Jean Barois

Part 14

Chapter 143,825 wordsPublic domain

Elle est tellement enlaidie par l'émotion, qu'il la fixe une seconde, pour la reconnaître: les traits crispés, le teint de plomb, le visage vieilli, durci, farouche, avec une expression bestiale et passionnée... L'instinct à nu... Quelque chose de sensuel, d'effroyablement sensuel...

Il pense: «Voilà son masque, dans l'amour...»

Le regard qu'il lui jette est brutal et pénétrant comme un viol: et elle le reçoit, comme une femelle consentante.

Puis, détente nerveuse, elle s'abat sur un siège en sanglotant.

Il quitte la pièce, sans prononcer un mot. Ses mains tremblent d'énervement.

Il ouvre les volets.

La rue est calme, à peine plus animée qu'à l'ordinaire, si ce n'est aux fenêtres et aux balcons, par des groupes de curieux.

Sous les réverbères brisés, dont le vent couche et tord les flammes, les agents font les cent pas.

LE GARÇON.--Monsieur, c'est le concierge avec le Commissaire, pour les constatations...

[Footnote 1: L'Aurore (13 janvier 1898). _Lettre ouverte d'Emile Zola au Président de la République: «J'accuse...»_]

II

17 février 1898.

Au Palais de Justice: la Cour d'Assises, 10e journée du procès Zola.

L'audience est suspendue.

Salle comble. Une foule tassée, grouillante, bavarde, gesticulant sur place. Un semis d'uniformes, d'aiguillettes dorées, parmi des toilettes de femmes. On se montre des têtes connues: généraux de l'État-Major, actrices en vedette, journalistes comédiens, députés. Le barrage noir des avocats sépare cette houle chatoyante du prétoire vide, que domine le Christ mélodramatique de Bonnat.

Une atmosphère âcre, étouffante, que traverse et secoue par instants une onde brusque de sympathie ou de haine, violente comme un courant électrique.

Dans les premiers rangs de l'auditoire, un groupe attentif, parlant bas: Harbaroux, Barois, Breil-Zoeger, Cresteil d'Allize, Woldsmuth; et parmi ces hommes, la silhouette sibylline de Julia.

Trois heures.

Un remous profond, venu des portes, soulève la foule. Un flot neuf d'arrivants s'insinue dans les moindres interstices du public massé; des étudiants à bérets, des avocats en robe, escaladant les hautes cloisons de l'enceinte réservée, se juchent en grappes, sur la crête des portants, sur l'entablement des fenêtres.

Luce, patiemment, s'enfonce à son tour dans la cohue, qui murmure avec hostilité son nom, et parvient à gagner la place que Barois lui a réservée près de lui.

LUCE (bas, à Barois).--Je viens de là-bas.--ça va être rude. La majorité du jury penche pour l'acquittement. A l'État-Major, ils s'en rendent compte, ils sont très alarmés... Ils vont essayer de frapper un grand coup, aujourd'hui ou demain...

Un brusque silence, qui ne se prolonge pas: l'entrée de la Cour.

L'hémicycle se peuple: les magistrats, en robe rouge; les jurés, deux par deux, d'une gravité endimanchée de cortège municipal.

Emile Zola s'assied au banc des accusés, près du gérant de l'Aurore; derrière eux, les avocats: Mes Labori, Albert et Georges Clémenceau, entourés de leurs secrétaires.

Un sourd grondement ébranle la salle.

Zola et Labori se penchent vers la droite, où vient de retentir un coup de sifflet. Zola a les deux mains jointes sur le pommeau de sa canne, et les jambes croisées; sa face de hérisson, plissée de rides, est soucieuse; à chaque mouvement de sa physionomie le lorgnon brille, aiguisant la vivacité des prunelles. Il parcourt lentement des yeux cette multitude qui le hait, et son regard s'attarde, se repose un instant sur le groupe du _Semeur_.

Dans l'allée centrale, un uniforme s'avance. Des voix murmurent:--«Pellieux... Pellieux...»

A pas décidés, le général se dirige vers la barre des témoins et s'arrête militairement.

BAROIS (à Luce).--Voilà... C'est Pellieux qu'ils lancent à l'assaut!

