Jean Barois

Part 23

Chapter 233,625 wordsPublic domain

Il ne peut s'expliquer davantage sans rouvrir des blessures dont il respecte maintenant les cicatrices; et il regarde tristement sa femme et sa fille, qui souffrent l'une par l'autre.

Marie est toujours debout; le regard est terne; elle tend son front, où la pensée semble volontairement figée.

Une image s'impose à Barois: Cécile, l'année de la rupture...

Et c'est alors qu'il découvre combien Cécile a changé: plus rien d'obstiné, rien d'inerte: une douleur qui palpite... Les larmes coulent sur ses joues. Un atroce débat la divise: l'instinct se révolte contre la foi: elle ne peut se résoudre à livrer son enfant, même à Dieu.

CÉCILE (dont le cœur éclate).--Ah, vous avez cédé, vous, mais ça ne vous est pas difficile! Qu'elle soit avec moi à Buis, ou bien qu'elle soit dans un couvent... (Zézayant.) Mais moi, si seule aujourd'hui, qu'est-ce que vous voulez que je devienne, si elle s'en va?...

Marie esquisse un geste involontaire; ses yeux vont de l'un à l'autre...

Ils ont compris, tous les deux, et se détournent.

Un silence.

L'AGE CRITIQUE

_"Nostra vita a che val?"_

LEOPARDI.

I

Dix-huit mois plus tard.

Aux bureaux du _Semeur_, un jeudi, jour de réception du Directeur.

Barois, dans son cabinet, avec Portal.

PORTAL.--Vous y écrivez moins souvent.

BAROIS.--C'est vrai, mais je n'ai pas la fatuité de croire que ce soit la vraie cause... D'autant que le _Semeur_ s'est renouvelé, et que nous avons maintenant quelques jeunes, de premier ordre.

PORTAL.--Parbleu, vous avez contre vous, la réaction nouvelle. Dans tous les domaines, c'est le même recul.

Barois s'approche frileusement du brasier de coke, et s'assied dans la cheminée, les épaules basses, les coudes sur les genoux.

BAROIS.--La mode n'y est plus; ça tourne, c'est la loi de la vie. On n'a qu'un temps... (Il tend ses mains au foyer.) Moi-même, quand j'écris maintenant, je n'ai plus la spontanéité d'autrefois! J'y mets la même conviction, mais, comment dire, malgré moi, par le seul effet du temps qui s'est écoulé, cette sincérité est devenue quelque chose de tout fait, un outil, un procédé...

Pause.

PORTAL (enjoué).--Et votre enquête sur la jeunesse? Vous ne l'abandonnez pas, je pense?

BAROIS.--Non, j'attends même aujourd'hui une visite à ce sujet. (Las.) Mais, au fond, j'ai eu tort d'entreprendre ça; les jeunes sont des énigmes pour moi. Voilà plus d'un mois que je n'ai touché à cet article...

Il est vrai que mon déménagement m'a mis en retard pour tout.

PORTAL.--Vous êtes tout à fait installé?

BAROIS (assombri).--A peu près...

(Il se dirige vers la croisée.) Tenez, vous voyez, là-haut, ces trois fenêtres?... Ça n'est pas grand, mais je m'y ferai. Mon appartement était vraiment devenu trop lourd. (Souriant.) Les affaires ne sont pas brillantes...

(Il continue, avec la visible satisfaction de confier les détails de son existence.) En somme, mon cher, j'ai eu de la chance de trouver ça dans la maison! Les jours de brouillard, ou même d'humidité, j'étais obligé de rester confiné chez moi. Tandis que, de là-haut, vous comprenez ... en me couvrant bien ... je peux toujours descendre jusqu'ici...

PORTAL (gagnant la porte).--Allons, je viendrai vous surprendre un de ces soirs; nous bavarderons...

BAROIS.--Oui, comme autrefois...

* * * * *

Resté seul, il regarde le feu. Puis il se lève, cherche des papiers dans un carton, et s'installe à son bureau.

Quelques minutes.

Il griffonne dans les marges.

Brusquement il repousse les feuillets, et sonne.

BAROIS (au garçon).--Voulez-vous voir si M. Dalier est à la rédaction?

Peu après, entre un jeune homme de vingt-cinq ans.

Dalier: petit, les jambes courtes, mais le buste dilaté; la tête forte.

Visage blanc et maigre, entièrement rasé. Lèvres fines, un peu dédaigneuses. Lorgnon.

