Part 16
BAROIS (riant à pleines dents).--Hein? Ça fouette le sang, au réveil, des petits billets de ce calibre!
ZOEGER.--C'est ton article de samedi qui te vaut ça.
PORTAL.--Je ne l'ai pas lu...
(A Cresteil.) De quoi s'agissait-il?
CRESTEIL.--De la fameuse séance de la Chambre, où, naïvement, le Ministre de la Guerre a cru sortir de son portefeuille cinq documents révélateurs, et n'a produit, en réalité, que cinq pièces fausses! Barois a magistralement établi pourquoi ces documents ne peuvent pas être authentiques...
Le gérant entr'ouvre la porte.
LE GÉRANT.--Monsieur Barois, il y a là un monsieur qui voudrait vous parler.
Barois le suit.
Au bas de l'escalier il aperçoit Luce.
BAROIS.--Vous, à cette heure? Qu'est-ce qu'il y a?
LUCE.--Du nouveau.
BAROIS.--La Haute-Cour?
LUCE.--Non... Qui avez-vous là-haut?
BAROIS.--Rien que le _Semeur_.
LUCE.--Alors, montons.
En voyant entrer Luce, ils se dressent tous, d'un seul mouvement anxieux.
Luce, silencieusement, serre les mains tendues et s'assied avec une involontaire lassitude; le visage maigri, tiré, fait saillir plus volumineuse encore, la masse du front.
LUCE.--Je viens de recevoir des nouvelles ... qui sont graves.
Ils se groupent autour de lui.
LUCE.--Hier ou avant-hier, il s'est passé, un drame imprévu au Ministère de la Guerre: le lieutenant-colonel Henry a été soupçonné par ses propres chefs, d'avoir falsifié les pièces du procès!
Une stupeur profonde.
LUCE.--Il y a eu aussitôt un interrogatoire d'Henry par le Ministre. A-t-il avoué? Je n'en sais rien.--En tous cas, il est depuis hier soir ... écroué au Mont Valérien.
BAROIS.--Écroué? Henry?
Une sourde explosion de joie; quelques secondes d'exaltation enivrante.
ZOEGER (d'une voix étouffée).--Nouvelle enquête! Nouveaux débats!
BAROIS.--C'est la révision!
HARBAROUX (précis).--Mais ... quelles pièces aurait-il falsifiées?
LUCE.--La lettre de l'attaché militaire italien, qui contenait, en toutes lettres, le nom de Dreyfus.
BAROIS.--Quoi? La fameuse preuve du général de Pellieux?
ZOEGER.--Celle que le Ministre a lue, il y a six semaines, en pleine tribune!
LUCE.--Fabriquée entièrement,--sauf l'en-tête et la signature, qui auraient été prises à une lettre insignifiante.
BAROIS (exultant).--Ah, ce serait trop beau!
WOLDSMUTH (en écho).--Oui ... trop beau!... Je n'ai pas confiance.
LUCE.--Ce n'est pas tout. Si l'affaire s'engage sur cette voie, il y aura bien d'autres points à éclaircir!
Qui a inventé l'histoire des aveux de Dreyfus? Pourquoi n'en a-t-il jamais été question avant 96, c'est-à-dire deux ans après la dégradation?
Qui a gratté et récrit l'adresse d'Esterhazy sur le petit bleu dénonciateur, pour pouvoir affirmer que Picquart cherchait à innocenter Dreyfus et accusait Esterhazy, à l'aide d'une pièce retouchée par lui?
WOLDSMUTH (les yeux pleins de larmes).--Ce serait trop beau... Je n'ai pas confiance...
LUCE.--En tous cas, l'arrestation a déjà des suites très importantes: Boisdeffre, Pellieux, Zurlinden démissionnent. Et il paraît que le Ministre lui-même va rendre son portefeuille.
Je le comprends, d'ailleurs: après avoir lu le faux, à la tribune, en toute bonne foi...