L'émotion de la salle est si bruyante, que le général se retourne, d'un geste impatient, et la toise, imposant tout à coup, par son visage martial, par sa prestance de grand seigneur, par l'indiscutable autorité de toute sa personne, un silence, qui, d'ailleurs, est de courte durée.

Le Président, gros homme à figure ronde, dont les lèvres rasées, entre les favoris, sont minces et closes, fait un mouvement de colère; mais il est impuissant à rétablir le calme.

Dans le brouhaha, qui peu à peu s'éteint, on distingue la voix nette du général articulant certains mots:

«--... Les termes stricts de la légalité ... l'affaire Dreyfus... Je demande à parler...[1]».

DES VOIX.--Chut! chut!

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--... «Je répéterai le mot si typique du colonel Henry: «On veut de la lumière? Allons-y!»

Son timbre métallique, provoquant, sonne dans la vaste enceinte, devenue enfin silencieuse et immobile.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Au moment de l'interpellation Castelin, il s'est produit un fait que je tiens à signaler. On a eu, au ministère de la Guerre,--et remarquez que je ne parle pas de l'affaire Dreyfus,--la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus, absolue! et cette preuve, je l'ai vue!»

Il s'est tourné vers les jurés, puis vers la défense, puis vers le public. Un sourire de défi anime son masque dur d'escrimeur.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Au moment de cette interpellation il est arrivé au Ministère de la Guerre un papier dont l'origine ne peut être contestée, et qui dit--je vous dirai ce qu'il y a dedans:--«Il va se produire une interpellation sur l'affaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif.»

«Et, Messieurs, la note est signée! Elle n'est pas signée d'un nom connu, mais elle est appuyée d'une carte de visite, et, au dos de cette carte de visite, il y a un rendez-vous insignifiant, signé d'un nom de convention, qui est le même que celui qui est porté sur la pièce, et la carte de visite porte le nom de la personne...»

Une légère pause.

L'auditoire a eu un bref frémissement, et il demeure haletant, considérant tour à tour le tribunal, le témoin, Zola qui n'a pu réprimer un mouvement d'indignation, et les jurés, sur la figure banale desquels il y a comme un bien-être, une impression de soulagement.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (d'une voix triomphante qui claironne).--«Eh bien! Messieurs, on a cherché la révision du procès par une voie détournée; je viens vous donner ce fait. Je l'affirme sur mon honneur! Et j'en appelle à M. le général de Boisdeffre pour appuyer ma déposition.

«Voilà ce que je voulais dire!»

Un trépignement général, prolongé, au-dessus duquel crépite un tonnerre d'applaudissements.

Luce reste les bras croisés, très pâle, son large front penché en avant, les yeux tristement levés vers le prétoire. Ses amis échangent des regards violents, chargés de révolte; mais ils demeurent abattus, immobilisés par ce coup de massue que rien ne faisait prévoir.

BREIL-ZOEGER (à mi-voix).--C'est un faux!

BAROIS (avec un haut-le-corps).--Parbleu! (Il montre du doigt un groupe d'officiers, sanglés dans leurs dolmans, levant leurs mains gantées de blanc pour applaudir frénétiquement.) Mais essaye donc de leur faire admettre ça!

Labori s'est dressé, de toute sa stature d'athlète, offrant aux coups son poitrail de lutteur. On n'entend pas ce qu'il dit. Il semble donner de son front bas contre un mur. Sa bouche est ouverte, toute ronde. Avec des gestes véhéments il s'adresse au Président qui paraît vouloir lui couper la parole.

Enfin, dans une accalmie, on distingue une interruption du Président, lancée d'une voix tranchante:

M. LE PRÉSIDENT.--«Mais, maître Labori...»

Me LABORI (exaspéré).--«Oh, Monsieur le Président...»

M. LE PRÉSIDENT (avec hauteur).--Le témoin vient de parler. Avez-vous une question à poser?»

Me LABORI.--«Permettez, Monsieur le Président, ici...»

Le timbre cuivré du général de Pellieux domine le colloque,--cinglant comme un coup de cravache.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Je demande que l'on appelle M. le général de Boisdeffre!»

