Jean Barois

Part 20

Chapter 203,713 wordsPublic domain

Puis sa volonté tendue se rompt. Sa face congestionnée devient brusquement livide. Il se renverse dans les bras de Woldsmuth.

Les feuillets s'éparpillent sur les draps.

Woldsmuth, d'une voix anxieuse, appelle Pascal. Mais déjà Barois soulève les paupières, et sourit aux deux hommes.

Quelques instants plus tard, sa respiration régulière révèle un profond et calme sommeil.

TROISIÈME PARTIE

LA FÊLURE

I

Cinq ans plus tard.

* * * * *

Un matin.

Barois achève de déjeuner.

PASCAL.--Il y a là un abbé, qui voudrait voir Monsieur.

BAROIS.--Un abbé?

PASCAL.--Il n'a pas voulu dire son nom.

Barois entre dans son cabinet.

Un prêtre âgé, debout à contre-jour: l'abbé Joziers.

L'ABBÉ.--Je ne me suis pas fait nommer, je n'étais pas sûr d'être reçu... (Il rencontre le regard joyeux de Barois, et baisse la tête.) Bonjour, Jean.

Depuis plus de dix ans, aucune voix amie ne l'a appelé «Jean»... Ses yeux s'emplissent de larmes; il tend les mains. L'abbé les saisit.

Ils sont un instant l'un contre l'autre sans parler.

L'abbé Joziers: la soixantaine.

Le corps, maigre et long, est demeuré alerte. Mais le visage est d'un vieillard: les cheveux sont tout gris; la peau est jaune, fripée; aux coins des lèvres, deux entailles, par où les joues semblent s'être vidées de leur chair.

Barois, familièrement, avance un siège. L'abbé s'y assied avec réserve.

Barois aussi a changé: il a maigri; il porte ses cheveux emmêlés sur le front; le regard est plus pensif; la moustache noire, striée de blanc, masque maintenant la révolte de la bouche.

L'ABBÉ.--Je ne viens pas en ami, vous vous en doutez bien... Je viens, parce qu'_on_ me l'a demandé, et qu'il n'y avait personne d'autre pour faire cette démarche...

Vous devinez sans doute pourquoi?

Barois secoue négativement la tête; sa bonne foi est évidente.

L'abbé était venu, indigné; et, devant ce regard loyal, il se sent incliné à plus d'indulgence: «C'est un irresponsable...» Mais il reprend son rôle; et l'affection ancienne redescend au fond de son cœur.

L'ABBÉ (agressif).---Vous avez récemment fait une leçon publique, je ne sais à quelle occasion, sous ce titre: _Documents psychologiques pour l'évolution contemporaine de la foi._

BAROIS (intrigué).--Oui.

L'ABBÉ.--Vous y êtes délibérément sorti du domaine des idées générales, pour donner des détails ... dont le caractère autobiographique est manifeste. Les fragments que j'ai _dû_ lire, font allusion à des circonstances de votre jeunesse, de votre _mariage_ ... qui y sont étalées ... avec une absence de ... respect...

BAROIS (sèchement).--Vous allez un peu loin. Les détails dont vous parlez sont anonymes et présentés sous une forme scientifique, qui écarte toute autre interprétation. J'ai étudié un grand nombre de cas psychologiques, dont une partie m'était fournie par des correspondants, médecins en province, et dont quelques autres, je le reconnais, m'étaient personnels...

L'ABBÉ (haussant le ton).--C'est _là_ où vous vous trompez, Jean. Ces détails n'appartiennent pas à _vous seul_. (Amèrement.) J'ai eu la douleur de perdre, à votre sujet, bien des illusions déjà. Mais je ne croyais pas qu'il me faudrait un jour vous rappeler à votre plus _élémentaire_ dignité d'homme. Il y a des analyses intimes dont le secret est inviolable. On n'expose pas à la curiosité d'un public, quel qu'il soit, pour quelque motif que ce soit, les sentiments d'une femme, qui est et qui reste la _vôtre_, qui est la mère de votre enfant!

