Part 12
On l'introduit hâtivement dans le cabinet du chef d'État-Major général. Le général n'y est pas; mais des inconnus, en civils, sont là, massés dans un coin, et le dévisagent. Un commandant, sans lui parler de l'inspection, lui dit: «J'ai mal au doigt, voulez-vous écrire une lettre à ma place?»
Étrange moment pour demander à un subordonné ce service d'ami...
Il plane une sorte de mystère. Les paroles, les attitudes, tout est insolite.
Dreyfus s'assied, interloqué.
Aussitôt le commandant commence une dictée: des phrases choisies parmi celles du bordereau incriminé. Naturellement Dreyfus ne les reconnaît pas; mais la voix hostile de l'officier supérieur et cette atmosphère de drame qui l'enserre depuis son arrivée, le troublent: son écriture s'en ressent. Le commandant se penche vers lui, et crie: «Vous tremblez!» Dreyfus, ne comprenant pas ce mouvement d'humeur, s'excuse: «J'ai froid aux doigts...»
La dictée continue. Dreyfus s'applique à écrire mieux. Le commandant, déçu, l'interrompt: «Faites attention, c'est grave!» Et brusquement: «Au nom de la loi, je vous arrête!»
BAROIS (impressionné).--Mais ce récit, d'où le tenez-vous? L'_Eclair_ a raconté les faits tout autrement.
(Il se lève et fait quelques pas dans la chambre obscure.) Qui vous dit que votre histoire est la vraie?
WOLDSMUTH.--Je sais d'où viennent les renseignements de l'_Eclair_. La scène a été dénaturée.
(Baissant la voix.) Barois, j'ai eu entre les mains la photographie de la dictée... Oui! Eh bien, l'émotion qu'elle révèle est presque insignifiante et très explicable.--En tous cas, je vous affirme qu'un traître qui se sent découvert, et à qui l'on veut faire écrire les mots mêmes dont il s'est servi pour trahir, ne se maîtrise pas à ce point, ce n'est pas possible!
Barois ne répond pas.
WOLDSMUTH.--Et puis, je sais encore autre chose. Le mandat d'arrestation a été signé un jour avant l'épreuve de la dictée; et l'arrestation était si bien décidée, quoi qu'il pût arriver ce matin-là, que la cellule de la prison était prête depuis la veille!
Barois ne répond toujours rien.
Il est assis au chevet du lit, les bras croisés, le buste droit, la tête un peu en arrière, les sourcils dressés, son menton volontaire, levé, provoquant.
Un instant de silence.
Woldsmuth parcourt ses notes. Puis il relève la tête, et se penche vers Barois.
WOLDSMUTH.--Donc, Dreyfus est incarcéré. Pendant quinze jours, au risque d'un transport cérébral, on refuse de lui expliquer son arrestation, on ne lui dit pas ce dont il est accusé.
Pendant ces quinze jours on enquête, on cherche partout. On le questionne, on le cuisine, sans résultat. On perquisitionne chez lui. On interroge sa femme avec une cruauté impitoyable, en lui laissant ignorer où est son mari, en lui persuadant même qu'elle signerait l'arrêt de sa mort si elle informait qui que ce soit de sa disparition.
Enfin, le quinzième jour, on montre à Dreyfus le bordereau. Il nie avec violence, avec désespoir: peu importe; l'instruction préparatoire est terminée.
Le parquet du Conseil de guerre est saisi. Une nouvelle instruction commence. Dreyfus est de nouveau questionné, pressé, retourné en tous sens; des témoins sont entendus; on cherche des complices, sans succès. L'enquête n'aboutit à rien de sérieux.
Alors, Barois, le ministre de la Guerre jette une première fois sa parole dans la balance. Au cours d'une interview de presse, il déclare, lui, ministre, que la culpabilité de Dreyfus est «absolument certaine», mais qu'il ne peut s'expliquer davantage.
Quelques semaines plus tard, Dreyfus est jugé à huis-clos, condamné, dégradé, déporté.
BAROIS.--Eh bien, voyons, mon cher, vous n'êtes pas ébranlé par cette condamnation? Si vraiment aucune charge sérieuse ne s'élevait contre Dreyfus, pensez-vous que des officiers...
