Part 13
(Elevant la voix.) Il y a huit mois, je n'osais pas supposer que des juges militaires, conscients de leur responsabilité, eussent pu accepter dans leurs débats l'intervention de leur propre ministre; encore moins la production par lui de pièces secrètes, à l'insu de l'accusé et de son défenseur.
Depuis, mon pauvre Barois, j'en ai appris bien davantage... J'ai appris, non seulement qu'il y avait eu un dossier secret, volontairement caché à la défense par les juges du conseil de guerre; mais, de plus, que ce dossier ne contenait même pas cette révélation indubitable, qui, sans pouvoir servir d'excuse à la faute judiciaire, eût du moins soulagé nos consciences! Qu'il ne contenait aucun document grave contre l'accusé, rien d'autre que des présomptions, faciles à interpréter, soit pour, soit contre lui!
Ses mains ponctuent l'affirmation, d'un battement sec des doigts sur le bois de la table.
(Gravement.) Je vous jure que ceci est la vérité.
Barois n'a pas tressailli. Les jambes écartées, les mains sur les genoux, il écoute. Sur son visage énergique, dans son regard ardent, une curiosité passionnée, mais aucune surprise.
LUCE (posant la main sur une liasse sanglée).--Je ne peux pas vous raconter par le menu l'enquête que j'ai faite. Voilà huit mois que je ne me suis pas occupé d'autre chose. (Bref sourire.) Vous le savez, puisque je n'ai même pas pu régulièrement donner au _Semeur_ cet article hebdomadaire que je vous avais promis...
Mon mandat de sénateur, et d'anciennes camaraderies, m'ont permis de pénétrer partout, de contrôler moi-même toutes mes informations. Lazare m'a procuré une photographie des pièces les plus importantes. J'ai pu les examiner, seul, au calme, sur ce bureau. J'ai fait faire, par surcroît, des expertises d'écritures par les meilleurs spécialistes d'Europe. (Palpant un dossier.) Tout ça est là. Je connais maintenant l'affaire à fond: (pesant ses mots) et il ne me reste plus de doute ... plus un seul!
BAROIS (se levant).--Il faut qu'on le sache! Il faut le dire! Au ministère, d'abord.
Luce reste un instant silencieux. Puis il fixe Barois: un bon sourire, doux et triste, qui se perd dans sa barbe.
Il se penche, expansif.
LUCE.--Lundi dernier,--à cette heure-ci, tenez--j'étais au Ministère de la Guerre, face à face avec un vieux camarade, un officier qui est aujourd'hui tout-puissant à l'État-Major.
Je ne l'avais pas revu depuis environ deux ans. Il m'avait accueilli par une explosion d'amitié. Au seul nom de Dreyfus, il s'est dressé, aigre et violent, me coupant la parole, refusant la discussion, se démenant comme si j'étais venu lui chercher une querelle personnelle. J'ai été péniblement impressionné; mais je venais pour parler, et j'ai dit tout ce que je voulais dire, tout ce que j'avais patiemment recueilli, vérifié, tout ce dont j'étais sûr. Il marchait à travers son cabinet, les bras croisés, faisant craquer le vernis de ses bottes, mais silencieux, désarmé par la précision de mes renseignements. Enfin il est revenu s'asseoir, et, le plus calmement qu'il a pu, il m'a posé des questions sur l'état de l'opinion au Sénat, dans le monde des savants, des professeurs, autour de moi. Il avait l'air d'hésiter encore, de vouloir dénombrer ses adversaires avant de prendre un parti. Je lui ai saisi la main, je l'ai supplié, au nom de notre amitié, au nom de la justice: «Il est temps encore... Le scandale est imminent, mais il n'a pas éclaté. Vous pouvez le conjurer en prenant les devants: que l'initiative de la révision vienne de l'armée, et tout est sauvé. On a le droit de se tromper, mais il faut savoir reconnaître librement son erreur, et la réparer...» Je me heurtais à un silence vaguement inquiet, mais têtu, glacial.
Brusquement il s'est levé, il a mis un tiers entre nous; et il m'a congédié poliment, sans un mot d'éclaircissement, ni d'espoir...
Son visage se crispe. Un temps.
LUCE.--Alors, Barois, je suis revenu, tout doucement, à pied, en suivant la Seine. (Avec angoisse.) Et pendant un long moment, mon cher, je me suis demandé ... si ce n'était pas lui qui avait raison...
