Part 22
MARIE.--Quand on a éprouvé ce que j'ai éprouvé, père... Je ne sais pas comment vous dire... La présence même de Dieu... Dieu qui pénètre l'âme, qui l'inonde d'amour, de bonheur... Ah, quand on a éprouvé ça, ne fût-ce qu'une fois dans sa vie, tous ces raisonnements que vous échafaudez pour vous prouver à vous même que votre âme n'est pas immortelle, qu'elle n'est pas une parcelle de Dieu, tous vos raisonnements, père...! (Un sourire souverain...)
Barois ne répond pas.
Il pense:
--«_Ce que j'ai éprouvé_... Là-contre, il n'y a rien à faire, il n'y aura jamais rien à faire!
«Si seulement je pouvais empêcher qu'elle ne prenne une résolution irréparable...»
BAROIS.--Est-ce que votre mère vous encourage dans cette voie?
Marie baisse la tête avec une expression douloureuse et têtue.
BAROIS (stupéfait).--Comment? Vous ne lui avez rien dit encore?
Marie ne répond pas.
BAROIS.--Mais pourquoi? Vous pensez donc qu'elle s'y opposerait?
Un temps.
BAROIS.--Voilà le meilleur des avertissements: il est en vous-même... Quel que soit votre désir d'être religieuse, vous sentez, devant une pareille décision, tant de chagrins à franchir, que vous n'avez même pas osé...
MARIE (prête à pleurer).--Pourquoi lui aurais-je fait cette peine dès maintenant? J'ai pitié. Maman n'a jamais été heureuse...
Elle a parlé vite, sans réfléchir. Elle rougit.
Barois ne semble pas avoir compris. Il se penche vers elle.
BAROIS.--Marie, écoutez-moi... Je ne veux pas discuter avec vous; il ne s'agit pas de votre foi. Vous avez lu dans mes articles tous les arguments que je pourrais développer; ils ne vous ont pas convaincue,--n'en parlons plus...
(Longue aspiration.) Vous voyez, ce n'est pas le libre-penseur qui parle... C'est simplement l'homme de cinquante ans, l'homme de bon sens, qui a vu des idées se modifier au cours d'une même vie! S'engager, à vingt ans, se lier pour toujours... Quelle folie! Des serments _éternels_! Songez à tout ce qui peut encore se passer en vous et que vous ne soupçonnez pas, à tout ce que l'âge, et la réflexion, et les circonstances, pourront modifier...
Geste de Marie: «Oh, je suis bien sûre de moi!»
BAROIS.--Mais rien que votre atavisme devrait vous faire frémir d'inquiétude! Tous les instincts qui m'ont affranchi, moi, quand j'avais votre âge, ils sont en vous, quoi que vous fassiez, plus ou moins obscurs, plus ou moins mâtés, mais ils sont, et ils peuvent remonter brusquement à la surface et bouleverser votre vie!
Voyons, Marie, comment pouvez-vous affirmer que vous ne douterez pas? Pouvez-vous soutenir que vous n'ayez jamais eu un seul doute? Rentrez en vous, voyons... Il n'est pas possible que jusqu'ici... (Il montre les tomes du _Semeur_.) Aucun, aucun doute ne vous a frôlée?
MARIE.--Aucun, je vous assure... Jamais.
Ses yeux brillent de candeur. Il la considère en silence.
Un temps.
MARIE.--Non, le monde est trop vide... Rien n'est grand, rien ne dure...
BAROIS.--Croyez-vous qu'il n'y ait pas de place sur terre pour un cœur qui veut s'agrandir?
Elle l'examine longuement, avec respect, avec compassion.
MARIE.--Oui, père, j'ai souvent pensé à vous, depuis que je suis ici... Vous n'avez pas eu la chance de connaître la grâce, vous n'avez pas senti ce que c'est qu'un regard de Dieu: et pourtant vous êtes bon, et juste. Mais comme vous avez dû vous donner du mal! C'est tellement plus simple d'être bon pour l'amour de Dieu!
BAROIS.--Croyez-vous qu'il soit plus beau d'abdiquer toutes les responsabilités, tout le labeur de la vie, de s'en remettre une fois pour toujours à une règle monastique,--plutôt que de prendre courageusement la tâche qui se présente, et de l'accomplir, par les chemins de tout le monde? Ce que vous désirez, c'est un suicide de la pensée et de l'action!
MARIE (souriant à son rêve).--Le don de soi...
