Part 10
BAROIS.--Donc, c'est convenu. Notre premier fascicule débutera par un «Hommage à Marc-Elie Luce», qui sera signé: _Le Semeur_.
HARBAROUX (à Roll).--Aurons-nous le premier numéro pour janvier?
ROLL.--Cinq semaines? Hum... Il faudra que j'aie vos articles avant le 10.
BAROIS.--Ce n'est pas impossible... Nous avons certainement tous quelque chose de prêt. (Se tournant vers Zoeger.) N'est-ce pas?
ZOEGER.--Moi, je n'ai pas rédigé, mais j'ai tous mes matériaux.
PORTAL.--Sur?
Zoeger dévisage Portal; il hésite à répondre. Son œil froid passe la revue des physionomies, curieusement attentives.
Alors il desserre les lèvres.
ZOEGER.--Voici.
Sa voix lente, privée d'accent, paraîtrait molle, sans une résonnance finale qui déconcerte, une sécheresse tranchante comme un couperet qui tombe.
ZOEGER.--Je crois qu'il est utile, pour un premier numéro, que nos études soient délibérément tendancieuses, qu'elles affirment nettement notre tour d'esprit..
Regard circulaire qui s'assure l'approbation de tous.
ZOEGER.--Pour moi, j'ai donc l'intention de donner un article qui prépare en quelque sorte les suivants. Je me contenterai de développer cette idée générale: que,--notre seul point de départ logique pour étudier l'homme étant le milieu vital où il évolue,--la philosophie moderne, la seule qui puisse renouveler le domaine philosophique, doit être biologique, doit être une philosophie à notre niveau, au plan que l'homme occupe dans la nature; qu'en outre, cette philosophie a l'avantage d'être à cycle ouvert, puisqu'elle émane spontanément de l'état actuel des sciences; et que, nourrissant ses raisonnements des seuls faits contrôlables, elle est nécessairement alimentée par le progrès scientifique, et amenée à se transformer avec lui.
PORTAL.--Voilà qui écartera tout de suite de notre revue les neuf dixièmes des métaphysiciens...
ZOEGER (incisif).--C'est ce qu'il faut.
HARBAROUX (saisissant l'occasion).--Ce serait une bonne chose que chacun de nous puisse ainsi donner, dès aujourd'hui, un aperçu de ses projets... Notre premier fascicule se trouverait à peu près constitué dès ce soir. Est-ce ton avis, Barois?
BAROIS (depuis un instant soucieux).--Mais oui.
HARBAROUX (spontanément).--Moi, j'ai une trentaine de pages sur le mouvement des Communes au XIIe siècle, et son analogie avec les troubles sociaux de ces cinquante dernières années.
Et vous, Cresteil?
Cresteil vient s'adosser à la cheminée, dans une pose un peu prétentieuse; mais dès qu'il parle, sa voix passionnée, son regard lumineux, ses gestes violents, forcent l'attention.
CRESTEIL.--Je voudrais reprendre la question de «l'art pour l'art»... Vous savez, à propos du récent manifeste de Tolstoï. Montrer qu'elle est généralement mal posée; revendiquer avant tout, pour l'artiste, le droit--le devoir--de ne se préoccuper de rien autre, lorsqu'il secrète, que de faire beau: car c'est l'émotion désintéressée qui crée. Mais je me hâterais de concilier les uns et les autres, en prouvant que l'utile est infailliblement la conséquence du mobile esthétique. L'artiste n'a pas à prévoir, en travaillant, ce qui pourra résulter _socialement_ de son œuvre.
ZOEGER (très attentif).--Pas plus que le savant.
CRESTEIL.--Pas plus que le savant. Ils ont à atteindre, l'un la beauté, l'autre la vérité: deux faces d'un même but. Aux masses à s'en accommoder ensuite... (De haut.) ... à y conformer leurs petites combinaisons sociales...
ZOEGER.--C'est très juste.
BAROIS (à Cresteil).--Je pensais que vous vous réserviez la paraphrase de votre citation de Lamennais?
CRESTEIL (souriant).--Non, je vous la laisse.
