Part 11
LUCE (hésitant).--Je ne pourrai vous donner que ma propre expérience... (Il sourit, et montre du doigt les cartes de géographie pendues aux murailles.) J'ai toujours pensé que la vie était comme une de ces cartes des pays que je ne connais pas: pour se diriger, il suffit de s'appliquer à la lire... L'attention, l'ordre dans les pensées, la mesure, la persévérance... Voilà tout, c'est très simple.
(Reprenant sur son bureau le numéro du _Semeur_.) Vous êtes très bien parti, vous avez beaucoup d'atouts en main. Vous êtes entouré d'intelligences aigües et originales. Tout cela est très bien... (Réfléchissant.) Si j'avais un conseil à vous donner, pourtant, ce serait celui-ci: ne vous laissez pas trop influencer par les autres... Oui, c'est quelquefois le danger de ces groupements. Il y faut une conscience commune, c'est évident; vous l'avez: un même élan vous a rassemblés et lancés en avant. Mais ne jetez pas votre personnalité dans le creuset commun. Conservez-vous à vous-même, obstinément; ne cultivez en vous que ce qui vous est propre.
Nous avons tous une faculté particulière, un don si vous voulez, par lequel nous resterons toujours absolument distincts des autres êtres. C'est ce don-là qu'il faut arriver à trouver en soi et à exalter, à l'exclusion du reste.
BAROIS.--Mais n'est-ce pas se restreindre? Ne faut-il pas, au contraire, essayer de sortir de soi, le plus possible?
LUCE.--Je ne crois pas...
LA FEMME DE CHAMBRE (entr'ouvrant la porte).--Madame fait prévenir monsieur que le docteur est là.
LUCE.--Bien.
(A Barois.) J'estime qu'il faut _rester le même_, avec acharnement,--mais _grandir_! Tendre à devenir l'exemplaire le plus parfait du type spécial d'humanité que l'on représente.
BAROIS (se levant).--Mais ne faut-il pas agir, parler, écrire, manifester sa force?
LUCE.--Oh, une personnalité vigoureuse s'exprime toujours... Ne vous illusionnez pas sur l'utilité de la production quand même. Est-ce qu'une belle vie ne vaut pas une belle œuvre? J'ai cru aussi qu'il fallait besogner. Peu à peu j'ai changé d'avis...
Il accompagne Barois vers la porte. En passant près de la fenêtre, il écarte le rideau de percale blanche.
LUCE.--Tenez, dans mon jardin, c'est la même chose: il faut soigner la sève, l'enrichir d'année en année: et alors, si l'arbre doit porter des fruits, vous les voyez se multiplier d'eux-mêmes...
Ils traversent la salle à manger.
Les petites têtes, penchées sur les devoirs, se redressent, curieuses.
LUCE (enveloppant la table d'un vaste regard).--Mes enfants...
Barois s'incline en souriant.
LUCE (devinant sa pensée).--Oui, c'est beaucoup... Et j'en ai deux autres encore... Il y a des jours où j'aperçois tous ces yeux-là fixés sur moi, et j'en suis épouvanté... (Secouant la tête.) Il faut s'en remettre à la logique de la vie, qui doit être juste.
(Il s'est approché de la table.) Celle-là, c'est mon aînée, une grande fille déjà... Celui-là, Monsieur Barois, c'est un mathématicien...
(Il passe amoureusement sa main sur ces têtes de cheveux fins, et se retourne tout-à-coup vers Barois.)--C'est si beau, la vie...
LE VENT PRÉCURSEUR
«_Je sens des flots qui se soulèvent, je sens une aurore qui naît..._
_Mon cœur est comme un monde..._»
(IBSEN.)
I
En juin 1896.
Cinq heures du soir.
Une brasserie du boulevard Saint-Michel.
Rez-de-chaussée, vaste et sombre, style Heidelberg; tables massives, escabeaux, vitraux armoriés. Un peuple bruyant d'étudiants et de femmes.