WOLDSMUTH (avec angoisse).--Oui, je dis, j'affirme, qu'après quatre jours de débats, il a été indubitablement établi que Dreyfus n'avait eu aucune relation suspecte, que ses voyages à l'étranger, ses besoins d'argent, ses habitudes de jeu, ses liaisons amoureuses, tout ce que l'on avait lancé dans la presse antisémite, pour influencer défavorablement l'opinion, étaient des racontars sans fondement.
BAROIS (haussant les épaules).--Et, malgré ça, il se serait trouvé deux colonels, deux commandants, deux capitaines, pour... Voyons, mon cher, voyons!...
Dans le regard enflammé du malade passe comme une satisfaction de n'avoir pas convaincu Barois: plus la résistance sera vive, plus la certitude et la révolte finales, seront fortes.
WOLDSMUTH (soulevant les feuillets dactylographiés).--Toute la vérité est là.
BAROIS.--Qu'est-ce que c'est?
WOLDSMUTH.--Un mémoire, Barois, un simple mémoire... Rédigé par un inconnu, un admirable cœur, un esprit d'une clarté, d'une logique invincibles.
BAROIS.--Comment l'appelez-vous?
WOLDSMUTH (respectueusement).--Bernard Lazare.
Barois fait un geste qui signifie: «Je ne connais pas.»
WOLDSMUTH.--Il faut que vous m'écoutiez jusqu'au bout. Je n'ai pas fini; je commence... Je vous ai appelé, pour que vous sachiez, vous, ce qui se passe: mais pour autre chose aussi.
(Avec une autorité inattendue, imposante.) Barois, il faut vaincre cette conspiration de mensonges, de sous-entendus et de silences, qui bâillonne la vérité. Il faut qu'une parole accréditée se fasse entendre... Qu'un homme, dont la droiture est reconnue de tous, soit averti, soit convaincu, et que sa conscience crie tout haut, pour nous tous!
Il s'est soulevé sur les mains, et à travers ses linges, il fixe Barois, pour voir s'il a compris son désir.
Le masque de Barois, éclairé à plein par la petite flamme, reste dur et impassible.
WOLDSMUTH (précisant, avec une supplication de la voix).--Il faut, en un mot, que Luce reçoive la visite de Bernard Lazare. (Mouvement de Barois.) Il faut qu'il consente à l'entendre, sans parti-pris, avec sa seule bonne foi et sa probité.
(Brandissant les feuillets.) Il faut que cet appel soit imprimé à cent mille exemplaires!
Il y a là une mission de justice, à laquelle ni moi, ni vous, ni lui, ne pouvons plus nous dérober!
Barois fait mine de se lever.
WOLDSMUTH.--Attendez, Barois, ne vous prononcez pas. Non, non, ne me dites rien... Patientez, écoutez... (Suppliant.) Ne vous raidissez pas, Barois... Vous allez être juge: soyez seulement impartial... Je veux vous lire des fragments, je veux que vous soyez pénétré par cette longue clameur vers la justice...
(Fébrilement.) Voyons... Ceci, d'abord:
«Le capitaine Dreyfus a été arrêté à la suite de deux _expertises contradictoires_.
«L'instruction a été conduite de la façon la plus arbitraire. Elle n'a abouti qu'à _montrer l'inanité absolue des racontars faits sur le capitaine Dreyfus, et le mensonge des rapports policiers que des témoins ont démenti et que l'accusation n'a pas osé retenir_.
«La base de l'accusation reste donc une _feuille de papier pelure_--sorte de bordereau d'envoi, de style et d'orthographe bizarres,--_déchirée en quatre morceaux et soigneusement recollée_.
«D'où venait cette pièce? D'après le rapport de M. Besson d'Ormescheville, le général Joux, en la remettant à l'officier de police judiciaire, déclara qu'elle avait été adressée à une puissance étrangère, qu'elle lui était parvenue, mais que, d'après les ordres formels du ministère de la Guerre, il ne pouvait indiquer par quels moyens ce document était tombé en sa possession.
«_L'accusation ne sait donc pas comment ce document non daté, non signé, est parti des mains de l'inculpé. La défense ignore par quelles voies il est revenu de l'ambassade qui le possédait. A qui la lettre était-elle adressée? Qui l'a volée ou livrée? A toutes ces questions pas de réponse._»[1].
(S'interrompant.) Ailleurs, déjà, il avait démontré l'invraisemblance de cette pièce. (Reprenant sa lecture.) Tenez:
«Ce document lui-même est-il vraisemblable? _Non_.
