Jean Barois

Part 19

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J'en reviens donc à ce que je voulais vous dire. La religion, c'est la science d'autrefois, desséchée, devenue dogme; ce n'est que l'enveloppe d'une explication scientifique dépassée depuis longtemps. Elle a perdu, en se figeant, son principe de vie; elle est morte. Si, par impossible, elle tentait aujourd'hui de se transformer, de rejoindre le progrès scientifique,--qui représente ce qu'elle devrait être normalement,--... eh bien, elle ne le pourrait pas! Elle n'a pu durer tant de siècles qu'en berçant, avec ses mensonges, l'âme apeurée des hommes, en atténuant par des promesses leur effroi de mourir, et en engourdissant leur instinct d'investigation par des affirmations gratuites et invérifiables. Le jour où elle renoncerait à cet appareil qui la rend semblable à une imagerie populaire, il ne resterait plus rien de l'armature qui lui donne encore, pour certains, une apparence de vie. Car le sentiment religieux, sur l'existence duquel elle a spéculé depuis son origine, n'a pas d'équivalent dans les cerveaux vraiment modernes: et ce serait une lourde erreur de prendre pour un résidu des croyances mystiques de nos ancêtres, ce besoin inné de comprendre et d'expliquer, qui est bien antérieur à toute sentimentalité religieuse, et qui trouve aujourd'hui sa large et complète satisfaction dans le développement scientifique de notre temps.

Il ne me semble donc pas douteux qu'une religion dogmatique comme le catholicisme soit condamnée sans recours. La rigidité fondamentale de ses formules la rend de plus en plus suspecte à ces esprits, qui ont trop souvent expérimenté la relativité de leur connaissance, pour admettre une doctrine qui se proclame infaillible et immuable.

D'ailleurs le mal qui la mine ne vient pas seulement du dehors: une paralysie progressive l'envahit et la rend inapte à vivre parmi nous.

Non, le courant actuel est indiscutablement orienté vers une société sans Dieu, vers une conception purement scientifique de l'univers!

Il s'aperçoit aussitôt que cette dernière phrase a déclenché quelque chose. La tension des yeux qui le guettent, s'accentue soudain. Il se sent dominé par une pression de la volonté collective.

Il comprend: après avoir suivi jusqu'au bout sa pensée destructive, ils ont soif de quelque mirage, ils attendent, comme des enfants, leur conte de fée.

Il n'a rien préparé, mais il obéit. Son regard devient lumineux; un sourire de visionnaire joue sur ses lèvres.

Que sera-t-elle, cette irréligion de l'avenir? Ah, qui de nous peut l'entrevoir et la décrire?

Ce que l'on peut affirmer c'est qu'elle ne sera, à aucun degré, _une religion scientifique_! On répète trop souvent que les savants sont des prêtres d'un nouveau culte, qu'ils remplacent une foi par une autre... Il se peut que, dans le désarroi actuel, certains d'entre nous apportent à la science qu'ils servent, un reste de religiosité héritée et sans emploi. N'y attachons pas d'importance. En fait, il n'y a plus de place pour de nouvelles idoles, et la science ne peut en être une; car _l'intelligence est négative_, et c'est une constatation à laquelle il faudra bien que se résignent les imaginations les plus exaltées.

Je crois que le ralliement des esprits et des cœurs, égarés encore, ne saurait tarder; et qu'il se fera, d'une part, sur le terrain de la solidarité sociale, et de l'autre, sur le terrain de la connaissance scientifique. J'entrevois la possibilité de lois morales, basées sur l'analyse de l'individu et de ses rapports avec ce qui l'entoure. Le cœur y trouvera son compte, parce qu'une telle orientation laisse à l'instinct altruiste son plein développement: en face d'une nature indifférente et qui le dépasse, l'homme semble avoir besoin de s'associer; et de ce besoin naissent des obligations morales. J'imagine aisément que ces devoirs, réglés par leur attraction les uns sur les autres, puissent établir, pour un temps, un bon équilibre social.

Pronostics vagues, simples jeux de l'esprit... Je le sais bien! (Souriant.) Mais les temps nouveaux n'ont plus de prophètes...