A l'entresol, une pièce basse, réservée une fois par semaine au groupe du _Semeur_.
Cresteil, Harbaroux et Breil-Zoeger sont attablés près d'une large baie en demi-cercle, ouverte, au ras du parquet, sur le va-et-vient du boulevard.
Entrée de Barois, une lourde serviette sous le bras.
Poignées de mains.
Barois s'assied, et tire des papiers de sa serviette.
BAROIS.--Portal n'est pas arrivé?
ZOEGER.--Pas vu.
BAROIS.--Ni Woldsmuth?
HARBAROUX.--Voilà plusieurs jours que je vais à la Bibliothèque Nationale sans le rencontrer.
BAROIS.--Il m'a envoyé une dizaine de pages tout à fait curieuses, à propos des «Lois sur l'instruction».
(Il tend un paquet à Cresteil.) Voici vos épreuves. C'est un peu serré, mais nous avons tant de copie cette fois-ci...
(A Harbaroux.) Tiens...
HARBAROUX.--Merci. Quand les veux-tu?
BAROIS.--Roll les demande pour la fin de la semaine.
(A Breil-Zoeger.) Voici les tiennes. A ce propos, je voudrais te dire un mot. (Aux autres.) Vous permettez?
Il se lève et emmène Breil-Zoeger au fond de la pièce.
BAROIS (baissant la voix; affectueusement).--C'est au sujet de ton étude sur le «Déterminisme vital»... Excellent d'ailleurs; je crois que tu n'as rien écrit de plus plein et de plus sobre. J'ai commis l'indiscrétion d'en lire une partie à Luce, hier soir; j'avais tes épreuves dans ma poche... Il a trouvé ça très fort.
ZOEGER (satisfait).--Tu lui as lu le passage sur Pasteur?
BAROIS.--Non. Et justement je voulais t'en parler avant que tu ne fasses tes corrections...
Zoeger fronce les sourcils.
BAROIS (un peu gêné).--Franchement, je trouve cette page-là trop dure...
ZOEGER (avec un geste sec).--Je ne touche pas au savant; je m'occupe de Pasteur métaphysicien.
BAROIS.--J'entends bien. Mais tu juges Pasteur comme tu jugerais l'un de nos contemporains, un de ses élèves.
Je ne dis pas que sa conception philosophique de l'univers.. Mais tu oublies trop que notre matérialisme scientifique, c'est à ce spiritualiste impénitent que nous le devons!
ZOEGER (geste qui déblaye).--Je sais comme toi ce que nous lui _devons_,--quoique cette façon de parler ne corresponde pour moi à aucune reconnaissance sentimentale... (Un rire bref, qui dans cette face jaune, montre des dents luisantes.)
Pasteur a cru devoir prendre publiquement une attitude métaphysique bien accusée: nous avons le droit de la juger. Merci bien! On nous a trop souvent opposé son discours de réception à l'Académie, pour que nous ayons, à cet égard, le moindre scrupule!
BAROIS.--Pasteur avait une hérédité et une éducation qui l'ont empêché d'aller,--comme nous ayons pu le faire depuis, et grâce à lui--jusqu'aux conclusions philosophiques de ses découvertes. Il n'y a pas à lui tenir rigueur de n'avoir plus été assez jeune pour se transformer lui-même.
Il le regarde et attend quelques secondes. Zoeger se détourne sans répondre.
BAROIS.--Tes premières pages sont injustes, Zoeger.
ZOEGER.--Tu subis l'influence de Luce.
BAROIS.--Je ne m'en défends pas.
ZOEGER.--Tant pis. Luce manque souvent de fermeté, et quelquefois de pénétration, par manie de tolérance.
BAROIS.--Soit. (Un temps.) N'y pensons plus, tu es libre. (Souriant.) Libre et responsable...
Il rejoint sa table et s'assied.
Le garçon apporte les consommations.
BAROIS.--Etes-vous sûrs que Portal viendra ce soir?