BAROIS (riant).--Mais c'est eux qu'il faut faire comparaître en Haute-Cour, à notre place!
LUCE.--D'autre part, Brisson est complètement retourné.
PORTAL.--Ah! enfin!
BAROIS.--Je l'ai toujours dit: le jour où un républicain de vieille race, comme Brisson, aura les yeux ouverts, il fera la revision, à lui seul!
WOLDSMUTH.--Ce qui doit le ronger, c'est d'avoir fait tirer à un million d'exemplaires le faux Henry, pour l'afficher sur tous les murs de France...
HARBAROUX (ricanant).--Ah, ah, ah!... C'est vrai! Elle est sur toutes nos mairies! Elle est dans toutes les mémoires! Elle est citée avec attendrissement, chaque jour, par toute la presse nationaliste! Ah, ah, ah!...
Et tout s'écroule d'un coup: la pièce est fausse!
PORTAL.--Sauve qui peut!
WOLDSMUTH (soudain taciturne).--Prenez garde. Je n'ai pas confiance...
BAROIS (riant).--Ah non, cette fois, Woldsmuth vous allez trop loin dans le pessimisme! Le Gouvernement n'a évidemment pas décidé l'arrestation d'Henry à la légère. Pour qu'on n'ait pas pu étouffer l'affaire, il faut que vraiment la vérité éclate avec une force irrésistible.
WOLDSMUTH (doucement).--Mais Henry n'est même pas en prison...
BAROIS.--Comment?
LUCE.--Je vous dis qu'il est au Mont-Valérien!
CRESTEIL (les traits bouleversés, tout à coup).--Mais sacredié, Woldsmuth a raison! Il n'est qu'aux arrêts: sans quoi c'est au Cherche-Midi qu'il serait!
Ils se regardent, atterrés.
Les nerfs sont tellement tendus qu'un brusque abattement succède à leur triomphe.
LUCE (navré).--Ils ont peut-être voulu se réserver le temps de chercher un biais...
CRESTEIL.--... de façon à pouvoir traiter la falsification comme un simple manquement à la discipline...
PORTAL.--Ils vont nous échapper encore une fois, vous verrez!...
WOLDSMUTH (secouant la tête).--Oui, oui ... je n'ai pas confiance...
BAROIS (nerveux).--Taisez-vous donc, Woldsmuth!
(Énergique.) C'est à nous, maintenant, à faire assez de bruit autour de l'incident, pour qu'on ne puisse pas l'escamoter...
LUCE.--Ah, si seulement Henry avait avoué, devant des témoins!
Une rumeur confuse rampe le long du boulevard. Sont-ce des crieurs qui glapissent la dernière heure?
Malgré le silence désert, leurs abois se mêlent, lointains et inintelligibles.
PORTAL.--Chut! On dirait:... «Le colonel Henry...»
LUCE.--Est-ce que la nouvelle s'ébruiterait déjà?
Ils se sont portés, d'un mouvement unanime, vers les fenêtres ouvertes, et, le corps penché, l'oreille tendue, ils écoutent, avec une soudaine angoisse.
ZOEGER (à la porte).--Garçon! Les journaux... vite!
Mais déjà Woldsmuth s'est élancé dehors.
Les cris s'éloignent, par une rue transversale.
Quelques minutes s'écoulent.
Enfin Woldsmuth, hors d'haleine, échevelé, l'œil brillant, surgit au haut de l'escalier, brandissant une feuille d'où jaillit, en manchette énorme:
SUICIDE DU COLONEL HENRY
AU MONT-VALÉRIEN
BAROIS (rugissant).--Le voilà, l'aveu!
Il se tourne vers Luce, et tous deux, le cœur bondissant, s'étreignent, sans un mot.
PORTAL, ZOEGER, CRESTEIL (allongeant le bras vers Woldsmuth).--Donnez!
Mais tous se taisent.
Woldsmuth a tendu le journal à Luce, qui, très pâle, assujettissant son lorgnon d'un geste saccadé, s'avance sous le lustre.
