Jean Barois

Part 15

Chapter 153,663 wordsPublic domain

Labori regarde les jurés, puis le tribunal, enfin l'auditoire, comme pour prendre tout le monde à témoin de cette réponse évasive.

Puis il s'incline courtoisement devant le général, avec un sourire triomphant.

Me LABORI.--«C'est bien, je vous remercie, mon général.»

Me CLÉMENCEAU (intervenant).--«M. le Président, nous avons amené ici un témoin qui tenait de la bouche d'un des membres du Conseil de Guerre qu'il y avait eu une pièce secrète communiquée aux juges. On ne nous a pas permis de l'interroger.»

Me LABORI.--«J'ai dans mon dossier deux lettres qui disent la même chose. Et j'ai une lettre, qui est d'un ami du Président de la République; ce témoin a déclaré qu'il ne viendrait pas déposer, parce qu'on l'a prévenu, que, s'il racontait le fait, on viendrait dire qu'il est inexact.»

Me CLÉMENCEAU.--«Et pourquoi le général Billot ne l'a-t-il pas dit à M. Scheurer-Kestner, quand il est allé le lui demander? Tout cela serait terminé aujourd'hui!»

M. LE PRÉSIDENT (nerveux).--«Vous direz tout cela dans votre plaidoirie.»

M. LE GÉNÉRAL GONSE (s'avançant à nouveau).--«J'ai un mot à dire au sujet de la déposition qui a été faite tout à l'heure, quand on a parlé des notes.

«J'ai dit que les notes de l'État-Major étaient secrètes: elles sont toujours secrètes; nous ne correspondons dans les bureaux de l'État-Major que par des notes, qui ont toujours le caractère secret. Et, quand on dit: note sur ceci, note sur cela, cela veut dire: note secrète.

«Maintenant, quand on vient dire que Dreyfus ne connaissait pas ce qui se passait dans les bureaux de l'État-Major en septembre 1893, c'est encore une erreur. Dreyfus a passé d'abord six mois...»

M. LE PRÉSIDENT (l'interrompant, sans courtoisie).--«Nous n'avons pas à parler de l'affaire Dreyfus...

(Aux généraux de Pellieux et Gonse.) Vous pouvez vous asseoir, tous les deux.»

Il y a un moment de stupeur.

Le Président en profite.

M. LE PRÉSIDENT (à l'huissier-audiencier sur un ton sans réplique).--Faites venir le témoin suivant!»

L'huissier hésite.

Labori s'est dressé et se penche, les bras en croix, comme s'il voulait, de sa personne, faire obstacle à la suite des débats.

Me LABORI.--«M. le Président, il est absolument impossible, après un événement...»

M. LE PRÉSIDENT (sèchement).--«Continuons...»

Me LABORI (indigné).--«Oh, Monsieur le Président, ce n'est pas possible! Vous sentez très bien qu'un pareil incident termine le débat, s'il n'est pas vidé. Nous sommes par conséquent obligés d'entendre M. le général de Boisdeffre.»

M. LE PRÉSIDENT.--«Nous l'entendrons tout à l'heure.

(A l'huissier-audiencier.) «Faites venir le témoin suivant.»

Me LABORI (tenace).--«Permettez, Monsieur le Président...»

M. LE PRÉSIDENT (furieux, à l'huissier-audiencier).--«Appelez le témoin suivant!»

L'huissier sort.

Me LABORI.--M. le Président, je vous demande pardon, je pose des conclusions tendant au sursis!»

Le commandant Esterhazy paraît, introduit par l'huissier.

M. LE PRÉSIDENT (à Labori).--«Il y sera statué quand les témoins auront été entendus!»

Esterhazy s'avance vers la barre. La salle éclate en applaudissements.

Il est voûté, d'une maigreur de tuberculeux, le teint jaunâtre, les pommettes fiévreuses, le regard mobile et brûlant.

