Part 2
L'abbé se redresse et répond tout de suite, sans une hésitation, avec un demi-sourire satisfait. Il s'exprime avec une énergie contenue, très particulière, les dents un peu serrées, en insistant longuement sur certains mots qu'il met exagérément en vedette.
L'ABBÉ.--Les _libres-penseurs_? Ce sont des naïfs le plus souvent qui s'imaginent que nous pouvons _penser librement_. Penser librement! Mais les fous seuls pensent librement. (Riant.) Est-ce que je suis libre de penser que cinq et cinq font onze? Ou que l'article masculin se met devant le substantif féminin? Voyons? Il y a des règles partout, en grammaire, en mathématiques.--Les libres-penseurs croient pouvoir _se passer de règles;_ mais aucun être vivant ne peut se développer, sans être attaché à quelque point solide! Pour marcher, il faut un sol ferme. Pour penser il faut des principes stables, des vérités contrôlées,--que _seule_ la religion détient.
JEAN (sombre).--Monsieur l'abbé, je crois que j'ai des tendances à devenir libre-penseur...
L'ABBÉ (riant).--Ah, diable! (Affectueux.) Non, mon enfant, n'ayez pas peur: de cela, je réponds... Comment pouvez-vous faire une supposition pareille!
JEAN.--J'ai changé. Autrefois, j'avais une vie religieuse tranquille, jamais je n'aurais eu l'idée de réfléchir, de discuter. Maintenant, ça me prend, je cherche à m'expliquer tout ça, je n'y arrive pas, et alors, j'ai des espèces d'inquiétudes...
L'ABBÉ (très calme).--Mais, mon enfant, c'est tout à fait normal. (Mouvement de Jean.) Vous êtes à l'âge où l'on entre vraiment dans l'existence, où l'on découvre _quantité_ de choses que l'on ignorait. On arrive à la vie d'homme avec sa religion d'enfant; l'une n'est plus en rapport avec l'autre. (Le visage de Jean s'éclaire peu à peu.) Ce n'est rien. Il s'agit de franchir vite ce passage difficile, d'_étayer_ votre foi avec des raisonnements solides, de l'_adapter_ à vos nouveaux besoins. Je vous aiderai.
JEAN (souriant).--Rien que de vous entendre, monsieur l'abbé, ça me fait du bien. (D'un ton plus alerte.) Autre question: un péché, par exemple, un péché habituel, qu'on connaît à fond, qu'on est fermement résolu à ne pas commettre... Bien... On prie, on prend la résolution: on croit pouvoir être rassuré... Et puis, on a beau faire, l'habitude est plus forte que le bon Dieu!
L'ABBÉ.--Mon enfant, c'est pour cela qu'il n'y a rien de plus dangereux pour la foi que le péché fréquent, _même véniel_. Ce sont ces secousses répétées sur la sensibilité religieuse qu'il faut éviter à tous prix.
JEAN.--Justement, monsieur l'abbé... Mais pourquoi donc est-il possible que je succombe?
L'abbé fait un geste amusé, que Jean, le regard tendu, ne remarque pas.
JEAN.--Je me demande pourquoi toutes ces tentations, pourquoi ces épreuves? Quand on est petit, on trouve tout naturel qu'il y ait des heureux et des malheureux, des bien portants et des malades... C'est comme ça, voilà tout. Mais, en réfléchissant, on est épouvanté de tant de choses, qui sont par trop injustes, par trop mauvaises... Si encore on pouvait affirmer que le malheur, c'est toujours un châtiment mérité!
Il faut bien que Dieu ait eu ses motifs pour créer le monde tel que nous le voyons; mais vraiment...
L'ABBÉ (souriant).--D'abord Dieu n'a pas créé le monde _tel_ qu'il est. C'est l'homme, qui, par sa désobéissance au premier ordre du Créateur, est responsable de ce dont il souffre depuis.
JEAN (tenace).--Mais si Adam avait été parfait, il n'aurait pas pu désobéir... Et puis, à l'origine du monde, Dieu avait bien créé le serpent?
L'abbé, devenu sérieux, avance la main pour couper court. Il enveloppe Jean d'un regard amical, où perce malgré lui la conscience de sa supériorité.
L'ABBÉ.--Vous pensez bien, Jean, que vous n'êtes pas le premier à être frappé par ces contradictions apparentes. C'est _l'objection du mal_. Elle a été réfutée, depuis longtemps, et de mille manières. Vous avez très bien fait de m'en parler. Puisque cette question vous préoccupe, je vous choisirai sur ce sujet des lectures qui vous tranquilliseront _définitivement_.