L'émotion alourdit sa voix.
LUCE (lisant).--«Hier soir, dans le cabinet du Ministre de la Guerre ... le lieutenant-colonel Henry a été reconnu l'auteur de la lettre, datée d'octobre 1896 ... où le nom de Dreyfus est cité en toutes lettres.
«Le Ministre ... a ordonné immédiatement l'arrestation du lieutenant-colonel Henry ... qui, dès hier soir, a été conduit ... à la forteresse du Mont-Valérien...
«Aujourd'hui ... le planton chargé de faire le service du lieutenant-colonel ... ayant pénétré dans sa cellule ... à six heures du soir ... l'a trouvé ... étendu sur son lit ... dans une mare de sang ... son rasoir à la main ... et la gorge ouverte ... en deux endroits... La mort ... remontait à plusieurs heures...
«Le faussaire s'était fait justice ..»
Le journal lui tombe des doigts.
Ils se l'arrachent; il passe de main en main: tous veulent avoir _vu_.
Un cri sauvage de triomphe, un long hurlement, un véritable délire...
LUCE (la gorge serrée).--Henry mort, c'est fini: il y a des choses de l'affaire que personne ne saura jamais...
Ses paroles se perdent dans l'ivresse générale.
Seul, Zoeger, qui a entendu, approuve d'un triste signe de tête.
Woldsmuth, à l'écart, incliné sur l'appui de la fenêtre, pleure silencieusement de joie, dans la nuit tiède.
IV
Un an plus tard: le 6 août 1899, veille de l'ouverture des débats de Rennes.
Dimanche après midi.
Aux bureaux du _Semeur_.
Barois, seul, en manches de chemise, les mains aux poches, arpente son cabinet, préparant un article.
Il est sous-pression: son visage exalté, zébré de tics, ses regards mobiles, la joie de son demi-sourire, toute sa personne enfin, rayonne de sécurité triomphante.
Les mauvais jours sont passés.
BAROIS.--Entrez!
Ah, Woldsmuth?... Entrez, entrez...
Woldsmuth s'avance, tout menu dans son cache-poussière, la sacoche en bandoulière, une volumineuse serviette sous le bras.
BAROIS.--Qu'est-ce que vous êtes donc devenu depuis l'autre jour?
WOLDSMUTH (s'asseyant sur le premier siège rencontré).--J'arrive d'Allemagne.
BAROIS (sans surprise).--Vraiment?
(Un temps.) Je comptais bien d'ailleurs vous voir ce soir, pour vous remettre la direction, comme c'est convenu.
WOLDSMUTH.--Vous prenez tous le rapide de nuit?
BAROIS.--Non, moi seul. Les autres sont déjà à Rennes depuis ce matin... Luce avait à faire, ils l'ont accompagné.
WOLDSMUTH.--Quand dépose-t-il?
BAROIS.--Pas avant la 5e ou 6e audience...
Je suis resté pour vous passer la main et puis pour faire un dernier article, qui paraîtra demain.
WOLDSMUTH (vivement).--Ah, il y aura encore un numéro demain?
Barois, prenant cet intérêt pour de la curiosité, ramasse sur le bureau quelques feuilles volantes.
BAROIS.--Oh, presque rien, quelques lignes pour saluer l'ouverture des débats... Tenez, voilà ce que j'étais en train d'écrire:
«Nous touchons au but. Le cauchemar s'achève. Le dénouement, le verdict, n'intéresse plus; il est prévu, fatal comme le triomphe de l'équité.
«Il ne nous reste plus, aujourd'hui, que le souvenir d'avoir vécu un drame historique, à nul autre comparable; un drame à milliers de personnages, joué sur la scène du monde, et d'un intérêt si pathétique et si universel, que toute la nation, puis autour d'elle toute la civilisation, est venue y prendre part. Pour la dernière fois sans doute, l'humanité, divisée en deux messes inégales, s'est heurtée de front:--d'un côté, l'autorité, qui n'accepte le contrôle d'aucun raisonnement;--de l'autre, l'esprit d'examen, superbement dédaigneux de toutes précautions sociales.
