disparais, moi, avant d'en avoir la clef, mon effort n'aura abouti à rien! Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse, à moi, Barois, de penser que dans deux mille ans, on en saura peut-être un peu plus que nous? Cette énigme, c'est moi seul qu'elle oppresse!
LUCE.--Il faut se rappeler que Moïse n'est pas entré en Terre promise...
BAROIS (avec une animosité involontaire).--Ah, je ne sais vraiment pas comment vous êtes fait! On dirait que vous ne vous êtes jamais trouvé en tête à tête avec la mort! Vous avez eu des chagrins, pourtant, des deuils. Après la mort de votre femme...
LUCE (d'une voix subitement voilée).--Oui, à ce moment-là, j'ai désespéré de tout... Pendant plusieurs semaines. (Relevant le front.) Et puis un matin, dans le jardin,--nous habitions encore Auteuil,--je me souviens, j'ai vu à nouveau les arbres, le soleil, les petits... Peu à peu, j'ai remonté la pente.
BAROIS.--Moi, voyez-vous, je n'ai plus une heure de paix, depuis que je sens mon tour approcher! Autrefois je me disais: «Oui, _elle_ viendra, _elle_ me prendra, comme les autres...» (La main au cœur.) Mais maintenant je sais par _où_, et tout est changé! Je sens son crampon qui a mordu là, qui m'attire par ce lambeau de chair malade, qui m'attire, moi, mon œuvre, la joie que j'aurais à vivre...
Ah, je ne peux pas me résigner à ce néant!
Un silence.
LUCE.--Nous ne voyons pas les choses de même. Pour moi, la vie et la mort se sont toujours confondues. C'est la suite du même mystère... Et j'envisage ainsi le problème depuis tant d'années, que je n'ai plus la moindre velléité de révolte!
BAROIS.--Votre consentement est au-dessus de mes forces!