Part 17
En outre, aux mêmes dates, le Chancelier de l'Empire a chargé son ambassadeur à Paris, de faire une déclaration «officielle et spontanée» au Ministre des Affaires Etrangères.
III.--Le 28 novembre paraît au Figaro l'interview du général Mercier. Le Ministre, cinq jours avant la fin de l'instruction qui devait conclure à la traduction de Dreyfus devant un conseil de guerre, y affirme la culpabilité de l'accusé: il a «des preuves certaines»; Dreyfus n'aurait offert ses «documents, ni à l'Italie, ni à l'Autriche»...
L'Allemagne, nettement visée cette fois, proteste à nouveau et très énergiquement par voie diplomatique.
La presse française n'en ayant pas tenu compte, l'Empereur, l'État-Major allemand, la presse allemande, s'irritent de voir contestée la parole qu'ils ont solennellement donnée. Le 4 décembre, il y a, sur l'ordre de l'Empereur, une nouvelle entrevue entre l'ambassadeur et notre Ministre des Affaires Etrangères: une note officielle «proteste formellement contre les allégations qui mêlent l'ambassade d'Allemagne à l'affaire Dreyfus».
IV.--Le procès a lieu.
Lorsqu'un dossier secret a été communiqué aux juges à l'insu de l'accusé et de la défense, nous affirmons qu'il n'y avait rien dans ce dossier qui pût accréditer l'histoire du bordereau annoté par l'Empereur.
Il est facile de s'en assurer en interrogeant sur ce point précis les membres du Conseil de Guerre de 1894, actuellement à Rennes.
V.--A la fin de décembre 1894, après le verdict, toute la presse accuse ouvertement l'Allemagne d'avoir exigé le huis-clos, parce que la culpabilité de Dreyfus l'intéresse directement: c'est un nouveau démenti à la parole de l'ambassadeur. Celui-ci, le 25 décembre, au lendemain de la condamnation, fait une nouvelle déclaration officielle à la presse.
Mais les journaux continuent leur campagne, parlant de pièce rendue pour éviter la guerre, etc...
VI.--Le 5 janvier 1895, jour de la dégradation, l'ambassadeur d'Allemagne reçoit une dépêche particulièrement solennelle du chancelier de l'Empire. En l'absence de notre Ministre des Affaires Etrangères, il la porte directement à notre Président du Conseil.
En voici le texte, inédit jusqu'à ce jour:
«S. M. l'Empereur, ayant toute confiance dans la loyauté du Président et du gouvernement de la République, prie votre Excellence de dire à M. Casimir-Perier que, s'il est prouvé que l'Ambassade d'Allemagne n'a jamais été impliquée dans l'affaire Dreyfus, Sa Majesté espère que le Gouvernement de la République n'hésitera pas à le déclarer.
«Sans une déclaration formelle, les légendes que la presse continue à semer sur le compte de l'Ambassade d'Allemagne, subsisteraient et compromettraient la situation du représentant de l'Empereur.
De Hohenlohe.»
Ainsi donc, l'Empereur, à bout de patience, en appelait au Président de la République, lui-même.
L'Ambassadeur a été reçu à l'Élysée le lendemain, 6 janvier. Nous savons et certifions que M. Casimir-Perier voulut considérer l'incident comme étant personnel et non diplomatique, puisque son intervention directe était demandée par l'Empereur. Il a dit lui-même depuis, qu'il était fait appel à sa loyauté d'homme privé...» (Cassation. I. 329.)
Rappelons, à ce sujet, la déposition de M. Casimir-Perier devant la Cour de Cassation. Il a d'abord affirmé, formellement, qu'il n'avait rien à dissimuler de secret:
«J'ai pu constater que mon silence (au procès Zola) a accrédité cette pensée, que j'ai, seul peut-être, connaissance d'_incidents_, de _faits_ ou de _documents_, qui pourraient déterminer la Justice.
«Dans l'état de division et de trouble où je vois mon pays, j'estime que mon devoir est de me mettre _sans réserves_ à la disposition de la juridiction suprême...»
Ceci ne laisse pas subsister le soupçon que M. Casimir-Perier, comme on l'a prétendu, fût lié par une parole donnée; et cette déclaration, dans sa bouche d'honnête homme, est d'une singulière netteté, il raconte ensuite la conversation diplomatique qui eut lieu, et qui motiva une note officielle de l'Agence Havas, mettant une fois pour toutes hors de cause les ambassades étrangères à Paris. Et, le surlendemain, le Kaiser se déclara satisfait.
