Jean Barois

Part 18

Chapter 183,673 wordsPublic domain

Soudain, dans cette chambre, mille souvenirs sensuels... Un désir éperdu de revivre, à quelque prix que ce soit, certains instants précis... Il se soulève, hagard, mordant ses lèvres, tordant ses bras; puis il retombe en sanglotant sur son lit.

Il se débat, quelques secondes encore, comme un suicidé qu'un remous emporte...

Puis tout sombre en un noir sommeil.

Un coup de sonnette le réveille, le rejette, d'un saut égaré, en plein désespoir.

Il fait grand jour: dix heures...

Il va ouvrir la porte: sur le palier, Woldsmuth.

WOLDSMUTH (troublé par le visage bouffi et ravagé de Barois).--Je vous dérange...

BAROIS (agacé).--Entrez donc!

Il referme la porte.

WOLDSMUTH (évitant de le regarder).--Je vous avais cherché au _Semeur_ ... pour ces renseignements que vous m'avez demandés... (Il relève les yeux.) J'ai pu voir Reinach... (Balbutiant.) Je suis ... j'ai...

Ils se regardent. Woldsmuth n'a pas le courage de poursuivre Et Barois comprend que Woldsmuth sait tout; il en éprouve un soulagement immense: il lui tend les deux mains.

WOLDSMUTH (avec simplicité).--Ah... Et Zoeger, un ami!

Barois pâlit, jusqu'à en perdre le souffle.

BAROIS (des lèvres).--Zoeger?

WOLDSMUTH (effaré).--Je ne sais pas ... je dis ça...

Barois reste assis, les bras raidis, les poings crispés, la tête en avant, le cerveau vide.

WOLDSMUTH (que ce silence épouvante).--Mon pauvre ami... Je me mêle de ce qui ne me regarde pas... J'ai tort... Mais j'arrive justement... Je voudrais vous aider à moins souffrir...

Sans répondre, sans le regarder, Barois enfonce sa main dans sa poche et lui tend la lettre de Julia.

Woldsmuth la lit avidement, et sa respiration devient sifflante; à travers la barbe, ses lèvres ont un tremblement flasque.

Puis il replie le feuillet, et vient s'asseoir à côté de Barois; maladroitement il lui entoure la taille de son bras trop petit.

WOLDSMUTH.--Ah, cette Julia... Je sais... On souffre, on souffre... On voudrait tuer!

(Avec un sourire poignant.) Et puis ça passe...

Tout à coup, sans faire un mouvement, il commence à pleurer, doucement, intarissablement,--comme on ne peut pleurer que sur soi-même.

Barois l'examine. Ces paroles, cet accent, ces larmes... Il soupçonne, et presqu'en même temps, il découvre la vérité.

Et aussitôt, avant toute pitié, c'est une sorte de satisfaction sombre, une diversion à sa douleur, à lui. Il est moins seul. Une crise de bonté sentimentale lui mouille les yeux.

Ah, la vie est trop cruelle...

BAROIS (humblement, comme si les mots pouvaient effacer).--Mon bon Woldsmuth, comme j'ai dû vous faire du mal...

VI

A l'Exposition.

Le 30 mai 1900.

Sur le bord de la Seine, dans un de ces restaurants de carton, pavoisés et fleuris, en terrasse sur l'eau.

Une trentaine de jeunes hommes, autour d'une table servie.

Les garçons viennent d'allumer les candélabres, et, dans la nuit hésitante, la lueur mate des petits abat-jour jaunes, enveloppant les cristaux et les fleurs qui penchent, crée autour du banquet qui s'achève une atmosphère languissante et recueillie.

Un léger silence.

Marc-Elie Luce, qui préside, se lève.

Ses yeux clairs, enfoncés sous le front qui fait ombre, promènent sur les convives un regard pénétrant et grave.

Puis il sourit, comme s'il voulait se faire pardonner les feuillets qu'il tient dans sa main.

Son accent franc-comtois souligne le relief des phrases et donne à son discours une bonhomie provinciale, simple et imposante.

LUCE.--Mes chers amis.