Ce qui est indubitable c'est que le terrain de ralliement ne sera plus métaphysique. Il nous faut en toutes choses, maintenant, une base expérimentale. Aux religions qui affirmaient connaître le sens de l'univers, succédera sans doute une philosophie positive et neutre, sans cesse alimentée par les découvertes scientifiques, essentiellement mobile, transitoire, modelée sur les mouvements de la réflexion humaine. On peut prévoir, en conséquence, qu'elle ne cessera d'élargir son horizon, et bien au delà des conceptions restreintes auxquelles nous devons actuellement borner notre vue. Remarquez déjà combien nous semble mesquin et incomplet le matérialisme sentimental d'il y a cinquante ans! Le nôtre, plus scientifique, tend déjà à s'élever au-dessus des visions qui satisfaisaient nos pères; le suivant s'en écartera davantage encore. La pensée pousse en plein inconnu son investigation; je crois que nous possédons déjà quelques bonnes méthodes de recherche... Mais que nous sommes loin de pouvoir deviner vers quels nouveaux aspects de la réalité notre élan nous mène!

Courte pause.

Son expression change. L'œil reprend sa dureté naturelle. La voix redevient incisive.

Il baisse la tête, et palpe les feuillets épars devant lui.

Je me laisse entraîner par ces visions hypothétiques... L'heure avance, et je ne veux pas vous quitter sans avoir abordé le second point de cette causerie:

Quelle action chacun de nous peut-il avoir sur la réalisation plus ou moins rapide de ces espérances?

Cette action est immense! Pour ingrat que puisse paraître le rôle des hommes d'aujourd'hui, après ce coup d'œil complaisant vers l'avenir, il est capital, et nous ne saurions l'envisager avec trop de fermeté.

Nous sommes l'une de ces quelques générations, auxquelles incombe le soin d'opérer l'évolution scientifique: nous sommes l'une des minutes tragiques de la douloureuse agonie du passé.

Ah, mes amis, si l'on comprend quels abîmes d'angoisses morales représente chaque génération de consciences, écartelées comme sont tant des nôtres, entre ce qui a été et ce qui sera; si l'on songe que notre option plus ou moins vigoureuse, peut abréger ou prolonger la souffrance de ces milliers de sensibilités,--quelle lourde responsabilité pèse sur nous!

Eh bien, nous avons deux moyens d'agir: par notre attitude personnelle et par l'éducation de nos enfants...

Faisons ensemble notre examen de conscience, voulez-vous?

Combien d'entre nous, dont les convictions sont nettement opposées aux croyances religieuses, supportent néanmoins que la religion domine tous les actes graves de leur vie, depuis leur mariage, jusqu'à leur mort!

(Sombre.) Oui, je sais, je sais aussi bien que vous...--mieux que vous, peut-être!--tout ce que l'on peut dire pour excuser cette faiblesse, et quel morne supplice endure souvent l'homme libre qui croit devoir se soumettre à ces gestes rituels... Quels déchirements, quelles rancunes, quelles sourdes luttes entre une conscience qui voudrait être rigide, et tant de forces dissolvantes, les engagements de la tendresse, le respect d'autrui!... Mais il n'est pas moins vrai qu'il y a dans une semblable résignation une immoralité que rien, rien ne saurait légitimer! Aux heures troubles que traverse notre humanité, il n'est rien de plus grave qu'un acte de foi public, non seulement pour la dignité individuelle de celui qui l'accomplit, mais pour la répercussion illimitée qu'il peut avoir sur les irrésolutions voisines. _La probité envers soi-même comme envers ceux qui nous regardent vivre, voilà, pour le moment, la plus certaine, la plus inflexible des règles morales_. Et ceux qui transigent avec elle, qui, par l'incohérence de leur attitude, retardent, dans leur sphère, le cours de l'évolution commettent un crime social mille fois plus redoutable que tous les chagrins sentimentaux qu'ils auraient pu causer!

Plus impardonnable encore est leur faute, en ce qui concerne l'éducation de leurs fils.

L'esprit de l'enfant n'est pas capable de prévention: la notion du doute est le résultat d'une longue pratique des phénomènes; elle suppose l'expérience de l'erreur, une défiance de soi et de ses sensations, une défiance d'autrui. L'enfant est crédule, comme tout primitif; le sens du vraisemblable n'existe pas en lui: le miracle ne le surprend pas.

