Jean Barois

Part 21

Chapter 213,730 wordsPublic domain

«Au moment de notre rupture, j'ai voulu me réserver la possibilité d'intervenir, à un moment donné, dans l'éducation de ma fille. Mais les circonstances ont bien changé. Depuis dix-huit ans, vous le savez, je n'ai revu ni ma femme, ni l'enfant. J'abuserais vraiment de mon droit, en réclamant aujourd'hui la moindre parcelle d'une existence dans laquelle je n'ai tenu jusqu'ici et ne tiendrai jamais aucune place. D'ailleurs, pour vous dire toute ma pensée, les sentiments que ma fille doit nécessairement éprouver pour ce Père inconnu, lui rendraient, comme à moi-même, un pareil rapprochement intolérable.

«Il n'y a donc pas lieu de changer quoi que ce soit à nos situations respectives, et j'ai compté sur vous pour délier ma femme de tout engagement à ce sujet.

«Je vous prie de croire à ma gratitude, et d'accepter l'assurance de ma sympathie dévouée.

BAROIS.»

Quelques jours après. Neuf heures du matin.

Barois, levé tard, achève en flânant sa toilette.

Il n'a rien à faire: c'est le 1er janvier.

Pascal apporte un paquet de cartes et de lettres.

PASCAL.--Monsieur dînera-t-il ici?

Barois s'est approché du plateau et trie le courrier.

BAROIS.--Non, non... disposez de votre soirée. (Coup d'œil hésitant.) Vous devez avoir de la famille, des amis?

PASCAL (placide).--Ma foi, non: si Monsieur n'est pas là, je dînerai de bonne heure et j'irai au cinéma.

BAROIS (le rappelant).--Eh bien, alors, Pascal, préparez-moi donc à dîner ici... Hein? N'importe quoi, à l'heure que vous voudrez: je ne bouge pas de la journée. Les restaurants sont si bêtes, les jours comme aujourd'hui...

Il ouvre quelques lettres. Puis il aperçoit le timbre de Buis, et, sans hâte, déchire l'enveloppe.

«Presbytère de Buis-la-Dame.

«31 décembre.

«Mon cher Jean,

«Je serai toujours prêt, en souvenir du passé, à être votre porte-paroles.

«Je me suis acquitté de la présente tâche avec d'autant plus de zèle, que toute autre solution m'eût semblé singulièrement inconsidérée. Votre décision épargne à Madame Barois de nouvelles épreuves, et c'est justice: la pauvre femme mérite d'être un peu récompensée du digne renoncement de sa vie.

«Je croirais cependant manquer envers vous d'une certaine loyauté, en vous cachant que c'est Marie qui a obligé sa mère à vous faire écrire par Maître Mougin. Vous voyez à quel point les sentiments filiaux que vous prêtez à la chère enfant, sont différents de ceux qu'une éducation profondément chrétienne a su développer en elle.

«Je vous serre la main,

M. L. JOZIERS, pr.»

Barois est debout contre la fenêtre; il lui faut un instant pour se ressaisir. Il regarde l'enveloppe, puis la chambre, puis la rue.

Il reprend la lettre, posément, cherchant de bonne foi à concentrer sa pensée:

--«Pourquoi Joziers dit-il: _Je manquerais d'une certaine loyauté.....?_ C'est qu'il a bien le sentiment que ce dernier paragraphe change du tout au tout mon point de vue.....

«Si c'était une exigence de ma part, un caprice, je dirais non... Ou bien, si j'avais eu le dessein d'avoir sur elle une influence secrète, je dirais non... Mais ce n'est pas ça: c'est elle qui...

«Alors? Pourquoi pas?»

Il sourit.

--«C'est tout de même curieux que ce soit elle qui ait tenu à me rappeler l'échéance. Et malgré sa mère, en somme, puisque mon refus épargne à Cécile _de nouvelles épreuves_? Cécile a donc très peur que je ne renonce pas à nos conventions; et la petite a dû avoir à lutter ferme... Il faut qu'elle y tienne bien!