Déjà le Président se tourne vers lui, lorsque Labori intervient une dernière fois, avec une énergie exaspérée.

Me LABORI.--«Mais je demande à ce qu'il soit sursis à l'audition d'autres témoins, jusqu'à ce que M. le général de Boisdeffre ait été entendu! La Cour ne peut remettre à statuer jusqu'après qu'elle aura entendu d'autres témoins!»

Le Président, indécis, roule des yeux courroucés.

Esterhazy, les bras croisés par contenance, attend, inquiet, ne comprenant pas ce qui se passe.

Labori s'est assis, et griffonne ses conclusions.

M. LE PRÉSIDENT (d'un ton dur et insolent).--«Y en a-t-il pour longtemps, à rédiger vos conclusions?»

Me LABORI (sans lever la tête, rogue).--«Dix minutes.»

L'audience est suspendue.

Le Président fait signe à l'huissier de reconduire Esterhazy dans la salle des témoins.

L'auditoire énervé, tumultueux, l'acclame jusqu'à ce qu'il ait disparu.

Sans paraître s'apercevoir du tapage, les magistrats se lèvent et quittent gravement le prétoire, suivis des jurés, des accusés et de la défense.

* * * * *

L'exaspération qui fermentait, à demi retenue par la présence de la Cour, se donne libre carrière.

Dans l'air surchauffé, devenu toxique, se croisent des appels, des commentaires passionnés, des vociférations: un vacarme assourdissant.

Les rédacteurs du _Semeur_ se groupent autour de Luce.

Portal, en robe, vient les rejoindre; un pli désabusé attriste son visage honnête, plus blond, plus poupard que jamais sous la toque.

PORTAL (s'asseyant avec lassitude).--Encore une note secrète!

BAROIS.--Qu'est-ce que c'est que cette pièce?

ZOEGER (de sa voix grêle, aux finales blessantes).--Personne, que je sache, n'en a encore entendu parler.

LUCE.--Si, je connaissais son existence. Mais je ne pensais pas qu'on osât jamais s'en servir.

ZOEGER.--De qui est-elle?

LUCE.--Elle est soi-disant écrite par l'attaché militaire italien, et elle a soi-disant été saisie dans le courrier de l'attaché allemand...

BAROIS (vivement).--Elle pue le faux!

LUCE.--Oh, ça, elle est fausse, ce n'est pas douteux. Elle est arrivée au Ministère, je ne sais pas comment, mais avec un à-propos bien étrange... Juste la veille du jour où le ministre devait répondre à la Chambre à la première interpellation relative à l'affaire, et au moment où l'État-Major commençait à se préoccuper de l'incident!

ZOEGER.--Et puis, sa teneur...

JULIA.--Nous ne savons pas ce qu'il y a dedans. Le général a cité de mémoire.

LUCE.--Mais il a affirmé que le nom de Dreyfus était mentionné en toutes lettres. Or, c'est absolument invraisemblable: cela seul suffirait à éveiller les doutes! A l'heure où la presse s'occupait déjà activement de l'affaire, il est inadmissible de supposer que ces deux attachés aient librement parlé de Dreyfus dans leur correspondance privée. En admettant qu'ils aient eu réellement des relations avec Dreyfus, jamais ils n'auraient commis cette imprudence inutile! surtout après les démentis officiels donnés à plusieurs reprises, par leurs deux gouvernements!

BAROIS.--Ça saute aux yeux!

PORTAL.--Mais qui donc peut fabriquer de pareilles pièces?

ZOEGER (avec un ricanement impitoyable).--L'État-Major, parbleu!

HARBAROUX.--C'est une officine nationale de falsifications!

LUCE (posément).--Non, mes amis, non... Là, je ne vous suis plus!

Son expression simple et résolue en impose. Seul Zoeger secoue les épaules.

ZOEGER.--Pourtant, permettez, les faits...