Barois reçoit le coup au visage, sans un geste de protestation.

Il devient pourpre.

Des souvenirs s'abattent sur lui, en rafale: au fond de sa conscience, un passé, qui n'était qu'enseveli, ressuscite.

L'ABBÉ.--Un journal franc-maçon de l'Oise a relevé dans vos paroles ce qui pouvait blesser Mme Barois, et...

Barois n'écoute pas. Il regarde l'abbé avec une expression concentrée, lointaine. Blesser sa femme?... Pas une seule fois, depuis leur séparation, l'idée ne lui est venue qu'elle pût encore être blessée par lui!

Il a besoin de se ressaisir. Il gagne sa table de travail, comme un refuge, et s'assied lourdement, les mains crispées sur les bras de son fauteuil, son fauteuil quotidien.

BAROIS.--Oui, je comprends maintenant... Mais c'est si involontaire!

Le regard de l'abbé est incrédule.

BAROIS (vivement).--Vous ne le croyez pas? Ah, rendez-vous compte: je vis ici, seul, depuis plus de dix ans; je ne vois personne; quelques amis, des collaborateurs... Je suis terriblement occupé... Je n'ai pas le temps de regarder en arrière; et puis, ce n'est pas dans ma nature... Je n'ai jamais aucune nouvelle de Buis: une fois par an, un clerc de notaire m'avertit que la pension a été versée: et c'est tout.

L'abbé le considère avec stupéfaction.

BAROIS.--Je vous étonne? c'est la pure vérité. Le passé est le passé, j'en suis sorti; il est loin, il est mort pour moi; je n'y pense jamais, jamais.

Quand j'ai préparé le cours en question, j'ai cherché avant tout des documents authentiques, exacts. J'en ai pris dans ma propre expérience, sans hésiter. Evidemment, ces souvenirs ne m'appartenaient pas entièrement... C'est vrai...

(S'interrogeant.) Je me suis peut-être conduit comme un goujat...

Il fixe le sol.

Ses mains ont un imperceptible tremblement.

Ah, je suis très contrarié, d'avoir été, sans le vouloir, la cause... (Spontanément.) Expliquez-lui, dites-lui bien tout ce que je...

L'ABBÉ (désarmé par tant d'inconscience).--Non, Jean, il vaut mieux que je ne répète pas tout ce que vous venez de me dire là...

Un silence.

L'abbé prend son chapeau.

BAROIS.--Vous n'êtes pas pressé... (Il hésite.) Donnez-moi quelques nouvelles. Est-ce que... Cécile vit toujours chez sa mère?

Le visage du prêtre reste fermé; il fait un signe affirmatif.

BAROIS.--Et elles mènent toujours la même vie? Les patronages, les ouvroirs?

L'ABBÉ (désapprobateur).--Mme Barois donne aux œuvres le temps qu'elle ne consacre pas à sa fille.

BAROIS.--Ah, oui, l'enfant ... qui a maintenant ... voyons ... treize ans...? Hein? (Naïvement.) Comment est-elle, cette petite? A-t-elle une bonne santé?

Il croise le regard de l'abbé; sa phrase s'achève dans un sourire gêné.

BAROIS.--Je vous parais être un monstre? Que voulez-vous... (Geste brutal.) J'ai rayé tout ça! C'est passé, c'est fini! Ma vie, elle est toute ailleurs, et elle me passionne exclusivement! Pourquoi feindrais-je? Souvenez-vous: cette petite, j'étais déjà parti en Angleterre, quand elle est née... Elle ne m'intéresse vraiment à aucun titre, elle n'a rien de moi...

L'ABBÉ (qui le considère soigneusement).--Si. J'en suis même frappé depuis ce matin: elle _vous_ ressemble.

BAROIS (la voix changée).--Elle me ressemble?