«Du diable, par exemple, si je devine pourquoi! Curiosité? Invraisemblable... Elle doit avoir très peur de quitter Buis, sa mère, sa grand'mère, ses habitudes; et surtout pour venir ici! Qu'est-ce qui s'est passé dans cette tête de dix-huit ans?

«En tous cas, il a fallu une volonté extraordinaire pour obtenir le consentement de Cécile. Ça prouve qu'elle a de l'énergie, des idées à elle... C'est bien étrange... Joziers m'a laissé entendre, autrefois, qu'elle me ressemblait un peu... Nous avons peut-être aussi des traits de caractère communs, la même ténacité? Qui sait? Peut-être certaines tournures d'esprit qui sont les mêmes?... Elle cherche peut-être à comprendre, à reviser ce qu'on lui a appris?... Elle se débat peut-être là-bas, comme moi jadis?... Elle vient peut-être vers moi, pour respirer plus librement, pour s'affranchir?»

Il s'attarde complaisamment; il aperçoit en lui un foyer de tendresse inemployée qu'il ignorait...

Puis il hausse les épaules.

--Mais non... _Les sentiments que l'éducation chrétienne a su développer en elle....._ Ah, je divague, ils la tiennent bien!»

Un geste d'impatience.

--«Bon... Je souffre maintenant à l'idée que cette gamine inconnue est de l'autre côté de la barricade! Et il y a dix minutes, rien ne m'était plus indifférent que sa piété! Je deviens stupide..... (Souriant.) C'est qu'il n'y a pas plus de dix minutes qu'elle existe pour moi, qu'elle a manifesté son existence, qu'elle est autre chose qu'un nom ... Marie.....»

Il déplie la lettre pour la troisième fois.

Et à mesure qu'il la relit, il sent sa réflexion impuissante contre la décision irrévocable que chaque mot de cette lettre incruste davantage en lui.

II

Un après-midi de février.

Pascal, entendant la clé dans la serrure, s'avance vers la porte.

BAROIS.--Me voilà, Pascal: tout est prêt?

Pascal sourit familièrement.

Barois fait le tour de son cabinet, comme s'il passait l'inspection. Rien ne traîne; le bureau seul est en désordre. Sur la cheminée, L'_Esclave enchaîné_ de Michel-Ange s'épuise toujours en son effort stérile.

Il gagne hâtivement l'autre partie de l'appartement: deux chambres, communiquant par un cabinet de toilette; la plus grande est tendue de toile claire, et meublée à neuf.

Regard d'ensemble angoissé et satisfait.

Il redresse un abat-jour, tâte le radiateur, consulte sa montre, et retourne dans son cabinet.

BAROIS.--Pascal, nous avons oublié quelque chose!... Vous allez descendre quatre à quatre... Une belle botte de fleurs blanches... (Montrant la grosseur.) Et blanches, vous entendez?

Cinq minutes plus tard.

On a sonné.

Barois, qui errait de long en large, pâlit.

--«Et cet imbécile n'est pas revenu!»

Il se dirige vers le vestibule, hésite, et ouvre la porte.

L'abbé Joziers entre le premier, précédant une jeune fille et une femme de cinquante ans, simplement mise.

BAROIS.--Mon domestique est justement..... (Poussant la porte de son cabinet.) Entrez donc...

L'abbé passe, puis la jeune fille.

Barois s'apprête à les suivre; mais la femme de chambre marche résolument dans les pas de sa maîtresse, et frôle Barois, sans s'effacer.

L'ABBÉ (gravement).--Bonjour Jean. Je vous amène votre fille... Et Julie, la fidèle Julie... (Geste ecclésiastique.) Deux de mes meilleures paroissiennes...