«D'un côté, le passé,--de l'autre, l'avenir!
«Les générations futures diront «l'Affaire», de même que nous disions: «la Révolution»; et elles saluèrent, comme une coïncidence merveilleuse ce hasard qui donne à l'Ere nouvelle un millésime nouveau.
«Quel siècle, celui qu'inaugure une pareille victoire!»
Un simple coup de clairon, vous voyez...
Woldsmuth le considère avec stupeur.
Quelques secondes passent. Il approche timidement sa chaise.
WOLDSMUTH.--Dites-moi, Barois... Vous êtes donc pleinement rassuré?
BAROIS (souriant).--Oh, pleinement!
WOLDSMUTH (affermissant sa voix).--Moi pas! Je n'ai pas confiance.
Barois, qui va et vient d'un air avantageux, s'arrête, surpris.
BAROIS (haussant les épaules).--Vous nous avez toujours répété ça.
WOLDSMUTH (vivement).--Jusqu'ici, je crois que...
BAROIS.--Mais tout est changé! Nous voici avec un gouvernement neuf, bien convaincu de l'innocence, et qui s'est donné pour mission de faire la lumière. Les débats, cette fois, seront publics, sans escamotage possible. Voyons!... Douter du verdict, dans de telles conditions, ce serait supposer la culpabilité de Dreyfus!
Il rit: un rire énergique et sans arrière-pensée; le rire du bon sens et de la certitude.
Woldsmuth le regarde silencieusement. Dans son masque poilu, poussiéreux, les yeux brillent, patients, tenaces.
WOLDSMUTH (affectueusement).--Asseyez-vous donc, Barois... Je vous parle sérieusement. Je vois beaucoup de monde, moi, vous savez... (Les yeux mi-clos, sur un ton voilé, traînant, indéfinissable)... je me renseigne...
BAROIS (brusque).--Moi aussi.
WOLDSMUTH (conciliant).--Eh bien, alors, vous avez remarqué... Hein? Leur presse! Tous les faux ont été démasqués, toutes les illégalités étalées au grand jour... N'importe, elle ne désarme pas! Il faut bien qu'elle renonce à ses affirmations, mais elle se venge: elle salit indistinctement tous ses adversaires... Le rapport de Ballot-Beaupré, qui résume si loyalement toute l'Affaire, croyez-vous seulement que leurs journaux l'aient publié? C'est l'enquête d'un «vendu», qui a touché les millions juifs, comme Duclaux, comme Anatole France, comme Zola...
BAROIS.--Et puis après? Quels sont les lecteurs qui s'y laissent prendre?
Pour toute réponse, Woldsmuth sort de sa poche un paquet de journaux nationalistes, et les jette sur la table.
BAROIS (agacé).--Ça ne prouve rien. Je vous répliquerai que, depuis deux mois, le _Semeur_ a encaissé près de 3.000 abonnements nouveaux; vous le savez comme moi.
Un grand souffle de justice et de bonté passe, enfin, sur la France.
WOLDSMUTH (remuant tristement la tête).--Ce souffle-là n'a pas effleuré les conseils de guerre...
BAROIS (après réflexion).--Soit. J'admets que les juges, parce qu'ils sont de braves militaires, aient d'avance une forte présomption contre les révisionnistes. Mais réfléchissez à ceci: l'Europe entière a les yeux fixés sur Rennes. Toute la civilisation juge avec eux. (Se levant.) Eh bien, il y a des situations qui obligent; ces messieurs seront bien forcés de reconnaître que toutes les anciennes charges qui pesaient contre Dreyfus s'évanouissent à l'examen, (Riant.)--et qu'il n'y en a pas de nouvelles!
WOLDSMUTH.--Ça dépend.
Barois enfonce les mains dans ses poches et reprend ses allées et venues en haussant les épaules. Mais le ton résolu de Woldsmuth l'intrigue: il vient se camper devant lui.