Il y a aujourd'hui un an, c'était pour nous une grande allégresse. M. Ballot-Beaupré venait de lire publiquement son rapport. Nous venions de voir toute l'Affaire revivre sous nos yeux, résumée avec une vigueur de raccourci et une exactitude de détails, qui font de ce travail un impérissable modèle. Un silence sympathique nous garantissait la conversion de ce public, qui, l'année précédente, avait hué Zola. Nous éprouvions une immense confiance à voir enfin soulevé par des mains officielles, ce poids qui nous écrasait depuis trois ans. Et nous avions tous sur les lèvres cette parole d'espoir, que M. Mornard, se tournant vers la Cour, prononçait d'une voix anxieuse: «J'attends votre arrêt comme l'aurore du jour qui fera luire sur la patrie la grande lumière de la concorde et de la vérité.»

C'est pour commémorer ces heures sacrées,--qui sont, n'est-il pas vrai, parmi les dernières heures pures de l'Affaire?--que nous sommes réunis ce soir.

Je ne reviendrai pas sur le drame douloureux de cet été. Déjà les détails s'estompent. Le souci généreux qu'a eu le Gouvernement de rendre inefficace en fait l'hésitante condamnation du Conseil de Guerre, nous permet d'attendre, avec une patience qui est nouvelle pour nous, l'instant où, par la nécessité même des choses, la vérité anéantira jusqu'aux moindres traces de l'injustice; car la force de la vérité est opiniâtre, et finit par plier les événements sous sa loi.

En réalité, la crise est traversée. L'un de nous n'écrivit-il pas, dernièrement: «La violence des hommes est comme les grands vents dans la nature: elle s'enfle et grossit comme eux, puis s'apaise et disparaît, laissant les germes à leur activité...»[1]

C'est un pénible moment de désarroi pour tous ceux qui, depuis plusieurs années, vivent en pleine intensité d'action. Ils s'arrêtent, essoufflés, comme des chiens de meute au soir de la chasse; la journée a été rude; leur rôle est terminé. Et voici qu'une angoisse nouvelle les étreint, une angoisse devant ces ruines et ces morts qui encombrent le champ de bataille... Je crois exprimer ce que nous ressentons tous, n'est-ce pas? Une angoisse devant cette France endolorie où régnent les rancunes et les dissensions.

Au fort de la lutte nous ne pensions guère aux conséquences. C'était l'argument de nos ennemis. Nous leur répondions,--et à bon escient--que l'honneur national devait passer avant l'ordre public, et qu'une illégalité, manifestement commise, fût-ce au nom de la sécurité de l'Etat, si elle est officiellement acceptée par tous, engendre des maux mille fois plus graves que le trouble passager d'un peuple: elle compromet la seule acquisition dont les hommes puissent avoir quelque fierté, ces libertés sacrées dont le sang français a jadis enrichi les nations; exactement, elle compromet le Droit et la Justice de tout le monde civilisé.

(Applaudissements.)

Mais enfin, maintenant que nous avons eu satisfaction, il faut bien reconnaître en quelle posture l'entêtement de l'opinion publique a mis le pays: nous sommes au lendemain d'une révolution.

Dans la période confuse qui a précédé l'issue, au cours des derniers assauts, une foule de partisans, que nous ne soupçonnions pas, est venue se mêler au groupe de penseurs actifs que nous formions jusque-là[2].

Notre humble et tenace drapeau, ils nous l'ont arraché des mains, pour le brandir ostensiblement à notre place. Ils ont envahi les espaces libres que notre travail d'assainissement social avait déblayés. Et aujourd'hui, au lendemain de la Victoire, ce sont eux qui occupent, en maîtres, le terrain. Voulez-vous me permettre une distinction qui m'est chère: nous étions une poignée de _dreyfusistes_; et maintenant, ils sont une armée de _dreyfusards..._

Que valent-ils? Je n'en sais rien. Ils font des confusions que nous nous étions sévèrement interdites, entre le militarisme et l'armée, entre le nationalisme et la France. Que feront-ils? Que sont-ils capables d'édifier sur les ruines que nous avons voulu faire? Je n'en sais rien. L'ère resplendissante dont nous avions rêvé l'avènement, se lève-t-elle avec eux?

Hélas! Ils ressemblent, par bien des côtés, A ceux que nous avons renversés: mais je ne pense pas qu'ils puissent être pires.