BAROIS.--Ah, qu'est-ce qu'il est, ce don de soi, au seuil d'une vie qui sera dure, comme toute vie humaine, si ce n'est le sacrifice des devoirs les plus élémentaires? Et ne vantez pas les mérites de la soumission! c'est un anesthésiant qui endort la douleur à mesure qu'elle la cause. Vous êtes jeune, ardente, intelligente, et vous aspirez au néant de la vie contemplative? Est-ce digne de vous?
MARIE.--Vous parlez comme tous les autres; vous ne pouvez pas deviner... (S'exaltant avec des réminiscences.) Je suis une privilégiée, cela crée des devoirs.. Toutes ne sont pas appelées; mais celles que Dieu choisit, doivent se donner sans restriction. Elles sont le rachat de tous ceux qui vivent en faisant à Dieu la plus petite part possible ... et de ceux qui ne lui en font pas du tout...
BAROIS (brusque).--C'est ma rançon que vous voulez payer?
MARIE.--Je ne vous demande pas de me comprendre, père...
Oui, ces vœux, ils acquittent un peu la dette de la famille, ils réparent un peu ... ce que vous avez pu faire par vos livres... (Tendrement.) Et qui sait si cette vocation n'a pas été voulue par Dieu, en échange d'une âme qui est belle, très belle, et qui, sans ça, serait damnée?
Son regard est devenu une surface plate et dure où le regard d'autrui, où l'interrogation et le doute d'autrui, ne pénètrent plus.
Barois pense:
--«Quelle religion, celle qui peut amener des cerveaux humains à un tel écart de la réalité, et les y faire tenir!
«Ça ne repose sur rien... Le plus humble bon sens en aurait raison, si les esprits ne se trouvaient pas d'avance préparés par des siècles de servitude sereine...
«Ça mijote dans les âmes d'enfants, tenu à feu doux par les surexcitations du catéchisme, les communions brûlantes... Ça monte à un tel degré de chaleur artificielle qu'une vie toute entière peut en être réchauffée!...
«Et c'est là que Marie trouve cet équilibre qui fait mon admiration depuis que je la vois vivre?
«Dans combien d'années, après combien de générations hésitantes, la vérité scientifique donnera-t-elle cet apaisement total?
«Jamais peut-être...»
IV
«A Monsieur Marc-Elie Luce, Auteuil.
«Mon cher ami,
«Je pensais vous rencontrer cet après-midi à notre réunion, et vous annoncer que je profite des vacances de Pâques pour faire une absence de quinze jours. J'ai tant de questions à régler avant de quitter Paris que je ne suis pas sûr de pouvoir aller vous serrer la main.
«J'aurais eu pourtant bien des choses à vous dire. J'ai passé, ces dernières semaines, par des émotions bien inattendues, bien cruelles.
«Ma fille désire entrer au couvent...
«Vous imaginez ce que j'ai pu éprouver. Rien ne me le laissait soupçonner. Au contraire, l'intérêt qu'elle avait pris, depuis son arrivée, à lire tout ce qui porte atteinte au catholicisme, me faisait illusion. Je vous en ai parlé déjà. Je me trompais étrangement. Le sentiment religieux a pris chez elle une forme qui le rend invulnérable à nos raisonnements. Je crois que sa nature résolue et intuitive a souffert de la vie de province, et qu'elle s'est défendue en se donnant une activité intérieure démesurée. La religion dogmatique de l'Église n'est plus pour elle qu'un cadre, précis mais large, dans lequel son sentiment personnel s'est exagérément développé; et ce qui domine aujourd'hui sa sensibilité, ce n'est pas le dogme, c'est l'élan spontané de sa petite âme vers l'infini,--et l'illusion qu'elle l'embrasse!
«Il n'est pas douteux, qu'avec le fond de santé et l'intelligence claire qu'elle possède, sa croyance d'enfant eût pu évoluer si elle avait attaché au dogme l'importance qu'elle accorde aux aspects sentimentaux de la foi. Mais il n'en est rien. Et l'état mystique où elle atteint aujourd'hui est _autoritatif_, au point de lui donner une certitude absolument irréfutable du monde spirituel.