LUCE (très ferme, s'adressant à tous).--Non, mes amis, non... Mettons-nous en garde... L'État-Major n'est pas plus une bande de «faussaires», que nous ne sommes, nous, une bande de «vendus»... Jamais vous ne me ferez admettre que des hommes comme les généraux de Boisdeffre, Gonse, Billot, et les autres, puissent s'entendre pour fabriquer des pièces fausses!

Cresteil d'Allize, l'œil ardent, le sourire amer, le visage tourmenté, suit la querelle en lissant impatiemment sa longue moustache.

CRESTEIL.--A la bonne heure! Moi, j'ai connu le général de Pellieux autrefois: c'est l'intégrité même.

LUCE.--D'ailleurs, il suffit de l'avoir vu et entendu, pour être certain que ce qu'il affirme, il le croit: son éloquence est indubitablement celle de la sincérité. Et, jusqu'à preuve du contraire, j'estime que les autres généraux sont tous dans le même cas.

CRESTEIL.--On les trompe. Ils sont les premières dupes de ce qu'ils avancent.

ZOEGER (sourire glacial).--Vous leur supposez un aveuglement qui n'est pas vraisemblable.

CRESTEIL (vivement).--Très vraisemblable au contraire! Ah, mon cher, si vous aviez fréquenté de près les officiers...

Tenez, le groupe, là, derrière nous... Regardez-les sans parti-pris.

Une expression d'assurance bornée, soit; ça, c'est l'habitude d'avoir toujours, de droit, raison devant les hommes... Mais ces visages-là sont honnêtes, foncièrement!

LUCE.--Oui, regardez un peu la salle, Zoeger; c'est très instructif.

Que voulez-vous, ces gens-là ne sont pas accoutumés à des raisonnements subtils... Et, tout à coup, on leur présente un dilemme terrible: il y a un coupable, où est-il? Est-ce le Gouvernement, l'Armée, tous ces chefs qui viennent affirmer, solennellement, en donnant leur parole de soldats, que la condamnation de Dreyfus est juste? Ou bien est-ce ce petit juif inconnu, condamné par sept officiers, et dont on a dit tant de mal depuis trois ans qu'il en reste malgré tout quelque chose dans toutes les mémoires?

ZOEGER (hautain).--Il n'est pas difficile de remarquer que l'État-Major a reculé, chaque fois qu'il a été mis en demeure d'avancer des preuves précises.

Tout le monde, même un officier, est capable de réfléchir jusque-là.

JULIA.--Et puis, qu'est-ce que peuvent ces paroles d'honneur, lancées à tout propos, contre une argumentation serrée comme celle des mémoires de Lazare, ou des brochures de Duclaux, ou de votre lettre à vous, Monsieur Luce!

ZOEGER.--Ou même, malgré son lyrisme, la lettre de Zola!

BAROIS.--Patience! Nous approchons du but.

(A Luce.) Aujourd'hui, nous avons fait un grand pas en avant!

Luce ne répond pas.

PORTAL.--Vous n'êtes pas exigeant, Barois...

BAROIS.--C'est pourtant très clair. Suivez-moi: le général de Boisdeffre va venir, puisqu'on est allé expressément le chercher. Dès les premiers mots, Labori va l'acculer à une impasse. Il ne pourra pas refuser de verser la pièce aux débats.

Ceci fait, on la discutera, et elle ne résistera pas longtemps à un examen approfondi. Alors l'État-Major, convaincu d'avoir apporté un faux à la barre, c'est le revirement immédiat de l'opinion! C'est la révision avant trois mois!

Il parle avec des gestes rapides, d'un ton incisif. Son œil rayonne d'insolence orgueilleuse. Tout son être palpite d'espoir.

LUCE (gagné par cet entrain).--Peut-être.

BAROIS (avec un grand rire clair).--Non, non, ne dites pas: peut-être. Cette fois, je suis certain que nous la tenons!