Jean se tait, un peu déçu.
L'ABBÉ.--Je ne voudrais pas toutefois méconnaître ce qu'il y a de bon dans votre indignation: c'est par la vision de la souffrance humaine que nous pouvons fortifier _en nous_ l'instinct de charité, et, dans ce sens, on ne peut aller trop loin. (Lui prenant la main.) Pourtant, vous êtes à l'âge, Jean, où le cœur s'ouvre, tout neuf, plein de tendresse universelle, et où ces découvertes peuvent être si cruelles qu'il est bon d'être quelque peu prévenu. Méfiez-vous, en ces matières, de votre sensibilité: il y a dans le monde _beaucoup moins de mal_ qu'il ne vous paraît au premier abord! Réfléchissez à cela: si la somme des _maux_ était supérieure, ou seulement équivalente à la somme des _biens_, mais le désordre serait partout! Au contraire, que voyons-nous? Un ordre merveilleux, qui confond notre petitesse! Chaque jour, les nouvelles étapes des pionniers de la science, nous permettent d'approfondir davantage les perfections du plan divin. Qu'est-ce que les peines individuelles des pécheurs, auprès de _tant_ de bonté? Et puis, les blessures humaines,--que je ne nie pas, hélas! puisque mon ministère est de les panser et si possible de les guérir,--ont bien leur prix, vous le reconnaîtrez vous-même un jour, puisque c'est _par elles seulement_ que l'homme peut progresser dans le bien, et entrer plus avant dans la voie de son salut. Or, qu'est-ce qui importe? Est-ce la vie présente, ou l'autre?
JEAN.--Mais, il n'y a pas que l'homme... Et les animaux?
L'ABBÉ.--La souffrance de toute créature est _voulue_ par Dieu, mon enfant, comme une condition, comme _la condition même_ de la vie: et cela doit suffire pour courber votre orgueil qui se révolte. L'existence de l'Etre _Parfait_, infiniment bon et tout puissant, qui a fait _de rien_ le ciel et la terre, et qui, chaque jour, nous donne mille preuves de ses sentiments paternels pour nous, est notre meilleure garantie de la nécessité du mal en ce monde, qu'il a créé _au mieux_ de nos besoins. Et quand bien même Ses raisons seraient impénétrables à nos facultés imparfaites, nous devrions nous incliner et vouloir avec Lui cette souffrance que nous ne comprenons pas, mais qu'Il a voulue... «Fiat voluntas tua...».
Jean se tait, les sourcils froncés, cherchant à assimiler.
Dans une cellule voisine, des voix grêles accompagnent un harmonium poussif.
L'ABBÉ.--Je vois en vous, Jean, une tendance _un peu trop_ prononcée à la réflexion. (Souriant.) Je ne veux pas rabaisser le mérite des spéculations de l'esprit. Mais, voyez-vous, plus je vais et plus je crois que l'intelligence n'a sa véritable valeur que lorsqu'elle vise un but _extérieur_ à elle, lorsqu'elle cherche à s'appliquer _pratiquement_. L'intelligence doit vivifier l'action; sans elle l'action est vaine. Mais, sans l'action, comme l'intelligence est stérile! C'est la lumière qui brûle à côté du phare et se consume pour rien. (Avec émotion et recueillement.) Vous venez à moi, mon enfant, en quête d'une direction. Eh bien, je vous pousserai toujours à agir plutôt qu'à philosopher! Cultivez votre intelligence, soit: c'est plus qu'un droit: un devoir. Mais que ce soit en vue d'un résultat _humain_. Si le Maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite. Ne soyez pas celui qui a enterré son talent. Enrichissez-vous, mais pour partager. Soyez de ceux _qui se donnent_.
J'ai été comme vous: j'ai eu mon heure de spéculation théorique... Dieu a permis que je reconnaisse bientôt mon erreur. C'est _dans l'action_, dans le don de soi, dans l'abnégation et le dévouement, qu'on trouve la vraie récompense, la santé physique et morale, le véritable bonheur. Croyez-moi. Notre bonheur, que l'on va quelquefois chercher si loin, il est tout près de nous, dans quelques sentiments naturels, comme la fraternité: et tout le reste n'est _rien_!