Me LABORI (d'une voix tonnante, qui impose enfin le silence).--«Je demande, Monsieur le Président, et aujourd'hui l'incident se présente avec une gravité telle que la défense ne peut pas ne pas insister,--que la parole me soit donnée un moment, non pas seulement pour répondre à M. le général de Pellieux--encore qu'on ne réponde pas à une affirmation,--mais pour tirer immédiatement, au point de vue de l'affaire, la conséquence nécessaire qui se dégage des paroles de M. le général de Pellieux.

«Je vous demande la permission, Monsieur le Président, de dire deux mots.»

M. LE PRÉSIDENT (acerbe).--«Deux mots seulement...

Me LABORI.--«Deux mots seulement.»

M. LE PRÉSIDENT.--«A moins que vous n'ayez une question à poser?»

Me LABORI (éclatant).--«Comment aurais-je des questions à poser, en réponse à un fait absolument nouveau qui est jeté dans le débat? J'en ai une cependant, et c'est à cette question que je vais arriver.»

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Vous avez jeté dans le débat un fait nouveau, en lisant un acte d'accusation de M. le commandant d'Ormescheville, qui était du huis-clos.»

Me LABORI (triomphant).--«Nous avançons, nous avançons!»

M. LE GÉNÉRAL GONSE.--«Je demande la parole.»

M. LE PRÉSIDENT.--«Tout à l'heure, général.»

Me LABORI.--«Je dis simplement ceci: Il vient de se produire à la barre un fait d'une gravité exceptionnelle; c'est un point sur lequel nous sommes tous d'accord. M. le général de Pellieux n'a pas parlé de l'affaire Dreyfus, il a parlé d'un fait postérieur à l'affaire Dreyfus; il n'est pas possible que ce fait ne soit pas discuté ici, ou ailleurs, dans une autre enceinte. Après une pareille chose, il ne s'agit plus de restreindre ni de rétrécir un débat d'assises. Que M. le général de Pellieux me permette, très respectueusement, de lui faire observer, qu'il n'est pas une pièce, quelle qu'elle soit, qui ait une valeur quelconque, et qui, scientifiquement, constitue une preuve, avant qu'elle ait été contradictoirement discutée. Qu'il me permette d'ajouter que nous sommes maintenant dans cette affaire,--qui, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, prend des proportions d'une affaire d'État,--en présence de deux pièces ou de deux dossiers également graves l'un et l'autre, parce qu'ils sont secrets: un dossier secret, qui a été l'instrument de la condamnation de Dreyfus en 1894, sans contradiction, sans discussion, sans défense; un second dossier secret, qui sert depuis des semaines à empêcher qu'on apporte ici autre chose que des affirmations.»

Une pause.

«Quelque respect que j'aie pour la parole de soldat de M. le général de Pellieux, je ne puis accorder la moindre importance à cette pièce.»

Un tollé furieux éclate dans la salle; des ricanements soufflètent l'avocat.

Me LABORI (faisant face à la tourmente, et, d'une voix violente, implacable, articulant tous les mots).--«Tant que nous ne la connaîtrons pas, tant que nous ne l'aurons pas discutée, tant qu'elle n'aura pas été publiquement connue, elle ne comptera pas! Et c'est au nom du droit éternel, au nom des principes que tout le monde a vénérés depuis les temps les plus reculés et depuis que la civilisation existe, que je prononce ces paroles!»

Une légère oscillation du public. L'opinion hésite. Plusieurs «Très bien!» se font entendre.

Me LABORI (plus calme).--«Par conséquent, j'arrive à un point qui, maintenant, est d'une précision telle, que ma tranquillité à tous les points de vue augmente. Je n'ai, en ce qui me concerne, qu'une préoccupation dans cette affaire: c'est celle de l'obscurité constante, c'est celle de l'angoisse publique augmentant tous les jours, grâce à des ténèbres qui s'épaississent quotidiennement, je ne dis pas par des mensonges, mais je dis par des équivoques.

«Que Dreyfus soit coupable ou innocent, qu'Esterhazy soit coupable ou innocent, ce sont là sans doute des questions de la plus haute gravité. Nous pouvons, les uns et les autres, M. le général de Pellieux, M. le Ministre de la Guerre, M. le général Gonse, moi-même, avoir là-dessus des convictions, et nous pourrons y persévérer éternellement, si l'éclaircissement complet, si la lumière absolue n'est pas faite.

«Mais ce qu'il est indispensable d'éviter, c'est que l'émotion du pays augmente et se perpétue.