Rappelons aussi la déposition, à la Cour de Cassation, de M. Hanotaux, qui était Ministre des Affaires Etrangères pendant le procès de 1894. Interrogé comme suit: «Avez-vous connaissance de certaines lettres d'un souverain étranger, écrites à l'époque du procès Dreyfus, et desquelles ressortirait la culpabilité de cet accusé? .--il répondit formellement:
«Je n'en ai eu aucune connaissance. Je n'ai jamais rien vu de pareil. On ne m'a jamais rien offert de tel. Je n'ai jamais été consulté sur l'existence ou la valeur de tels documents. En un mot, toute cette histoire est une fable; elle a d'ailleurs été démentie à diverses reprises par des notes communiquées aux journaux.»
Rappelons enfin pour terminer, la déposition à la Cour de Cassation de M. Paléologue, qui a été l'intermédiaire quotidien, pendant le procès Dreyfus, entre les Affaires Etrangères et la Guerre:
«Ni avant, ni après le procès Dreyfus, je n'ai été informé de l'existence d'une lettre de l'Empereur d'Allemagne, ni de lettres de Dreyfus adressées à ce souverain. Les allégations auxquelles M. le Président fait allusion me paraissent complètement erronées. La nature de mes fonctions me permet d'affirmer que, s'il avait existé des documents de ce genre, je ne l'eusse pas ignoré, sans doute.»
VII.--Le 17 novembre 1897, l'ambassadeur d'Allemagne déclare à notre Ministre des Affaires Etrangères que l'attaché militaire allemand, colonel de Schwartzkoppen, _attestait sur l'honneur n'avoir jamais eu, ni directement, ni indirectement_, aucune relation avec Dreyfus.»
VIII.--En 1898, avant le procès Zola, l'Empereur, impatienté, voulut faire une manifestation décisive, _personnelle_.
Son entourage l'en empêcha, connaissant l'état des esprits en France, et craignant qu'une insulte grave ne fût faite à la personne même du souverain, et n'entraînât à des complications inquiétantes. Il exigea néanmoins qu'une parole officielle fut donnée publiquement, en plein Reichstag.
Voici la déclaration du Secrétaire d'État aux Affaires Etrangères de l'Empire, à la séance du 24 janvier 1898:
«Vous comprendrez que je n'aborde ce sujet qu'avec de grandes précautions. Agir autrement pourrait être interprété comme une immixtion de notre part dans les affaires de la France..... Je crois d'autant plus devoir observer une réserve complète à ce sujet qu'on peut s'attendre à ce que les procès ouverts en France jettent la lumière sur toute l'affaire.
Je me bornerai donc à déclarer _de la façon la plus formelle et la plus catégorique_, qu'entre l'ex-capitaine Dreyfus, actuellement détenu à l'Ile du Diable, et n'importe quels agents allemands, il n'a _jamais_ existé de relations, ni de liaisons, _de quelque nature qu'elles soient_.»
IX.--Cinq jours plus tard, l'Empereur vint lui-même chez notre ambassadeur à Berlin, _pour lui apporter sa déclaration personnelle, et le prier de la communiquer officiellement à notre Gouvernement_.
X.--Enfin, à l'heure actuelle, l'état d'esprit autour du Souverain est le même.
L'Empereur éprouve le plus impatient désir de faire un geste personnel; mais on l'en empêche, et on l'en empêchera jusqu'au bout, pour ne pas risquer que la France, par une seconde condamnation, ne donne au Kaiser un nouveau démenti qu'il ne pourrait pas supporter sans une rupture diplomatique. Cependant on est prêt à renouveler, par notes officielles, toutes les déclarations déjà faites.
Si l'on consent à supposer un instant que l'Empereur ait été réellement compromis dans une affaire d'espionnage, on peut admettre, à la rigueur, qu'il ait été, pour certaines nécessités politiques, contraint de nier la vérité par un démenti officiel.
Mais, ce mensonge diplomatique une fois commis et enregistré, aurait-il réitéré ses protestations, _à chaque occasion nouvelle_, et avec une si solennelle et pressante _insistance_?