CRESTEIL.--Il me l'a dit.
ZOEGER.--Ne l'attendons pas.
BAROIS.--C'est que j'ai de bonnes nouvelles à vous annoncer, et j'aurais voulu que le groupe fût au complet... Oui, mes amis, au point de vue matériel, notre _Semeur_ continue à être en excellente voie. Je viens d'achever nos comptes semestriels. (Soulevant un registre.) Ils sont à votre disposition.
Nous avons débuté, il y a six mois, avec 38 abonnements. Nous en avons 562 ce mois-ci. De plus, il s'est vendu, le mois dernier, 800 livraisons, tant à Paris, qu'en province. Et nos 1.500 numéros de juin sont déjà épuisés.
CRESTEIL.--La collaboration de Luce nous a certainement été d'un solide appui.
BAROIS.--C'est évident. Depuis le premier article qu'il nous a donné il y a quatre mois, les abonnements ont exactement doublé. Le _Semeur_ de juillet se tirera à 2.000. Je vous propose même de donne, à ce numéro 220 pages au lieu de 180.
ZOEGER.--Pourquoi?
BAROIS.--Voici. Les lettres reçues à propos de la revue augmentent dans une proportion considérable. J'en ai eu près de 300 à lire ce mois-ci! Je les ai classées, avec l'aide d'Harbaroux, selon les articles qui les avaient inspirées, et je transmettrai à chacun de vous celles qui le concernent. Vous verrez qu'il y en a beaucoup d'intéressantes. Je crois qu'il conviendrait de leur faire une place dans la constitution de nos numéros. Nous sommes sérieusement lus et discutés; ces lettres en sont la preuve; il faut en être fiers et ne pas enfouir dans nos tiroirs cette participation du public à notre effort. Je vous offre donc de publier chaque mois la partie la plus significative de notre correspondance, accompagnée, lorsqu'il y aura lieu... (Entrée de Portal.) Bonjour... accompagnée d'une note rédigée par l'auteur de l'article.
Portal, distrait et la figure sérieuse contre son habitude, serre la main de Cresteil, de Barois, puis s'assied.
HARBAROUX.--Et moi, vous ne me dites pas bonjour?
PORTAL (se relevant).--Je vous demande pardon. (Il sourit à peine, et se rassied.)
ZOEGER.--Nous ne vous espérions plus.
PORTAL (nerveux).--Oui, j'ai beaucoup à faire en ce moment. Je sors seulement de la bibliothèque du Palais. (Il lève les yeux et surprend des interrogations muettes.) Il y a peut-être du nouveau...
BAROIS.--u nouveau?
PORTAL.--Oui. J'ai entrevu ces jours-ci des choses ... pénibles. Je vous raconterai. Une erreur judiciaire? On ne sait pas...
Ce serait assez grave...
Ils se taisent, intrigués.
PORTAL (baissant la voix).--Il s'agirait de Dreyfus...
CRESTEIL.--Dreyfus, innocent?
BAROIS.--C'est fou!
HARBAROUX.--Une plaisanterie, voyons!
PORTAL.--Je n'affirme rien. Je vous dis le peu que je sais; et d'ailleurs, jusqu'ici, personne ne semble en savoir plus long que moi. Mais on s'inquiète, on cherche... Il paraîtrait même que l'État-Major fait une enquête. Fauquet-Talon s'en occupe activement: il m'a demandé un rapport détaillé sur le procès d'il y a dix-huit mois.
Un silence.
ZOEGER (posément, à Portal).--Il peut se glisser une erreur dans les jugements des tribunaux civils, qui fonctionnent tous les jours, pour qui la justice est une espèce de besogne. Mais un conseil de guerre, une réunion d'hommes choisis, qui ne sont pas des professionnels de la justice, qui, par conséquent sont sur leur garde, qui nécessairement y mettent une extrême circonspection...
BAROIS.--Et surtout pour une affaire de trahison, si importante... C'est un canard.