Le prêtre, à qui vous abandonnez cet esprit vierge, y marquera sans peine une empreinte ineffaçable. Il lui inspirera d'abord une crainte arbitraire de son dieu; puis il lui présentera les mystères de son culte, comme autant de vérités révélées, qui échappent et doivent échapper à l'entendement humain. Le prêtre affirme plus facilement qu'il ne prouve; l'enfant croit plus facilement qu'il ne raisonne: la concordance est parfaite... Le raisonnement est l'opposé de la foi; un cerveau que la foi a façonné, reste longtemps, sinon toujours inapte aux jugements critiques.

Et c'est l'esprit sans défense de cet enfant que vous allez confier, dès le plus jeune âge, à l'influence religieuse?

Il s'est levé, emporté par la fougue de cette indignation, où vibre un remords personnel.

C'est l'homme d'action: la polémique quotidienne lui a révélé sa puissance: il aime la lutte; si violent est son élan qu'il renverse parfois l'obstacle avant de l'avoir aperçu: une force qui se rue...

Quoi! L'Église nous maudit, elle lance l'anathème sur ce qui constitue les réalités les plus vivantes de notre existence; et c'est à elle que nous allons livrer nos enfants? Comment expliquer pareille aberration? Est-ce parce que nous gardons l'espoir secret qu'ils sauront bientôt se dégager de ces superstitions? Alors, comment qualifier cette hypocrisie?

Et puis, la grossière erreur de croire qu'en mûrissant, l'esprit secouera sans peine ces fumées! Ne vous rappelez-vous pas combien peut être tenace une foi d'enfant?... Hélas, l'homme que la religion a marqué dès l'enfance ne s'en débarrasse pas d'un simple mouvement d'épaule, comme d'un vêtement usé, devenu trop étroit! Les éléments religieux trouvent chez l'enfant un sol préparé par dix-huit siècles d'asservissement consenti; ils se mêlent inextricablement à tous les autres éléments de sa formation intellectuelle et morale. La dissociation, lorsqu'elle est possible, est longue, irrégulière, souvent incomplète, toujours douloureuse. Et combien sont-ils, ceux qui, dans les conditions actuelles de la vie, ont le loisir ou le courage de procéder à cette refonte totale de leur personnalité?

Encore ai-je jusqu'ici restreint la question: je n'ai envisagé ces dangers de l'enseignement religieux qu'à l'égard de l'individu. Mais ils menacent directement la Société. A notre époque, où les croyances religieuses sont partout ébranlées, il y a un véritable péril à laisser, dans l'âme des enfants, se souder les lois de la morale aux dogmes de la religion. Car, s'ils s'habituent à considérer ces règles de vie sociale comme autant d'ordres divins le jour probable où la certitude de Dieu vacillera dans leur esprit, tout en eux s'effondrera à la fois, et ils perdront du même coup leur direction morale.

Voilà donc, brièvement résumés, les risques que nous courons, lorsque nous agissons en pères insouciants ou trop faibles. Et sous quels principes retentissants masquerons-nous notre apathie?

Je vous entends... Nous proclamerons généreusement la _neutralité_!

Ah, notre devoir est difficile, je le sais. Mais ne soyons pas dupes des mots... Cette neutralité, nos adversaires ont beau nous reprocher de la violer souvent,--(est-il possible à un enseignement d'être strictement neutre?)--c'est nous seuls qu'elle entrave! Neutralité, cela veut dire aujourd'hui: effacement devant la propagande acharnée de l'Église.

Eh bien, cette situation fausse n'a que trop duré. Prenons franchement notre parti d'une lutte qui est inévitable, qui est la grande lutte de notre temps; et au lieu de la mener sourdement, acceptons-la au grand jour, avec des armes égales. Laissons les prêtres libres d'ouvrir des écoles et d'y enseigner que le monde a été créé de rien en six jours; que Jésus-Christ était le fils de Dieu-le-Père et d'une Vierge; et que son cadavre s'est échappé tout seul de son tombeau, trois jours après son ensevelissement, pour monter dans le Ciel, où il est assis, depuis lors, à la droite de Dieu! Mais soyons libres, nous aussi, d'ouvrir des écoles où nous aurons le droit de prouver, avec tout l'appui de la raison et de la science, sur quelles inqualifiables crédulités se fonde encore la foi catholique! Quand la vérité est libre et l'erreur aussi, ce n'est pas l'erreur qui triomphe! La liberté, oui, mais pas seulement pour l'abbé du catéchisme: la liberté pour la raison, la liberté pour l'enfant!