«Eh bien! maintenant, sans que le huis-clos puisse être invoqué, sans que les arrêts de la Cour puissent être mis en avant, nous avons un moyen d'arriver à la lumière, à la lumière partielle...

(Avec un grand éclat.) «Car, quoiqu'il advienne, la révision du procès Dreyfus s'imposera!»

Violentes manifestations. Des cris éclatent: «Non! non! La patrie avant tout!»

Labori se redresse, d'un bond, face au public. Son regard est méprisant et brutal. Son poing de reître s'abat sur les dossiers ouverts devant lui.

Me LABORI.--«Les protestations de la foule marquent bien qu'elle ne comprend pas la gravité de ce débat, au point de vue éternel de la civilisation et de l'humanité!»

Tumulte.

Quelques applaudissements, restreints et nourris.

Labori se détourne et attend, les bras croisés, que le calme soit rétabli.

Me LABORI (continuant).--«Si Dreyfus est coupable, et si la parole de ces généraux, que je crois de bonne foi--et c'est ce qui m'émeut,--si la parole de ces généraux est fondée, si elle se justifie en fait et en droit, ils en feront la preuve dans un jugement contradictoire. S'ils se trompent, au contraire, eh bien! ce sont les autres qui feront leur preuve. Et, voyez-vous, quand la lumière sera absolue, quand toutes les ténèbres seront dissipées, il y aura peut-être dans la France un ou deux hommes qui sont les coupables, qui seront responsables de tout le mal. Qu'ils soient d'un côté ou de l'autre, on les connaîtra, on les flétrira! Et puis, nous nous remettrons tranquillement à nos travaux de paix ou de guerre, Monsieur le général; car la guerre, n'est-il pas vrai, ce n'est pas quand on a des généraux à la barre, des généraux qui sont dignes de parler au nom de l'armée qu'ils commandent, ce n'est point à ce moment-là que personne la redoute; et ce n'est pas par la menace d'une guerre, qui n'est pas prochaine, quoi qu'on en dise, qu'on intimidera Messieurs les jurés!

«Je termine par une question. Vous voyez, Monsieur le Président, que je tendais à quelque chose de précis, et ici je vous remercie de m'avoir laissé la parole; je rends hommage à votre bienveillance, à votre courtoisie, à votre sentiment de la gravité de la situation.

«La question, Monsieur le Président, la voici: que M. le général de Pellieux s'explique sans réserve; et, la pièce, qu'on l'apporte ici!»

Un silence anxieux.

Mouvements d'émotion au banc des jurés, dont les yeux se dirigent vers le général de Pellieux.

Court silence.

M. LE PRÉSIDENT.--«M. le général Gonse, qu'est-ce que vous avez à dire?»

Le général Gonse se lève et s'approche du général de Pellieux, qui lui cède sa place à la barre.

Une physionomie soucieuse; un regard terne, mais agressif; une voix qui parait étrangement molle après celle du général de Pellieux et celle de Labori.

M. LE GÉNÉRAL GONSE.--«Monsieur le Président, je confirme complètement la déposition que vient de faire le général de Pellieux.

«Le général de Pellieux a pris l'initiative, il a bien fait; je l'aurais prise à sa place pour éviter toute équivoque. L'armée ne craint pas du tout la lumière, elle ne craint pas du tout, pour sauver son honneur, de dire où est la vérité.»

Labori fait un geste d'assentiment et de confiance.

Des applaudissements.

M. LE GÉNÉRAL GONSE (avec lourdeur).--«Mais il faut de la prudence, et je ne crois pas qu'on puisse apporter publiquement ici des preuves de cette nature, qui existent, qui sont réelles, et qui sont absolues.»

Ces restrictions inattendues provoquent une houleuse inquiétude. Quelques murmures désapprobateurs. La majorité hésite, cherchant le vent.

Me Clémenceau se lève posément.

Me CLÉMENCEAU.--«Monsieur le Président, je vous demande la parole.»

Mais le général de Pellieux bondit à la barre, qu'il saisit fébrilement à deux mains, et son ton cassant domine tout.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Messieurs, je demande à ajouter un mot!»

Le Président, d'un geste, donne la parole au général.