CRESTEIL.--Ça? Je vais vous le dire: c'est un coup machiné par...
WOLDSMUTH (d'une voix émue, mais sans hésitation).--... par les Juifs?
CRESTEIL (froidement).--... par la famille de Dreyfus.
BAROIS.--Tiens, vous êtes donc là, Woldsmuth? Je ne vous avais pas vu entrer.
HARBAROUX.--Ni moi.
ZOEGER.--Ni moi.
Poignées de mains.
PORTAL (à Woldsmuth).--Est-ce que vous avez aussi entendu parler de cette histoire?
Woldsmuth lève vers Portal son masque poilu, qu'assombrit une vague souffrance. Il fait oui, en baissant ses paupières ourlées de rose.
BAROIS (vivement).--Mais vous êtes bien d'avis qu'une erreur est invraisemblable?
Woldsmuth fait un geste résigné et dubitatif, comme s'il disait: «Que sait-on? Tout est possible...»
Léger malaise, accentué par un instant de silence.
BAROIS.--Tenez, Woldsmuth, je vous ai apporté vos épreuves.
PORTAL (à Woldsmuth).--Est-ce que vous connaissiez un peu ce Dreyfus?
WOLDSMUTH (avec un regard plus clignotant que jamais).--Non.
(Un temps.) Mais j'étais à la dégradation... Et _j'ai vu_.
BAROIS (agacé).--Vu quoi?
Les yeux de Woldsmuth s'emplissent de petites larmes. Il ne répond pas. Il regarde Barois, Harbaroux, Cresteil, Zoeger, l'un après l'autre, lentement, timidement.
Il se sent seul: un sourire résigné de vaincu.
II
A Monsieur J. BAROIS, 99 _bis_, rue Jacob, Paris.
«20 Octobre 1896
«Mon cher ami,
«Je suis dans l'impossibilité de me rendre chez vous; (un petit accident, sans gravité, mais qui m'immobilise pour quelques jours). J'aurais cependant bien besoin de vous voir. Auriez-vous la bonté de monter mes six étages, demain, ou après demain au plus tard?
«Excusez mon sans-gêne. C'est urgent.
«Votre très dévoué,
ULRIC WOLDSMUTH.»
* * * * *
Le lendemain.
Une vieille maison, presqu'une cité, rue de la Perle, en plein Marais. Au sixième étage de l'escalier F, sous les toits, au fond d'un corridor, un petit logement, n° 14.
Barois sonne.
Une jeune femme vient lui ouvrir.
Trois chambres en enfilade. Dans la première, une vieille à cheveux gris, étale une lessive sur des ficelles. Dans la seconde, deux lits, deux matelats par terre; une machine à écrire devant la fenêtre. La troisième porte est fermée.
Au moment de l'ouvrir, la jeune femme se tourne vers Barois.
JULIA.--Il dort, Monsieur... Si vous n'étiez pas trop pressé?...
BAROIS (vivement).--Ne le réveillez pas, je serais désolé... Je vais attendre.
JULIA.--Ça lui fait tant de bien!
Barois la considère curieusement. Il ignorait que Woldsmuth fut marié.
Julia Woldsmuth: Vingt-cinq ans. Un type étrange.
Au premier abord, elle paraît très grande et très maigre. Pourtant le torse, sans corset dans une étoffe noire, est charnu et court. Mais les jambes, et surtout les bras, sont d'une longueur anormale.
Le visage s'effile en avant comme une lame. Ses cheveux annelés, rudes et noirs, qu'elle masse sur la nuque, allongent encore la forme de la tête. La ligne accusée du nez prolonge celle un peu fuyante du front. Les yeux très fendus mais à peine ouverts, glissent en montant vers les tempes. La lèvre supérieure, d'un dessin énigmatique, comme immobilisée dans un perpétuel début de sourire, surplombe la lèvre inférieure, sans la joindre.