Il s'avance sur le bord de l'estrade, le visage dressé, les prunelles ardentes, les mains tendues.

Ah, mes amis, je voudrais terminer sur ce cri: _la liberté pour l'enfant_!

Je voudrais secouer toutes vos consciences, je voudrais surprendre dans vos regards le feu des résolutions nouvelles!

Souvenons-nous de ce que nous avons souffert pour extirper de nous le vieil homme... Souvenons-nous de cet incendie qui nous a dévasté... Souvenons-nous de nos terreurs nocturnes, de nos révoltes, de nos confessions désespérées... Souvenons-nous de nos d'angoisses et de nos agenouillements...

Pitié pour nos fils!

[Footnote 1: Concile du Vatican Ch. IV.]

III

La même année, quelques mois plus tard.

Barois hèle un fiacre, place de la Madeleine.

BAROIS.--Au _Semeur_, rue de l'Université.

Il claque la portière.

La voiture ne démarre pas. Coup de fouet; une ruade.

BAROIS.--Allons! je suis pressé...

Nouveau coup de fouet. Le cheval, une bête jeune et rétive, hésite, se cabre, lève les naseaux et part comme une flèche.

Il enfile la rue Royale, traverse d'un trait la place de la Concorde, et s'élance dans le boulevard Saint-Germain.

Quatre heures de l'après-midi. Circulation intense.

Le cocher, arcbouté sur son siège, incapable de maîtriser l'animal, parvient à le diriger, à grand'peine.

Un tramway poussif barre la route.

Pour le dépasser, l'homme lance sa voiture à gauche, sur les rails libres. Il n'a pas vu le tramway qui vient en sens inverse...

Impossible de ralentir... Impossible de passer entre les deux véhicules...

Barois, blême, se jette en arrière, contre les coussins. La vision de son impuissance au fond de cette boîte, la certitude de l'inévitable, pénètrent en lui, comme la foudre.

Il balbutie: «Je vous salue, Marie, pleine de grâces...»

Un fracas infernal de vitres pulvérisées..

Un choc mortel...

Du noir...

* * * * *

Plusieurs jours après.

Chez Barois, à la tombée du jour.

Woldsmuth, sur une chaise, près de la fenêtre, lit sans faire un mouvement.

Barois est étendu sur son matelas, les jambes noyées jusqu'aux hanches dans du plâtre.

Il n'a recouvré sa pleine conscience que depuis quelques heures; et, pour la dixième fois, il reconstruit mentalement l'aventure:

--«Il y avait la place, si celui de droite n'avait pas accéléré...

«Ai-je eu le temps de sentir le frôlement de la mort? Je ne sais plus... J'ai eu peur, une peur atroce.. Et puis le hurlement des freins bloqués...»

Il sourit involontairement: entre la mort et lui, tout le bouillonnement de sa vie présente, reconquise!

--«Curieux, cette peur qu'on a de mourir... Comment peut-on craindre la suppression de toute pensée, de toute sensation, de toute souffrance? Craindre _de ne plus être_?

«Peut-être est-ce uniquement l'inconnu qui terrifie? C'est évidemment la seule sensation qui nous soit _totalement_ nouvelle; personne n'a, dans son hérédité, la moindre expérience de ça...

«Et pourtant, un homme de science, qui a le temps de réfléchir quelques secondes, doit se résigner, sans beaucoup de peine. Quand on a bien compris que la vie n'est qu'une suite de transformations, pourquoi s'effrayer de celle-là? Ce n'est pas la première... Ce n'est vraisemblablement pas la dernière...

«Et puis, quand on a su employer son existence, quand on a lutté, quand on _laisse_ derrière soi, qu'est-ce qu'on peut regretter?

«Je suis bien sûr, moi, de m'en aller, très calme...»