BAROIS (gaîment).--Je l'accepte.
J'y pensais, tout en vous écoutant. Je crois qu'il y a quelque chose à en tirer: exposer pourquoi nous l'inscrivons ainsi en exergue, et en quoi elle exprime si bien le caractère essentiel de notre tentative.
CRESTEIL.--Ce serait bien en place dans un premier numéro.
BAROIS (dont le regard s'avive).--N'est-ce pas?
PORTAL.--Quelle citation?
HARBAROUX (grincheux).--Vous n'étiez pas arrivé.
PORTAL.--Expliquez-nous votre idée, Barois.
ZOEGER.--Oui, explique-toi.
BAROIS (souriant à sa propre pensée, à mesure qu'il l'exprime).--Je reprendrais mot à mot le texte:
«Quelque chose que nous ne savons pas se remue dans le monde...»
Quel est ce frisson? L'éternel mouvement de la pensée humaine, le progrès...--Vous voyez le développement...--La gestation d'une œuvre infinie, à laquelle s'agglomèrent chacun de nos efforts, chacune de nos émotions réalisées... Et ce mouvement porte obscurément en lui toutes les solutions que nous cherchons, toutes ces vérités de demain, qui se dérobent encore à nos explorations, mais qui, à leur jour, comme tombent les fruits mûrs, se dévoileront l'une après l'autre, devant l'interrogation humaine!
CRESTEIL.--Oui, un hymne au progrès!
BAROIS (encouragé, se laissant définitivement aller à son improvisation).--Et je dirais encore ceci: Il en est, parmi nous qui sont doués d'une sorte de prescience, qui distinguent déjà ce que d'autres n'aperçoivent pas encore. C'est à ceux-là que Lamennais crie:
«Fils de l'homme, monte sur les hauteurs et annonce ce que tu vois!» Et je ferais un rapide tableau de notre vision de l'avenir... «Annonce ce que tu vois...»
Je vois: l'extension monstrueuse des puissances de l'argent; toutes les revendications les plus légitimes, écrasées et maintenues sous sa tyrannie...
Je vois: l'ébranlement de la masse laborieuse, dont le tumulte grandissant n'est que mal couvert par cette parade bruyante des partis politiques, qui, jusqu'ici, réussit seule à capter l'attention...
Je vois: la poussée régulière d'une majorité humaine, brutale, inculte, enivrée d'illusions, affamée de sécurité et de bonheur matériel, contre une minorité aveugle, encore puissante par la force des choses établies, mais dont la stabilité relative ne repose, en fait, que sur le régime capitaliste. Donc: poussée générale contre l'état capitaliste, c'est-à-dire contre l'organisation sociale de tout le monde actuel,--car aujourd'hui il y a, en somme, unité de régime dans tous les pays civilisés;--poussée formidable, dont l'histoire n'enregistre pas de précédent, et qui ne peut pas ne pas être victorieuse, parce qu'elle est la force nouvelle, le jet même de la sève humaine, _l'élan actuel_ contre un monde fatigué, étiolé par l'affinement!
ROLL (brusquement, la gorge serrée).--Bravo!
Sourires.
Barois s'est levé, grisé par le son et la cadence de ses paroles, surexcité par les regards qui le tiennent en vedette: les jambes écartées, le buste offert, le menton haut, son visage mâle frémissant d'activité, un joyeux défi dans les yeux,--il vibre...
Ivresse d'orateur, qui lui manquait depuis des mois.
BAROIS.--Enfin, après cette vue d'ensemble, il faudrait terminer par un coup d'œil sur les individus.
Que trouve-t-on en chacun de nous? Le désordre, l'incertitude. L'amélioration matérielle a démesurément développé nos faiblesses, et jamais encore elles ne se sont épanouies avec un pouvoir si dissolvant. Une épouvante inavouée de l'inconnu, plane sur la plupart des êtres cultivés: un combat se livre en chacun d'eux: toutes les forces vives des âmes, se sont soulevées, consciemment ou non, contre la survivance des impératifs mythologiques... Combat multiple, plus ou moins obscur, mais universel, et qui rend intelligibles les excès du déséquilibre social... Combat onéreux surtout, parce qu'il aboutit, dans tous les domaines, à un sensible abaissement de la conscience individuelle et, finalement, à une déperdition inquiétante d'énergie!...