Pour nous, notre tâche est accomplie; la réalisation de ce que nous avons passionnément espéré, n'est pas pour nous. Ce branle-bas dont nous avons sciemment donné le signal, nous le payons presque tous de notre repos, de notre bonheur individuel.

Mes chers amis, c'est dur, c'est très dur. Je le sais comme vous: j'ai perdu mes auditeurs au Collège de France; et si j'ai été réélu au Sénat, je ne dois pas m'illusionner: aucune commission n'a fait appel à mon travail, toute la besogne se fait loin de moi. Ceux qui, actuellement, tirent de notre effort le plus manifeste profit, sont généralement aussi ceux qui se détournent de nous avec la plus inquiète méfiance... Ils ont tort: ils nous feraient supposer, qu'après avoir constaté de près le danger que nous sommes pour qui n'a pas les mains pures, notre voisinage leur fait peur...

(Sourires.)

Les moins à plaindre, ce sont les plus jeunes, ceux qui ont le temps de refaire leur vie. Oh, pour ceux-là, le beau baptême du feu, au seuil d'une existence consciencieuse! La flamme a dévoré tout le factice, tout le décor, tout le carton-peint de leurs caractères: il ne reste plus que la masse essentielle: le roc! Et quelle bienfaisante nécessité ce fut pour eux, d'avoir à choisir, une fois pour toutes, leur direction et leurs amitiés!

J'en connais beaucoup, en somme, qui s'en tireront...

(Il sourit, quitte un instant ses feuillets des yeux, et se penche vers Barois que l'on a placé auprès de lui.)

... Notre ami Barois, tenez, dont la confiance aventureuse et la générosité ne se sont jamais démenties; qui a été, depuis le début, pour chacun de nous, un perpétuel réconfort aux jours de défaillance!

(Reprenant la lecture.) Barois demeure au centre de nous tous. C'est lui qui a la garde de notre feu sacré, ce _Semeur_ qui est son œuvre, dont il constitue le foyer central, et autour duquel nous devons rester groupés. Voyez-le à l'œuvre, et que son exemple soit notre sauvegarde. Depuis des années, il s'est consacré à son journal, ne spéculant pas, semant sans arrière-pensée toutes ses idées, tous ses projets, sans avoir la crainte mesquine qu'on s'en empare et qu'on les réalise avant lui; ne ménageant rien,--que sa conscience! Près de lui, il y aura toujours du travail pour les hommes de bonne volonté. _Le Semeur_, après les tirages inouïs qu'il a eus et qui seront historiques, est revenu à une expansion mieux proportionnée à son objet: il s'adresse à une minorité, et cette minorité intellectuelle lui reste scrupuleusement attachée. Apportons-lui tous notre concours. Messieurs; apportons-lui cette part d'expérience, dont, parmi nous, les plus jeunes mêmes sont aujourd'hui pourvus,--car ces années troublées valent une vie entière. Que Barois continue à centraliser nos efforts, et à leur donner cette diffusion qui les aiguillonne et les justifie!

Et surtout, mes amis, ne nous laissons pas atteindre par le stérile découragement, qui déjà rôde et nous guette. Je sais autant que vous, combien la tentation peut être forte. (D'une voix angoissée.) Devant les difficultés que notre pays s'est préparées, lequel de nous n'a pas éprouvé un sentiment d'effroi, et senti planer sur lui l'ombre lourde d'une responsabilité? Comment en serait-il autrement? Comment ne garderions-nous pas de cette épreuve, un indélébile pessimisme? Il nous a fallu joncher le chemin de tant d'illusions!

(Redressant la tête.) Mais un pareil malaise, si légitime soit-il, ne doit pas obscurcir notre discernement. Nous nous sommes sacrifiés pour une belle cause, et cela seul importe! Ce que nous avons fait, mes amis, nous devions le faire, et s'il fallait recommencer, nous n'hésiterions pas! Répétons-nous-le, aux heures de doute et de scrupule!

La France est divisée: c'est grave, mais ce n'est pas irréparable; le pire qui puisse en résulter c'est, pour notre pays, un dommage matériel et momentané; tandis que nous lui avons sauvé l'intégrité de ses principes, sans lesquels il n'y a pas de vie pour une nation.