Même en faisant abstraction de la personnalité de Guillaume II et de sa conception particulièrement chatouilleuse de l'honneur, est-ce que jamais un souverain oserait faire de si véhémentes et de si nettes déclarations, s'il risquait d'être, un beau jour, _confondu devant le monde entier_, par la découverte ultérieure d'une preuve décisive?
Qui ne voit dans l'attitude du Kaiser un très simple et très douloureux cas de conscience?
L'Empereur sait,--mieux que personne--l'innocence de Dreyfus; et, sans toutefois vouloir faire courir à son pays le danger d'une complication diplomatique, il cherche à le crier aussi souvent et aussi haut qu'il le peut.
Il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre.
LE SEMEUR.
* * * * *
«A M. Marc Elie Luce, Auteuil.
«Rennes, le 5 septembre 1899.
«Mon cher ami,
«Notre découragement est sans bornes. Pratiquement, la cause est perdue. Les deux semaines qui viennent de s'écouler ont décidé de l'Affaire. L'opinion des juges est établie: et ils sentent bien que la majorité est avec eux.
«Woldsmuth me reproche d'avoir trop tardé à publier son article. Je me le reproche aussi, quoique je reste sceptique sur l'efficacité qu'il aurait pu avoir. Comment s'attaquer à une fable qui n'a jamais été clairement formulée par personne? Et, le serait-elle, qu'elle resterait pareillement insaisissable, puisqu'il est admis qu'aucune trace matérielle ne peut subsister des fameux autographes impériaux. C'est le domaine des affirmations gratuites. Devant ces fumées, nous sommes sans armes; pas de lutte possible.
«Si l'opinion avait pû être retournée, elle l'eût été l'autre jour, le lendemain de votre départ, par l'attitude de Casimir-Perier, l'homme de France qui sait le mieux si oui ou non le Kaiser s'est trouvé mêlé à l'Affaire, et qui, fort de son passé intègre, est venu répéter de sa voix loyale, les yeux dans les yeux du colonel-président:
«Vous me demandez de dire la vérité, toute la vérité; je l'ai juré, je la dirai, sans réticences et sans réserves. Quoi que j'aie déjà dit dans le passé, on persiste à croire ou à dire,--ce qui, malheureusement, n'est pas toujours la même chose--que je connais seul des incidents ou des faits qui pourraient faire la lumière, et que je n'ai pas jusqu'ici dit tout ce que la justice a intérêt à connaître. C'est faux... _Je ne veux sortir de cette enceinte, qu'en y laissant l'inébranlable conviction que je ne sais rien qui doive être tu, et que j'ai dit tout ce que je sais_!»
«Je ne mets pas en doute la bonne foi des juges du Conseil de Guerre. Je les crois aussi impartiaux qu'ils peuvent être.
«Mais ce sont des soldats.
«Comme toute l'armée, ils sont tenus par leurs journaux dans une ignorance absolue de ce qu'est réellement l'Affaire. On a posé devant eux la question, avec un raccourci criminel: la culpabilité de Dreyfus ou bien l'infamie de l'État-Major: voilà dans quel dilemme imbécile on a enfermé ces officiers.
«Si encore ils étaient soustraits à toute influence, seuls avec leur conscience et les faits! Mais non: ils continuent, chaque soir, après les débats, à vivre dans le milieu où la trahison de l'accusé est un axiome invulnérable.
«Je ne dis pas qu'ils soient d'avance inclinés à trouver Dreyfus coupable; mais je puis affirmer dès aujourd'hui, qu'ils voteront la culpabilité. Et il n'en peut être autrement pour ces hommes dont la personnalité humaine ne se dégage plus du revêtement professionnel; dont les vingt-cinq ans d'uniforme sont collés à la peau; qui, depuis un quart de siècle, sont façonnés par la discipline, imprégnés du sentiment hiérarchique, fanatiques de cette armée dont l'emblème vivant est là, dans la personne de ses chefs qui comparaissent devant eux. Comment pourraient-ils se prononcer en faveur du juif, contre l'État-Major? Le voudraient-ils, par instants, au fond de leurs consciences troublées, que, _physiquement_, ils ne le pourraient pas. Et peut-on leur en faire reproche?