ZOEGER (cynique, à Barois).--Et si le général de Boisdeffre trouve un biais? Ce ne serait pas la première fois...

BAROIS.--Après ce qui s'est passé? Ce n'est plus possible... Vous avez bien vu que le général Gonse a couvert le général de Pellieux.!

WOLDSMUTH (qui s'était échappé à la suspension d'audience, et qui se glisse de nouveau à sa place).--Voilà des nouvelles... L'audience va reprendre. Le général de Boisdeffre vient d'arriver en voiture!

BAROIS.--Vous l'avez vu?

WOLDSMUTH.--Comme je vous vois. Il est en civil. Un huissier l'attendait sur les marches. Il est entré directement dans la salle des témoins.

JULIA (battant des mains, à Barois).--Vous voyez!

BAROIS (triomphant).--Cette fois, mes amis, pas de reculade possible! C'est la lutte ouverte, et, pour nous, la victoire!

* * * * *

Retour tumultueux des auditeurs et des avocats qui avaient quitté la salle.

La Cour, au milieu du brouhaha, fait sa rentrée; les magistrats, les jurés, s'installent.

Les accusés sont introduits.

Labori gagne allègrement son banc, et reste un instant debout, un poing sur la hanche, penché vers Zola qui lui parle en souriant.

Le silence se fait de lui-même.

Les nerfs sont tendus jusqu'à l'exaspération. On sent que cette fois c'est vraiment la bataille décisive.

Le Président se lève.

M. LE PRÉSIDENT.--«L'audience est reprise.»

(Puis, rapidement, sans se rasseoir.) «En l'absence de M. le général de Boisdeffre, la Cour remet la suite de l'affaire à demain.»

(Un temps.) «L'audience est levée.»

D'abord une incompréhension totale: un instant de stupeur dont la Cour profite pour s'éclipser dignement.

Les jurés n'ont pas bougé. Zola s'est retourné, surpris, vers Labori qui reste adossé à son siège, figé dans une attitude vainement menaçante.

Enfin, tout le monde comprend: la bataille est ajournée, la bataille n'aura pas lieu...

Un hurlement de déception, signal d'un indescriptible désordre. Le public, debout, tape des pieds, hue, siffle, vocifère.

Puis, lorsque le prétoire est vide, il se rue frénétiquement vers les portes.

En quelques minutes la sortie est bouchée; des femmes, pressées dans la cohue, s'évanouissent; les visages sont en sueur; les yeux hagards: une véritable scène de panique.

Le _Semeur_ est resté à sa place, consterné.

JULIA.--Les lâches!

ZOEGER.--Parbleu! Ils veulent attendre les ordres!

LUCE (tristement, à Barois).--Vous voyez? Ils sont les plus forts...

BAROIS (au comble de la rage).--Oh, mais cette fois, ça ne se passera pas sans scandale! Je tiens mon article de demain. C'est trop de cynisme, à la fin! Qui berne-t-on? Quand la Chambre s'émeut, quand elle force les Ministres responsables à s'expliquer ouvertement, pour de bon, on lui répond: «Pas ici. Allez au Palais de Justice, vous saurez tout.»--Et puis, au Palais, toutes les fois qu'on veut remuer le fond de ces débats obscurs, toutes les fois que la vérité monte péniblement jusqu'à la surface et semble vouloir sortir enfin, on la repousse du pied, on la renfonce dans son marécage: «La question ne sera pas posée!»

Ah, non! il faut que ça finisse! il faut que le pays comprenne à quel point on se fout de lui!

Sourde rumeur venue du vestibule.

WOLDSMUTH.--Il va y avoir du grabuge. Courons-y!

CRESTEIL.--Par où passer?

BAROIS.--Par là! (A Julia.) Suivez-moi...

ZOEGER (enjambant les gradins).--Non, par là...

BAROIS (criant).--Rendez-vous autour de Zola, comme hier!

Ils s'échappent comme ils peuvent de la salle des assises.