Barois ébauche un geste de surprise.
LUCE (levant la main, et la laissant retomber avec découragement).--J'ai si nettement entrevu ce que sera cette affaire, du jour où notre doute sur la culpabilité de Dreyfus sera public!
BAROIS (vivement).--Ce sera sa réhabilitation!
LUCE.--Soit. Mais ne nous leurrons pas. Ce sera autre chose encore autre chose surtout.
(Avec lourdeur.) Ce sera, mon ami, _la lutte du bon droit contre la société française..._ Une lutte acharnée, et peut-être, en un sens, criminelle?...
BAROIS (violemment).--Oh, comment pouvez-vous...
LUCE (interrompant).--Ecoutez-moi... Si Dreyfus est innocent, ce qui est certain... (Scrupuleux.)--ou à peu près certain...--sur qui retombe la faute?
Qui vient prendre sa place d'accusé?
C'est l'État-Major de l'armée française.
BAROIS.--Eh bien ?
LUCE.--Et derrière l'État-Major, c'est le gouvernement actuel de la République, c'est-à-dire l'ordre établi, auquel nous devons notre vie nationale depuis vingt-cinq ans...
Barois se tait. Un temps.
LUCE.--Je n'oublierai jamais, Barois, ce retour le long des quais... Devant moi, ce dilemme terrible: connaître la vérité et fermer les yeux; se résigner au respect d'un jugement inique, parce qu'il a été rendu, solennellement, par l'armée et par le gouvernement, avec--il faut bien le dire--l'approbation passionnée de l'opinion. Ou bien attaquer, preuves en mains, l'erreur judiciaire, déchaîner le scandale, et, délibérément, comme un révolutionnaire, assaillir de front cet ensemble sacré; l'ordre constitué de la nation!
Barois médite quelques secondes: puis un brusque sursaut des épaules.
BAROIS.--Il n'y a pas à hésiter!
LUCE (avec simplicité).--J'ai hésité cependant. Je n'ai pas pu faire si vite bon marché de cette paix relative dans laquelle nous vivons depuis tant d'années.
(Regardant Barois avec attention.) Je comprends votre révolte, qui ne prend rien autre en considération, que la justice. Pourtant, laissez-moi vous le dire, Barois, nos attitudes ne peuvent pas être tout à fait les mêmes: dans votre ardeur à prendre parti, il y a ... comme un sentiment privé... Je ne crois pas me tromper... Il y a comme une satisfaction personnelle, comme une revanche, enfin...
BAROIS (souriant).--C'est vrai, vous avez raison... Oui, j'ai eu plaisir à me placer ouvertement de l'autre côté de la barricade... (Sérieux.) Car il n'y a pas de doute, notre adversaire d'aujourd'hui, c'est bien mon adversaire d'autrefois: la routine, l'autocratisme, l'indifférence pour tout ce qui est élevé et sincère! Ah, vraie ou illusoire, que notre conviction est plus belle!
LUCE.--Je vous comprends bien. Mais ne me reprochez pas d'hésiter, au moment où il va falloir exposer tant de laideurs aux yeux de tous, aux yeux des étrangers...
Barois ne répond pas, son regard et son sourire semblent dire: «Je vous admire de toute mon âme; que parlez-vous de reproche?...»
LUCE (sans lever la tête).--Cette semaine, Barois, j'ai passé par une crise de conscience terrible... J'ai été balloté entre mille sentiments contraires... (Douloureusement.) Jusqu'à me laisser émouvoir par mon intérêt propre... Oui, mon cher, j'ai fait le compte de ce que je risque, comme individu, si je parle, si j'attache ce monstrueux grelot ... et j'ai eu un vilain frisson...
BAROIS.--Vous exagérez.
LUCE.--Non. Il y a beaucoup de chances, vu l'état de l'opinion, pour qu'en quelques mois je sois irrémédiablement coulé.
J'ai neuf enfants mon ami...
Barois ne proteste plus.
LUCE.--Vous voyez, vous êtes de mon avis...
(D'une voix chaude.) Et pourtant, les circonstances sont telles que je ne peux pas me dérober, sans faillir à la direction même de ma vie. J'ai aimé la vérité par-dessus tout, et avec elle la justice, qui en est la réalisation pratique. J'ai toujours eu cette conviction, cent fois contrôlée par les faits, que le devoir indiscutable et le seul bonheur qui ne déçoive pas, c'est de tendre vers la vérité de toutes ses forces, et d'y conformer aveuglément sa conduite: tôt ou tard, malgré les apparences, on s'aperçoit que c'était la bonne voie.