L'ABBÉ.--L'expression générale... Le regard... Le menton...

Nouveau silence.

L'abbé se lève.

Il s'en va, mécontent de Barois, mécontent de lui-même, gardant pour lui ce qu'il eût aimé dire, emportant de cette visite une rancœur nouvelle.

BAROIS (qui l'accompagne vers la porte).--Et ... vous habitez toujours à Buis?

L'ABBÉ.--Monseigneur m'a confié la cure de Buis, il y aura quatre ans à la Fête-Dieu...

BAROIS.--Je ne savais pas.

Ils ont atteint le vestibule.

L'ABBÉ (avec une soudaine rancune).--Ah, nous sommes cruellement éprouvés, là-bas, par _votre_ nouvelle loi des Congrégations!

BAROIS (souriant).--Ce n'est pas parce que je m'obstine à réclamer la liberté de la pensée, ou parce que j'ai combattu l'injustice, que je suis solidaire de tout ce qui se fait en France...

L'abbé qui avait déjà entr'ouvert la porte du palier, la referme doucement, et se retourne.

BAROIS.--Si vous suiviez, même de loin, le périodique que je dirige ... (L'abbé laisse échapper un geste de répugnance qui provoque un nouveau sourire de Barois.) ... vous sauriez que je n'ai cessé d'appliquer à l'Église les principes qui nous animaient pendant l'Affaire: exactement les mêmes. (Mélancolique.) Nous y avons perdu, d'ailleurs, bien des abonnés... Peu importe. J'ai protesté de toutes mes forces, en voyant le gouvernement s'appuyer sur les dreyfusards de la nouvelle couche, pour trahir le vote de la Chambre et faire exécuter la loi dans un tout autre esprit que celui où elle avait été conçue.

L'ABBÉ (froidement).--J'enregistre avec satisfaction ce que vous me dites là... Mais si vous apercevez combien ce qui se fait aujourd'hui en France est vil, je déplore que vous n'en voyiez pas la cause et combien lourde est la responsabilité qui vous en incombe, à vous, et à vos amis... (Avec gravité.) Au revoir.

BAROIS (serrant sa main).--Cette rencontre m'a fait un grand plaisir, je l'avoue... Quoique je regrette profondément ce qui vous a amené: dites-le à ... à Buis...

(Avec un sourire forcé.) D'ailleurs, soyez rassuré pour l'avenir... Oui, il paraît que je me détraque ... (la main sur le cœur) ... par là... Défense de parler en public, ménagements... Un tas de misères...

L'ABBÉ (affectueux).--Vraiment? Mais rien de grave?

BAROIS.--Non, si je suit raisonnable.

L'ABBÉ (ardemment).--Il faut l'être! Votre vie n'est pas terminée, elle ne peut pas finir comme ça...

BAROIS (coupant court).--J'ai plus que jamais la certitude d'être dans ma voie, et de la suivre, comme je dois!

L'ABBÉ (hochant la tête).--Au revoir.

II

A Auteuil.

Une après-midi de printemps.

Luce est assis dans son jardin à l'ombre des marronniers. Des taches de soleil tremblent sur son front et sur sa barbe blanchie. Reposé et triste, il regarde devant lui. Sur ses genoux, un journal déplié.

En caractère gras:

LES CENDRES DE ZOLA AU PANTHÉON

CORTÈGE OFFICIEL.

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE ET LES MINISTRES.

LES MESURES DE POLICE.

LA BAGARRE.

Tout à coup son visage s'éclaire: à travers les arbustes, Barois vient vers lui.

Leurs mains s'étreignent.

Pas d'explications superflues...

Ils s'asseyent, en silence; ils sont résolus à ne pas épancher leurs cœurs. Mais la même pensée se croise dans leurs regards: ce défilé théâtral, dont ils ont été exclus, cette parade de foire pour glorifier leur grand Zola, cet accaparement d'un nom qui signifie loyauté et justice, pour couvrir une politique d'intérêt!