* * * * *

Un tumulte révolutionnaire ébranle les voûtes du Palais et se prolonge dans les galeries sonores, mal éclairées, grouillantes de monde.

Des gardes municipaux, en file, l'œil effaré, s'efforcent en vain de maintenir leur ligne de barrage. Des bandes se poussent, se heurtent, s'entremêlent dans la pénombre.

Mille cris se croisent:

--Misérables! Brigands! Traîtres!

--Vive Pellieux!

--Vive l'Armée!

--A bas les juifs!

* * * * *

Au moment où Barois et Luce rejoignent le groupe de Zola et de ses défenseurs, un remous, venu de loin, rompant le cordon de police, les écrase contre le mur.

Barois essaye de protéger Julia.

Portal, qui connaît les aîtres, ouvre précipitamment la porte d'un vestiaire. Zola et ses fidèles s'y engouffrent.

Zola est adossé à un pilastre, nu-tête, très pâle, sans lorgnon, les paupières à demi plissées sur ses yeux fureteurs de myope, les lèvres serrées. Ses regards vont et viennent. Il aperçoit Luce, puis Barois, et leur tend la main, brusquement, sans un mot.

Enfin les agents ont fait une trouée.

Le Préfet de police apparaît, dirigeant en personne le service d'ordre.

La petite phalange repart. Zoeger, Harbaroux, Woldsmuth, Cresteil, viennent se joindre à eux.

Par un détour, sous la conduite du Préfet, ils atteignent le grand escalier du boulevard du Palais.

Une foule compacte a envahi la Cour et les rues: tout le quartier, jusqu'aux murs de l'Hôtel-Dieu, appartient aux manifestants: mouvante masse grise dans cette fin de journée d'hiver, que les réverbères pointillent déjà de halos jaunes.

Des cris, des huées, des injures inintelligibles, coupées de sifflets stridents. Une clameur ininterrompue, que martèle comme un refrain: «A mort!... A mort!...»

Au seuil des marches, Zola, les traits crispés, se penche vers les siens.

ZOLA.--Les cannibales...

Puis, le cœur défaillant, mais d'un pied ferme, il descend les degrés, appuyé sur le bras d'un ami.

Un espace libre a pu être ménagé au bas du perron: sa voiture attend, encadrée de gardes à cheval.

Il veut se retourner, serrer quelques mains. Mais les hurlements redoublent...

--A l'eau!... A mort le traître!.. A la Seine!...

--Mort à Zola!

Le Préfet de police, très nerveux, hâte le départ.

L'attelage démarre, au petit trot.

Des projectiles s'abattent, pulvérisant les vitres des portières.

Des cris âpres, sanguinaires, poursuivent, comme une meute qu'on lance à la curée, le landeau qui disparaît dans le crépuscule.

LUCE (la gorge serrée, à Barois).--Un peu de sang frais, et ce serait le massacre...

Le commandant Esterhazy paraît, suivi d'un général; on les acclame jusqu'à leur voiture.

Bientôt le cordon des agents est rompu. Barois essaye d'entraîner Julia et Luce; mais la foule est dense.

Les amis de Zola sont reconnus et conspués.

--Reinach!... Luce!.. Bruneau!... Mort aux traîtres!... Vive l'Armée!...

Des bandes sillonnent comme des courants, le flot des curieux monômes d'étudiants, files de malandrins, conduits par des jeunes gens du Faubourg.

Sur tous les chapeaux, en exergue, comme un numéro de conscrit, s'étale une feuille qu'on distribue par milliers dans les rues:

RÉPONSE DE TOUS LES FRANÇAIS

A ÉMILE ZOLA

MERDE!...

Des officiers, en uniformes se frayent un chemin au milieu des applaudissements.

Des isolés, qui ont le nez juif, sont pris, entourés et malmenés par des gamins frénétiques, qui dansent autour d'eux des rondes de sauvages, en brandissant des torches en flammes, faites avec des _Aurores_ roulées; l'effet est lugubre dans la nuit commençante.