Barois ébauche un mouvement vers Marie, qui se tient droite, le visage empourpré. Elle est petite, brune, fraîche de teint.. Une image s'impose à lui, aigüe: Cécile à vingt ans!

Elle avance une main qu'il serre.

Puis, un court silence.

La porte s'ouvre. Pascal paraît, un bouquet à la main. Il s'arrête, et, tranquillement, sourit.

BAROIS.--Je l'avais envoyé chercher quelques fleurs... (Vers Marie.) C'est si sévère, un appartement d'homme...

Ils sont debout, les uns devant les autres, inertes. Marie baisse à demi les paupières. Julie ne quitte pas Barois des yeux. L'abbé promène un regard désapprobateur.

Barois sent qu'il faut à tout prix rompre ce mutisme.

BAROIS (à Marie).--Voulez-vous ... que je vous montre votre chambre? (Il fait un pas vers la porte, et se retourne vers l'abbé.) Venez-vous avec nous?

Son coup d'œil signifie: «Venez voir où elle habitera, pour pouvoir en parler là-bas...»

L'abbé les suit.

Dans cette chambre pleine de jour, ils sont encore plus mal à l'aise que dans le cabinet aux teintes neutres; et ils restent pareillement plantés au milieu de la pièce.

Barois prodigue des renseignements.

BAROIS.--Ici, votre cabinet de toilette. Et ici, la chambre de ... Julie. Vous voyez, vous ne serez pas trop isolée... (A Pascal qui apporte les bagages.) Devant la fenêtre...

Sa joie est tombée, il n'en peut plus: une amertume envahissante... Il faut en finir.

BAROIS (à Marie, dont le regard fuit).--Eh bien, nous allons vous laisser ... n'est-ce pas?... Vous devez avoir envie de déballer vos affaires...

L'ABBÉ.--D'ailleurs, il va falloir que je reprenne mon train. Ma chère petite, je vais vous dire au revoir.

Marie le regarde, et ses yeux grands ouverts se mouillent lentement. Immobile, elle paraît prête à s'élancer dans les bras du vieil abbé, qui s'approche, et, paternellement, l'embrasse au front.

L'ABBÉ.--Au revoir, Marie.

Le ton est affectueux et ferme. On y sent cette indifférence pour la vie quotidienne de ceux qui ont toujours vécu pour l'autre. Il semble dire: «Je vous plains, mais vous avez appelé cette épreuve; et Dieu n'est-il pas avec vous?»

Barois conduit l'abbé dans son cabinet.

Ses lèvres tremblent, sa volonté est tendue, à se briser. Il sourit péniblement.

BAROIS.--A quelle heure est votre.....

Il ne peut achever; il s'assied lourdement à son bureau, la tête dans ses mains, le corps brusquement secoué de sanglots. Ce souvenir obsédant de Cécile jeune..... Ces yeux d'enfant, pleins d'anxiété..... Et lui, qu'une tendresse sans issue étouffe soudain..... Ah, la responsabilité de créer une autre chair, capable de souffrir!

L'abbé assiste, impassible, les bras joints, les doigts enfouit sous les manches. Il pense au roc frappé par Moïse; mais sa pitié est volontairement contenue.

Barois se relève, s'essuie les yeux.

BAROIS.--Excusez-moi... Tout ça m'a secoué; je suis si nerveux maintenant... (L'abbé a repris son bréviaire et son chapeau.) A quelle heure est donc votre train?

* * * * *

Deux heures plus tard.

Barois n'a cessé d'aller et de venir de la fenêtre à la porte, prêtant l'oreille à tous les bruits de la maison.

Il n'y tient plus. A pas rapides, il se dirige vers la chambre de Marie.

Silence.

Il frappe.

Quelques mouvements effarés.

MARIE.--Entrez.

Debout, dans le soir, deux ombres se détachent sur la pâleur de la croisée. Elles viennent de se lever précipitamment; leurs deux chaises sont là, deux épaves au milieu de la pièce.