LUCE (mélancolie profonde).--Le beau soleil, n'est-ce pas?

Barois approuve de la tête, longuement.

Peu importent les mots...

Quelques secondes passent.

Puis Luce fait un nouvel effort.

LUCE.--Et vous, cher ami, comment va?

BAROIS.--Pas mal. Depuis que j'ai interrompu mes cours, je vais même bien.

LUCE.--Et le _Semeur_?

Barois regarde Luce; rire silencieux.

BAROIS.--Vous rappelez-vous votre surprise quand vous avez appris les désabonnements, après ma campagne contre les exagérations de l'antimilitarisme?

LUCE.--Eh bien?

BAROIS.--Eh bien, tenez, j'ai voulu tenter une épreuve... (Il rit à nouveau, et tout à coup s'arrête, comme s'il craignait de laisser monter un sanglot.) J'ai choisi vingt des nôtres, vingt combattants de la première heure; depuis trois mois j'ai cessé de leur envoyer le _Semeur_. (Articulant.) Pas un seul ne s'en est aperçu: je n'ai pas reçu _une_ lettre de réclamation!

(Une pause.) Tenez, voilà ma liste.

Mais Luce repousse le papier de la main.

BAROIS (quelques allées et venues sous l'ombrage des arbres).--Bah... Ce ne serait rien, si l'on se sentait toujours aussi combattif, aussi jeune...

LUCE (spontanément).--Vous, Barois?

BAROIS (fierté involontaire; souriant).--Je vous remercie...

Mais c'est exact pourtant: je remarque depuis plusieurs mois des symptômes qui me préoccupent... Des heures de fatigue, des tendances à devenir sceptique, trop indulgent... (Avec lassitude.) Il y a des soirs où je me sens terriblement seul...

LUCE (adroitement).--Vous n'êtes pas seul quand vous êtes à votre table de travail!

BAROIS (se redressant).--Ça, c'est vrai! J'ai tant à faire encore!

Il passe ses doigts à travers ses cheveux, et fait quelques pas. Son regard se fixe, s'éteint.

BAROIS.--Oui, mais tenez, quelque chose qui est mauvais signe: maintenant, quand j'ai un prétexte à quitter mon bureau, une démarche, une course, en bien, au lieu d'enrager, comme autrefois, je ... je suis plutôt... Hein? Vous n'éprouvez pas encore ça, vous?...

LUCE (amusé).--Non.

BAROIS.--Et puis, par moments, j'ai l'impression que la part des souvenirs devient plus importante que celle des acquisitions nouvelles... Je résiste, je m'astreins à lire tout ce qui paraît. Mais, malgré tout, je me sens moins souple, comme engourdi par un poids mort..

LUCE.--L'expérience!

BAROIS (sérieux).--Peut-être... Le sentiment qu'on serait encore apte à tout comprendre, et que pourtant, on est un peu entravé, physiquement... Une sorte d'insoumission de l'organisme... Très pénible.

Sourire incrédule de Luce.

BAROIS (sans répondre à ce sourire).--Pendant longtemps on croit que la vie est une ligne droite, dont les deux bouts s'enfoncent à perte de vue aux deux extrémités de l'horizon: et puis, peu à peu, on découvre que la ligne est coupée, et qu'elle se courbe, et que les bouts se rapprochent, se rejoignent... L'anneau va se boucler... (Souriant à son tour.) On va devenir un vieux qui ne sait plus que tourner dans son cercle!

LUCE.--Oh, oh, oh...

(Brusquement il se dresse.) Ah, les braves cœurs, les voilà tous!

Au fond de la cour, trois hommes surgissent de l'ombre de la voûte: Breil-Zoeger, Cresteil d'Allize et Woldsmuth.

LUCE (bas, vivement).--Dites-moi... Est-ce que Cresteil a perdu quelqu'un de proche?