«Examinons son origine, ou plutôt l'origine qu'on lui attribue. D'après M. Montville (_Journal_ du 16 Septembre 1896) il aurait été trouvé, à l'ambassade d'Allemagne, par un garçon de bureau qui avait l'habitude de livrer à des agents français, le contenu des corbeilles à papier. Y a-t-il jamais eu à l'ambassade d'Allemagne quelqu'un qui se soit livré à ce trafic? Oui. Cela était-il resté ignoré de l'ambassade? Non. Quand cette ambassade en eut-elle connaissance? _Un an environ avant l'affaire Dreyfus._ Dans quelles circonstances? Je vais le dire[2].»
(S'interrompant.) Je vous passe le récit du procès de Mme Millescamps en police correctionnelle. Vous le lirez...
(Reprenant:)
«Donc, un an avant l'affaire Dreyfus, on savait à l'ambassade d'Allemagne que les détritus de papier étaient communiqués à des agents français. Mais on ignorait, un an après, si celui qui se livrait à ce commerce n'était pas toujours à l'ambassade. On avait, par conséquent, la plus extrême méfiance, et on prenait les plus grandes précautions.
«_Est-il donc admissible qu'on ait déchiré en quatre morceaux et jeté au panier un papier aussi compromettant pour un auxiliaire précieux et qu'on devait tenir essentiellement à conserver, alors qu'on savait que, selon toute probabilité, ces fragments seraient livrés au bureau de renseignements du ministère de la Guerre?_
«L'origine qu'on attribue à ce bordereau n'est donc pas plausible, _à moins qu'on admette sa confection par un faussaire en relations avec un personnage, depuis longtemps acquis, du bas personnel de l'ambassade d'Allemagne, et ayant pu par cette entremise introduire ce bordereau fabriqué, énumérant des pièces qui jamais n'ont été livrées, et le faire sortir ensuite par des procédés habituels._
«Etudions maintenant la vraisemblance du document. Voit-on la nécessité, pour celui qui aurait trahi, de faire accompagner son envoi d'un bordereau inutile et compromettant? Généralement la préoccupation d'un espion ou d'un traître est de ne laisser aucune trace de ses actes. S'il livre des documents, il les mettra entre les mains d'une série d'intermédiaires chargés de les faire parvenir à destination, _mais jamais il n'écrira_. Il faut remarquer d'ailleurs que l'acte d'accusation est fort embarrassé pour expliquer la façon dont un tel bordereau aurait pu être transmis. Est-ce par la poste? Quelle folie! Est-ce par l'intermédiaire de quelqu'un? Alors, quel besoin de remettre un bordereau? Quelle nécessité d'écrire, au lieu de donner les pièces de la main à la main?
L'absurdité de ces deux hypothèses est telle, que l'acte d'accusation a mieux aimé s'en abstenir.»[3]
(S'interrompant.) Vous me suivez, Barois?
Barois, sans répondre, l'invite à poursuivre d'un geste rude.
Il ne cherche plus à prendre une attitude. Les coudes sur les genoux, le dos ployé, le menton enfoncé dans les mains, son regard dur impitoyablement rivé à cette tête inexpressive en tarlatane dont pas un détail ne lui échappe, les narines palpitantes, les lèvres entr'ouvertes et crispées sous la moustache, il écoute, il attend la suite, le cœur battant d'anxiété, espérant encore que tout cela n'est pas vrai.
WOLDSMUTH (après l'avoir examiné silencieusement).--Je continue...
«A-t-on trouvé, pendant les deux mois d'enquête, que le capitaine Dreyfus ait eu des relations suspectes? _Non_. Cependant l'étrange missive dit: «Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir.» Il voyait donc le correspondant mystérieux? On a scruté sa vie, suivi tous ses pas, examiné toutes ses actions, _on n'a pu citer aucune fréquentation compromettante..._
«_Jamais l'accusation n'a pu produire un fait, alléguer une charge pouvant faire supposer que le capitaine Dreyfus ait eu des relations quelconques avec un agent étranger,_ MÊME POUR LE SERVICE DE L'ÉTAT-MAJOR!