(Il s'arrête, passe rapidement en revue les visages rayonnants, et sourit.) Voilà.
Une seconde de vie intense... Et brusquement, sans raison apparente, comme un fil trop tendu, son enthousiasme casse net.
Il s'assied, souriant, gêné, très las.
Quelques instants silencieux.
Il débouche une cannette, emplit les verres, et vide le sien d'un trait.
Puis il se tourne vers Portal.
BAROIS (avec un entrain forcé).--Et vous, Portal, avez-vous pensé à nous?
PORTAL (riant).--Ma foi, non! Faites votre premier numéro sans moi. Je collaborerai au second.
CRESTEIL.--Lâcheur...
PORTAL.--Parole! Mon sujet n'est pas mûr, mais j'en ai un... (Sourires.) Vous ne me croyez pas? Tenez, voilà mon idée... Ce n'est pas exactement un article que je veux écrire... Des croquis, des notes, sur les types que je vois tous les jours, sur ceux que je connais bien, le Palais, les députés, les gens du monde... La moyenne, enfin...
CRESTEIL.--La sainte et irréductible moyenne!
PORTAL.--Oui; ceux qui sont «bien pensants», parce qu'ils ne peuvent pas être «pensants» tout court... Ces légions d'êtres, relativement instruits, policés par les usages comme des galets roulés... Ces êtres qui, pour la plupart, occupent une place dans la société, souvent même une fonction importante, et qui, cependant, vivent leur vie, à la façon des bêtes de somme... (S'amusant, progressivement, du portrait qu'il trace)... Qui s'en vont, devant eux, les yeux mi-clos entre leurs œillères, n'ayant jamais réfléchi par eux-mêmes, n'ayant jamais eu la hardiesse de réviser les vagues croyances qu'on leur a fait enfiler avec leur première culotte... Et qui mourront, dociles et incertains, n'ayant même pas eu conscience de leur incertitude, n'ayant rien aperçu de ce qui domine la vie: l'instinct, l'amour, la mort...
ZOEGER (implacable).--Hâtez-vous de les caricaturer. Portal! Ils encombrent, ceux-là, ils empoisonnent! Nous les charrierons vite hors du chemin...
ROLL (sombre).--Ils se croyent à l'abri, comme des vers dans une carcasse pourrie.
L'âpreté de leur ton contraste avec l'ironique bonhomie de Portal. Il reste un peu inquiet d'avoir attisé cette haine.
HARBAROUX.--Ils sont condamnés. Regardez-les: de père en fils, on les voit se débiliter, devenir de plus en plus amorphes, inexistants, incapables de participer à quelqu'effort neuf!
Barois se jette brusquement dans la discussion.
BAROIS.--Oui, Harbaroux, quand vous les regardez de loin, quand vous les croisez sur la route! Mais quand on a vécu au milieu d'eux, mes amis, ah! comme leur existence confite est encore vivace! (Levant le poing.) Et nuisible!
ZOEGER (avec un mauvais sourire).--Non. Ils ne sont pas si dangereux que ça. Nous les avons exclus de tout, isolés, circonscrits. Dans les incendies de forêts, on fait la part du feu: la fraction sacrifiée continue à flamber; mais elle se consume sur elle-même, sans atteindre le reste. C'est exactement la même chose.
BAROIS (lourdement).--Ah, il faut en _avoir été_ pour comprendre cette masse immuable, cette puissance inerte qu'ils sont encore!
CRESTEIL.--C'est rudement vrai, ce que Barois dit là!
BAROIS.--Leurs nécropoles lézardées abriteront encore des générations et des générations, avant que leur race ne disparaisse! Heureux, s'ils n'arrivent pas à en sortir, pour ressaisir et aveugler une fois de plus l'opinion... Sait-on jamais?
Un silence.