(Lentement.) Il faut que chacun de nous consente à sa vie: et la mienne m'interdit de me taire. Ah, jamais je n'ai si clairement compris que, si le travail de tous permet à quelques-uns de vivre dans le recueillement, et si ces efforts solitaires sont nécessaires, puisque, bout à bout, ils forment le progrès,--en revanche, ce privilège ne va pas sans créer des obligations intransgressibles! Il faut les reconnaître, lorsqu'elles se présentent: en voici une!
Barois approuve d'une simple inclinaison de tête.
Luce se lève.
LUCE.--Je ne veux pas me poser en redresseur de torts. Je veux seulement que mon cri d'alarme avertisse le gouvernement, et provoque dans l'opinion un revirement de conscience qui s'impose. Après quoi, je suis résolu à livrer mon enquête telle quelle, comme un outil de travail,--et à m'effacer. Vous me comprenez? (Avec une expression de souffrance réelle.) Simplement rejeter ce doute qui m'étouffe!
Si Dreyfus est coupable,--et je le souhaite encore de toutes mes forces--qu'on le prouve, en débats publics: nous nous inclinerons. Mais avant tout, que l'on dissipe cet air irrespirable!
Il s'avance pesamment jusqu'à la fenêtre ouverte, et baigne son regard dans les fraîcheurs vertes du jardin.
Quelques instants passent.
Il se retourne vers Barois, comme s'il se souvenait tout à coup du but de sa convocation; et, familièrement, il lui met ses deux mains sur les épaules.
LUCE.--Barois, j'ai besoin d'un organe où lancer cet appel à la loyauté...
(Hésitant.) Consentiriez-vous à jeter votre _Semeur_ dans la mêlée?
Une telle fierté relève le visage de Barois, que Luce se hâte de parler.
LUCE.--Non, non, écoutez-moi, mon ami. Il faut réfléchir.
Voilà deux ans que, pour créer cette revue, vous vous êtes donné, sans restriction. Votre _Semeur_ est en plein élan. Eh bien, s'il devient mon porte-voix, tout est compromis; c'est la faillite probable de tous vos efforts...
Barois s'est dressé, trop bouleversé pour répondre. Une joie soudaine, un orgueil immense...
Ils se regardent. Luce a compris. Autour d'eux l'atmosphère s'alourdit. Dans le silence où bat leur double cœur, ils ouvrent les bras et s'étreignent.
C'est le commencement des exaltations surhumaines...
* * * * *
Huit jours plus tard.
Dans la cour de la maison qu'habite Barois, rue Jacob.
Au fond d'une remise ouverte, Woldsmuth et quelques acolytes, sont assis à une table. Breil-Zoeger, Harbaroux, Cresteil, Portal, vont et viennent.
Derrière eux, en piles blanches, 80.000 numéros du _Semeur_ sont entassés. Odeur humide de l'impression fraîche.
D'autres ballots, cordés, sont prêts pour la province.
Le long des murs, une centaine de trimardeurs attendent en file indienne, comme à l'entrée d'une soupe populaire.
Trois heures.
La distribution commence.
Barois griffonne des chiffres sur un registre.
Les placards disparaissent, par blocs de 300, sous l'aisselle des coureurs, qui s'enfuient aussitôt vers la rue, sur leurs savates molles.
Déjà les premiers sont hors de la zone où ils doivent se taire, et, boulevard Saint-Germain, rue des Saints-Pères, sur les quais, les cris éclatent: une clameur rauque, dispersée par cent bouches haletantes:
--Numéro spécial!... «LE SEMEUR»!... Révélation sur l'affaire Dreyfus!... «CONSCIENCE», lettre au peuple français, de MARC-ELIE LUCE, sénateur, membre de l'institut, professeur au Collège de France...
Les passants se retournent, s'arrêtent. Les boutiques béent. Des enfants courent. Des mains se tendent.
Un vent d'orage semble éparpiller les feuilles.
En deux heures, le vol des papillons blancs s'est abattu jusque dans les quartiers extrêmes, sur la chaussée, sur les tables, au fond des poches.
Les aboyeurs reviennent, assoiffés, les bras vides.
La cour s'emplit à nouveau. Le vin coule.
Les dernières piles sont entamées, épuisées, emportées.