«Nous qui sommes habitués à plier notre sensibilité au travail de notre raison, nous n'avons aucune idée de ces certitudes-là. Marie a _éprouvé_ le contact de Dieu, et nous sommes aussi désarmés devant une auto-suggestion de cette espèce, que nous sommes impuissants à convaincre un malade de l'irréalité de ses hallucinations. Rien ne fera comprendre à Marie, que ce milieu surnaturel où elle a projeté le meilleur d'elle-même (et que ses dispositions extatiques lui permettent de percevoir nettement) n'est qu'un mirage, un égarement de sa sensibilité, un conte de magicien qu'elle se répète à elle-même depuis des années.
«Mon cher ami, je sais que vous ne m'approuverez pas. Mais en présence de cette situation _sans issue_, les dispositions où vous m'aviez laissé, les conseils que vous m'aviez donnés pour amener cette enfant à substituer progressivement une vérité féconde à son erreur, m'ont paru sans objet. J'ai vu mon impuissance à la convaincre, et en même temps, quelle force elle puise à se tromper. Elle m'est apparue façonnée par la religion et pour la religion... Devant un ensemble si fort, j'ai reculé... Une telle foi, c'est évidemment un mensonge, mais c'est aussi du bonheur humain: _son_ bonheur! Vous êtes père--et plus que moi; vous me comprendrez peut-être. Autrefois j'aurais dit: la vérité d'abord, fût-ce au prix de la souffrance. Aujourd'hui je ne sais pas, je ne peux plus dire de même. Je me tais, et je crois l'aimer plus en me taisant, malgré mon chagrin, qu'en m'acharnant à détruire ce qui est le secret de son activité.
«J'ai obtenu de passer encore les vacances de Pâques avec elle. Ce séjour, qui aura été dans ma vie quelque chose d'inattendu et de délicieux, je veux le finir comme un beau rêve, par un voyage dans un pays de lumière et de fleurs.
«Nous partons après-demain pour les lacs italiens.
«A mon retour, je sais d'avance l'amertume que je trouverai à ma solitude. Je ne veux pas y penser. J'aurai bien besoin de vous, et je sais que vous ne vous refuserez pas: c'est la pensée consolante qui me permettra de revenir seul.
«Au revoir, mon grand et cher ami. Je vous serre la main très affectueusement.
BAROIS.»
V
A Pallanza.
Avril. Six heures du soir.
Une barque plate sur l'eau.
Marie et Barois sont assis à l'arrière, côte à côte, tournant le dos à la ville, dont l'animation ne les atteint plus.
Autour d'eux, le lac palpite à peine. Un glissement mou et lent, dans une lumière grise, à la fois intense et voilée. La lune est si haut dans le ciel qu'il faudrait renverser la tête pour la voir; son éclat, diffus dans la buée, isole la barque au centre d'une immensité silencieuse et blême.
A l'avant, le torse du rameur s'incline et se relève; la chemise, le pantalon de toile, forment deux clartés nébuleuses; son visage, ses mains, ses pieds nus, sont noirs comme ceux d'une icône.
Barois ne peut détacher sa pensée de la séparation prochaine.
Marie, le front renversé, hors du temps et de l'espace, diluant son âme dans la fluidité du ciel et de l'eau, s'enivre, comme s'il n'y avait plus rien entre elle et Dieu.
Soudain, une bouffée odorante, chaude comme l'haleine d'une bouche: les roses, les giroflées, les iris, les citronniers, les eucalyptus de l'île San Giovanni. La main de Barois cherche celle de Marie, qui, penchée en arrière, laisse traîner dans le sillage son bras nu; la fraîcheur résistante de l'eau encercle leurs deux poignets.
Sept coups sonnent à un campanile; sur l'autre rive, un écho répète les sept coups, durement, comme un gong.
Ils reviennent vers Pallanza.
Julie les attend sous le péristyle, deux dépêches à la main: Mme Pasquelin vient de mourir.
* * * * *
Neuf heures, le même soir.
Barois, ayant bouclé sa malle, s'accoude au balcon de sa chambre.
Devant lui, le lac couleur de perle. Au-dessous de lui, la place: une vie désordonnée: des chants, un orchestre, des trompes de tramways, un bruit de foire.
Un gros vapeur illuminé verse sa fourmillière sur le ponton.
--«Pauvre petite... Ces quinze jours qu'elle m'a donnés... Ah!... Ce que je vais me sentir seul...»
Le vapeur, d'un coup, s'éteint. Il était sombre et semé de lumières; il devient blanchâtre et percé de trous noirs, comme une carcasse abandonnée. Il tremblote lourdement au clapotis de l'eau, et le peu de vie qui lui reste s'exhale dans le panache hésitant de sa fumée.
* * * * *
A Buis.