«... Quelles raisons ont pu pousser le capitaine Dreyfus à commettre la trahison dont on l'accuse? Etait-il besogneux? Non. Il était riche. Avait-il des passions et des vices à satisfaire? Aucun. Etait-il avare? Non, il vivait largement et n'a pas augmenté sa fortune. Est-ce un malade, un impulsif susceptible d'agir sans raison? Non, c'est un calme, un pondéré, un être de courage et d'énergie. Quels puissants motifs cet heureux avait-il pour risquer tout ce bonheur? Aucun.
«A cet homme que rien ne pousse au mal, que rien n'accuse, _que l'enquête établit probe, travailleur, de vie régulière et honnête;_ à cet homme, on montre un papier mystérieux, louche, de provenance obscure: On lui dit: «C'est toi qui as écrit ceci. Trois experts l'attestent, et deux le nient.» Cet homme, s'appuyant sur sa vie passée, affirme qu'il n'a pas commis pareil acte, il proteste de son innocence; _on reconnaît l'honorabilité de son existence_, et, sur le témoignage contradictoire de ces experts en écriture, on le condamne à la déportation perpétuelle!»[4]
Un silence.
WOLDSMUTH.--Et voici maintenant ce que Lazare écrit sur la communication secrète:
«Cela n'eût pas suffi, en effet.
«Aussi, mis en présence de ces seules charges, _le Conseil de guerre penchait vers l'acquittement._
«C'est alors que le général Mercier, _malgré les promesses formelles faites au ministre des Affaires étrangères_, se décida à communiquer en secret--_hors la présence même de l'avocat,_--aux juges du Conseil de guerre, dans la chambre des délibérations, la pièce, suprême accusation, qu'il avait gardée jusqu'à ce moment. Quelle était cette pièce?
«_Elle était,_ dit l'Eclair, _relative au service d'espionnage à Paris, et contenait cette phrase_: «DÉCIDÉMENT CET ANIMAL DE DREYFUS DEVIENT TROP EXIGEANT.»
«Cette lettre existe-t-elle? Oui. A-t-elle été communiquée secrètement aux juges? Oui.
«La phrase citée par l'_Eclair_ est-elle contenue dans cette missive?
«_J'affirme que non._
«_J'assure que celui qui a livré au journal l'_Eclair _cette pièce dont on redoutait à tel point--en raison de complications diplomatiques possibles--la divulgation, que l'on dut, à cause de son existence même, exiger le huis-clos,--j'assure que celui-là n'a pas craint, ajoutant une infamie à celles déjà commises, de falsifier ce document capital, dont la publication devait achever de convaincre chacun de la culpabilité du malheureux, qui, depuis deux ans, subit un martyre sans nom._
«La lettre apportée aux juges _ne contenait pas le nom de Dreyfus_, MAIS SEULEMENT L'INITIALE D.
«L'_Eclair_, dans son numéro du 10 Novembre 1896 ne conteste pas mon affirmation, mais il faut cependant que je la précise:
«La lettre _révélée pour la première fois, malgré le double huis-clos_, si je puis dire, par l'_Eclair_ est arrivée au ministère de la Guerre par l'intermédiaire du ministre des Affaires étrangères, _huit mois environ avant l'affaire Dreyfus_.
«Il est si vrai qu'elle ne contenait pas le nom de Dreyfus, qu'on s'appliqua pendant quelque temps à filer et à surveiller un malheureux garçon de bureau du ministère de la Guerre, dont le nom commençait par un D. Cette filature fut rapidement abandonnée, ainsi qu'une ou deux autres, postérieurement entreprises, puis la lettre fut oubliée. _Aucun soupçon ne se portait sur Dreyfus_ (nouvelle preuve qu'on ne se méfiait pas de lui dès l'origine) _et on ne songea à cette missive qu'après la saisie du bordereau et son attribution au capitaine Dreyfus._
«Le récit de l'_Eclair_ du 15 Septembre 1896 n'est donc pas exact.
«Faut-il maintenant examiner la vraisemblance de cette lettre?
«Supposons qu'une puissance étrangère soit assez heureuse pour s'attacher un officier d'État-Major, et que cet officier lui livre les pièces les plus confidentielles. Il sera pour cette puissance d'un prix inestimable, elle fera tout pour se l'attacher, et prendra, de concert avec lui, toutes les précautions nécessaires pour qu'il ne puisse être soupçonné... D'autre part, cette puissance étrangère se fera un devoir, commandé par la plus élémentaire prudence, de ne pas compromettre elle-même, par d'inutiles confidences un homme si précieux, et elle se gardera bien plus encore de confier à une lettre qui peut s'égarer ou être saisie, le nom de l'officier susceptible de lui rendre de si grands services.