Me Clémenceau se rassied.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Me Labori a parlé tout à l'heure de la revision, toujours à propos de la communication de cette pièce secrète au conseil de Guerre. On n'a pas apporté la preuve de cette communication...»

Cette fois l'assertion est si mal défendable,--après l'émouvante comparution de Me Salle, à qui le Président a dû défendre de dire ce qu'il savait, et après la déposition formelle de Me Demange--que la salle n'ose plus manifester, favorisant par un silence irrésolu les tonitruantes protestations des amis de Dreyfus.

Le général de Pellieux, surpris de cet accueil, hésite.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Je ne sais pas...»

Des ricanements l'interrompent.

Il fait un brusque demi-tour, offrant au public l'honnêteté de son visage rude, et, au fond des yeux caves, la franchise d'un regard hautain, habitué à d'autres horizons.

D'une voix sans réplique, d'une voix d'officier qui sait arrêter net une mutinerie de troupes, il cingle toutes les faces souriantes.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Je demande à ne pas être interrompu par des ricanements!»

Il reste quelques secondes impassible, immobilisant la foule sous son regard.

Puis, froidement, il se retourne vers le tribunal.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Je ne sais pas si l'on a écouté avec suffisamment d'attention la déposition qu'a faite l'autre jour le colonel Henry. Le colonel Henry a fait remarquer que le colonel Sandherr lui avait remis un dossier secret; que ce dossier secret avait été scellé avant la séance du conseil de guerre, et qu'il n'avait jamais été ouvert. J'appelle l'attention de MM. les jurés là-dessus.

«Maintenant, quant à la revision du procès Dreyfus sur cette pièce, qu'est-ce qu'il faut? la preuve...»

M. LE PRÉSIDENT.--«Nous n'avons pas à nous occuper de la revision. Cela ne peut pas se faire ici.»

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«On ne parle que de cela...»

M. LE PRÉSIDENT.--«Je sais bien, mais elle ne peut pas se faire à l'audience d'une cour d'assises, vous le savez.»

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Je m'incline. Je m'incline et j'ai dit.»

M. LE PRÉSIDENT (s'adressant à M. le général Gonse).--«Vous n'avez plus rien à dire, général?»

M. LE GÉNÉRAL GONSE.--«Non, Monsieur le Président.»

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Je demande qu'on appelle le général de Boisdeffre pour confirmer mes paroles.»

M. LE PRÉSIDENT.--«Voulez-vous lui faire dire de venir demain?»

Sans répondre, le général tourne à demi la tête vers la salle, et, par dessus l'épaule, à la cantonnade, en chef qui a le droit de se faire servir à tout instant, il interpelle son officier d'ordonnance.

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX.--«Commandant Ducassé! Voulez-vous aller chercher le général de Boisdeffre, en voiture,--tout de suite!»

Il est l'Armée elle-même.

Son attitude implacable en impose à tous, à ses adversaires, à ses juges; la foule, subjuguée, hurle de joie, comme un chien qui vient d'être battu.

Me CLÉMENCEAU (se levant).--«Monsieur le Président, j'aurais à répondre quelques mots aux observations de M. le général de Pellieux.»

Il s'arrête, interrompu une fois encore par le général.

Et, debout, d'aplomb sur les jambes il suit, de cet œil vif et à peine ironique qui anime son visage plat de levantin, une courte joute entre Labori et le général de Pellieux, relative à la publication de l'acte d'accusation de 1894.

Labori, drapé dans les plis de sa robe, les bras dressés laissant voir la chemise jusqu'au coude, semble jeter l'anathème.

Me LABORI.--«M. le général de Pellieux fait appeler ici M. le général de Boisdeffre: il a raison!

«Mais ce qu'il faut bien qu'on sache, et vous verrez qu'avant quarante-huit heures mes paroles se révéleront prophétiques, c'est qu'il ne sera pas possible d'arrêter le débat avec les paroles de M. le général de Pellieux, ni avec celles de M. le général de Boisdeffre. Ce ne sont pas des paroles d'hommes, quels qu'ils soient, qui donneront de la valeur à ces pièces secrètes. Ces pièces, il faudra, ou que l'on n'en parle pas, ou qu'on les montre; c'est pourquoi je dis à M. le général de Pellieux: «Apportez les pièces, ou n'en parlez plus!»