Au coin du quai, Julia, Barois et Luce s'arrêtent pour attendre les autres.

Tout à coup, une jeune femme, élégamment mise, se précipite vers eux. Ils s'effacent, la croyant poursuivie, prêts à la protéger. Mais, en un clin d'œil, elle a foncé sur Luce, s'est accrochée à son vêtement, et lui a arraché sa rosette.

LA FEMME (s'enfuyant).--Vieille fripouille!

Luce la suit des yeux, avec un sourire navré.

* * * * *

Une heure plus tard

Luce, Barois, Julia, Breil-Zoeger et Cresteil, longent à petits pas, la grille du jardin de l'Infante.

La nuit est tout à fait venue. Un brouillard pluvieux mouille les épaules.

Barois passe familièrement son bras sous celui de Luce, qui marche, silencieux.

BAROIS.--Qu'est-ce qu'il y a, voyons? Du courage... Rien n'est perdu.

Il rit.

Luce le dévisage, à la lueur d'un bec de gaz: les traits de Barois reflètent une joie de vivre, une confiance, une activité sans bornes: c'est un accumulateur vivant.

LUCE (à Zoeger et à Julia).--Regardez-le: il dégage des étincelles...

(Avec lassitude.) Ah, je vous envie, Barois. Moi, je ne peux plus, j'en ai assez. La France est comme une femme saoule: elle ne voit plus clair, elle ne sait plus ce qui est vrai, elle ne sait plus où est la justice. Non, elle est tombée trop bas, c'est décourageant...

BAROIS (d'une voix timbrée, qui fouette les énergies).--Mais non! Avez-vous entendu ces cris, avez-vous vu cette foule en délire? Une nation qui est encore capable d'une telle effervescence pour des idées, n'a pas déchu.

CRESTEIL.--Il a raison, le bougre!

ZOEGER.--Mais oui, parbleu! Il y a du tirage, c'est entendu: mais qui s'en étonnerait? C'est peut-être la première lois que la morale intervient dans la politique. Ça ne peut pas aller tout seul!

BAROIS.--C'est une espèce de coup d'État...

LUCE (grave).--Oui, j'en ai l'impression depuis le premier jour: nous assistons à une révolution.

ZOEGER (rectifiant).--Nous la _faisons_!

BAROIS (glorieusement).--Et comme toutes les révolutions, c'est une minorité qui en prend l'initiative, et qui l'accomplit toute seule, à coup de passion, à coup de volonté, à coup de persévérance!

Ah, c'est une belle vie, sacredié, qu'une lutte pareille!

Luce secoue la tête, évasivement.

Julia, spontanément, se rapproche de Barois et se pend à son bras; il ne semble pas s'en apercevoir.

BAROIS (avec un grand éclat de rire, jeune et crâne).--Oui, je l'accorde, la réalité, en ce moment surtout, est laide, féroce, injuste, incohérente: mais quoi! c'est d'elle pourtant que la beauté finale jaillira un jour!

(A Luce.) Vous me l'avez répété cent fois: le mensonge, tôt ou tard, trouve son châtiment dans la vie elle-même. Eh bien, je crois à la force inéluctable de la vérité! Et si, ce soir, la partie est perdue encore une fois, courage!

Nous la gagnerons peut-être au prochain tour!

[Footnote 1: La suite des débats reproduit scrupuleusement le compte-rendu sténographique de la 10e audience. (LE PROCÈS ZOLA. _Compte-rendu sténog. in-extenso. Paris, Stock._ 1898. _Tome II, pages_ 118 _à_ 125.)]

III

31 Août 1898.

Paris: léthargique et dépeuplé.

Le café du boulevard Saint-Michel. Neuf heures du soir.

Le groupe du _Semeur_ est réuni à l'entresol.