Veillée mortuaire: deux cierges; le lit; les cornettes des religieuses.
Cécile, épuisée par un long agenouillement, est prostrée dans un fauteuil. Ses paupières irritées se ferment à demi: sa pensée s'évade, s'élance au-devant de Marie:
«A l'aube, elle sera là, je ne serai plus seule...»
Mais, au fond d'elle-même, sa pensée est: «A l'aube, _ils_ seront là...»
Elle se remémore ce qu'elle a appris sur Jean, par sa fille, par Julie. Elle se passe la main sur le visage.
--«Il va me trouver changée...»
Elle ne l'a pas revu depuis dix-huit ans, et soudain son image surgit, dans l'épanouissement de la trentaine...
Elle se lève précipitamment; et, pour ne plus penser qu'à la morte, elle retourne s'agenouiller au bord du lit.
* * * * *
Depuis son arrivée à Buis, Barois n'a pas quitté sa chambre d'hôtel.
Une moisissure, qui tombe sur les épaules, suinte des murs comme un brouillard.
Il est resté assis tout le jour devant son feu, les joues brûlantes, le dos transi, tournant entre ses doigts la lettre de Marie:
«Mon cher Père,
«Le service a lieu demain matin, mais maman vous demande de ne pas y assister. Elle a été sensible à votre sympathie et elle me charge de vous dire que si vous êtes encore à Buis demain, elle sera heureuse de vous remercier elle-même de ce que vous avez fait pour moi. Venez à six heures, il n'y aura plus personne.
«Je vous embrasse tristement.
MARIE.»
* * * * *
La nuit tombée, Barois n'y tient plus, et se glisse dehors.
D'abord la ville basse, comme s'il fuyait le coin qui l'attire. La vie paisible des rues, le soir; les étalages qu'on rentre, automatiquement, depuis un demi-siècle; le même vacarme sur le passage de l'omnibus branlant; les mêmes enseignes, grinçant aux mêmes angles... Tant de fixité!...
Il remonte maintenant vers l'église. Il ne se souvenait pas que la pente fût si raide. Essoufflé, le cœur battant, il passe devant le presbytère, il arrive à _sa_ rue...
Elle est déserte. Un courant d'air glacé la balaye toujours. La maison de la grand'mère Barois... Une à une, les fenêtres des chambres, celle où il couchait, celle où son père est mort... Le grand portail: A LOUER. Et, debout, le beffroi noir.
Puis, quelques pas: la maison des Pasquelin.
Cécile est là, avec Marie... Marie, qui va demeurer ici maintenant!
Cette lueur derrière les volets, le corps sans doute...
Il s'immobilise, envahi par son enfance...
L'horloge du clocher... Il sourit; les larmes lui viennent aux yeux.
Autour de lui, la bise impitoyable; il relève en frissonnant le col de son pardessus d'Italie.
Puis, grelottant, il regagne son hôtel.
Le feu s'est éteint. On le rallume. Il allonge les jambes vers la maigre flambée. Le passé danse dans les flammes: l'abbé Joziers, Cécile, les fiançailles...
--«Je me suis marié comme un imbécile!...»
Il tremble de froid, d'angoisse. Des souvenirs l'accablent.
--«C'est difficile, de vivre...»
* * * * *
Le lendemain; six heures du soir.
Barois, rongé de fièvre, toussotant, arrive devant la porte close des Pasquelin.
Le même timbre, les mêmes socques de la servante sur le carrelage. Un mot de province lui vient aux lèvres: la _coutume_ d'une maison...
Dans le petit salon, Cécile, en noir, est assise sous la lampe, devant une pile de faire-part.
Il la reconnaît si mal qu'il n'a pas de peine à être comme un étranger.
BAROIS.--J'ai bien compati à votre chagrin...
Elle s'est levée. Elle le regarde: elle ne s'attendait pas à cette maigreur; et, dans la physionomie quelque chose d'inconnu la déroute.
CÉCILE.--Merci Jean.
Elle tend la main. Il la serre avec une effusion polie, comme à des obsèques.
Il est surpris qu'elle ait tant changé; il n'avait pas réfléchi qu'elle continuait, depuis dix-huit ans, à vivre, un à un, les mêmes jours que lui. C'est bien elle, cependant: le front bombé, le regard inégal, ce zézayement intimidé... Tout à l'heure, il ne l'imaginait même pas: et maintenant, il ne conçoit pas qu'elle aurait pu se faner autrement.