Me Clemenceau lève tranquillement la main vers le Président.

Me CLÉMENCEAU.--«M. le Président, j'ai l'honneur de demander la parole...»

Sa sobre assurance impose, par contraste avec la superbe impétuosité de son confrère.

Me CLÉMENCEAU.--«... Le général de Pellieux nous a dit qu'au moment de l'interpellation Castelin on avait eu des preuves _absolues_... Est-ce donc que, jusqu'alors, on n'avait eu que des preuves _relatives_?»

Courte pause.

Il reste impassible, mais une ombre malicieuse plisse ses paupières bridées.

Zola, toujours appuyé sur sa canne, tourne légèrement la tête, et lui lance un bref sourire d'approbation.

LUCE (à Barois, bas).--Il sait sûrement que la pièce est fausse...

Me CLÉMENCEAU (de sa voix paisible).--«Je demande à M. de Pellieux: Comment se fait-il,--car c'est une question qu'on commence à se poser partout--comment se fait-il que ce soit dans un procès d'assises qu'une parole aussi sérieuse soit prononcée? Comment se fait-il que M. le général Billot, au cours de l'interpellation Castelin, n'ait pas parlé de ces pièces secrètes à la Chambre, et n'ait pas menacé la Chambre de la guerre, et que ce soit à une audience de la Cour d'Assises qu'on vienne prononcer les graves paroles que vous avez entendues hier, et que l'on vienne révéler les documents secrets?»

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (agacé).--«Je n'ai pas menacé le pays de la guerre; tout cela, c'est jouer sur les mots. Que M. le général Billot n'ait pas parlé, lors de l'interpellation Castelin, de cette pièce ou d'autres,--car il y en a d'autres, le général de Boisdeffre vous le dira,--cela ne me regarde pas; le général Billot fait ce qu'il veut.

(S'adressant aux jurés.) «Ce qui est sûr, c'est que M. le général Billot, à plusieurs reprises, l'a dit à la Chambre: «Dreyfus a été justement et légalement condamné!»

Me LABORI (se dressant, prêt à bondir).--«Ici, j'interviens pour dire qu'il y a au moins une de ces deux paroles qui est fausse, c'est: «légalement»!

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (provoquant).--«Prouvez-le!»

Me LABORI (brutal).--«C'est prouvé.»

Me CLÉMENCEAU (plus conciliant).--«Nous avons voulu toujours prouver; on nous en a empêchés; et si M. le général de Pellieux veut que je m'explique sur ce point, je suis prêt à le faire.»

M. LE PRÉSIDENT (se hâtant, d'un geste sec).--«C'est inutile.»

Me LABORI (incapable de se contenir).--«C'est prouvé par Me Salle, c'est prouvé par Me Demange! C'est prouvé par les publications des journaux qu'on n'a pas démenties! C'est prouvé par M. le général Mercier, qui n'a pas osé dire en face de moi, le contraire! Je lui avais envoyé par les journaux, la veille, une provocation à laquelle il a répondu par le silence, à laquelle il a répondu par une distinction, qui, à elle toute seule, est une preuve décisive. Car, lorsque j'ai dit: «Le général Mercier a livré une pièce au Conseil de Guerre, et publiquement le général Mercier s'en est vanté partout», M. le général Mercier, jetant encore dans le débat (je ne dis pas volontairement, mais peut-être inconsciemment) une équivoque, a répondu: «Ce n'est pas vrai». Et je lui ai dit: «Qu'est-ce qui n'est pas vrai? Est-ce que c'est: _que vous ne l'avez pas dit partout_, ou est-ce que c'est au contraire: _que vous n'avez pas livré de pièces?_» Et il a répondu: «_C'est seulement que je ne m'en suis pas vanté partout._»

«Je dis que pour tout esprit de bonne foi, la preuve est faite. La preuve, c'est que personne, malgré toute l'émotion que l'affaire a jetée dans le pays, personne ne s'est levé pour dire ce que M. de Pellieux ici n'ose pas dire: je l'en défie!»

Une pause.

(Souriant.) «Eh bien! moi, je dis que la preuve est faite.»

M. LE GÉNÉRAL DE PELLIEUX (hautain).--«Comment voulez-vous que je vous dise ce qui s'est passé au procès Dreyfus: je n'y étais pas!»