Barois l'enveloppe d'un coup d'œil, et se renverse légèrement en arrière.

BAROIS.--Je viens de parcourir votre article, mon ami. Ça ne va pas, mais pas du tout... (Mouvement de Dalier.) Je ne dis pas qu'il soit mal construit: mais il ne peut pas être publié tel quel, dans notre revue.

Dalier debout: surpris, réservé.

Barois choisit quelques feuilles et les lui tend.

BAROIS.--Tenez... Si c'est là votre conception personnelle du sentiment religieux, tant pis pour vous. _Le Semeur_ ne peut pas s'en faire l'écho.

DALIER.--Mais, monsieur, je ne comprends pas; c'est bien dans ce sens-là que M. Breil-Zoeger m'avait dit...

BAROIS (brusquerie inattendue).--M. Breil-Zoeger a le droit d'envisager la question comme bon lui semble! Mais le Directeur de la revue, c'est moi. Et jusqu'à nouvel ordre, je ne laisserai pas paraître, dans un périodique que je dirige, un article aussi étroitement sectaire!

Son visage s'empourpre, puis pâlit.

Un silence.

Dalier fait un pas en arrière pour se retirer.

Barois passe sa main sur son front; d'un geste, il invite Dalier à s'asseoir.

BAROIS (ton voulu de causerie).--Voyez-vous Dalier, vous escamotez une partie de la réalité... C'est trop commode.

Moi aussi j'ai proclamé toute ma vie la faillite des religions,--et je crois même y avoir contribué, dans ma sphère... Mais la faillite des religions dogmatiques: et non la faillite du sentiment religieux. (Hésitant.) Ou, si j'ai fait la confusion, ce qui est possible, c'est que je n'avais pas compris ce qu'est le sentiment religieux, et qu'il échappe, par définition, à l'action de l'esprit critique. (Il regarde Dalier bien en face.) La forme _dogmatique_ des religions, voilà ce qui ne compte pas; mais le sentiment religieux, lui, subsiste, et c'est une ânerie de le nier, mon ami, croyez-moi: je puis le dire, puisque je l'ai fait... Quand une forme artistique est périmée, l'art ne disparaît pas avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, c'est exactement la même chose.

Dalier se tait, mais sa physionomie exprime un avis nettement opposé.

BAROIS.--D'abord vous êtes trop jeune pour pouvoir parler de ces questions-là. Vous venez de traverser la première crise, vous en êtes à l'affranchissement absolu, sans restriction...

DALIER (positif).--Il n'y a pas eu la moindre crise religieuse dans ma vie jusqu'à présent, et je crois pouvoir prétendre qu'il n'y en aura pas.

Barois: sourire incrédule.

DALIER (mécontent).--Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce que vous voulez dire. Chez moi, l'athéisme est inné. Mon père, mon grand-père étaient athées. Ma raison n'a jamais eu à lutter contre ma sensibilité, pour me faire accepter que le ciel soit vide; et, dès que j'ai eu l'âge de réfléchir, j'ai compris que les causes s'engendrent, les unes les autres, aveuglément, sans but, et que rien dans l'univers ne nous permet de supposer une direction, ni un progrès... Ce sont des mouvements, voilà tout.

BAROIS (après l'avoir considéré).--il y a peut-être des gens absolument dénués de sens religieux, comme il y a des daltoniens par exemple... Mais il est évident que ce sont des exceptions: ils ne doivent pas généraliser d'après eux. Et puisque vous ignorez tout du sentiment religieux, pourquoi en parlez-vous? Qu'est-ce que vous pourriez en dire? Votre logique vous amène à des solutions qui vous paraissent simples, rationnelles, définitives: et pourtant, toute conscience religieuse les rejettera, je vous l'affirme, comme absolument insuffisantes à expliquer l'intensité de la vie intérieure!

DAMER.--Mais monsieur, vous-même, vous avez soutenu, vingt fois, devant moi...