HARBAROUX (méthodique).--Ne pensez-vous pas qu'il faudrait noter nos projets par écrit?
Pas de réponse; on ne semble pas avoir entendu.
Il est tard.
Aux généreux bouillonnements a succédé une vague somnolence; il plane une impalpable tristesse, un relent aigre d'enthousiasme refroidi.
CRESTEIL.--Notre premier numéro va éclater comme une fanfare!
Sa voix, de plus en plus enrouée, a perdu son timbre triomphal; elle sombre dans le silence, qui se referme sur elle, comme une eau morte.
ROLL (les yeux gonflés de fatigue).--Permettez-moi de me retirer... L'atelier, demain, à sept heures...
HARBAROUX.--Vous savez, il va être deux heures... (A Cresteil.) Au revoir.
CRESTEIL.--Mais nous partons tous...
Triste départ.
Barois, resté seul, ouvre la fenêtre, et s'accoude au bord de la nuit glacée.
Dans l'escalier.
Descente silencieuse: Portal marche en tête, tenant un bougeoir. Tout à coup, il se retourne, avec une gaîté de noctambule.
PORTAL.--Et Woldsmuth? on l'a oublié... Qu'est-ce qu'il va nous donner d'intéressant, Woldsmuth?
Le monôme s'arrête, amusé. Les têtes se lèvent vers Woldsmuth, qui ferme le cortège. Le flambeau remonte de main à main, jusqu'à lui.
Sa face d'épagneul frisé apparaît, posée sur la rampe, dans la pénombre des étages supérieurs: au milieu des cheveux, des sourcils et de la barbe en broussaille, ses yeux, vivants et doux, clignotent derrière le lorgnon.
Il se tait.
Puis soudain, comme les autres semblent bien décidés à attendre, son visage change; une brusque roseur paraît sur les pommettes, les paupières se baissent, palpitent, et se relèvent sur un regard ardent et pitoyable.
WOLDSMUTH (avec une fermeté inattendue).--Je recopierai simplement une bien triste lettre que j'ai reçue de Russie... On a chassé six cents familles juives qui habitaient un faubourg de Kiev. Pourquoi? Parce qu'un enfant chrétien a été trouvé mort, et qu'on a accusé les Juifs de l'avoir tué pour fabriquer des azimes...
Oui, là-bas, c'est ainsi...
Alors les Juifs ont été chassés, après un massacre... Et il y a cent-vingt-six nouveaux-nés qui sont morts, parce que ceux qui avaient des enfants jeunes à porter, allaient moins vite, et ils ont dû camper deux nuits dans la neige...
Oui, là-bas, c'est ainsi... On ne le sait pas, en France...
III
A Auteuil.
Huit heures du matin.
Une vaste bâtisse, au fond d'un jardin blanc de givre, où s'ébrouent une demi-douzaine d'enfants.
LUCE (apparaissant sur le perron).--Allons, mes petits... Il est l'heure... Au travail!
Une galopade joyeuse. Les deux aînés,--une fillette de treize ans, un gamin de douze,--arrivent les premiers. Leur essoufflement, dans l'air froid, les enveloppe de buée. Les autres rejoignent, un à un, jusqu'à la dernière de la bande, une petite fille de six ans.
Le poêle de la salle à manger ronfle. Sur la grande table cirée s'alignent les encriers, les sous-mains, des livres de classe.
Debout à la porte de son cabinet, le père regarde.
Ils s'entr'aident gentiment, sans tapage, en liberté.
Puis le silence s'établit tout seul.
* * * * *
Luce, traversant la pièce, monte au premier étage.
Une chambre d'enfant. Les rideaux tirés.
Au chevet du lit, une femme, encore jeune, assise.
Luce l'interroge du regard. Elle fait signe que la petite vient de s'endormir.
Quelques secondes passent.
La mère tressaille: un coup de timbre... Le docteur?
Luce est allé jusqu'à la porte.
LA FEMME DE CHAMBRE.--Un jeune homme à qui Monsieur a donné rendez-vous... Monsieur Barois...
Barois est seul, dans le cabinet de Luce.