BAROIS.--Ça dépend de quoi?
Woldsmuth sourit péniblement.
WOLDSMUTH.--Asseyez-vous, Barois; vous avez l'air d'un fauve en cage...
Barois, les sourcils froncés, regagne son bureau.
WOLDSMUTH.--Vous vous rappelez l'histoire des pièces ultra-secrètes? (Geste de Barois.) Laissez-moi m'expliquer...
L'hypothèse est la suivante: On aurait volé à Berlin des lettres du Kaiser à Dreyfus et des lettres de Dreyfus au Kaiser... (Souriant.) Je n'insiste pas sur l'énormité de cette supposition...
D'après cette légende, le véritable bordereau aurait été une de ces lettres, écrite par Dreyfus sur papier ordinaire, et que l'Empereur aurait annoté de sa main dans les marges. Guillaume II s'apercevant du vol, aurait exigé la restitution immédiate des pièces saisies, en posant l'alternative d'une déclaration de guerre. Alors, avant de rendre le dossier, pour garder une preuve matérielle de la culpabilité manifeste de Dreyfus, on se serait hâté, au Ministère, de calquer le bordereau sur une feuille de papier pelure, sans reproduire, bien entendu, les annotations impériales... Et toute l'affaire serait, de ce fait, échafaudée sur une pièce calquée, fausse si l'on veut, mais reproduisant le document _authentique_ de la trahison.
BAROIS.--L'hypothèse est tellement fragile que jamais, à ma connaissance, elle n'a été formulée en termes explicites, ni officiellement, ni officieusement.
WOLDSMUTH.--Je sais. Mais ça circule, colporté dans les salons par des officiers, des magistrats, des avocats, des gens du monde... Aucun d'eux n'avance rien de précis, mais «un ami très au courant leur a laissé entendre...» C'est un colossal secret de Polichinelle, qui chemine, avec des silences renseignés, des sous-entendus, de petits rires énigmatiques... Tout ça prépare le terrain, peu à peu. Et demain, aux débats de Rennes, quand la défense voudra pousser ces messieurs de l'État-Major à s'expliquer enfin à fond, ils esquiveront le coup... Il suffit de quelques hésitations involontaires, de quelques sourires douloureux, et tout le monde traduira: «Supposez ce que vous voudrez. Plutôt passer pour un faussaire, que de déchaîner la guerre européenne...»
BAROIS.--La guerre! Mais aujourd'hui, il n'est plus question de sécurité nationale!... Après tout ce qui a été dit et écrit, depuis trois ans, sur les attachés militaires étrangers, sur l'espionnage et le contr'espionnage allemand, qui donc serait assez naïf pour croire qu'il reste encore une seule pièce diplomatique vraiment dangereuse à divulguer? Personne! Donc, si une pièce accusatrice décisive existait réellement, il est évident que l'État-major l'aurait mise en avant, depuis longtemps, pour en finir!
WOLDSMUTH (sombre).--Croyez-moi, vous voyez trop simple. De tous temps cette question diplomatique m'a préoccupé; c'est le fil secret de l'Affaire: un fil qui n'est à aucun endroit visible, mais auquel tous les événements viennent se rattacher. Il y a là un danger terrible!
Barois, ébranlé, hésite; puis se tait.
WOLDSMUTH.--Eh bien, mon cher, il est encore temps de prévenir le coup. J'ai peu à peu constitué un dossier: rien que des faits exacts, j'en réponds: ceux sur lesquels j'avais une hésitation, je viens d'aller les contrôler là-bas, en Allemagne...
BAROIS.--Ah, c'est pour ça, que...
WOLDSMUTH.--Oui. (Ouvrant sa serviette.) J'ai donc là, de quoi anéantir d'avance le coup du «secret d'État». Mais il est grand temps d'agir.
Je vous apporte mon dossier. Publiez-le demain!