«D'ailleurs je dois convenir que l'attitude de l'accusé n'a rien qui puisse contrebalancer le prestige des uniformes. Il a déçu la plupart même de ses amis. A tort, selon moi. Depuis quatre ans, nous nous battons pour des idées; mais en somme, c'est lui qui les représente: et nous nous étions tous fait, en nous-mêmes, une image arbitraire, mais précise, de cet inconnu. Il débarque: et, ainsi que nous aurions dû nous y attendre, la réalité ne coïncide pas avec notre imagination.
«Beaucoup d'entre nous ne le lui ont pas pardonné.
«C'est un homme simple, dont l'énergie naturelle est tout intérieure. Il arrive, affaibli par la séquestration, par les émotions inouïes qu'il a supportées; il est malade, il grelotte de fièvre, il digère à peine un peu de lait. Comment serait-il au diapason de cet auditoire forcené, dont les trois quarts le haïssent comme un malfaiteur public, et dont l'autre quart l'adore comme un symbole? Ce rôle écrasant n'est-il pas au-dessus des forces humaines? Il n'a plus la vigueur de hurler furieusement son innocence, comme il faisait dans la cour de l'Ecole Militaire. Le peu d'énergie qui lui reste, il l'emploie, non pas contre les autres, mais contre lui-même: à ne pas se laisser abattre, à paraître un homme; il ne veut pas qu'on l'ait vu pleurer.
«C'est une conception dont la grandeur héroïque, ingrate, échappe à l'esthétique populaire. Il aurait peut-être conquis la foule par une attitude plus théâtrale: mais cet empire qu'il garde au prix d'un dur effort, est taxé d'indifférence, et ceux qui se démènent pour lui depuis quatre ans, lui en font un grief.
«Moi-même, qui ne le connaissais pas, je dois avouer que lorsque je l'ai aperçu à la première audience, malgré l'enthousiasme de nos amis, malgré l'espoir insensé que j'avais triomphalement clamé, le matin même, dans le _Semeur_, j'ai reçu à ce moment-là, l'avertissement intime de la défaite, un je ne sais quoi, le petit ressort qui casse net... Je l'ai caché, même à vous. Mais je puis dire que ce jour-là, j'ai senti tout à coup, avec une certitude indiscutable, que l'Affaire était perdue, mal perdue, et qu'elle ne laisserait, au fond de toutes ces âmes enflammées par elle, qu'un peu de cendre nauséabonde.
«Cette amère inquiétude ne me quitte plus.
«Vous avez bien fait de partir. Votre place n'était pas ici, dans le tumulte.
«Nous sommes à la limite de notre résistance. Songez que pour beaucoup d'entre nous c'est le second été torride, sans trêve, dans la sombre hantise de ce drame! Songez à ces journées d'attention exaspérée, dans l'atmosphère irrespirable de la salle du Conseil, où tant de témoignages suent le parti-pris et la haine! Et les soirées, pires que les jours, dans les rues, dans les cafés, pour éviter l'étouffement de la chambre d'hôtel où l'on ne peut plus dormir, des soirées--presque des nuits--à discutailler sans fin, à pointer pour la centième fois les chances de victoire ou de défaite! Si nous avons pu résister jusqu'à présent, c'est que la certitude de notre bon droit nous servait d'armature... Mais voici encore une étape douloureuse, et le repos n'est pas au bout! Combien nous en reste-t-il à franchir?
«C'est bien dur de voir notre pays, si beau, dans une pareille déchéance intellectuelle et morale! Penser qu'il y a, en ce moment, une révolte de la conscience universelle, et que la conscience française, pour la première fois depuis des siècles, n'en est pas!
«Au revoir, mon grand ami.
«Voulez-vous dire à Breil-Zoeger, que s'il a envie de revenir ici, Harbaroux propose de le remplacer à la direction du _Semeur_?
BAROIS.»
«J'apprends ce soir que Labori compte faire une démarche personnelle auprès du Kaiser, pour obtenir avant la fin des débats une dernière déclaration impériale de l'innocence de Dreyfus.
«A quoi bon? Il est déjà trop tard...»
* * * * *
«Barois.--103 Lycée. Rennes.
«Paris, 8 septembre.--11 h. 30.
«Suis averti télégraphiquement nouvelle protestation Gouvernement allemand, parue ce matin en note officielle dans _Moniteur Empire_, pour répondre appel Labori.
«Voici texte:
«Sommes autorisés renouveler déclarations que Gouvernement Impérial, afin sauvegarder dignité propre, a faites pour remplir son devoir d'humanité.