BAROIS (soucieux).--Eh bien, c'est possible. Mais aujourd'hui je vous dis que si l'on déracine les dogmes, le sentiment religieux persistera. Il prendra une forme différente. Regardez autour de vous: tout l'effort de la raison n'a pu l'ébranler, au contraire! Le sentiment religieux, il se laïcise déjà, il est partout! Dans tout ce qu'on tente, d'un bout à l'autre du monde, pour défendre le droit, pour préparer un avenir social meilleur, une répartition plus équitable des biens et des devoirs! La charité, l'espérance et la foi... Mais c'est exactement ce que, sans employer les mêmes termes, je m'efforce de pratiquer depuis que je suis affranchi. Alors? N'est-ce qu'une question de mots? Qu'est-ce qui me guide obscurément vers le bien, sinon la permanence en moi d'un sentiment religieux qui a survécu à ma foi? Et d'où vient qu'il y ait, en chacun de nous, ce même principe de perfectionnement?

Non, non, la conscience humaine est religieuse, en son essence. Il faut l'admettre comme un fait... Le besoin de croire à quelque chose!... Ce besoin-là est en nous comme le besoin de respirer.

(A Dalier, qui semble prêt à l'interrompre.) Dites!

DALIER.--C'est au nom de ce besoin-là qu'on a toujours légitimé les préjugés,--les erreurs!

Barois le regarde longuement. Il semble hésiter.

BAROIS.--Et s'il y avait des erreurs ... qui fussent utiles,--du moins pour l'état actuel de l'humanité...--est-ce que ces erreurs-là ... à notre point de vue humain ... ne ressembleraient pas singulièrement à des vérités?...

DALIER (sourire imperceptible).--J'avoue que je suis surpris, monsieur, de vous entendre plaider le droit à l'erreur...

Barois ne répond pas tout de suite.

BAROIS (penché en avant, sans regarder Dalier).--C'est parce que je me suis rendu compte, mon ami, qu'il existe des êtres, des êtres qui vivent, qui aiment,--des êtres qui sont aimés!--auxquels l'erreur est mille fois plus nécessaire que la vérité, pour cette raison qu'ils l'assimilent entièrement, qu'elle les fait vivre! Tandis que la vérité les laisserait mourir d'inanition, comme des poissons tirés sur la terre ferme... Et à ces êtres-là, nous n'avons pas le droit ... non, nous n'avons pas le droit...

Il lève la tête et heurte le regard de Dalier.

Vous me regardez? Vous vous dites: «Décidément le patron est fini...» (Sourire indifférent.) Je n'en sais rien, vous avez peut-être raison.

La vérité, oui... La vérité quand même! C'est le grand mobile des consciences, tant qu'elles sont jeunes. Plus tard, on perd cette assurance: on admet la possibilité d'erreurs provisoires, individuelles; on préfère l'indulgence à la stricte justice...

Un temps.

Que voulez-vous, on est à peu près forcé de se contredire en vieillissant... On s'est donné, trente ans de suite, la tâche de rendre la vie plus complète, plus harmonieuse: et on s'aperçoit qu'en somme, on n'a pas perfectionné grand'chose... On se demande même quelquefois si, à la pratique, le neuf vaut toujours l'ancien?... Alors, on ne sait plus... Comment ne pas se contredire? Quand on est sincère, quand, année par année, on a acquis le sens total de la réalité, il est impossible de n'être que logique...

DALIER (dur).--Vous sembleriez dire que l'homme n'est pas capable de profiter jusqu'au bout des enseignements de la raison seule!

Barois le regarde longuement. Pause.

BAROIS (inattentif).--On est jeune--je l'ai été!--on va, on va... Jusqu'au moment où l'on comprend qu'il y aura une fin à tout ça... A partir de ce moment-là!... Oh, on est prévenu longtemps d'avance, on a tout le temps de s'y habituer... Même, au début, on ne sait pas ce que c'est; la confiance, l'entrain fléchissent; on se dit: «Qu'est-ce que j'ai donc, maintenant?» Et puis, doucement, peu à peu, on se sent tiré en arrière... Et il n'y a pas de résistance possible!

A partir de ce moment-là, vous verrez, mon petit, comme on considère différemment les choses...

Il sourit péniblement...

Dalier sent vibrer sa jeunesse: un plaisir sportif, à arracher le flambeau aux mains qui tremblent!

DALIER (vivement).--En tous cas, je ne vois vraiment aucun moyen de modifier mon article selon vos vues actuelles.

Un garçon remet à Barois une carte de visite.

BAROIS.--Faites attendre, je sonnerai.

Un temps.

DALIER.--Il faudrait refaire tout le travail. (Ferme.) Je ne le pourrais plus.

Barois, distrait, roule la carte entre ses doigts. Puis il se tourne vers Dalier avec lassitude.

BAROIS.--Eh bien, faites comme vous voudrez.