Venez un de ces soirs à mon patronage. Je vous donnerai les livres dont je vous ai parlé. Et puis (le visage transfiguré d'entrain et de fierté) vous resterez un peu avec nous, vous verrez vite _quels cœurs_ il y a là, et quel plaisir on a à se donner de la peine pour eux. (Se levant.) Allez, Jean! Il n'y a que ça de vrai: sentir qu'on fait un peu de bien autour de soi... (se frappant la poitrine, gaiement) ... qu'on communique un peu de _cette chaleur_ que le bon Dieu nous a mise ... là...!
V
Le petit salon des Pasquelin.
Pièce au rez-de-chaussée, longue, étroite, encombrée de meubles démodés.
Cécile, seule. Elle range le désordre que sa mère a laissé en sortant.
Le jour baisse vite: octobre.
Un pas sur le pavé.
Vivement, elle court à la fenêtre et sourit: Jean traverse la rue, une serviette sous le bras.
Elle bondit gaiement au-devant de lui.
Cécile Pasquelin: seize ans.
Grande et frêle. Pas jolie: de la fraîcheur. Une souplesse élégante du cou et de la nuque. Des épaules étroites, sous une pèlerine de laine blanche.
Une tête petite, en boule; les cheveux bruns, frangés. Des yeux noirs, ronds, un peu saillants; le charme agaçant, à peine perceptible, d'une asymétrie dans le regard. La bouche: deux lèvres charnues, humides, bien rouges, très mobiles sur des dents courtes et luisantes. Sourire gai, superficiel.
Par instants, un léger zézayement.
CÉCILE.--Tu n'es pas en avance! Viens, ton lait doit être froid.
Le goûter de Jean est préparé sur un plateau. Cécile s'assied en face de lui; les yeux brillants, elle le regarde croquer sa tartine.
Ils se dévisagent en riant; pour rien, par plaisir.
JEAN.--Maintenant, au travail!
Il vide sur la table sa serviette de livres.
Cécile allume la lampe, tire les rideaux, met une bûche au au feu, et approche sous l'abat-jour sa chaire basse.
CÉCILE.--Qu'est-ce que c'est, ce soir?
JEAN.--Une préparation grecque.
Le salon est tiède. Le ron-ron de la lampe, le ron-ron du feu. Le rythme de leurs deux souffles. Un froissement d'étoffe, un froissement de feuillet.
Au tournant d'une page, au bout d'une aiguillée, leurs regards se croisent.
JEAN (d'une voix singulière).--Tiens, j'ai trouvé ce matin quelque chose... Dans Eschyle... Il parle d'Hélène, il dit: «Ame sereine comme le calme des mers...» C'est beau, n'est-ce pas? (Il la regarde.) «Ame sereine comme le calme des mers...»
Cécile ne répond pas; elle baisse la tête; elle respire à peine... Dans les parties de cache-cache, quand on voit celui qui vous cherche s'approcher sans vous voir, vous frôler presque, et passer...
Jean s'est remis au travail.
* * * * *
Une demi-heure plus tard.
Un talon de femme martelle le vestibule dallé. Irruption de Mme Pasquelin.
Mme Pasquelin: petite femme noiraude, au teint jaune, aux cheveux très noirs et frisés sur le front. De beaux yeux, légèrement asymétriques, comme ceux de Cécile; le regard caressant et gai; une bouche souriante, un peu pincée.
A été jolie et s'en souvient.
Preste, remuante, bavarde. La voix aigüe, l'accent rude des Picards. Toujours en mouvement, n'épargnant ni temps, ni peine, tranchant sur tout, surveillant, dirigeant, réformant toutes les œuvres catholiques de la ville.
MADAME PASQUELIN.--Vous êtes sages, mes enfants? (Sans attendre la réponse.) Prends donc un fauteuil, Cécile, je déteste te voir pliée en deux sur cette chaise basse... (Elle va au coffre à bois.) Sans moi, vous laissiez éteindre le feu!
JEAN (voulant l'aider).--Attendez, Marraine.
MADAME PASQUELIN.--Non, tu n'en finirais pas.
En un instant, elle a jeté deux bûches dans le foyer, et baissé la trappe. Elle se relève; tout en parlant, elle dégrafe son mantelet, va à la fenêtre et tire les rideaux.
MADAME PASQUELIN.--Ah, mes enfants, j'ai cru que je ne rentrerais jamais! Je suis morte de fatigue. Rien ne marche, j'ai dû me fâcher toute la journée. Je suis furieuse après l'abbé Joziers. Il a obtenu de M. le Curé que le catéchisme des garçons soit à neuf heures et demie le jeudi! Juste à l'heure où se réunit le conseil de l'ouvroir! C'est ce que j'ai dit à M. le Curé: Je ne peux pourtant pas être en haut et en bas de la ville en même temps!