«L'ambassadeur a remis, sur ordre Empereur, en janvier 1894 et janvier 1895, à Hanotaux, Ministre Affaires Etrangères, à Dupuy, Président Conseil, et au Président République Casimir-Perier, déclarations réitérées que l'ambassade allemande en France n'avait jamais entretenu relations, ni directes ni indirectes, avec capitaine Dreyfus.
«Le secrétaire d'Etat de Bülow s'est exprimé en ces termes le 24 janvier 1898 devant commission Reichstag: «Je déclare de la façon la plus formelle qu'entre ex-capitaine Dreyfus et n'importe quel organe allemand, jamais existé relations ni liaisons quelque nature qu'elles soient.»
«Ministre Affaires Étrangères, prévenu, s'est engagé à communiquer officiellement cette protestation aux juges avant vote. Espérons encore. Faites répandre nouvelle par tous journaux locaux.
LUCE.»
* * * * *
«Luce. Auteuil.
«Rennes, 9 septembre, 6 heures soir.
«Condamnation avec circonstances atténuantes. Dix ans détention. Contradictoire et incompréhensible.
«Vive justice quand même!
«L'affaire continue!»
V
Le 9 septembre 1899: le soir du verdict.
En gare de Rennes, trois trains, successivement, ont été pris d'assaut. Un quatrième, formé de tous les wagons de rebut qui restaient dans les garages, a démarré, péniblement, à son tour, dans la cohue d'émeute qui grouille sur les quais.
Barois, Cresteil et Woldsmuth, les épaves du _Semeur_, sont parqués dans un wagon de troisième, ancien modèle: des cloisons, à mi-hauteur, divisent la voiture en compartiments étroits; deux quinquets pour tout le wagon.
Les vitres sont ouvertes sur la campagne endormie. Aucun souffle. Le train roule lentement, charriant à travers l'épaisse nuit d'été un brouhaha de séance électorale.
Des vociférations se croisent dans l'air empesté des compartiments:
--Tout ça, c'est les Jésuites!
--Taisez-vous donc! Et l'honneur de l'armée?
--Oui: c'est la faillite du Syndicat...
--Ils ont bien fait! La réhabilitation d'un officier qui a été condamné par sept camarades, et déclaré coupable par le Haut-Commandement de l'Armée, compromet le salut d'un pays bien plus qu'une erreur judiciaire...
--Parbleu! Et je vais plus loin! Moi qui vous parle, admettons que j'aie été du Conseil, et que j'aie su que Dreyfus était innocent... Eh bien. Monsieur, sans hésiter, pour le bien de la patrie, pour l'ordre public, je l'aurais fait fusiller comme un chien!
CRESTEIL D'ALLIZE (se dressant, malgré lui, dans la pénombre, et dominant le tumulte de sa voix éraillée).--Il y a un savant français, nommé Duclaux, qui a déjà répondu à cet argument de la sécurité nationale: il a dit,--ou à peu près--qu'il n'y avait pas de raison d'Etat qui puisse empêcher une Cour de Justice d'être juste!
--Vendu! Lâche! Fripouille! Sale juif!
CRESTEIL (insolent).--Messieurs, je suis à vos ordres.
Les injures redoublent, Cresteil reste debout.
BAROIS.--Laissez-les donc, Cresteil...
* * * * *
Peu à peu, une torpeur lourde,--causée par la chaleur suffocante, l'oppression de l'obscurité, la dureté des banquettes, le cahotement du vieux matériel,--envahit le wagon.
Le tapage se localise, diminue.
Serrés dans leur coin, Barois, Cresteil et Woldsmuth causent à voix basse.
WOLDSMUTH.--Le plus triste, c'est que cette pensée estimable de rendre service au pays, a été, j'en suis sûr, le principal mobile de beaucoup de nos adversaires...
CRESTEIL.--Mais non! Vous avez toujours tendance, Woldsmuth, à croire que les autres sont mûs par des sentiments élevés, des idées... Ils sont mûs, le plus souvent, par leur intérêt, conscient ou inconscient, et à défaut de calcul, par de simples habitudes sociales...
BAROIS.--Tenez, à propos d'habitudes, je me souviens d'une scène qui m'a beaucoup frappé à la troisième ou quatrième audience.