«Il reste donc acquis, jusqu'à ce que le gouvernement l'ait nié, que la condamnation du capitaine Dreyfus, que nulle preuve suffisante ne provoquait, a été obtenue en mettant sous les yeux des juges une lettre _systématiquement soustraite à l'accusé, systématiquement soustraite au défenseur._
«_Au court du procès, ils l'ont ignorée: ils n'ont donc pu la discuter, contester soit son origine, soit l'attribution qu'on faisait d'une initiale à un homme que rien d'autre ne désignait._
«Est-il admissible qu'on puisse condamner quelqu'un en lui refusant les éléments nécessaires à sa défense? N'est-il pas monstrueux qu'on puisse, hors la salle d'audience, peser sur l'esprit, sur la décision, sur la sentence des juges? Est-il permis à qui que ce soit d'entrer dans la chambre des délibérés et de dire au magistrat: «Oublie ce que tu viens d'entendre en faveur de l'homme que tu as à juger. Nous avons, nous, en main, des pièces que, _par raison d'Etat ou de haute politique, nous lui avons cachées, et sur lesquelles nous te demandons le secret_. Ces pièces nous en affirmons l'authenticité, la réalité.» Et un tribunal, là-dessus, a prononcé la sentence! Nul de ses membres ne s'est levé et n'a dit: «On nous demande là une chose contraire à toute équité, nous ne devons pas y consentir!»
«Et l'on avait à tel point égaré l'opinion, on lui avait tellement présenté l'homme qu'on avait condamné comme le dernier des misérables, indigne de toute pitié, que l'opinion ne songea pas à s'émouvoir de la façon dont celui qu'on lui présentait comme le plus odieux des traîtres, avait été condamné. Ceux-mêmes dont le patriotisme s'inquiète lorsqu'on touche à un officier, oublièrent les procédés employés dans cette circonstance, parce qu'on les avait convaincus, au nom de la patrie offensée, de la nécessité du châtiment, par tous les moyens.
«S'il n'en eût pas été ainsi, des milliers de voix se seraient élevées,--et elles s'élèveront peut-être demain, après que les préventions auront été dissipées,--pour protester au nom de la justice. Elles auraient dit: «Si l'on admet de semblables abus de pouvoir, des mesures aussi arbitraires, la liberté de chacun est compromise, elle est à la merci du ministère public, et on enlève à tout citoyen accusé les garanties les plus élémentaires de la défense.»[5]
Barois a laissé glisser son front dans ses mains. Immobile, le visage altéré de pitié et de chagrin, il fixe désespérément, à ses pieds, un carreau du carrelage, fendu en deux et soudé par la poussière.
WOLDSMUTH.--(Sa voix grave, cassée par la fatigue et l'exaltation, reprend, avec une sombre tristesse):
«Il est encore temps de se ressaisir. Qu'il ne soit pas dit que, ayant devant soi un juif, on a oublié la justice. C'est au nom de cette justice que je proteste, au nom de cette justice qu'on a méconnue.
_Le capitaine Dreyfus est un innocent et on a obtenu sa condamnation par des moyens illégaux: il faut que son procès soit revisé._
«... Et ce n'est plus à huis clos qu'il devra être jugé, mais devant la France entière.
«J'en appelle donc de la sentence du Conseil de Guerre...
«Des faits nouveaux viennent d'être apportés au débat: ils suffisent juridiquement pour faire casser le jugement: mais au-dessus des subtilités juridiques, il y a des choses plus hautes: ce sont les droits de l'homme à sauvegarder sa liberté, et à défendre son innocence, si on l'accuse injustement!»[6]
Woldsmuth, à la limite de l'effort, retombe au creux de l'oreiller. Il a baissé les paupières; et, tout à coup, dans ce bonhomme en chiffons, il n'y a plus rien de vivant, que le tremblement des petites mains, immobiles sur le drap.
Barois se lève et, lourdement, fait quelques pas.
Puis il s'approche du lit et s'arrête, les jambes écartées, le buste frémissant, les mains entr'ouvertes à hauteur de la poitrine.