Jean, veux-tu relever la trappe... Merci.
Et puis, tu sais, il est six heures un quart. Si tu veux communier avec nous demain, tu n'as que le temps de courir te confesser; l'abbé quitte l'église à la demie... (Jean se lève.) Couvre-toi bien, il y a du vent ce soir...
* * * * *
Le lendemain, à la messe de sept heures.
Le moment de la communion.
Mme Pasquelin se lève et s'avance vers l'autel. Cécile et Jean la suivent. Côte à côte, les yeux à terre, ils gagnent, à pas recueillis, la table sainte.
L'abbé Joziers officie. Il élève vers la nef une hostie consacrée.
L'ABBÉ JOZIERS (d'une voix contrite).--Domine, non sum dignus... Domine, non sum dignus... Domine, non sum dignus...
Cécile et Jean sont à genoux. Leurs coudes se touchent. Sous la nappe, leurs mains glacées voisinent.
Une même angoisse, maladive et délicieuse; une même attirance d'infini...
Le prêtre approche. L'un après l'autre ils tendent le front vers le ciel, entr'ouvrent les lèvres et frissonnent.
Puis leurs paupières s'abaissent sur l'intensité de leur joie.
Fusion... Deux âmes, déliées de toute adhérence humaine, s'élèvent sans effort jusqu'il la dernière cime de l'amour, s'étreignent subtilement en Dieu.
LE COMPROMIS SYMBOLISTE
«_Quand j'étais un petit enfant, je raisonnais comme petit enfant; mais quand je suis devenu un homme, je suis dépouillé de ce qui était de l'enfant._»
_St Paul_, I Cor. XIII. 11.
I
A Monsieur l'Abbé Joziers,
Presbytère de Buis-la-Dame (Oise).
«Paris, 11 janvier.
«Cher Monsieur l'Abbé,
«Je voudrais mieux répondre à cette confiance que vous avez en moi. Mais, hélas, je ne puis vous donner sur mon moral les bonnes nouvelles que vous attendez. Ce premier trimestre n'a guère été satisfaisant. Je me sens toujours très dépaysé dans ce Paris où tout est nouveau pour moi.
«Cependant mon existence est définitivement organisée maintenant: outre les cours préparatoires à l'École de Médecine, j'ai pris des inscriptions à la Sorbonne, pour la licence ès-sciences naturelles; de sorte que, depuis quelques semaines, je vis davantage encore au quartier latin. (Que ces détails, cher Monsieur l'Abbé, ne vous inquiètent pas; et, à ce propos, les conseils affectueux de votre dernière lettre m'ont infiniment touché. Non, ne craignez rien à ce sujet: j'ai, grâce à Dieu, le cœur assez haut pour triompher des tentations auxquelles vous avez pensé; et puis, vous oubliez le sentiment profond et pur que j'ai emporté de Buis, le projet si cher, qui est toute ma raison de vivre, et ma sauvegarde).
«Ces études de sciences me font un emploi du temps très chargé; mais elles complètent celles de médecine et m'intéressent au delà de ce que je puis vous dire. D'ailleurs que ferais-je de plus de loisirs? Mon père, comme vous le savez peut-être, vient d'être nommé professeur; son cours complique encore une vie très occupée, où je n'ai guère de place.
«Vous serez certainement satisfait de savoir que j'ai fait la connaissance d'un jeune prêtre suisse, nommé Schertz, qui se destine à enseigner l'histoire naturelle dans son pays, et qui est venu prendre ses grades à Paris. C'est un passionné de biologie; nous sommes voisins de laboratoire, et sa collaboration m'est précieuse. Toutes ces études sont extrêmement attachantes; je ne peux pas encore analyser ce que je ressens, mais certains cours me transportent: je crois qu'il est impossible de ne pas éprouver une espèce de vertige, à ces premiers contacts avec la Science, lorsqu'on commence à distinguer, pour la première fois, quelques-unes de ces grandes lois qui ordonnent la complexité universelle!
«Je m'applique, sur vos conseils, à me pénétrer de cet ordre, et à y exalter la certitude de Dieu. Mais votre optimisme communicatif me manque plus que vous ne pouvez croire. Peut-être l'amitié de l'abbé Schertz me sera-t-elle, à ce point de vue, de quelque profit? Sa gaieté naturelle, son entrain au travail, prouvent une foi robuste, dont l'appui peut venir en aide à mon déséquilibre moral.--Je le souhaite, car j'ai traversé, ces dernières semaines, des heures de dépression bien pénibles...