Dalier sorti, il s'approche de la cheminée, active les charbons, et sonne.

Tout à coup, il hausse les épaules.

--«C'est stupide... J'aurais dû m'y opposer carrément.»

* * * * *

Le garçon introduit deux jeunes gens d'une vingtaine d'années.

BAROIS.--Monsieur de Grenneville?

GRENNEVILLE.--C'est moi, monsieur. Permettez-moi de vous présenter mon camarade Maurice Tillet, un normalien.

De Grenneville: mince, taille moyenne; sobre élégance.

Un visage fin, sans dominante. Très français. Petite moustache blonde.

Regard sincère, décidé. Sur les lèvres, une nuance de fatuité ironique.

Dans l'ensemble, ce mélange d'assurance et de retenue, que le bon élève d'une institution religieuse conserve jusqu'à sa première aventure.

Tillet: grand, robuste, un peu gauche.

La figure largement taillée; des yeux bruns, vivants et précis; un grand nez; la bouche fendue; une barbe noire, peu fournie.

De fortes mains qui disparaissent dans les poches dès qu'il veut parler, et qui, par réflexion, en ressortent aussitôt.

GRENNEVILLE.--La lettre que vous avez reçue en réponse à votre enquête, est de nous deux.

BAROIS.--Veuillez vous asseoir, messieurs. Je vous remercie de vous être dérangés. (A Grenneville.) Comme je vous l'ai écrit, j'ai l'intention de publier votre étude in-extenso. Elle est de beaucoup la plus intéressante que nous ayons reçue jusqu'ici. Mais, puisque je dois l'accompagner d'un commentaire ... (Souriant) ... critique, j'ai été très heureux d'avoir cette occasion de causer avec vous.

(A Tillet) Vous êtes encore à l'Ecole Normale?

TILLET.--Oui, monsieur. Je commence ma seconde année.

BAROIS.--Normale-lettres, naturellement?

TILLET.--Normale-sciences.

BAROIS (à Grenneville).--Et vous, monsieur, je crois que vous préparez l'agrégation de philosophie?

GRENNEVILLE.--Non, monsieur. Je ne suis que licencié. Je fais mon Droit, et ma dernière année de Sciences politiques.

Barois prend sur son bureau un dossier qu'il feuillète. Il fait un effort pour concentrer son attention.

BAROIS.--Il y a d'abord dans votre réponse quelque chose qui, je l'avoue, m'a choqué infiniment: c'est le mépris manifeste en lequel vous tenez vos aînés, quoi qu'ils aient fait. Croyez qu'il n'y a dans cette observation rien de personnel: c'est le principe qui me surprend. Car ce n'est pas seulement insouciance de jeunesse: votre arrogance a quelque chose d'assuré, de réfléchi, d'intentionnel. (Souriant.) Nous aussi, nous étions convaincus d'avoir raison; mais il me semble que nous respections davantage ceux qui nous avaient précédés. Nous avions,--comment dire?...--une certaine modestie; ou, plus exactement, le sentiment que nous pouvions nous tromper... Vous, au contraire, vous paraissez certains de représenter seuls la partie saine de la jeunesse...

Et pourtant, il y a bien à dire! Car enfin le nationalisme que vous prêchez, est, par définition, une anomalie; ce n'est pas une attitude naturelle pour un peuple; c'est une posture de combat, une parade défensive!

GRENNEVILLE (voix jeune, un peu caustique).--Tout à fait exact. Il est en effet regrettable que la France soit, en ce moment, obligée de se contracter pour expulser d'elle un germe qui serait mortel,--exactement comme un organisme vigoureux dans lequel se serait introduit un corps étranger.

BAROIS.--Ce germe, c'est?

GRENNEVILLE (offensif).---L'anarchie.

Il s'arrête, prêt à la riposte.

Barois le regarde placidement.

GRENNEVILLE (demi-sourire).--Vous ne nierez pas, monsieur, que notre pays soit en proie à une véritable anarchie? Anarchie raisonnée, sans éclats, mais généralisée, et progressivement destructive... La cause n'en est pas secrète: la majorité, lorsqu'elle a perdu ses croyances traditionnelles, a perdu en même temps sa mesure d'appréciation, les éléments les plus nécessaires à son équilibre.