L'essaim bourdonnant s'échappe une seconde fois, secouant, dans le soir d'été, la torpeur de la ville chaude.
La foule s'exalte. Les boulevards grouillent.
Veillée de guerre...
Déjà, en mille endroits, des pensées françaises, soulevées par cette vague d'héroïsme, s'entrechoquent.
Une irrésistible explosion de passions a ébranlé le cœur nocturne de Paris.
LA TOURMENTE
I
Les nouveaux bureaux du _Semeur_ rue de l'Université.
Quatre fenêtres, à l'entresol, portant, fixés aux appuis, de larges plaques de tôle, où se lit, en majuscules noires sur fond blanc: «LE SEMEUR».
Petit appartement de cinq pièces.
Dans les deux premières, des scribes, des employés, un va-et-vient commercial. La troisième, plus vaste, sert de salle de rédaction. Sur la cour, le cabinet de Barois et une chambre où travaille la sténographe.
* * * * *
Le 17 janvier 1898. Cinq heures du soir.
La salle de rédaction: une grande table, semée d'encriers et de buvards; au mur, un exemplaire déployé de l'_Aurore_ du 13: «_J'accuse..._», et deux affiches, imprimées par Roll, reproduisant en caractères gras, la péroraison de la lettre de Zola.
Conversation bruyante: Barois, Harbaroux, Cresteil, Breil-Zoeger, Portal, et d'autres collaborateurs.
--Cavaignac a affirmé que Dreyfus avait fait des aveux, le matin de la dégradation.
--C'est faux!
--Pourtant je suis sûr qu'il est de bonne foi...
--On lui a persuadé qu'il y a un témoignage contemporain.
--D'ailleurs, il ne dit pas qu'il a vu le document!
BAROIS.--Comment! Il existerait, depuis 1894, un témoignage aussi accablant, dont la publication suffirait à annuler, d'un coup, tout le branle-bas,--et depuis quatre ans personne n'aurait pensé à le produire?
CRESTEIL.--Ça saute aux yeux!
BAROIS.--Voici les faits, tels qu'ils se sont passés...
Le silence s'établit aussitôt.
BAROIS.--Je les tiens de Luce dont l'enquête est sérieuse. Vous allez voir comme tout cela est simple.
Dreyfus s'est trouvé, le matin de la dégradation, une heure de suite avec Lebrun-Renault, capitaine de la garde républicaine. Il a protesté de son innocence avec la dernière énergie. Il a même annoncé qu'il allait la crier publiquement, si bien que le capitaine, inquiet d'un scandale possible, a cru devoir prévenir le colonel.
Ensuite Dreyfus a raconté une nouvelle épreuve, analogue à celle de la dictée, qu'il avait eu à subir quelques jours auparavant: le ministre, espérant toujours obtenir une certitude qui allégerait sa responsabilité personnelle, lui avait envoyé dans sa cellule le commandant du Paty de Clam, pour lui demander «_si ce n'était pas par patriotisme qu'il aurait proposé des documents à l'Allemagne_» dans le but de s'en procurer d'autres plus importants,--ce qui eût atténué sa faute et motivé un adoucissement de peine. Lebrun-Renault ne connaissait naturellement pas cette démarche. Dreyfus, qui attendait de minute en minute le commencement du supplice, était dans un état de surexcitation facile à imaginer, et parlait fébrilement sans beaucoup de suite. On comprend très bien comment ses paroles ont pu être mal comprises, mal rapportées, dénaturées en passant de bouche en bouche, et comment a pu naître l'histoire d'un échange de documents avec l'étranger.
Quant à Lebrun-Renault il n'a jamais parlé d'aveux, à cette époque. Le général Darras a fait demander, le matin même, après la dégradation, s'il n'y avait pas eu d'incident particulier; on lui a répondu que non, et il en a aussitôt rendu compte au ministre. De même, le rapport que Lebrun-Renault a fait, sa mission accomplie, au Gouverneur de Paris,--rapport que Luce a vu,--porte la mention: «_Rien à signaler._»
Pensez-vous que s'il avait recueilli un aveu, sous quelque forme que ce fût, il ne se serait pas hâté de le dire? Et quand le ministre de la guerre a appris, le lendemain, les bruits vagues qui couraient dans la presse, est-ce que, s'ils avaient été le moins du monde fondés, il ne s'en serait pas préoccupé? Est-ce qu'il n'aurait pas tout de suite ordonné une enquête, afin d'avoir ce témoignage décisif? Est-ce qu'il n'aurait pas cherché à presser de nouveau Dreyfus, afin d'avoir des détails complémentaires, et afin de savoir,--question essentielle pour la sécurité nationale,--quels étaient exactement les documents livrés à la puissance étrangère?