J'étais en retard. J'arrivais par le couloir de la presse, juste au moment où les juges s'engageaient dans l'entrée. Presque en même temps qu'eux, un peu en arrière, débouchent quatre témoins, quatre généraux en grande tenue. Eh bien, les sept officiers-juges, sans avoir eu le temps de se concerter, d'un même mouvement devenu chez eux machinal et qui révèle un asservissement de trente ans, se sont arrêtés net, le dos au mur, au garde-à-vous... Et les généraux, simples témoins, ont passé devant eux, comme à la revue, pendant que les officiers-juges faisaient automatiquement leur salut militaire...
CRESTEIL (spontanément).--Ça a sa beauté!
BAROIS.--Non, mon petit, non... C'est l'ancien Saint-Cyrien qui vient de parler, ce n'est pas le Cresteil d'aujourd'hui.
CRESTEIL (tristement).--Vous avez raison... Mais ça s'explique, voyez-vous... Pour des êtres fiers et énergiques, la discipline demande un tel sacrifice de toutes les heures, qu'on ne peut pas perdre l'habitude de l'estimer au prix qu'elle coûte...
BAROIS (suivant son idée).--D'ailleurs, le verdict de tout à l'heure, c'est la répétition de cette scène du couloir... Cette condamnation d'un traître avec circonstances atténuantes, cela paraît boiteux, inepte... Mais, réfléchissez: la condamnation, c'est le salut militaire qu'ils ont fait sans s'en rendre compte, par discipline professionnelle; et les circonstances atténuantes, ça, c'est, malgré tout, l'hésitation de leurs consciences d'hommes...
* * * * *
L'arrivée à Paris, au petit jour.
Un silence morne emplit les wagons, qui vident sur le quai leur bétail frissonnant et blême.
Luce est là, pâle, son regard doux cherchant les amis.
Etreinte silencieuse: une immense affection, une immense tristesse. Les yeux sont pleins de larmes.
Woldsmuth embrasse la main de Luce, en pleurant.
BAROIS (après une hésitation).--Julia n'est pas avec vous?
Breil-Zoeger redresse la tête.
ZOEGER.--Non.
Quelques pas silencieux, en groupe serré.
BAROIS (timidement, à Luce).--Quoi de nouveau? (Inquiet de son mutisme.) La cassation?
LUCE.--Non, il paraît que c'est impossible, juridiquement...
BAROIS.--Alors?
Luce ne répond pas tout de suite.
LUCE.--La grâce...
CRESTEIL ET BAROIS (ensemble).--Il la refusera.
LUCE (fermement).--Non.
C'est un dernier coup, au visage.
Ils restent immobiles, debout sur le trottoir, les lèvres entr'ouvertes, la gorge serrée, sans rien voir. Leurs épaules plient...
WOLDSMUTH.--Ayez pitié de lui... Retourner là-bas? Recommencer le supplice? Et pourquoi faire?
CRESTEIL (pathétique).--Pour rester le symbole!
WOLDSMUTH (patient).--Il en mourrait. Et alors?
LUCE (avec une indulgence infinie).--Woldsmuth a raison... Au moins nous réhabiliterons un vivant...
* * * * *
Le même soir.
Barois a quitté de bonne heure son journal, et il s'est mis à marcher, devant lui, froissant au fond de sa poche le billet de Julia, qu'il a trouvé, le matin, sur son bureau:
«Tu vas revenir de Rennes, tu vas être étonné de ne pas me trouver au _Semeur_.
«Je ne veux pas te tromper.
«Je me suis donnée librement, je me reprends de même.
«Tant que je t'ai aimé, je t'ai appartenu, sans restriction. Mais depuis que j'en aime un autre, je te le dis avec franchise, tu ne peux plus exister pour moi. Je te préviens loyalement; c'est ma façon de te prouver jusqu'au bout mon estime.
«Quand tu liras ce mot, j'aurai repris la libre disposition de moi-même. Tu es assez énergique et trop intelligent pour ne pas comprendre, et pour te diminuer par une souffrance inutile.
«Moi je resterai toujours ton amie,
JULIA.»
Il rentre rue Jacob et se laisse choir tout habillé sur son lit.
Une douleur aigüe, personnelle, malsaine, s'est greffée sur l'autre, sur ce vaste découragement qui l'a épuisé. Ses tempes sont lourdes et brûlantes.