BAROIS (sérieux, après un instant de recueillement).--Je vous remercie, Woldsmuth... Mais je crois qu'aujourd'hui une pareille publication serait une faute capitale.
Woldsmuth fait un geste de découragement.
BAROIS.--Elle attirerait l'attention sur un point qui est, quoi que vous en pensiez, relégué dans l'ombre... Par esprit de riposte, on croirait peut-être devoir y revenir; tout ça remuerait l'opinion: ce serait maladroit...
L'acquittement est inévitable. Eh bien, triomphons en beauté, sans ressusciter de mesquines polémiques...
Woldsmuth, les épaules basses, replie silencieusement sa serviette.
BAROIS.--Non, laissez-moi vos notes.
WOLDSMUTH.--A quoi bon? C'est préventivement qu'il faudrait s'en servir.
BAROIS.--Je les emporterai à Rennes pour les communiquer à Luce Et, s'il est de votre avis, je vous promets...
WOLDSMUTH (une lueur d'espoir).--Oui, montrez-les à Luce, et répétez-lui bien exactement tout ce que je vous ai dit...
(Réfléchissant.) Mais il est impossible que vous les emportiez ce soir, telles quelles... Je n'ai pas eu le temps de les mettre au net... C'est un vrai fouillis... Je pensais faire le travail avec vous, pour le numéro de demain...
BAROIS.--Votre nièce est là, voulez-vous les lui dicter? Ce sera fait tout de suite...
WOLDSMUTH (dont le visage s'est éclairé subitement).--Ah? Julia est ici?
Barois se lève et ouvre la porte.
BAROIS.--Julia?
JULIA (de la pièce voisine, sans se déranger).--Quoi?
La familiarité du ton est si explicite, que Barois rougit et se tourne vivement vers Woldsmuth, qui, penché sur ses notes, n'a pas bronché.
BAROIS (maître de lui).--Voulez-vous venir un instant, je vous prie, pour sténographier...
Julia paraît. Elle aperçoit Woldsmuth. Un simple battement des paupières. Son visage insurgé signifie: «Je suis libre, n'est-ce pas?»
JULIA (durement).--Bonjour, oncle Ulric. Vous avez fait bon voyage?
Woldsmuth redresse la tête, mais sans la regarder. Elle surprend alors ce sourire affairé, oblique, dans un visage où tous les traits sont disjoints par la souffrance. Et elle comprend ce que jamais elle n'avait soupçonné...
C'est elle qui baisse les yeux, au moment où Woldsmuth lève les siens, pour répondre enfin.
WOLDSMUTH.--Hé, bonjour Julia... Tu vas bien? La maman va bien?...
JULIA (péniblement).--Très bien.
WOLDSMUTH.--Alors, veux-tu... Ce sont des fiches... Pour Barois...
BAROIS (qui n'a rien vu).--Allez donc dans son bureau, Woldsmuth, vous serez mieux qu'ici... Moi, je vais finir cet article...
* * * * *
A Monsieur Ulric Woldsmuth, Rédacteur au _Semeur_
Rue de l'Université. Paris.
«Rennes, le 13 août 1899
«Mon cher Woldsmuth,
«Vous avez lu la sténo d'hier et d'avant-hier? Vous aviez donc raison, cher ami, mille fois raison! Mais qui pouvait se douter?
«Tous ces jours-ci nos adversaires ont attendu, passionnément, cet argument décisif contre Dreyfus, qui leur est promis depuis si longtemps. Les généraux ont parlé: déception sur toute la ligne! Alors, comme l'opinion publique se refuse obstinément à admettre que cet argument n'existe pas, elle interprète certaines réticences de l'État-Major dans le sens que vous aviez prévu: et le tour est joué. Aujourd'hui on a été jusqu'à faire courir le bruit que l'Allemagne, au dernier moment, aurait imposé ce mutisme héroïque à nos officiers!