Soudain, son visage se contracte. Il reste épouvanté, anéanti.

Il vient de revivre la minute tragique, et, brutalement, il s'est rappelé le seul cri venu à ses lèvres:

«Je vous salue Marie...»

Une heure s'écoule.

Woldsmuth tourne ses pages, sans bouger.

Pascal apporte une lampe; il ferme les volets et s'approche de son maître; sa figure plate de Suisse, aux cheveux ras, aux yeux larges et clairs, est bonne à regarder. Mais Barois ne l'aperçoit pas; son regard est fixe; son cerveau fonctionne avec une activité déréglée; sa pensée est extraordinairement lucide, clarifiée comme l'atmosphère des montagnes après l'orage.

Enfin son visage, crispé par l'effort cérébral, se détend progressivement.

BAROIS.--Woldsmuth...

WOLDSMUTH (se levant avec précipitation).--Vous souffrez?

BAROIS (d'une voix brève).--Non. Ecoutez-moi. Asseyez-vous là.

WOLDSMUTH (qui lui a pris le poignet).--Vous avez un peu de fièvre... Restez tranquille, ne parlez pas.

BAROIS (dégageant son bras).--Asseyez-vous là, et écoutez-moi. (Avec colère.) Non, non, je veux parler! Je ne me rappelais pas tout... J'oubliais le plus beau...

Woldsmuth! Au moment où j'ai vu que j'étais perdu, savez-vous ce que j'ai fait?

Eh bien, j'ai prié la Sainte Vierge!

WOLDSMUTH (conciliant).--Ne pensez plus à tout ça... Il faut vous reposer...

BAROIS.--Non, je n'ai pas le délire. Je parle sérieusement, je veux que vous m'écoutiez. Je ne serai tranquille que lorsque j'aurai fait ce que je dois faire...

Woldsmuth s'assied.

BAROIS (les yeux brillants, les pommettes rouges).--A ce moment-là, moi, Jean Barois, je n'ai pensé à rien d'autre, j'ai été soulevé par un espoir fou, _j'ai supplié de tout mon être la Sainte Vierge de faire un miracle_!... (Il rit violemment.) Ah, mon cher, après ça, on peut être fier de son armature!

(Il redresse le buste, resté libre.) Alors, vous comprenez, je suis hanté par l'idée que ça pourrait recommencer... Ce soir, cette nuit, est-ce que je sais, maintenant? Je veux rédiger quelque chose, protester d'avance. Je ne serai pas tranquille avant.

WOLDSMUTH,--Oui, demain, je vous promets. Vous me dicterez...

BAROIS (avec une violence irrésistible).--Tout de suite, Woldsmuth, tout de suite, vous entendez! Je veux tout écrire moi-même, ce soir! Je ne pourrais pas dormir... (Se passant la main sur le front.) D'ailleurs, c'est là, tout prêt, je ne me fatiguerai pas... Le plus dur est fait...

Woldsmuth cède. Il soulève Barois sur deux oreillers, et lui donne son stylographe, du papier. Puis il reste debout, contre le lit.

Barois écrit, sans une hésitation, sans lever les yeux, d'une écriture droite et ferme.

«Ceci est mon testament.

«Ce que j'écris aujourd'hui, ayant dépassé la quarantaine, en pleine force et en plein équilibre intellectuel, doit, de toute évidence, prévaloir contre ce que je pourrai penser ou écrire à la fin de mon existence, lorsque je serai physiquement et moralement diminué par l'âge ou par la maladie. Je ne connais rien de plus poignant que l'attitude d'un vieillard, dont la vie toute entière a été employée au service d'une idée, et qui, dans l'affaiblissement final, blasphème ce qui a été sa raison de vivre, et renie lamentablement son passé.

«En songeant que l'effort de ma vie pourrait aboutir à une semblable trahison; en songeant au parti que ceux dont j'ai si ardemment combattu les mensonges et les empiètements, ne manqueraient pas de tirer d'une si lugubre victoire, tout mon être se révolte, et je proteste d'avance, avec l'énergie farouche de l'homme que je suis, de l'homme _vivant_ que j'aurai été, contre les dénégations sans fondement, peut-être même contre la prière agonisante du déchet humain que je puis devenir. J'ai mérité de mourir debout, comme j'ai vécu, sans capituler, sans quêter de vaines espérances, sans craindre le retour aux lentes évolutions de la germination universelle.