«Excusez-moi de vous attrister une fois de plus à ce sujet, et croyez, cher Monsieur l'Abbé, à mes sentiments de respectueuse sympathie.
JEAN BAROIS.»
II
Salle à manger du Dr Barois.
La fin du dîner.
LE DOCTEUR (se levant de table).--Vous m'excusez, monsieur Schertz? (L'abbé et Jean se sont levés.) Il faut que je sois à Passy à neuf heures, pour une consultation... Je regrette de ne pas prolonger cette soirée auprès de vous, j'ai été tout à fait heureux de faire votre connaissance.--Allons, bonsoir mon petit. Au plaisir de vous revoir, monsieur Schertz... (Souriant.) Et croyez moi, je tiens beaucoup à mon idée: il faut agir d'abord, et réfléchir ensuite; la jeunesse d'aujourd'hui, elle réfléchit trop, et, n'ayant pas agi, elle réfléchit mal...
La chambre de Jean.
L'abbé est assis dans un fauteuil bas, les jambes croisées, les coudes sur les bras du siège, les mains jointes sous le menton.
L'abbé Schertz: trente et un ans.
Un corps plat et long, gaîné dans la soutane. De grands bras musclés, aux gestes pleins de mesure.
Une tête osseuse et forte. Un teint blanchâtre. Un front fuyant, qu'exagère le port des cheveux noirs, plantés haut, et rejetés en arrière. Le visage, dénudé par le rasoir, est rendu plus glabre encore par la pauvreté des sourcils. Dans l'ombre, sous l'encorbellement rectiligne des arcades, une paire d'yeux clairs et précis; des prunelles vert-de-gris, entre des cils noirs. Le nez long, rattaché aux maxillaires par deux sillons mobiles. Les lèvres fines et gaies; par instants, blêmes et comme figées.
Gravité aimable, formaliste.
Un parler pesant, rude, un peu nasillard. Des phrases longues, des tournures peu usitées: il paraît traduire en français ce qu'il pense.
Jean, assis sur son bureau, fume en balançant les pieds.
JEAN.--Vous me faites plaisir. J'aime beaucoup mon père... (Souriant.) Croiriez-vous qu'il m'a fait très peur, pendant longtemps?
SCHERTZ.--Est-il possible?
JEAN.--Il m'intimidait. Je ne le connais vraiment que depuis quelques mois, depuis que je vis avec lui... Ah, un métier comme le sien, hausse un homme!
SCHERTZ.--Il n'y a pas seulement l'apport du métier dans une pareille richesse morale! Car, sans cela, tous les médecins...
JEAN.--Évidemment; j'admets qu'il y ait eu, chez mon père, prédisposition naturelle.
Je voulais dire ... qu'il n'a pas l'appui de la religion.
SCHERTZ (subitement intéressé).--Ah?... J'en avais le doute.
JEAN.--Oui. La famille de mon père était d'un milieu catholique très pratiquant, et lui-même a reçu une éducation foncièrement religieuse. Pourtant, depuis longtemps je crois, mon père a cessé de pratiquer.
SCHERTZ.--Et aussi de croire?
JEAN.--Je le suppose. Jamais il ne s'en est expliqué avec moi... Mais il y a un je ne sais quoi qui ne trompe pas... D'ailleurs...
Jean se tait, réfléchit une seconde en fixant l'abbé; puis, sautant de la table, il traverse la pièce à pas incertains, allume une cigarette, et se laisse tomber sur un canapé de cuir, vis-à-vis de l'abbé.
SCHERTZ.--D'ailleurs?
JEAN (après une seconde d'hésitation).--Je voulais dire que la profession de mon père est, en somme, bien dangereuse pour la foi...
Schertz: geste d'étonnement.
JEAN.--A cause de l'hôpital... Songez à l'opinion que peut avoir celui qui, tous les jours de sa vie, du matin jusqu'au soir, n'a pas d'autre fonction que de se pencher sur de la souffrance? Quelle conception peut-il se faire de Dieu?
Schertz ne répond pas.
JEAN.--Je vous scandalise?
SCHERTZ.--En aucune manière. Vous m'intéressez. C'est la vieille objection du mal.
JEAN.--Elle est formidable!
SCHERTZ (flegmatique).--Formidable.
JEAN.--Et, jusqu'à présent, nos théologiens ne l'ont, en somme jamais réfutée...