D'un geste décidé, elle indique à Barois l'unique chaise de la chambre, et, sans gêne aucune, s'accroupit sur l'un des lits défaits.
BAROIS (prudemment).--Comment cet ... accident est-il arrivé, Madame?
JULIA.--Mademoiselle.
BAROIS (souriant).--Je vous demande pardon.
JULIA (sans se troubler).--Nous n'avons pas su. (Montrant les lits.) Il était minuit passé, nous étions couchées, mère et moi... (Montrant la chambre de Woldsmuth.) Nous avons entendu une petite explosion. Mais nous ne nous sommes pas inquiétées. Au contraire, j'étais contente de penser que mon oncle s'était remis à travailler, qu'il oubliait un peu cette affaire... Et puis, le matin, il nous a appelées: il avait la figure toute coupée par les éclats du verre, et brûlée...
BAROIS (intrigué).--Une explosion de quoi?
JULIA (sèchement).--Une cornue qui a éclaté au feu.
Barois se souvient tout à coup que Woldsmuth a été préparateur de chimie.
Léger silence.
BAROIS.--Je ne voudrais pas interrompre vos occupations, Mademoiselle...
Elle est accoudée au milieu des draps, las jambes croisées, et elle le dévisage librement, d'un regard sympathique et sans équivoque.
JULIA.--Nullement... Je suis heureuse de cette occasion. J'entends depuis longtemps parler de vous. J'ai lu vos études et vos chroniques dans le _Semeur_...
(Un temps. Sans le regarder, elle conclut, avec une franchise un peu distante.) Vous avez une belle vie.
Sa voix est gutturale, comme celle de Woldsmuth, avec, en plus, une désinvolture un peu rude.
Il ne répond rien. Etrange créature...
BAROIS (après un silence).--Woldsmuth ne m'avait pas dit qu'il s'occupait encore de chimie.
Julia tourne précipitamment la tête: un peu de fièvre dans ses prunelles fluides...
JULIA.--Il ne raconte rien, parce qu'il travaille, il cherche... Il se dit: «Quand j'aurai trouvé, je parlerai...»
Barois ne questionne pas, mais son attitude interroge.
JULIA.--Il n'a pourtant aucun mystère à faire avec vous, Monsieur Barois. Vous êtes un biologiste.
(D'une voix plus chaude.) Oncle pense qu'un jour l'homme arrivera, en réunissant certaines conditions dans un milieu parfaitement approprié, à créer de la vie... (Un sourire très simple.)
BAROIS.--A créer de la vie?
JULIA.--Ne le croyez-vous pas?
BAROIS (surpris).--Je sais que cette hypothèse n'est pas invraisemblable, mais...
JULIA (vivement).--Oncle en est sûr.
BAROIS.--C'est un beau rêve, Mademoiselle. Et, en somme, il n'y a aucune raison pour qu'il soit irréalisable... (Réfléchissant tout haut.) On sait aujourd'hui que jadis la température de la terre a été trop élevée pour que la synthèse vivante y ait été possible. Il y a donc eu un moment où la vie n'existait pas, puis un moment où la vie a existé.
JULIA.--Voilà. Et c'est cet instant précis où la vie est apparue, qu'il s'agit de reproduire...
BAROIS (rectifiant).--Permettez. Je ne dis pas tout à fait: l'instant où la vie est apparue... Je dirai: l'instant où, sous l'influence de certaines conditions, _qui restent à trouver_, la synthèse vivante s'est faite, entre des éléments qui existaient déjà de toute éternité.
JULIA (attentive).--Pourquoi cette distinction?
BAROIS (un peu gêné du tour technique de la conversation).--Mon dieu, Mademoiselle, parce que je crois que la locution courante: «la vie est apparue», est dangereuse... Elle correspond trop à cette manie que l'on a de toujours poser le problème d'un «commencement»...
Elle a croisé les jambes, posé le coude sur un genou, et tient son menton dans sa main.