«Je vous expédie, en hâte, les feuillets que vous avez dictés à Julia avant mon départ. Ils sont, hélas, d'une urgente actualité. Breil-Zoeger qui rentre à Paris pour prendre votre place, vous les remettra ce soir, avec ce mot.
«Concertez-vous aussitôt avec Roll pour qu'ils paraissent, si possible, demain, et assurez-leur une large diffusion avant de quitter Paris.
«Apportez-en deux mille numéros à Rennes, ce sera suffisant.
«Bien tristement à vous,
BAROIS.»
* * * * *
Le lendemain, en première page du _Semeur_:
GUILLAUME II ET L'AFFAIRE DREYFUS.
Nous avons eu la surprise, ces dernières semaines, de voir sournoisement reparaître une hypothèse ingénieuse, qui expliquerait, pour certains cerveaux simplistes, toutes les obscurités de l'Affaire: c'est celle du bordereau sur papier fort, annoté par Guillaume II, saisi par un agent français sur le bureau impérial, qu'il a fallu rendre précipitamment devant la menace d'une guerre, et dont le bordereau sur papier pelure serait un calque, fait au Ministère de la Guerre, en vue du procès de 1894.
Nous ne prendrons pas la peine de relever les puériles invraisemblances de cette romanesque aventure.
Nous nous bornerons à poser trois questions:
1° Si le bordereau est un calque de l'écriture authentique de Dreyfus, pourquoi ressemble-t-il mal à l'écriture de Dreyfus, tandis qu'il reproduit identiquement l'écriture d'Esterhazy?
2° S'il est vrai que les faux d'Henry s'expliquent par la nécessité de substituer des pièces inoffensives aux autographes impériaux dont l'usage était impossible, comment se fait-il que, questionné par le Ministre de la Guerre avant son arrestation, Henry n'ait pas dévoilé la légitimité de ses faux, afin de s'innocenter? Des généraux assistaient à l'interrogatoire; le général Roget en a pris la sténographie: Henry n'a donné aucun motif de ce genre à ses falsifications de pièces.
3° Si l'histoire du bordereau annoté est exacte, quand Brisson, bouleversé par le suicide d'Henry, a manifesté l'intention de reconnaître publiquement son erreur et de prendre en main la cause de la révision, pourquoi le Ministre de la Guerre, qui a fait à ce moment auprès de Brisson les plus inquiètes démarches pour empêcher ce geste, ne l'a-t-il pas simplement averti de l'intervention impériale, afin d'arrêter net ce revirement d'opinion si dangereux pour les anti-revisionnistes?
Ceci posé, nous nous contenterons d'aligner succinctement quelques faits chronologiques, dont la signification nous semble assez évidente pour se passer de commentaires:
I.--Le 1er novembre 1894, le nom de Dreyfus, espion de l'Italie ou bien de l'Allemagne, paraît pour la première fois dans les journaux. Les attachés militaires allemands et italiens s'étonnent: c'est un nom qu'ils ne connaissent même pas. Et en voici la preuve: l'ambassadeur d'Italie a remis, le 5 juin 1899, au Ministère des Affaires Etrangères, pour être transmise à la Cour de Cassation, la dépêche chiffrée, datée de 1894, de l'attaché italien qui travaillait en complète entente avec l'attaché allemand, et qui affirme secrètement à son Gouvernement qu'aucun d'eux n'a eu de relations avec ce nommé Dreyfus.
A la même époque, les États-Majors d'Allemagne, d'Italie et d'Autriche, ont fait une enquête dans tous les centres d'espionnage, sans pouvoir se procurer aucun renseignement sur ce Dreyfus.
II.--Le 9 novembre 1894, l'attaché allemand est mis en cause et nommé dans un journal français. L'ambassade d'Allemagne, après une nouvelle information, donne un premier démenti par une note à la presse. Remarquons que ce démenti n'a pu être donné à la légère: car l'Allemagne ne se serait pas exposée à avancer une dénégation, qui, ensuite et publiquement, eût pu être reconnue mensongère au cours des débats du Conseil de Guerre.