Le cœur de Barois se serre.

BAROIS.--Vous êtes donc sans lumière?

Il tourne le commutateur, et reçoit au visage le regard de Julie; un chapelet pend au bout de son bras. Marie, les paupières rougies et baissées, esquisse un geste gauche.

BAROIS.--Vous avez déjà défait vos malles? Vous manque-t-il quelque chose? (A Julie.) Demandez bien tout ce dont vous aurez besoin... Pascal est un brave garçon, il vous rendra tous les services possibles...

(A Marie.) Eh bien, voulez-vous que nous allions dans mon cabinet, en attendant le dîner?... Je vous montre le chemin.

Elle le suit, résignée.

Il se retourne.

BAROIS.--J'ai l'air de vous mener à la guillotine...

Elle essaye de sourire, mais cette voix affectueuse lui donne envie de pleurer.

Dans le cabinet, Barois allume toutes les lumières et avance gaiement un fauteuil, sur le bord duquel Marie s'assied.

Il se sent aussi gêné qu'elle,--et ridicule, à cause de son âge.

Marie:

Le front est étroit, un peu bombé. Une peau de brune, avec des roseurs transparentes et des pourpres soudaines, d'un éclat de fleur. Des yeux clairs et sans douceur, d'un gris bleu inattendu sous les sourcils noirs, qui ont le même dessin tourmenté que ceux de son père. Le menton accuse une volonté d'homme. Mais la finesse du nez, la gaieté qui erre autour de la bouche, corrigent ces duretés.

Le charme d'une jeunesse saine et fière.

BAROIS.--Oui, je comprends très bien que ce soit dur, très dur, cette séparation, Paris, cet appartement inconnu ... et puis moi..... (Elle esquisse un mouvement de politesse intimidée.) Si, si, je me rends bien compte..... Moi-même, tenez, je suis là, devant vous, je ne sais plus comment dire ce que je pense... (Elle sourit gentiment. Il s'enhardit.) Et pourtant, c'est vous qui avez eu l'idée de passer deux mois ici... Je n'aurais jamais osé le demander... Eh bien, vous y voilà, il n'y a aucune raison pour que nous ne fassions pas bon ménage... Aucune, n'est-ce pas?

Elle tente un visible effort.

MARIE.--Non, mon père.

Il pense avec humeur: «Comme au confessionnal.»

Sa physionomie devient sérieuse.

BAROIS.--Je ne sais pas du tout ce que ... on vous a raconté sur moi...

Elle rougit brusquement, et l'interrompt par un geste de protestation. Il heurte un regard qui résiste. Il continue, sur un ton camarade.

BAROIS.--En tous cas, puisque vous avez désiré me connaître (Interrogation sous-entendue.), je suis décidé à m'expliquer franchement. Je puis paraître avoir eu des torts irréparables vis-à-vis de votre mère et de vous. Je ne nie pas que j'aie certains reproches à me faire mais il y a du pour et du contre... Vous êtes bien jeune, Marie, pour être mêlée à ces questions: je le ferai le plus discrètement, le plus loyalement possible.

Au mot «loyalement» elle a relevé le front.

PASCAL (solennel).--Mademoiselle est servie.

Elle se tourne à demi, surprise.

BAROIS (souriant).--Vous voyez, je ne compte déjà plus... Vous êtes chez vous. (Se levant.) Allons à table. Ce soir si vous n'êtes pas fatiguée, nous causerons de tout ça.

* * * * *

Après le dîner.

La glace est rompue.

Marie entre la première dans le cabinet et aperçoit les fleurs enveloppées.

MARIE.--Oh, il fallait les mettre dans l'eau...

BAROIS (à Pascal qui porte le café).--Tenez, Pascal, donnez-donc vos fleurs à Julie, elle saura les...

MARIE (vivement).--Mais non, donnez... Avez-vous un vase assez grand?