Marie rompt le silence.
MARIE.--Prenez ce fauteuil, père.
CÉCILE (s'asseyant).--Je vous remercie de la façon dont vous avez reçu Marie... Vous avez été très bon pour elle, je vous remercie.
BAROIS (machinalement).--C'était tout naturel.
Il rougit aussitôt.
BAROIS.--Est-ce que votre mère s'est vu mourir?
CÉCILE.--Non. Elle avait tant de fois reçu les sacrements depuis sa première attaque... D'ailleurs, le dernier jour, elle n'avait plus sa tête, la paralysie gagnait. (Pleurant.) Elle n'a reconnu personne.
Cette voix larmoyante réveille en lui une résonnance inattendue.
MARIE.--Maman, il faudrait donner à père une des dernières photographies de grand'mère?
Cécile jette un regard biais vers Jean, qui a baissé le front.
CÉCILE (hésitation).--Si tu veux, mon enfant.
Ils restent seuls.
Ce tête-à-tête, dans ce cadre...
Leurs regards se croisent, se fuient. Ensemble, obscurément, ils espèrent le mot d'oubli, d'amitié...
Mais la porte s'ouvre. De nouveau Marie est entre eux.
La minute est passée.
Ils peuvent se séparer, maintenant, ils n'ont plus rien à se dire.
VI
«Paris, le 25 avril.
«Je m'adresse à Mademoiselle pour lui annoncer que depuis son retour, Monsieur est bien malade d'une pleurésie. Il est si faible qu'il ne parle presque plus. Le médecin est revenu ce matin avec deux autres; ils sont restés longtemps auprès de Monsieur, ils ont dit qu'ils enverraient une garde, et ils m'ont demandé si Monsieur avait de la famille.
«Je crois bien faire en prévenant Mademoiselle,
«Votre serviteur dévoué,
PASCAL.»
* * * * *
Deux jours après. Le soir.
Marie est dans la chambre de Barois, avec le médecin.
Cécile est assise sur la banquette du vestibule. Rien ne la retenant plus à Buis, elle a voulu accompagner sa fille à Paris. Mais devant la gravité du mal, Marie s'est réinstallée chez son père. Et Cécile, déracinée, s'est cloîtrée dans la chambre d'une pension voisine, d'où elle ne sort que pour venir aux nouvelles.
Le médecin paraît, suivi de Marie.
MARIE.--Revenez vite, docteur, ne nous laissez pas seuls...
Ses traits sont décomposés. Elle s'effondre sur l'épaule de sa mère.
Cécile n'ose plus interroger.
MARIE.--Il a changé, depuis midi, d'une façon effrayante. Le docteur ne répond plus de rien. Il a demandé une autre consultation, pour ce soir. Il ne veut pas essayer une nouvelle ponction, sans l'avis des autres...
CÉCILE (voix brisée).--Il souffre?
MARIE.--Un peu moins. (Sanglotant.) La garde dit que c'est mauvais signe... Ah, laissez, ça me fait du bien de pleurer! C'est affreux... Il m'a appelée tout à l'heure... Il a prononcé votre nom, deux fois...
Un silence.
MARIE (brusquement).--Maman, entrez le voir...
Cécile ne résiste pas; c'est la dernière fois, la mort est dans la maison. Elle est épouvantée de cet irréparable qui va sceller leur rupture pour l'éternité.
Jamais elle n'a si douloureusement senti ses torts...
Elle traverse, en évitant de regarder, le cabinet de travail; elle entre dans la chambre; elle aperçoit le lit, le visage livide.
Il ouvre les yeux et la reconnaît sans la moindre surprise. Elle saisit sa main, elle veut y mettre ses lèvres. Mais il l'attire, il se soulève vers elle, et la regarde jusqu'au fond des yeux, avec désespoir.
BAROIS.--Cécile, tu sais, je vais mourir...
Elle secoue la tête, crispant sa volonté pour ne pas fondre en larmes.
Mais l'infirmière s'approche avec des ventouses.
Pascal soutient le corps. Marie écarte les plaques d'ouate. Ils sont tous trois penchés sur le malade. Cécile aperçoit un peu de chair pâle.
Elle s'est reculée. Elle est là, en visiteuse, avec son voile de crêpe, ses gants noirs. Un accablement sans borne...
Elle gagne la porte. Jette un dernier regard vers le lit, et s'enfuit en sanglotant.
* * * * *
Trois semaines plus tard.