SCHERTZ.--Jamais.
JEAN.--Vous en convenez?
SCHERTZ (souriant).--Mais comment pourrais-je autrement?
Jean tire quelques bouffées en silence. Puis il jette brusquement sa cigarette et considère l'abbé bien en face.
JEAN.--Vous êtes le premier prêtre à qui je l'entende dire...
SCHERTZ.--Avez-vous distinctement posé la question à quelqu'autre?
JEAN.--Oh, souvent!
SCHERTZ.--Eh bien?
JEAN.--On m'a fait toutes les réponses possibles... Que j'étais trop sensible... Que j'étais un orgueilleux révolté... Que le mal est la condition du bien... Que l'épreuve est nécessaire pour l'amélioration de l'homme... Que, depuis le péché originel, Dieu avait voulu le mal, et qu'il faut le vouloir avec lui...
SCHERTZ (souriant).--Eh bien?
JEAN (haussant les épaules).--Des mots... Des apparences d'arguments...
Schertz: un regard aigu vers Jean; puis son masque change d'expression, s'aggrave. Il évite de relever les yeux.
JEAN.--Au fond des choses, on se heurte à un sophisme: on veut me prouver la puissance et la bonté de Dieu en faisant l'apologie de l'ordre universel; et dès que je veux faire remarquer combien cet ordre est imparfait, on me refuse le droit de porter un jugement sur cet univers, justement parce qu'il est l'œuvre de Dieu... (Quelques pas; il élève la voix.) Si bien que jamais on ne m'a permis de concilier ces deux affirmations: d'une part, que Dieu est la somme de toutes les perfections; et, d'autre part, que ce monde imparfait est son œuvre!
Il s'arrête devant l'abbé et cherche à rencontrer son regard. Mais Schertz détourne la tête. Un silence. Enfin leurs yeux se croisent; ceux de Jean voilés d'une expression anxieuse, qui questionne.
L'abbé ne peut pas se dérober entièrement.
SCHERTZ (sourire mal assuré.).--Ainsi, vous aussi, mon pauvre ami, vous voilà soucieux de ces grands problèmes...
JEAN (avec vivacité).--Qu'y puis-je? Je vous assure que je voudrais bien ne pas en être obsédé comme je le suis!
Il va et vient, les mains aux poches, secouant la tête comme s'il poursuivait intérieurement la discussion. Son visage énergique s'est encore durci: une émotion concentrée plisse le front et donne à la bouche un pli perplexe et têtu.
JEAN.--Tenez, mon cher, vous parliez tout à l'heure de mon père... Il y a une chose qui m'a toujours confusément choqué, même enfant: c'est qu'on puisse, au nom de la religion, condamner un homme comme lui, uniquement parce qu'il ne fait pas ses pâques, et ne met jamais le pied dans une église! Là-bas, à Buis, on le jugeait très sévèrement...
SCHERTZ.--Parce qu'on ne le comprenait pas.
JEAN (interloqué).--Mais vous-même, en tant que prêtre, vous êtes bien obligé de le condamner aussi?
Geste réservé de Schertz.
JEAN (avec passion).--Quant à moi, je m'y suis toujours refusé, d'instinct! Une existence comme celle de mon père, c'est une aspiration ininterrompue vers ce qui est noble et grand. Et on pourrait la flétrir,--et on devrait la flétrir--au nom de Dieu? Non, non... Des vies comme la sienne, vous savez, c'est autre chose, c'est au-dessus... (Il fait quelques pas et regarde l'abbé avec angoisse. Sur un ton morne). Et puis, le terrible, mon cher, c'est quand on réfléchit posément à ceci: Un homme comme mon père _ne croit pas_... Des hommes comme lui _ne croyent pas_... Ce ne sont pas des sauvages, pourtant? Ils ont connu notre religion, ils l'ont même pratiquée, avec ferveur. Pourtant, un jour, délibérément, ils l'ont rejetée!... Hein? On se dit: «Je crois, et _eux, ils ne croyent pas_... Lequel a raison?» Et malgré soi, on ajoute: «C'est à voir...» De ce jour-là, on a perdu le repos! «C'est à voir...», voilà le seuil maudit, voilà la formule liminaire de l'athéisme!
SCHERTZ (gravement).--Ah, pardon... Vous abordez là un malentendu capital! De tels hommes n'acceptent pas le culte actuel de l'Église... Mais soyez certain que la force qui les fait grands est de même nature, exactement, que celle du meilleur prêtre, du meilleur!