Pascal lui apporte ce qu'elle demande; il la regarde faire le bouquet, et sort sans cesser de sourire.

BAROIS.--Marie, vous avez fait la conquête de Pascal.

Elle rit.

BAROIS.--Du café?

MARIE.--Non, jamais.

BAROIS.--Eh bien, voulez-vous me servir le mien, puisque vous êtes maîtresse de maison? Une demi-tasse... C'est tout ce qu'on me permet maintenant... Merci.

Ils sourient, comme deux enfants qui jouent aux grandes personnes.

BAROIS (brusquerie affectueuse).--Voyez-vous, Marie, depuis que vous êtes là, je me pose la même question: pourquoi a-t-elle désiré venir?

Un silence.

BAROIS (de sa voix chaude).--Oui, pourquoi?

Marie ne sourit plus. Elle subit, sans un clignement de cil, le regard de Barois; puis elle secoue la tête. Elle semble dire: «Non. Plus tard peut-être... Aujourd'hui, non.»

III

Six semaines après.

Aux bureaux du _Semeur_, dans le cabinet du Directeur.

LE SECRÉTAIRE DE LA RÉDACTION.--L'article de M. Breil-Zoeger sur les instituteurs?

BAROIS (regardant l'heure).--Faites passer autre chose.

Il se lève.

LE SECRÉTAIRE.--C'est qu'il va y avoir quatre mois bientôt...

BAROIS (debout).--Je ne dis pas le contraire. Mais je ne veux pas publier ça, sous cette forme... Il faudra que je voie Breil-Zoeger.

LE SECRÉTAIRE.--Eh bien, l'article de Bernardin?

BAROIS.--Si vous voulez.

LE SECRÉTAIRE.--Je voulais vous demander aussi ce qu'il faut répondre à Merlet.

BAROIS.--Ça ne presse pas, mon ami. Je n'ai pas le temps ce soir. Nous verrons demain.

Il prend son chapeau et son pardessus.

En passant devant la gare d'Orsay, il lève la tête:

--«Quatre heures moins le quart... Je rentre tous les jours un peu plus tôt... Je finirai par ne plus sortir de chez moi...

«Je _finirai_... Non! puisqu'elle va partir dans trois semaines...»

Une angoisse déchirante. Il hâte le pas. Il entrevoit un coin de son cabinet, et, sous la lampe, un front dans l'ombre, une nuque caressée de lumière.

Il sourit en marchant.

--«Elle s'est installée là comme chez elle! Ce petit air décidé, cette assurance, ces timidités! Et sachant toujours ce qu'elle veut... Elle m'en impose. Elle a quelque chose de sain, de parfaitement équilibré: c'est un tout, un anneau fermé.

«Non, je n'ai aucunement les sentiments d'un père... J'ai un sentiment paternel, ce qui n'est pas la même chose. Un père se sent une autorité, des droits. Rien de semblable. J'ai cinquante ans passés, elle en a dix-huit: voilà ce qu'il y a de paternel entre nous. Ce que j'éprouve pour elle, au fond, c'est tout bêtement une inclination sentimentale, une sympathie ... amoureuse... Mais oui, pourquoi avoir peur des mots?...»

Il gravit l'escalier, allègrement. Il répète avec complaisance:

--«Une inclination amoureuse...»

Le visage rond de Pascal.

BAROIS.--Mademoiselle est là?

PASCAL.--Non, Monsieur. Mademoiselle n'est pas rentrée.

Une déception; puis une poignante tristesse: dans trois semaines, ce sera tous les jours ainsi.

MARIE.--Bonjour, Père.

Elle entre, en toilette sombre, les joues fraîches, les yeux vifs.

BAROIS (souriant de plaisir).--Comme vous rentrez tard aujourd'hui...

Il regrette déjà sa phrase: il vient d'apercevoir la tranche dorée du paroissien qu'elle dépose sur la cheminée, pour enlever son chapeau.