Songeons que, dans quelques cinquante ans, l'affaire Dreyfus ne sera qu'un petit épisode des luttes de la raison humaine contre les passions qui l'aveuglent; un moment, et pas davantage, de ce lent et merveilleux cheminement de l'humanité vers plus de bien.

Notre façon de concevoir la justice et la vérité est infailliblement condamnée à être dépassée dans les âges à venir; nous le savons; et loin d'abattre notre courage, cet espoir est le plus efficace stimulant de notre élan actuel. Le devoir strict de chaque génération est donc d'aller dans le sens de la vérité, aussi loin qu'elle peut, à la limite extrême de ce qu'il lui est permis d'entrevoir,--et de s'y tenir désespérément, comme si elle prétendait atteindre la Vérité absolue. La progression de l'homme est à ce prix.

La vie d'une génération, ce n'est qu'un effort qui en suit et en précède d'autres. Eh bien, mes amis, notre génération a fait le sien.

La paix soit sur nous.

Il s'assied.

Une grande émotion silencieuse.

[Footnote 1: E. Carrière.]

[Footnote 2: D. HALÉVY. _Apologie pour notre passé_. (Cah. de la quinzaine. XI. 10)]

LE CALME

I

Rue de l'Université, plusieurs années après.

L'immeuble entier est occupé par le _Semeur_. L'entrée est encombrée de rames et de ballots. Le rez-de-chaussée et l'entresol servent de locaux aux machines. Les autres étages sont réservés aux bureaux de la revue et de la maison d'édition.

Au 3e étage: RÉDACTION.

UN EMPLOYÉ (entrant).--Monsieur Henry vous demande à l'appareil.

LE SECRÉTAIRE.--Connais pas.

L'EMPLOYÉ.--C'est pour le _New-York Herald_.

LE SECRÉTAIRE.--Ah, Harris? Donnez...

Il prend le récepteur.

LE SECRÉTAIRE.--Allô! Parfaitement... J'en ai parlé à M. Barois, il veut bien: mais pas de phrases, pas d'éloges, les faits, sa vie... A votre disposition; questionnez...

Depuis l'affaire Dreyfus? (Riant.) Pourquoi pas depuis 70?

Oui, la besogne actuelle, ça vaudra mieux...

Si vous voulez... D'abord ses cours du soir, aux mairies de Belleville, de Vaugirard, du Panthéon. Beaucoup d'ouvriers; au Panthéon, une majorité d'étudiants... Oui, insistez: c'est l'idée directrice: tout ce qui peut servir à faire évoluer le cerveau des masses vers la liberté de la pensée.

Maintenant, il y a son cours aux _Etudes sociales_, deux fois par semaine...

Cette année? _Sur la crise universelle des religions_. Ça fait un livre par an.

Enfin il y a le _Semeur_... C'est le gros morceau... deux cents pages tous les quinze jours...

Je ne sais pas, mais certainement une quinzaine d'articles personnels dans l'année. Et puis, dans chaque numéro, une chronique régulière, toutes ses idées du moment...

Non! Les _Conversations du Semeur_, c'est autre chose. Voilà: chaque semaine il y a une réception ici; on apporte les articles, on combine les numéros suivants. Il a eu l'idée de faire sténographier la conversation, et de publier, sous forme de _Fiches_, les digressions d'ordre général. Les abonnés s'en sont mêlés. Ils ont écrit pour qu'on abordât tel ou tel sujet. C'est très bon, ça met en contact avec le public: on voit les points qui préoccupent... Bref, les _Fiches_ sont devenues les _Conversations du Semeur_, presqu'un volume tous les trois mois...

Allo? Soit, mais vous auriez trouvé la liste partout... D'abord les livres sur l'Affaire: _Pour la vérité_ (1re, 2e et 3_e_ séries), sans compter les brochures; je passe. Ensuite, les conférences, qui paraissent à la fin de chaque année: _Paroles de combat_, six volumes; le septième est sous presse. Et puis, quatre bouquins: son enseignement aux Etudes sociales: _Les progrès de l'instruction populaire.--La libre-pensée hors de France.--Essai sur le déterminisme.--La divisibilité de la matière._

Allo! Il serait bon de dire que la conférence de dimanche au Trocadéro est tout à fait exceptionnelle, hors des habitudes de M. Barois. Insistez... Que jamais il n'a voulu prendre la parole devant tant de monde...