JULIA.--Mais il est nécessaire, pour concevoir que la substance vivante existe, de supposer qu'elle a «commencé» d'être.
BAROIS (vivement).--Au contraire. Pour moi, c'est l'idée d'un début qui me semble impossible à concevoir! Tandis que j'accepte sans effort l'idée d'une substance qui «est», qui se transforme, qui évoluera éternellement.
JULIA.--... Tout l'univers se tenant...
BAROIS.--... ne formant qu'une seule substance cosmique, qui transmettrait la vie à tout ce qui émane d'elle...
(Un temps.) Vous travaillez sans doute avec votre oncle, Mademoiselle?
JULIA.--Un peu.
BAROIS.--Vous expérimentez les rayons du radium?
JULIA.--Oui.
BAROIS (rêveur).--Il est certain que les découvertes de la chimie n'ont pas laissé subsister grand'chose de l'abîme qui séparait autrefois la vie de la mort...
Un silence.
JULIA (montrant la machine à écrire).--Vous permettez que je continue mon travail? J'espère que vous n'attendrez plus longtemps...
Elle s'installe. Le cliquetis de la dactylographie emplit la pièce.
Sa silhouette se profile en sombre sur le vitrage blême. Une lumière frisante éclaire ses mains: des mains étrangères, plus claires au-dedans, d'une agilité simiesque; des doigts s'effilant en ongles jaunes plats et longs.
* * * * *
Cinq minutes s'écoulent.
LA VOIX DE WOLDSMUTH.--Julia!
Julia ouvre la porte.
JULIA.--Oncle, voici Monsieur Barois, justement...
Elle s'efface pour qu'il passe.
L'embrasure est étroite. Elle ne semble pas s'en apercevoir: aucun mouvement féminin de retrait. Au contraire, elle avance la tête, si près qu'il sent son souffle sur sa joue.
JULIA (bas).--Ne dites pas que je vous ai demandé d'attendre.
Il acquiesce des yeux.
La chambre de Woldsmuth est agrandie par un avant-corps vitré, ancien atelier de photographie transformé en laboratoire.
Barois s'avance vers le fond de la chambre, qui forme alcôve.
Un corps d'enfant soulève à peine les draps; si menu que la grosse tête en linge, posée sur l'oreiller, ne semble pas lui appartenir.
BAROIS.--Mon pauvre ami... Vous souffrez?
WOLDSMUTH.--Non. (Gardant sa main.) Julia va vous donner un siège...
Barois la devance et tire une chaise près du lit.
Julia sort.
WOLDSMUTH (fierté tendre, qui s'efforce de paraître paternelle).--Ma nièce.
C'est bien son timbre; mais, lui, il est méconnaissable. Un pansement d'ouate recouvre les cheveux, le nez, la barbe, ne laissant vivre qu'un sourire à demi-couvert, et les yeux marrons, sous les sourcils en broussaille.
WOLDSMUTH.--Je vous remercie d'être venu, Barois...
BAROIS.--C'est tout naturel, mon cher. Qu'y a-t-il donc?
WOLDSMUTH (la voix changée).--Ah Barois! Il faut que tous les honnêtes gens sachent enfin ce qui se passe... Il est là-bas, il va mourir de privation... Et il est innocent!
BAROIS (souriant à cette hantise de malade).--Encore ce Dreyfus?
WOLDSMUTH (dressé sur les coudes, fébrile).--Je vous en prie, Barois, je vous en supplie, au nom de tout ce qui est noble et juste, abandonnez tout parti-pris, oubliez tout ce que vous avez appris par les journaux il y a deux ans, et tout ce qu'on raconte... Je vous en supplie, Barois, écoutez-moi!
(Se laissant retomber sur l'oreiller.) Ah, on dit toujours: le bien de l'humanité... Oui, c'est facile de s'intéresser à l'humanité en général, à la masse anonyme, à ceux dont on ne verra jamais la souffrance! (Rire nerveux.) Mais ce n'est rien, ça, non. Aimer son vrai prochain, aimer ceux dont la souffrance se trouve, un beau jour, là, tout près de nous... Ça, c'est aimer, c'est être bon!