BAROIS.--Mais ce que vous appelez anarchie, c'est tout simplement la vitalité intellectuelle d'une nation! Il n'y a pas plus de dogmes en morale qu'en religion. La loi morale, ce n'est qu'un ensemble de convenances sociales, et cet ensemble est, par nature, provisoire, puisqu'il doit, pour garder sa valeur pratique, évoluer en même temps que la société: or cette évolution n'est possible que s'il y a, dans la société, ce ferment que vous appelez anarchique, ce levain sans lequel aucun progrès ne peut lever.

TILLET.--Si vous appelez progrès cette succession de soubresauts incohérents!

BAROIS.--Les transitions sont brusques parce que les états se succèdent à intervalles de plus en plus rapprochés: jadis la morale variait d'un siècle à l'autre; actuellement, elle varie d'une génération à la suivante: c'est un fait, il faut l'accepter.

Léger silence.

Les jeunes gens échangent un coup d'œil.

TILLET.--Nous ne sommes pas autrement surpris, de vous voir défendre cette anarchie. Vous avez été, comme vos contemporains, élevé par des écrivains révolutionnaires, insurgés contre tout ce qui avait une stabilité...

BAROIS (plaisantant).--Taine?

TILLET.--Parfaitement! Depuis Gœthe jusqu'à Renan, Flaubert, Tolstoï, Ibsen, tous!...

Barois hausse les épaules sans cesser de sourire.

GRENNEVILLE (pitié tranquille).--Le XIXe siècle tout entier, des _Déclarations de_ 89 à Jaurès, en passant par Lamartine et par Gambetta, est empoisonné par ce romantisme: d'un bout du siècle à l'autre, c'est le même verbiage, pittoresque peut-être, mais dénué de direction et de pensée...

TILLET.--... ou plutôt gonflé de pensées généreuses, mais sans la moindre compréhension du réel. Rien de logique: des nuées. Aucun rapport entre les mots et la vérité sociale.

BAROIS (conciliant).--Ne pensez-vous pas que les mots, quels qu'ils soient, s'appauvrissent mécaniquement de leur sens, quand on les agite à tous les carrefours, pendant un siècle? Ces mots que vous rejetez aujourd'hui comme des coques vides, vous en avez assimilé, malgré vous, le suc...

Ils font, ensemble, le même geste de protestation.

BAROIS.--Et vous-mêmes? Croyez-vous que vous ne vous grisez pas à votre tour de mots creux?

(Il saisit sur son bureau le dossier de l'enquête, et le soulève.) «Discipline», «Héroïsme», «Renaissance», «Génie national»!... Croyez-vous qu'avant quinze ans d'ici ce tintamarre verbal ne paraîtra pas dépourvu de toute pensée précise!

GRENNEVILLE.--Les termes passeront peut-être de mode, mais les fortes réalités qu'ils expriment, dureront. «Nationalisme», «Classicisme», ce ne sont pas des formules vagues: ce sont des pensées claires; ce sont même les pensées les plus claires et les plus riches de notre civilisation!

TILLET (précis).--Le malentendu vient peut-être de ce que nous employons le mot _pensée_ dans une acception différente de la vôtre. Pour nous, toute pensée qui ne se concilie pas avec la vie active jusqu'à se confondre avec elle, n'est pas une pensée: elle n'est rien, elle n'existe pas. On peut, j'en conviens, dire que la pensée doit diriger la vie; mais il faut que ce soit la vie qui fasse naître cette pensée directrice, et qui l'alimente, et qui la règle.

GRENNEVILLE.--Votre génération, contrairement à la nôtre, se contentait de théories abstraites, qui, non seulement ne développaient pas en elle le désir d'agir, mais contribuaient à le stériliser. (Fat.) Ce jeu de mandarin, qui aboutit à une complète inactivité, répugne aujourd'hui à la France nouvelle, à la France de la menace allemande, à la France d'Agadir...

BAROIS (se révoltant enfin).--Mais vous considérez toujours vos aînés comme des rêveurs, incapables de vouloir et d'agir! C'est une monstrueuse injustice,--j'allais dire une monstrueuse ingratitude!

Est-ce que la génération qui a fait l'affaire Dreyfus mérite d'être qualifiée d'_inactive_? Aucune génération, depuis la Révolution, n'a eu davantage que la nôtre à lutter, à payer de sa personne! Beaucoup d'entre nous ont été des héros! Si vous l'ignorez, allez apprendre votre histoire contemporaine! Notre goût de l'analyse était autre chose qu'un stérile dilettantisme, et notre passion pour certains mots qui vous semblent aujourd'hui sonores et vides, comme «Vérité» et «Justice», a pu être, à son heure, inspiratrice d'action!