Devant les fenêtres, qui béent sur la nuit chaude, le store de la terrasse, fait, au premier plan une surface inclinée, transparente de lumière. Au delà, le quartier latin, nocturne et désert.

Des tramways, illuminés et vides, gravissent la pente du boulevard en grinçant sur leurs rails.

Barois a déballé devant lui sa serviette bourrée de paperasses. Les autres, en cercle autour de lui, piquent au tas, feuilletant brochures et journaux,

PORTAL (à Cresteil).--Vous avez des nouvelles de Luce?

Portal revient de sa Lorraine, où il a fait son séjour annuel.

CRESTEIL.--Oui, je l'ai vu dimanche, il m'a fait pitié: il a beaucoup vieilli depuis trois mois.

BAROIS.--Vous savez qu'on l'a prié--oh, très courtoisement--de renoncer à son cour du Collège de France, pour la rentrée? Il y a eu, à la fin de juin, trop de tapage autour de ses leçons. D'ailleurs tout le monde lui tourne le dos: aux dernières séances du Sénat, ils n'étaient guère qu'une dizaine à lui serrer la main.

PORTAL.--Quelle incroyable incompréhension générale!

HARBAROUX (grimaçant la haine).--C'est la presse nationaliste qui est cause de tout. Ces gens-là ne laissent pas un instant l'opinion reprendre haleine, se ressaisir!

BAROIS.--Au contraire: ils refoulent systématiquement toute la générosité inhérente à notre race, tout ce qui avait jusqu'à présent placé la France, à ses risques et gloire, en tête de la civilisation, sous prétexte de condamner l'anarchie et l'antimilitarisme, qu'ils ont la mauvaise foi de confondre avec les instincts les plus élémentaires de justice et de bonté!

Et tout le monde s'y est laissé prendre!

WOLDSMUTH (secouant sa tête de caniche, aux yeux tendres).--On obtient toujours ce qu'on veut d'un peuple, quand on sait l'exciter contre les juifs...

CRESTEIL.--Ce qui m'étonne, dans cette approbation commune, c'est que leur thèse est stupide; il suffit d'un minimum de bon sens pour l'anéantir: «L'Affaire Dreyfus est une immense machination montée par les Juifs...»

BAROIS.--Comme si une aussi prodigieuse aventure pouvait avoir été prévue, organisée de pied en cap...

CRESTEIL.--On leur objecte: «Mais, si Esterhazy était l'auteur du bordereau?» Ils ne se troublent pas pour si peu: «Eh bien, c'est que les Juifs l'auraient acheté d'avance et lui auraient fait adopter, à s'y méprendre l'écriture de Dreyfus...»

C'est d'une insoutenable puérilité...

ZOEGER.--Le mal vient aussi de ce qu'on a compliqué l'Affaire à l'infini. Cette folie d'enquêtes et de contr'enquêtes, a complètement dénaturé sa véritable origine et son sens réel. On s'est lancé passionnément sur cent pistes adjacentes, contradictoires... Ce qu'il faudrait, maintenant, c'est un coup de théâtre, qui chavire net l'opinion, et la ramène à une vue d'ensemble.

CRESTEIL.--Oui: un coup de théâtre...

BAROIS.--Nous en approchons peut-être avec cette histoire de Haute-Cour... (Tirant sur un papier de sa poche.) Tenez, j'ai encore reçu ça, ce matin... (Souriant.) Un anonyme plein d'attention...

HARBAROUX (qui a pris la feuille, lisant).

--«Je tiens de source sûre que le Ministre de la Guerre a proposé ce matin aux membres du Gouvernement de traduire les chefs du parti revisionniste devant la Haute-Cour.

«Votre nom est sur la liste, à côté de celui de M. Luce...»

BAROIS.--C'est très flatteur.

HARBAROUX (lisant).

--«L'arrestation générale est fixée au 2 septembre, à la première heure.

«Vous avez le temps d'être loin.»

Signé: «Un ami.»