BAROIS (de même).--Personne ne sait. Il est en grand deuil depuis quinze jours.

Effusions silencieuses.

LUCE (simplement, après quelques secondes de gêne).--L'un de vous y a-t-il été?

ZOEGER.--Non.

CRESTEIL (de sa voix rauque).--Ils ont bien senti qu'il fallait choisir: eux, ou nous!

Il est plus décharné que jamais. Le front s'est dégarni, exagérant le port hautain de sa tête. Sa peau, collée sur les méplats du crâne et sur la courbe du nez, a l'aspect du buis.

WOLDSMUTH (exprimant la pensée de tous).--Quand on se rappelle les obsèques de Zola, les vraies!...

LUCE.--Nous n'étions, autour de ce mort, que des cœurs purs...

ZOEGER (ricanant).--Nous n'avions pas besoin de police pour protéger les ministres!

Le noir de ses yeux est dur comme une pierre taillée. Sa maladie de foie le ronge, sans le vaincre: il la porte au flanc comme un cilice.

BAROIS.--Et, lorsqu'Anatole France s'est levé, vous souvenez-vous de ce frisson, de cette vaillance qui nous a saisis? Quand il a dit: «Je ne lirai que ce qu'il faut dire, mais je dirai tout ce qu'il faut dire...» Et que la France était la patrie de la Justice...

WOLDSMUTH (rassemblant ses souvenirs).--Attendez...

«Il n'y a qu'un pays au monde dans lequel ces grandes choses pouvaient s'accomplir... Qu'elle est belle, cette âme de la France, qui, dans les siècles passés, enseigna le Droit à l'Europe et au monde!...»

Ils écoutent, les yeux sur sa broussaille qui grisonne, et où luisent deux disques de verre fumé.

Cresteil rompt le charme.

CRESTEIL (rire amer).--Ah, oui, tout était beau, c'était du cristal!

Et qu'en est-il résulté? Hein? Nous avons crevé l'abcès: nous comptions sur la guérison: et maintenant, c'est la gangrène!

Luce fait un geste de la main.

Breil-Zoeger hausse les épaules.

CRESTEIL.--En avons-nous assez vu!... La gabegie politique, les abus d'autorité, le mercantilisme partout! Les spoliations anticléricales, le contre-sens antimilitariste... Enfin,--faillite générale!

ZOEGER (sèchement).--La politique d'aujourd'hui, je ne la défends pas. Mais elle n'est pas pire, en tout cas, que celle qu'on faisait avant l'Affaire!

BAROIS (après un instant de perplexité).--Ma foi, je ne sais pas...

LUCE (vivement).--Ah, ne regrettons rien, Barois, ne regrettons rien!

ZOEGER.--Si le gouvernement d'alors avait été digne de son poste, ce n'est pas nous qui eussions fait la lumière, c'est lui!

LUCE.--Vous ne regardez que les choses mauvaises, mon pauvre Cresteil. Vous ne voyez pas les bonnes qui se préparent. La République porte en elle-même une vertu précieuse: elle est le seul régime perfectible par nature. Laissez la démocratie s'organiser à nouveau...

CRESTEIL.--Il est tout de même inadmissible que ceux dont tous les actes politiques trahissent nos intentions, revendiquent effrontément notre héritage! Rappelez-vous l'histoire des fiches! Ceux qui s'étaient permis d'organiser officiellement la délation dans l'armée, n'ont pas hésité, devant la Chambre, à s'abriter derrière nos principes!

ZOEGER.--Verbiage de tribune!

BAROIS (tristement).--Et puis, c'est une loi historique: les vainqueurs prennent immédiatement les vices des vaincus. On dirait qu'une immoralité spéciale et contagieuse suinte directement du pouvoir.

CRESTEIL (sombre).--Non. La vérité, c'est que tout ce qui a été touché par cette affaire, tout ce qui est né d'elle, est resté empoisonné.

LUCE (sur un ton de reproche).--Cresteil...