Non, vraiment, plus on y réfléchit et plus apparaît l'irréalité de cette histoire des aveux!
CRESTEIL.--Vous devriez publier une interview de Luce sur ce sujet.
BAROIS.--Il trouve que ce n'est pas encore le moment. Il attend la déposition de Casimir-Perier, au procès Zola.
JULIA WOLDSMUTH (paraissant à la porte).--On demande M. Barois à l'appareil.
Il se lève et sort.
ZOEGER.--Quoi qu'il en soit, j'estime que l'attitude de Cavaignac est très heureuse pour nous.
PORTAL.--Heureuse pour nous?
ZOEGER.--Evidemment. Voilà un ancien ministre de la Guerre, qui, devant la Chambre, en pleine tribune, est venu affirmer solennellement qu'il existe une pièce décisive, d'après laquelle la culpabilité de Dreyfus ne peut pas être mise en doute. En bien, le jour où il sera publiquement démontré que c'est faux, que la pièce en question n'existe pas, ou que, si elle existe, c'est un document refait après coup pour les besoins de la cause et antidaté,--ce jour-là, l'opinion du pays sera fortement ébranlée! J'en fais mon affaire. Ou alors c'est qu'on nous aura changé la France!
CRESTEIL (tristement).--Vous n'avez jamais rien dit de si vrai...
PORTAL.--Tout ça va être discuté au procès Zola.
Rentrée de Barois.
BAROIS (assez troublé).--C'est Woldsmuth qui me téléphonait... Il vient d'apprendre qu'il est question de limiter la plainte contre Zola, en ne relevant que ses imputations relatives au conseil de guerre de 1894, et en négligeant les autres. Je me demande dans quel but...
PORTAL (se levant).--C'est très important!
CRESTEIL.--Mais ils n'en ont pas le droit!
PORTAL.--Je vous demande pardon.
CRESTEIL.--En quoi cela modifierait-il...?
BAROIS.--Laissez Portal s'expliquer.
PORTAL.--Ce serait très grave. Le gouvernement cherche par tous les moyens possibles, à entraver le développement de cette affaire. Or il y a un article de loi, formel, d'après lequel l'accusé ne peut fournir d'autres preuves que celles des faits articulés et qualifiés dans la citation. Autrement dit, en restreignant les termes de l'assignation, on circonscrit à volonté l'extension des débats.
CRESTEIL.--Avec ce procédé, on pourrait arriver à réduire la défense de Zola à presque rien!
PORTAL.--Mais parfaitement!
BAROIS.--C'est monstrueux... C'est un étranglement du procès.
CRESTEIL (indigné).--Ce sont des finasseries de procureur!
PORTAL.--C'est la loi.
Consternation générale.
ZOEGER (posément).--Pour ma part je n'y crois pas. Les accusations sont trop outrageantes pour être escamotées. Impossible de ne pas poursuivre celui qui a écrit et publié ça!
Il s'approche du tableau où s'étale, en gros caractères, la lettre de Zola.
(Lisant.) «J'accuse le lieutenant-colonel du Paty de Clam d'avoir été l'ouvrier diabolique de l'erreur judiciaire...!»
... «J'accuse le général Mercier de s'être rendu complice...!»
... «J'accuse le général Billot d'avoir eu entre les mains les preuves certaines de l'innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées...!»
... «J'accuse le général de Boisdeffre...!»
... «J'accuse le général de Pellieux...!»
... «Enquête scélérate!»
... «Enquête de la plus monstrueuse partialité...!»
... «J'accuse les bureaux de la Guerre d'avoir mené dans la presse ... une campagne abominable, pour égarer l'opinion et couvrir leur faute...!»
CRESTEIL.--Et le défi de la fin:
... «En portant ces accusations, je n'ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi, etc...
«Je n'ai qu'une passion, celle de la lumière, au nom de l'humanité qui a tant souffert et qui a droit au bonheur. Ma protestation enflammée n'est que le cri de mon âme. Qu'on ose donc me traduire en Cour d'Assises, et que l'enquête ait lieu au grand jour!».