MARIE (simplement).--C'est le premier jour de la retraite...

Quelques minutes plus tard, elle revient portant deux années reliées du _Semeur_. Elle fait glisser sa charge sur le bureau.

MARIE.--Voilà: j'ai fini. Qu'est-ce que vous me donnerez, maintenant, père?

BAROIS.--Je ne sais pas. Qu'est-ce que vous désirez?

Le ton signifie: «Vous savez bien que je ne comprends rien à vos lectures.»

MARIE (gaiement).--La suite.

BAROIS.--Ce volume-là va jusqu'en décembre dernier. Il n'y a eu que huit numéros depuis. (Se tournant vers un casier.) Ils sont là. Mais si vous ne voulez lire que mes articles, ce n'est pas le peine, je n'ai rien publié depuis janvier. (Il rit.) Vous devinez pourquoi?

MARIE.--Est-ce que vraiment je vous empêche de travailler?

BAROIS (souriant).--Non, vous ne m'empêchez pas de travailler, ce n'est pas ça... Mais depuis que vous êtes là, je travaille moins, voilà tout... Je n'en ai plus le même désir...

Il la regarde. Elle semble éprouver un réel remords. Cependant, quelle importance pour elle, qu'il écrive ou non? Au contraire, elle devrait se réjouir d'interrompre la production maudite...

BAROIS (repris par la pensée du départ).--Je peux bien le dire. Vous avez mis dans ma vie quelque chose qui n'y était pas, dont je ne soupçonnais même pas le prix... Une présence, une affection... Je parle de l'affection que je ressens, moi... (Elle esquisse une rectification, et rougit.) Enfin, il n'y a pas à dire: l'idée que vous allez bientôt me quitter, m'est très dure, très dure...

MARIE (gentiment).--Je reviendrai...

Il la remercie d'un sourire âgé.

Un temps.

BAROIS.--Je me suis attaché à vous, Marie, et pourtant vous m'êtes une énigme, vous êtes indéchiffrable!

Elle fronce les sourcils: sur la défensive.

BAROIS (montrant du doigt le paroissien).--Je sens qu'il y a _là_ un abîme entre nous: je le sens tous les matins, quand je vous vois revenir de la messe... Et, à d'autres moments, quand vous êtes ici, le soir, près de moi, recherchant dans le _Semeur_ tout ce que j'ai écrit, lisant mes livres, demandant des explications, et les écoutant sans broncher comme si vous étiez curieuse de libre-pensée,--il me semble alors que vous n'êtes pas si loin!... Ah, c'est vrai, je ne vous comprends pas...

Marie est debout, le genou sur un fauteuil, les mains nouées sur sa jupe, le corps abandonné. Son regard seul est actif. Elle jette un coup d'œil aux _Semeur_ qu'elle a rapportés, semble brusquement prendre un parti, et se laisse glisser dans le fauteuil.

MARIE.--J'ai voulu tout lire, d'abord...

Elle s'arrête. Sa voix alourdie marque la contraction de cette petite âme, au seuil de l'entretien toujours reculé.

Barois rencontre son regard bleu: et il a l'intuition qu'elle s'est interrompue pour lancer vers Dieu un appel de courage.

Il cherche à l'aider.

BAROIS.--Si je comprenais seulement pourquoi vous avez désiré venir?

Elle le fixe, l'œil chargé de pensées.

MARIE.--Par épreuve.

Il ne réprime pas son amertume. Elle s'empourpre et baisse les yeux: son front est rond comme un bouclier.

MARIE (vite).--Je veux être religieuse, père...

Barois sursaute. Elle relève la tête.

MARIE.--Je savais que vous aviez perdu la foi. Alors j'ai voulu vous connaître, vivre de votre vie, étudier vos œuvres, subir votre influence: c'était l'épreuve décisive de ma vocation... (Fièrement.) Et je suis contente d'être venue!