Barois est dans son bureau étendu sous une couverture. Il fixe avec anxiété Breil-Zoeger, debout devant lui.
ZOEGER.--Nous y étions tous.
BAROIS.--Qui conduisait le deuil?
ZOEGER.--Le père Cresteil, en colonel.
BAROIS.--Ah, il avait encore son père? Il n'en parlait jamais...
ZOEGER.--Tout était mystérieux dans sa vie.
BAROIS.--Et tu ne sais toujours pas ce qu'il allait faire à Genève?
ZOEGER.--Non. Mais je suppose qu'il allait se tuer, simplement. Il devait logiquement en arriver là... (Un temps.) Des détails poignants: il avait brûlé tout ce qui pouvait le faire reconnaître: il s'était même rasé la moustache, en wagon! La police a mis quatre jours à retrouver son identité... Hein? cette hantise, non seulement de mourir, mais de disparaître...
BAROIS (les yeux pleins de larmes).--Ah, mon pauvre ami, que la vie est...
Il n'achève pas. Breil-Zoeger ne répond rien; de son œil jaune, il mesure les ravages de la pleurésie.
Barois avait des cheveux noirs, emmêlés; beaucoup sont tombés, en quelques jours. Les yeux sont creusés, le regard est las, les paupières alourdies; le corps se tasse au fond de la chaise-longue. Les mains reposent, molles.
BAROIS (triste sourire).--Tu me trouves changé?
ZOEGER (de sa voix douce et coupante).--Oui.
Un silence.
BAROIS.--J'ai été très touché, vois-tu, très touché...
Breil-Zoeger l'examine froidement, sans répondre. Puis il se lève pour partir.
ZOEGER.--Woldsmuth s'est chargé de l'article nécrologique. Je lui dirai de te l'apporter.
BAROIS.--Non, je t'assure, je ne peux encore m'occuper de rien. Prends toutes les décisions... Avant de t'en aller, voudrais-tu me donner un tome du _Semeur_ ... 1900, le deuxième semestre... Merci.
Resté seul, il feuillète le volume avec une préoccupation maladive. Enfin il retrouve cet article dont le souvenir l'obsède; il le parcourt; puis, lentement, il relit la dernière page:
«Pourquoi craindre la mort? Est-elle si différente de la vie? Notre existence n'est qu'un passage incessant d'un état à un autre: la mort n'est qu'une transformation de plus. Pourquoi la craindre? Qu'y a-t-il de redoutable à cesser d'être ce _tout_, momentanément cordonné, que nous sommes? Comment peut-on s'effrayer d'une restitution de nos éléments au milieu inorganique, puisque c'est en même temps un retour assuré à l'inconscience?
«Pour moi, depuis que j'ai compris le néant qui m'attend, le problème de la mort n'existe plus. J'ai même ... plaisir ... à penser que ma personnalité n'est pas durable... Et la certitude que ma vie est limitée ... augmente singulièrement le goût ... que j'y prends...»
Il laisse retomber le livre sur ses genoux. Il est écrasé par ce qu'il a osé écrire, jadis, _sans savoir_...
* * * * *
Pascal ouvre la porte.
Cécile paraît, suivie de Marie.
MARIE.--Comment vous trouvez-vous, père, aujourd'hui?
BAROIS.--Mieux, mieux... Bonjour Cécile. Vous êtes bonne de venir me voir.
Marie se penche.
Il l'embrasse, et s'adresse à elle, en souriant.
BAROIS.--La maladie nous apprend combien nous avons besoin des autres...
Cécile s'est assise sur le bord d'un fauteuil. Le jour l'éclaire durement. Barois remarque son visage bouleversé.
Marie reste debout, contre la fenêtre; elle aussi, a pleuré.
MARIE (répondant au regard de Barois).--Père, j'ai parlé à maman de ma vocation religieuse... Je lui ai dit que vous consentiez...
BAROIS (vivement).--Moi, Marie?... Mais je n'ai pas à consentir!
Cécile fait un mouvement.
CÉCILE.--Vous avez connu le projet de Marie avant moi, Jean. Est-il possible que vous ne l'en ayiez pas détournée?
MARIE (fixant Barois).--Dites tout ce que vous pensez, père!
Il fait un effort pour rassembler ses idées.
BAROIS (à Cécile).--Je lui ai fait des objections. Une telle vocation est trop loin de moi pour que je puisse comprendre... Mais j'ai trouvé Marie si résolue ... et, d'avance, si heureuse...