«J'attends![1]»
BAROIS.--Et vous croyez qu'un gouvernement peut avaler ça, sans broncher?
PORTAL.--En tout cas, Barois, il y aurait intérêt, avant que la citation ne soit rédigée, à dénoncer publiquement la supercherie.
ZOEGER.--Il faudrait que ton article éclate comme un pétard, demain à la première heure.
BAROIS.--Je vais m'y mettre.--Portal, voulez-vous me rechercher le texte exact de cette loi dont vous parlez?
PORTAL.--Puis-je téléphoner à la bibliothèque du Palais?
BAROIS (ouvrant la porte).--Mademoiselle Julia?
PORTAL.--C'est pour moi, Mademoiselle. Voudriez-vous me demander le 889-21?
BAROIS (se dirigeant vers son bureau).--Je vous laisse... Serez-vous ce soir boulevard Saint-Michel?
DIVERSES VOIX.--Oui...
BAROIS.--Je vous apporterai mon travail avant de le porter à Roll. Nous le reverrons ensemble. A ce soir...
* * * * *
Une heure plus tard.
La salle de rédaction est vide. Les employés sont partis. Le garçon de bureau balaye, en attendant l'heure de la fermeture.
Barois travaille dans son cabinet.
Brusquement, la porte s'ouvre: Julia blême, le visage angoissé; et, en même temps qu'elle, par la porte ouverte, une rumeur étrange.
JULIA.--Monsieur Barois ... une émeute ... Vous entendez...
Barois, surpris, gagne les pièces qui donnent sur la rue. Il ouvre une fenêtre et se penche dans la nuit.
Un murmure confus.
La flamme jaune d'un réverbère, toute proche, l'aveugle. Ses yeux s'habituent peu à peu à l'obscurité: devant lui, la chaussée est encore déserte; mais, là-bas, entre les façades d'ombre, coule une masse noire qui bourdonne.
Il s'apprête à descendre, par curiosité. Le brouhaha se rapproche; des chants; quelques cris:
«Dreyfus!...»
Le groupe isolé qui dirige la colonne n'est plus qu'à cinquante mètres de la maison. Barois aperçoit des visages et des bras levés vers lui.
--Conspuez le _Semeur_! Conspuez Barois! Conspuez!
Il recule précipitamment.
BAROIS.--Les volets! Vite!
Il aide le garçon, affolé.
Au moment où il va barricader la dernière croisée, une canne, lancée dans les carreaux, le couvre de débris de verre.
La foule est sous les fenêtres, à quatre ou cinq mètres de lui. Il distingue le timbre différent des voix.
--Le _Semeur_! Vendu! Traître! A mort!
Des pierres, des bâtons, font sauter les vitres en éclat, et frappent le bois des volets.
Il reste planté au milieu de la pièce, l'oreille tendue:
--Mort à Zola! Mort à Dreyfus!
Dans la pénombre, il devine Julia, debout, immobile. Il la pousse vers son cabinet.
BAROIS.--Demandez le numéro du commissariat...
Les projectiles doivent être épuisés. Les vociférations redoublent de violence, rythmées par les piétinements:
--Mort à Luce! Mort aux traîtres!
--Mort à Barois! Vendus!
BAROIS (très pâle, au garçon).--Verrouillez la porte, et gardez le vestibule!
Il se dirige vers son cabinet, ouvre un tiroir et prend un revolver.
Puis il rejoint le garçon.
BAROIS (rage froide).--Le premier qui ose entrer, je le tue comme un chien.
Sonnerie du téléphone.
BAROIS (à l'appareil).--Allo! le commissaire? Bien... Je suis le Directeur du _Semeur_. Il y a une émeute, rue de l'Université, sous mes fenêtres.
Ah, déjà? Bon, merci...
Je ne sais pas; mille, quinze cents peut-être...
Le tapage continue: martèlement cadencé des semelles sur le pavé, dominé par une sorte de rugissement, d'où se détachent en notes plus aigües, des cris:
--Mort à Dreyfus! Mort à Zola! Mort aux vendus!
Subitement la clameur hésite, et cesse. Quelques instants de tumulte confus: on devine l'intervention des agents.
Puis des cris éclatent, isolés, interrompus, de moins en moins distincts.
Le piétinement s'éloigne.
L'émeute est dispersée
Barois tourne un commutateur et aperçoit Julia, tout contre lui, debout, appuyée à une table.