Long silence.

BAROIS (morne).--Vous voulez être religieuse, Marie?

Il surprend alors une certaine façon qu'elle a de sourire: une crispation des lèvres, dépouillée de joie; et, en même temps, un regard qui se fige, assuré, légèrement ironique, mais terne et sans vie.

BAROIS (soulevant les bras, d'un geste las, sans la regarder).--Je ne m'y attendais guère... Je me disais: «Pourquoi est-elle là?» J'ai fait vingt hypothèses. Finalement je m'étais dit: «Elle va essayer de me convertir...»

Son rire éclate, puéril, nerveux, trop vif.

BAROIS (agacé).--Eh bien, ce n'aurait pas été si mal, pour une future religieuse!

Marie a repris son sérieux. Elle va chercher son paroissien, le feuillète, et le tend à son père.

BAROIS (lisant).--«Je voudrais que vous fussiez tous comme moi; mais chacun a son don particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu.»

MARIE (souriant).--Vous me croyez bien orgueilleuse! Si Dieu vous désirait pour lui, est-ce qu'il aurait besoin de moi? C'est donc qu'il a d'autres vues sur vous... (Secouant la tête.) Non, non, chacun cherche son devoir où il peut. Moi j'ai le bonheur de l'avoir trouvé devant moi, simple et facile. Vous pas. Je vous plains... (Hésitation.) Je ne peux que vous plaindre, père... Mais essayer, _moi_, de vous convertir, _vous_!

BAROIS.--Et vous n'avez pas craint, en soumettant votre foi à mon influence...

Marie secoue la tête.

MARIE.--D'abord, je savais bien que si vous aviez ces idées-là, c'était, comment dire...--d'une façon élevée... On ne peut pas vous en vouloir..

BAROIS.--Comment le saviez-vous?

MARIE.--Je le savais.

BAROIS (pris d'une curiosité étrange).--C'est votre mère, qui...?

Marie rougit brusquement et fait un imperceptible signe d'assentiment.

Il n'insiste pas.

Il va vers sa bibliothèque, l'ouvre, et, pensif, manie quelques volumes.

BAROIS.--Voyons, Marie... Vous avez lu: _Les raisons de ne pas croire_, huit articles qui se suivent?

MARIE.--Oui.

BAROIS.--Et ça: _Le dogme devant la science_?... Et ça: _Les origines comparées des religions_?...

MARIE.--Oui.

BAROIS (repoussant le battant vitré).--Vous avez lu tout ça, en y appliquant votre esprit,--et ce que vous aviez cru vrai jusque-là ne vous a pas semblé...

Il voudrait dire: «Vous ne me ferez pas croire que tout le labeur d'une vie comme la mienne, employée à combattre la religion par des arguments précis, puisse se briser contre votre foi d'enfant!»

Mais il s'arrête: il vient de reconnaître le sourire et le regard butés de Marie.

MARIE (cherchant à formuler sa pensée).--Mais, père, si ma certitude était à la merci des objections, ce ne serait plus une certitude...

Elle sourit, naïvement cette fois. Et Barois entrevoit une vérité psychologique.

Il pense:

--«Une certitude qui n'offre pas de prise aux objections... Qu'est-ce qu'elle veut dire? Que les difficultés de la religion ne peuvent pas exister pour elle, parce qu'elle possède, _a priori_, une certitude? Ce qui veut dire qu'elle a mis d'avance sa foi au-dessus de tout raisonnement; et que, même si sa raison se laissait convaincre par les objections, sa foi n'en serait pas même effleurée, parce qu'elle est _au-dessus, hors d'atteinte_!

«C'est enfantin... et inattaquable!»

BAROIS (doucement).--Mais cette certitude, Marie, sur quoi donc l'asseyez-vous si solidement?

Elle se contracte; mais elle ne veut pas se dérober.