Hein? je ne sais pas, trois mille places, je crois; et il paraît que la moitié de la salle est déjà louée...

Oui, le nom attire, et puis le sujet: _L'avenir de l'incroyance_.

Merci... A votre disposition... Au revoir!

II

Au Trocadéro.

Le dimanche suivant; l'après-midi.

Grande animation. Des files de fiacres viennent se décharger au bas des escaliers. Un cordon d'agents assure l'ordre.

Tout à coup, un mouvement se produit parmi les jeunes gens qui stationnent sur le trottoir: une voiture s'est arrêtée devant l'entrée particulière de la salle.

Barois descend, accompagné de Luce.

Les têtes se découvrent.

Les deux hommes s'engagent vivement dans l'intérieur du palais, suivis de quelques intimes.

A trois heures la salle est comble; des gens debout obstruent les dégagements.

Les rideaux s'écartent lentement, découvrant la scène vide, où Barois paraît presque aussitôt. Une immense ovation roule en tonnerre, s'élève, retombe, se relève lourdement, ondule comme un essaim qui hésite avant de prendre son vol, et subitement s'évanouit en un silence total.

Barois gravit lentement les marches de l'estrade.

Il est un nain au centre du vaste hémicycle. On distingue mal ses traits; mais son entrée rapide, la fermeté de son salut, le long et calme regard qu'il promène sur ces milliers de têtes nues concentriquement alignées autour et au dessus de lui, révèlent l'assurance d'un homme qui a le vent en poupe.

Il s'assied sans quitter la salle des yeux.

BAROIS.--Mesdames, Messieurs...

Une brève angoisse; son cœur se crispe.

Mais le silence de ces visages immobiles, la confiance de ces innombrables regards qui convergent sur lui, desserrent l'étau. Il cède à une inspiration subite: il renonce au préambule préparé, laisse retomber ses notes, et se livre, en souriant, sur un ton de causerie affectueuse.

... Mes chers amis,

Vous êtes ici deux ou trois mille ... vous n'avez pas hésité à abandonner vos occupations du dimanche pour entendre parler de _l'Avenir de l'incroyance_. A ce seul titre, vous êtes accourus.

Symptôme caractéristique, et combien émouvant!

Tous les peuples civilisés subissent actuellement la même crise religieuse: dans tous les coins du monde où la culture, où la pensée ont quelque autorité, un même mouvement soulève la conscience humaine, un même courant de réflexion et d'incrédulité rejette les fables des églises, un même geste d'affranchissement repousse la tutelle dogmatique de tous les dieux. La France qui, par son équilibre intellectuel, son appétit de liberté, son besoin de vérification positive, est, depuis deux cents ans, le véritable foyer de la libre-pensée dans le monde, semble avoir donné le signal de cet ébranlement. L'Italie, l'Espagne, l'Amérique du Sud, tous les pays latins où dominait le catholicisme, ont suivi son exemple. Une transformation parallèle travaille les pays protestants, l'Angleterre, l'Amérique du Nord, le sud de l'Afrique. Et ce mouvement est si général qu'il atteint, dès aujourd'hui, les centres instruits de l'Islam et du Bouddhisme, les parties civilisées de l'Afrique, de l'Inde, le Japon tout entier. Partout les églises ont dû renoncer à ce pouvoir civil qu'elles avaient exercé pendant de longs siècles et qui renforçait habilement leur puissance. Elles se sont vu retirer un à un leurs privilèges, et exclure impitoyablement du domaine temporel. En fait, il n'y a pour ainsi dire plus de religions nationales; partout, l'Etat est laïc, et il affirme sa neutralité entre les croyances dont il tolère les cultes.

Cet immense assaut de la pensée contre le bloc des religions est trop complexe pour être étudié en détail: mais j'ai voulu vous rappeler qu'il est _universel_, afin que vous ne fussiez pas tentés de considérer l'évolution irreligieuse de notre pays comme un événement local et sans retentissement; il est étroitement lié au frémissement parallèle de tous les peuples.