«Je ne crois pas à l'âme humaine, substantielle et immortelle.

«Je ne crois pas que la matière s'oppose à l'esprit. L'âme est la somme des phénomènes psychiques, comme le corps est la somme des phénomènes organiques. L'âme est une résultante occasionnelle de la vie, une propriété de la matière vivante. Je ne vois aucune raison pour que l'énergie universelle qui produit le mouvement, la chaleur et la lumière, ne produise pas la pensée. Les fonctions physiologiques et les fonctions psychiques sont solidaires; et la pensée est une manifestation de la vie organique, au même titre que les autres fonctions du système nerveux. Je n'ai jamais constaté de la pensée hors de la matière, hors d'un corps en vie; je n'ai jamais rencontré qu'une substance unique, la substance vivante.

«Que nous l'appellions matière ou vie, je la crois éternelle: la vie a toujours été et produira la vie éternellement. Mais je sais que ma personnalité n'est qu'une agglomération de particules matérielles, dont la désagrégation entraînera la mort totale.

«Je crois au déterminisme universel, et que notre dépendance est absolue.

«Tout évolue; tout réagit; la pierre et l'homme; il n'y a pas de matière inerte. Je n'ai donc aucun motif pour attribuer plus de liberté individuelle à mon activité que je n'en attribue aux transformations plus lentes d'un cristal.

«Ma vie résulte d'une lutte incessante entre mon organisme et le milieu où je baigne: j'agis donc, à chaque instant, selon mes réactions particulières, c'est-à-dire pour des raisons qui n'appartiennent qu'à moi seul: ce qui donne aux autres l'illusion que je suis libre de mes actes. Mais en aucun cas je n'agis librement: aucune de mes déterminations ne pourrait être différente de ce qu'elle est. Le libre arbitre équivaudrait au pouvoir d'accomplir un miracle, de dévier les rapports des causes aux effets. C'est une conception métaphysique, qui prouve simplement l'ignorance où nous avons été si longtemps, et où nous sommes encore, des lois auxquelles nous obéissons.

«Je nie donc que l'homme puisse en rien influer sur sa destinée.

«Le bien et le mal sont des distinctions arbitraires. Je concède qu'elles ont une utilité pratique, tant que la notion de responsabilité, qui ne se fonde sur rien de réel, sera nécessaire à l'échafaudage de notre organisation sociale.

«Je crois que, si tous les phénomènes de la vie ne sont pas encore analysés, ils le seront un jour.

«Quant aux causes premières de ces phénomènes, je crois quelles sont hors de notre plan de vision, et inaccessibles à nos recherches. L'homme, par suite de sa place limitée dans l'univers, être relatif et fini par essence, ne peut pas avoir la notion de l'absolu et de l'infini; il s'est forgé des mots pour exprimer ce qui n'est pas comme lui, mais il n'en est pas plus avancé: il est victime de son langage; ces mots ne correspondent, pour l'entendement humain, à aucune réalité précise. Elément d'un tout, il est naturel que l'ensemble lui échappe.

«Se révolter contre cette nécessité, c'est s'insurger contre les conditions planétaires de ce monde.

«J'estime donc qu'il est vain d'échafauder, pour expliquer l'inconnaissable, des hypothèses qui n'ont aucune base expérimentale. Il est temps que nous nous guérissions de notre délire métaphysique, et que nous renoncions enfin aux «pourquoi» sans réponse, que notre hérédité mystique nous incite encore à poser.

«L'homme a, devant lui, un champ d'observation _pratiquement illimité_. Peu à peu, la science reculera si loin les bornes de ce qui n'est pas constatable, que si l'homme s'employait à comprendre tout le réel qui est à sa portée, il n'aurait plus le temps de gémir sur ce qui échappe irrémédiablement à ses facultés.

«Je suis certain que la science, en apprenant aux hommes à _savoir ignorer_, procurera à leurs consciences un équilibre qu'aucune foi n'a jamais su leur offrir.

JEAN BAROIS.»

D'une main lourde, il achève lentement sa signature.