CRESTEIL.--Pourquoi nier l'évidence? Depuis le dossier secret de 94, jusqu'au dessaisissement de la Chambre Criminelle, en passant par le procès Esterhazy et par le procès Zola, la route est jalonnée d'irrégularités!

(Avec exaspération.) Et ça n'est pas le plus fort! Quand nous avons abouti à la condamnation de Rennes,--et puis, à la _grâce_... (Il paraît prendre plaisir à rouvrir toutes les blessures)... ceux dont l'activité n'était pas détruite jusque dans ses racines, gardaient, malgré tout, l'espérance d'un triomphe final. Mais c'était encore trop pour notre destinée de laissés-pour-compte! Il fallait que nous fussions irrémédiablement trahis! Alors, tout le sens de l'Affaire, tout ce pour quoi nous avions sacrifié notre vigueur, notre repos, tout a sombré dans l'acceptation d'une illégalité définitive: la cassation _sans renvoi_ d'un tribunal _qui n'avait pas le droit_ de la prononcer, et qui n'a pas reculé, pour faire la justice, devant le viol flagrant de la Loi! Ah, ah...

LUCE.--Cresteil...

ZOEGER (de sa voix atone et sarcastique).--Estimez-vous qu'un nouveau conseil de sept officiers quelconques, improvisés juges, eût été plus qualifié que la Cour de Cassation, la plus haute juridiction civile?

Barois croise le regard de Luce et détourne le sien sans prendre la parole.

CRESTEIL.--Ce n'est pas ainsi que la question doit être posée, Zoeger. On a raconté que la Cour de Cassation était cuisinée depuis deux ans,--et il est positif qu'en ces deux ans, bien des sièges ont reçu de nouveaux titulaires... Mais ce n'est pas à ces points de vue-là que je désire me placer.

(Avec une élégance dédaigneuse.) Je dis seulement qu'il y avait une façon plus propre de conclure, sans obtenir, en dernier ressort, l'assentiment de juges civils, après d'interminables ergotages de juristes et de scribes autour de l'article 445. Je dis que pour annuler l'injustice de Rennes, il fallait le verdict éclatant d'une autre juridiction militaire. Et je dis que l'Affaire en est restée, pour toujours, comme une plaie qui suppure, et qui ne pourra pas se fermer!

BAROIS (sans conviction).--C'était tout recommencer.

CRESTEIL.--Tant pis!

BAROIS.--Les forces humaines ont des limites.

CRESTEIL.--Barois, vous pensez exactement comme moi, à ce sujet, vous l'avez assez souvent répété dans votre _Semeur_!

Barois baisse la tête en souriant.

CRESTEIL.--D'autant plus que l'occasion d'un nouveau conseil de guerre était magnifique!... Les généraux, ceux-là mêmes dont les réticences avaient emporté la condamnation de 99, venaient de démentir formellement, à l'enquête de la Chambre Criminelle, l'histoire du bordereau annoté par le Kaiser! Il eût donc suffi de leur faire répéter leurs dépositions devant les juges-officiers, et l'acquittement était assuré!

LUCE.--A quoi sert de récriminer? Votre pessimisme est excessif, Cresteil,--même aujourd'hui!

BAROIS (se levant).--Nous avons l'air d'être venus là tout exprès, pour étaler les déceptions de nos cinquantaines...

ZOEGER (montrant le journal déplié à terre; rire bref).--C'est notre jour des cendres...

Sourires.

Barois s'approche de Luce pour prendre congé.

CRESTEIL (brusque, à Barois).--Vous rentrez par le Bois? Je vous accompagne...

LUCE.--Voyez-vous, le grand mal, c'est que le peuple français n'est pas un peuple moral: et pourquoi? parce que, depuis des siècles, la politique et l'intérêt priment le droit. C'est une nouvelle éducation à faire... Notre but n'est pas atteint, c'est vrai, mais il n'est pas manqué pour ça, il est en voie de réalisation. (Serrant la main de Cresteil.) Vous aurez beau dire, Cresteil, c'est un fameux siècle, celui qui a commencé par la Révolution et qui finit par l'Affaire!