Il s'arrête.

Il avait devant lui une agglomération d'hommes, de jeunes gens, de femmes; c'est maintenant un auditoire. La synthèse est faite. Ses yeux, sa voix, sa pensée, sont maintenant en contact direct avec une masse uniforme, une seule et riche sensibilité, dont la sienne n'est plus distincte, mais forme l'élément central et moteur.

L'Église catholique, qui se prétend au-dessus de toute loi humaine, ne s'est pas laissé assujettir au droit commun sans une vive résistance. Elle a dû capituler cependant, et reporter tout ce qu'elle garde encore d'influence, dans le domaine spirituel: dernier retranchement, dont le flot qui monte, malgré certaines apparences momentanées, ronge activement les fondations... Car l'insuffisance de la théodicée à satisfaire les esprits actuels s'accroît, dans des proportions colossales, à mesure que se succèdent les générations: chaque découverte nouvelle ajoute invariablement une objection de plus aux affirmations dogmatiques de la religion, qui, par contre, ne reçoit plus, depuis longtemps, le moindre renfort des études contemporaines.

En lutte contre cet irrésistible courant, il n'y aurait pour l'Église qu'une seule chance de salut: _évoluer_, afin de rendre ses formules acceptables aux consciences modernes. C'est pour elle question de vie ou de mort. Si elle ne se transforme pas, elle provoquera infailliblement, en quelques générations, une désertion générale et définitive.

Or je voudrais vous montrer qu'il est littéralement impossible que ses dogmes se modifient, si peu que ce soit. Je voudrais vous montrer que l'Église catholique est condamnée. Quoi qu'elle fasse, elle est fatalement vouée à une dissolution totale, que l'on doit, dès maintenant, tenir pour inévitable, et dont on pourrait presque fixer l'échéance!

Une doctrine philosophique peut évoluer; elle est composée de pensées _humaines_ qui sont groupées dans un ordre arbitraire, et, par nature, provisoire. Mais une religion _révélée_,--dont le point de départ n'est pas sujet à correction, mais parfait dès l'origine, immuable par définition, comme l'absolu,--une telle religion ne peut varier sans se détruire elle-même. Car, pour elle, s'amender, c'est reconnaître que sa forme précédente n'était pas parfaite, c'est avouer que sa source n'est pas en Dieu, qu'il n'y a pas de révélation à son origine. Ceci est de telle évidence, que l'Église n'a cessé d'affirmer son immutabilité comme une preuve de sa provenance divine, et que, récemment encore, le concile de 1870 n'a pas hésité à déclarer: «La doctrine de la foi que _Dieu a révélée_ n'a pas été livrée _comme une invention philosophique aux perfectionnements humains_, mais elle a été transmise comme un dépôt divin.»[1]

Le catholiscime est donc prisonnier de son principe essentiel.

Mais allons plus loin. Même s'il lui était loisible d'opérer sans se contredire quelque réforme dans sa doctrine, il ne pourrait s'assurer par là qu'un sursis passager.

Voici pourquoi:

Le plus élémentaire aperçu historique sur le développement des religions nous montre qu'elles sont toutes nées de la curiosité de l'homme en présence de l'univers; leur noyau initial est toujours le même: il est constitué par les premières et naïves explications que l'homme a pu trouver aux phénomènes naturels. A ce point que l'on pourrait simplifier, jusqu'à dire: il n'y a pas eu, à proprement parler, de religion primitive; depuis l'humanité balbutiante jusqu'à nous, il n'y a qu'une seule trame de pensée: la trame scientifique; rudimentaire à son origine, elle s'enrichit peu à peu. Et ce que nous désignons sous le terme de religion, c'est une des étapes de la recherche humaine, l'étape de l'affirmation déiste; c'est une simple minute de l'effort scientifique, stupidement arrêtée et prolongée jusqu'à nous par la crainte du surnaturel; en un mot, l'homme est resté dupe des hypothèses mystiques qu'il avait ébauchées pour s'expliquer le monde. Cette cristallisation accidentelle a ralenti pendant plusieurs siècles le cheminement de la science; et, dès lors, le mouvement scientifique s'est trouvé nettement distinct du mouvement religieux.