Courte pause.

GRENNEVILLE (respectueux et froid).--Vous revendiquez bien haut ce court moment, où certains d'entre vous ont consenti--et pour quelle cause!--à descendre dans l'arène. Remarquez justement combien cette crise a été brève, et vite suivie de découragements célèbres...

Barois ne répond pas.

GRENNEVILLE (avec douceur).--Non, Monsieur, cette génération-là n'était pas taillée pour la lutte: elle n'était pas susceptible de durée.

TILLET.--La preuve, c'est que son activité, pendant ces heures troubles de l'Affaire, s'épanchait au hasard. A tel point qu'aujourd'hui l'Affaire Dreyfus paraît, à ceux qui n'y étaient pas, une mêlée d'énergumènes sans doctrines et sans chefs, se lançant au visage des mots à majuscules!

GRENNEVILLE (sans lâcher prise).--Et voyez les résultats! Qu'est devenu notre régime parlementaire? Vous avez reconnu vous-même, dans _Le Semeur_, la faillite de vos espérances, et que les réalisations de vos amis avaient trahi vos intentions!

Barois ébauche un geste vague.

Que leur dirait-il? Ils se servent d'armes qu'il a lui-même forgées. D'ailleurs, empêcherait-il ces esprits simplistes de juger l'arbre à ses seuls fruits?

TILLET (concluant).--Les mœurs de la politique actuelle, voilà où nous ont conduits ceux qui, depuis tant d'années, méconnaissent notre génie national. Il est grand temps de nous soumettre à une discipline. Il nous faut une république, où les droits et les devoirs soient différemment répartis.

BAROIS (surpris).--Seriez-vous républicains?

TILLET.--Certes!

BAROIS.--Je ne le croyais pas.

TILLET (vivement).--Malgré de sérieuses divergences d'opinion, malgré le développement incontestable du parti monarchique, la majorité de la jeunesse reste ardemment démocrate.

BAROIS.--Tant mieux...

GRENNEVILLE.--C'est d'ailleurs le sentiment intime de la nation.

BAROIS.--Je m'étonne que vous n'estimiez pas le gouvernement républicain incompatible avec vos principes de hiérarchie et d'autorité.

GRENNEVILLE.--Pourquoi donc? Il s'agirait seulement de l'améliorer.

TILLET.--Il s'agirait de réformer le régime parlementaire pour épurer les habitudes politiques; et de dévier le principe de la souveraineté nationale, qui ne correspond en fait à rien de précis, vers la souveraineté des syndicats professionnels ou autres groupements constitués. Cela reviendrait au même, du reste, avec l'ordre et la mesure en plus.

BAROIS (souriant).--C'est encore sur ces points-là, voyez-vous, que nous pourrions nous entendre le mieux. Je souhaite que la jeune couvée parvienne à réglementer notre régime, et à faire passer les préoccupations sociales avant les agitations des partis politiques...

GRENNEVILLE (avec assurance).--Ce but, nous l'atteindrons tout naturellement, lorsque nous aurons davantage accrédité dans le pays notre morale traditionnelle.

BAROIS (souriant toujours).--Et qu'est-ce que vous appelez «notre morale traditionnelle?»

GRENNEVILLE.--La morale catholique.

Barois ne sourit plus; il les regarde posément.

BAROIS.--Car vous êtes tous deux catholiques? Catholiques pratiquants?

GRENNEVILLE.--Oui.

BAROIS.--Ah...

Une pause.

BAROIS (avec une angoisse soudaine).--Répondez-moi loyalement, messieurs; est-ce que vraiment, aujourd'hui, la grande majorité des jeunes gens est catholique?

GRENNEVILLE (brève hésitation).--Je ne sais pas; je sais seulement que nous sommes très nombreux. Parmi les plus jeunes, parmi ceux qui sortent du collège, je crois qu'il y a une majorité incontestable de pratiquants. Parmi nous, leurs aînés de quatre ou cinq ans, je crois pouvoir affirmer qu'il y a approximativement autant de croyants que d'incrédules; mais ceux qui n'ont pas la foi le regrettent pour la plupart, et agissent en toutes circonstances comme s'ils l'avaient.

BAROIS.--Je vous avoue que cette restriction enlève, selon moi, à cette moitié d'entre vous, toute autorité pour une propagande catholique!