CRESTEIL (avec une sombre désinvolture).--C'est aussi celui de la fièvre, des utopies et des incertitudes, des échafaudages hâtifs et des malfaçons. Nous ne savons pas. On l'appellera peut-être le siècle de la camelote!

Une allée du Bois.

Fin de journée, très douce.

Cresteil, énervé, presse le pas.

CRESTEIL (sur un ton différent, confidentiel).--Quand je me retrouve avec les autres, vous avez vu, je m'emballe, j'ai des airs convaincus... Mais quand je suis rendu à moi-même, ah la la! Non, mon cher, c'est fini, je ne peux plus me payer de mots... J'en ai trop vu, je sais trop bien ce qu'est la vie, la foire que c'est, la vie!... Le bien, le devoir, la vertu, allons donc! Des déguisements de nos instincts égoïstes, notre seule réalité. Ah, fantoches!

BAROIS (ému).--Voyons, voyons, mais c'est pitoyable, ce que vous me racontez-là!

CRESTEIL (durement).--On est comme on est. Encore une chose que je n'ai bien comprise que depuis peu. Je n'ai pas demandé à vivre, ni surtout à vivre la vie que j'ai vécue...

BAROIS (en dernier recours).--Vous ne travaillez donc pas en ce moment?

CRESTEIL (éclatant de rire).--Oui, mes livres! Je suis un beau type de raté, hein?... L'art! C'est comme la Justice et comme la Vérité, c'est un de ces mots qui ne représentent rien, qui sont plus creux qu'une noix véreuse, et pour lesquels je me suis enivré d'abnégation! L'Art! L'homme, cet infirme, veut ajouter à la nature, il tient à _créer_! Créer! Lui! C'est du dernier grotesque!...

Barois écoute, le cœur terré, comme on écoute la rafale, les arbres tordus, tous les gémissements de la tempête...

CRESTEIL.--Savez-vous, mon cher? Si j'avais mon existence à recommencer, j'anéantirais en moi toute ambition, je me «payerais ma tête», jusqu'à ce que j'aie bien renoncé à croire en quoi que ce soit! Je m'appliquerais à n'aimer la vie que sous ses formes minimes,--les seules qui ne contiennent pas trop d'amertume à avaler en une fois... Ramasser le bonheur par miettes... C'est la seule chance que l'homme ait d'en récolter un peu ... avant de mourir ... puisqu'il faut toujours en arriver là ... au trou...

Il a prononcé les derniers mots avec une angoisse poignante. Barois l'examine, surpris.

Cresteil s'est tu. Il fait quelques pas, et tout à coup, comme s'il était à bout de souffle et de volonté, il étend le bras vers une allée transversale.

CRESTEIL.--Je vous quitte, je vais par là...

Barois le regarde fuir, dans son deuil, dégingandé, le dos rond, les basques au vent.

L'ENFANT

I

«A Monsieur l'Abbé Joziers

«Curé de Buis-la-Dame (Oise).

«26 décembre.

«Mon cher ami,

«Maître Mougin, sur la demande de Madame Barois, vient de me rappeler, qu'au terme de nos conventions, je suis en droit d'exiger que ma fille passe un an auprès de moi, puisqu'elle atteint dans quelques semaines sa dix-huitième année. Je veux éviter que ma réponse ne soit transmise par voie de notaire: ai-je eu tort de penser que vous ne refuseriez pas ce rôle d'intermédiaire?

«Je vous serais donc reconnaissant de remercier Madame Barois de l'initiative qu'elle a prise, et de lui exprimer, sous la forme que vous jugerez la meilleure, les raisons qui me font décliner cette offre.

«Ces raisons, je vous les donnerai avec ma sincérité coutumière.