Il respire fortement, avant de pouvoir parler.
BAROIS.--En tous cas, il faut chercher, il faut savoir! Le doute est horrible...
Je vous promets que Luce recevra votre ami, dès demain.
* * * * *
«22 octobre 1896.
«Mon cher Barois,
«Monsieur Bernard Lazare vient de passer l'après-midi dans mon cabinet. Vous savez dans quelles dispositions d'esprit j'étais hier soir: je ne puis en changer si brusquement. Mais je confesse que cet entretien m'a profondément remué.
«Tout cela m'apparaît si grave, si plein de périls, qu'il me semblerait criminel d'improviser une attitude, ou de prendre une décision à la légère. J'ai donc refusé, pour le moment, de prêter mon nom à quoi que ce soit, tout en assurant M. Lazare de ma sympathie, qui est complète. On devine en lui un de ces hommes, pour qui tout l'appareil des puissances, la raison d'Etat, les puissances temporelles, les puissances politiques, les autorités de tout ordre, intellectuelles, mentales mêmes, ne pèsent pas une once devant un mouvement de la conscience propre[7]. C'est, de plus, un esprit lucide, dont l'argumentation est troublante.
«Il n'est pas possible de penser sans anxiété qu'une aussi effroyable injustice pourrait avoir été commise sous nos yeux. Je ne pourrais pas vivre plus longtemps en compagnie d'une semblable inquiétude.
«Je veux savoir.
«Je veux être rassuré. Je reste persuadé que la vérité est autre, qu'il y a quelque chose que nous ignorons et qui nous délivrera de cette angoisse. Aussi vais-je me consacrer à une sérieuse enquête personnelle, dont je vous communiquerai les résultats.
«D'ici là, mon cher ami, ne me parlez plus de cette pénible affaire; laissez-moi toute la lucidité et le calme que je veux mettre à cette recherche. Je vous le demande instamment. Et si vous me permettez un conseil, n'en parlez pas davantage autour de vous: l'opinion n'a été que trop agitée déjà au sujet de cette histoire, et il ne peut rien sortir de bon de ces bas-fonds soulevés.
«Mon fils aîné va tout à fait bien. Mais voici que la santé de notre chère petite Antoinette nous tourmente à nouveau; je crois que nous serons obligés de tenter l'opération. C'est un gros souci pour moi, mon cher Barois, et pour ma pauvre Lucie. Le calme bonheur est à peu près impossible dans une famille nombreuse...
«De cœur avec vous, mon cher Barois,--et plus un mot de tout cela, je vous en conjure.
MARC-ELIE LUCE.»
[Footnote 1: BERNARD LAZARE, La vérité sur l'affaire Dreyfus. Stock, réédition de 1898 (p. 80 et suiv.).]
[Footnote 2: Op. cit. p. 72.]
[Footnote 3: Op cit p. 74.]
[Footnote 4: Op. cit. p. 81 et suiv.]
[Footnote 5: Op. cit. pp. 83 à 89.]
[Footnote 6: Op. cit. pp. 89 à 91.]
[Footnote 7: Cette dernière phrase, depuis: «pour qui» est empruntée à PÉGUY. _Notre jeunesse_, p 96.]
III
A Auteuil, un matin de juillet, 1897.
Le cabinet de Luce.
La chaleur matinale d'un beau jour; l'air tremble dans les fenêtres ouvertes: entre les rideaux de percale blanche, l'éblouissement de la verdure ensoleillée, où piaillent les moineaux et les enfants.
Barois assis, attentif et silencieux.
Luce à son bureau, les mains sur le bord de la table, le buste en arrière, mais la tête légèrement penchée, comme si le poids du crâne l'entraînait en avant; dans l'ombre du front, ses yeux de visionnaire levés vers Barois.
LUCE (d'une voix contenue).--Vous comprenez, Barois, que je ne prononce pas des mots si graves sans que ma conviction soit absolue.
Quand vous êtes venu, il y a huit mois, et que vous m'avez envoyé Bernard Lazare, je sentais déjà combien l'affaire était dangereuse. Je connaissais, depuis l'article de l'_Eclair_, l'hypothèse d'un dossier secret... (Aprement.) Mais je me refusais à y croire! Les avertissements précis de Lazare m'ont fait peur. J'ai voulu savoir.
(Douloureusement.) Je sais.
Un temps.