(Se redressant.) Barois, je vous en supplie, oubliez tout ce que vous savez, et écoutez-moi!
Toute la vie de cet homme, bloc informe de bandelettes, s'est réfugiée dans le regard, seul libre: regard mouvant et ardent, qui implore et qui scrute.
Barois ému, tend affectueusement la main.
BAROIS.--Je vous écoute. Ne vous exaltez pas...
Woldsmuth se recueille un instant.
Puis il tire de sous ses draps une liasse de pages dactylographiées qu'il essaye de feuilleter. Mais l'ombre, maintenant, s'est épaissie au fond de la pièce.
WOLDSMUTH (appelant).--Julia! Un peu de lumière, je te prie...
La machine à écrire stoppe.
Julia paraît, portant un petit fumeron à essence, qu'elle pose vivement sur la table de nuit.
WOLDSMUTH.--Merci.
Elle lui jette un sourire froid. Il la suit tendrement des yeux à travers ses linges, jusqu'à ce qu'elle ait disparu.
Puis il tourne la tête vers Barois.
WOLDSMUTH.--Il faut que je reprenne tout, comme si vous n'aviez jamais rien su...
(Changeant de ton.) Remontons au début de l'année 1894.
D'abord les faits, n'est-ce pas?
Donc, au Ministère de la Guerre, on constate des fuites de pièces. Puis, un jour, le chef de la section de statistique remet au ministre une lettre qui aurait été trouvée parmi les papiers de l'ambassade d'Allemagne. Une lettre autographe, une sorte de bordereau, une liste des documents que l'auteur de la lettre propose de livrer à son correspondant.
Voilà le point de départ. Bien.
On cherche un coupable. Sur cinq documents cités dans le bordereau, trois ont trait à l'artillerie: on cherche donc parmi les artilleurs de l'État-Major. D'après une analogie d'écriture, les soupçons se portent sur Dreyfus. Il est juif et peu aimé. Première enquête qui n'aboutit à rien.
BAROIS.--Vous le dites.
WOLDSMUTH.--La preuve, c'est que l'acte d'accusation n'a rien trouvé de suspect, ni dans la vie privée de Dreyfus, ni dans ses relations. Rien que des présomptions...
BAROIS.--Vous avez lu l'acte d'accusation?
WOLDSMUTH (montrant un feuillet).--J'en ai la copie. Je vous la remettrai.
Un silence.
WOLDSMUTH.--On procède alors à deux expertises des écritures. L'un des experts ne pense pas que le bordereau soit de Dreyfus. L'autre croit qu'il peut être de sa main: mais son rapport débute par une restriction capitale.
(Il cherche dans les papiers.) Voici le texte: «... si l'on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin...»
Ce qui veut dire, n'est-ce pas? L'écriture ressemble beaucoup à celle de Dreyfus, mais je ne peux pas dire si elle est de lui ou d'un imitateur.
Vous me suivez, Barois?
BAROIS (très froid).--Je vous suis.
WOLDSMUTH.--Sur ces deux expertises contradictoires, on décide l'arrestation. Oui. Sans attendre un supplément d'enquête, sans même surveiller les allées et venues de celui qu'on soupçonne... On est moralement convaincu que c'est lui. Ça suffit. On l'arrête.
Là, un incident dramatique, que je veux vous raconter.
Dreyfus est convoqué, un matin, au ministère, pour une inspection générale. On lui a recommandé, contre toutes les règles, de se présenter en civil. Premier étonnement. Remarquez que s'il avait été coupable, sa méfiance se serait éveillée et il aurait eu le temps de fuir. Mais non. Il arrive, tranquillement, à l'heure dite, et ne trouve aucun des camarades habituellement convoqués avec lui. Nouvelle surprise.