Une pièce sans draperies; un bureau encombré de revues étrangères, de volumes neufs, de lettres. Aux murs, des reproductions, des plans, des cartes; deux panneaux couverts de livres.
Chaque bruit du monde a son écho là.
Entrée de Luce.
Marc-Élie Luce: de petite taille. Une tête forte, mal proportionnée au corps.
Deux yeux clairs, étrangement enfoncés entre un front immense et une barbe en éventail: les yeux sont d'un gris fin, caressants et limpides; le front, dégarni, très large, bombé, surplombe le masque, accapare le crâne; la barbe est épaisse, d'un blond qui commence à blanchir.
Quarante-sept ans.
Fils d'un pasteur sans église. A commencé ses études de théologie, mais les a interrompues, faute de vocation, et parce qu'il ne pouvait accepter aucun credo confessionnel. En a seulement gardé le goût fervent des questions morales.
A publié, très jeune, cinq gros volumes: «Le passé et l'avenir de la croyance», œuvre considérable, qui lui a fait attribuer une chaire d'histoire religieuse au Collège de France.
S'est fait connaître à Auteuil par son dévouement à l'Université populaire qu'il y avait créée, et aux œuvres sociales de l'arrondissement. S'est laissé porté au Conseil Général, puis au Sénat, où il est parmi les plus jeunes: ne s'est affilié à aucun parti; revendiqué à tour de rôle, par tous ceux qui veulent assurer le triomphe de quelque noble pensée.
A fait paraître, successivement: «Les régions supérieures du socialisme». «Le sens de la vie» et «Le sens de la mort».
Il s'avance vers Barois et lui tend la main, avec une cordialité simple et imposante.
BAROIS.--Votre lettre nous a infiniment touchés, Monsieur, et je suis le porte-parole de tous...
LUCE (interrompant sans façon).--Asseyez-vous; je suis très content de faire votre connaissance.
Un parler gras, pesant, où perce l'origine franc-comtoise.
LUCE.--J'ai lu votre _Semeur_. (Il sourit en regardant Barois bien en face, sans fausse modestie). C'est très dangereux de recevoir les éloges de plus jeunes que soi: on y est trop sensible...
Un temps.
Il a pris sur son bureau le premier numéro, et le feuillète en parlant.
LUCE.--Un bien beau sous-titre: «Pour la culture des qualités humaines»...!
Il est assis, les jambes entr'ouvertes, les coudes sur les genoux, le _Semeur_ entre les mains.
Barois contemple ce front, dur et comme gonflé, familièrement penché sur leur œuvre naissante... Orgueil.
Luce parcourt encore une fois la brochure, et s'arrête aux notes qu'il a crayonnées en marge. Il semble réfléchir, soupeser les feuillets... Il se redresse enfin, regarde Barois et remet le _Semeur_ sur la table.
LUCE (simplement).--Disposez de moi, je suis avec vous.
L'accent alourdit encore la gravité de ce pacte.
Barois se tait, pris au dépourvu, très troublé. Il répugne à formuler un remercîment banal.
Ils se dévisagent: long regard ému...
BAROIS (après un court silence).--Ah! si mes camarades avaient pu entendre ces mots-là, et le timbre de votre voix!
LUCE (souriant).--Quel âge avez-vous?
BAROIS.--Trente-deux ans.
Luce l'examine avec ce sourire intéressé et sans ironie qu'il promène à travers le monde: une sorte d'étonnement enfantin, une curiosité amoureuse des choses, et pour laquelle tout est inédit et admirable.
Un temps.
LUCE.--Oui, vous avez raison. Il manquait un organe comme votre _Semeur_. Mais vous assumez un rôle énorme...
BAROIS.--Pourquoi?
LUCE.--Justement parce que vous serez les seuls à aborder les véritables problèmes contemporains. Vous serez très lus: lourde tâche... Songez que chacune de vos paroles aura une répercussion et que cette répercussion ne vous appartiendra pas, que vous ne pourrez pas la diriger... Bien plus, que vous l'ignorerez le plus souvent!
(Comme à lui-même.) Ah, on écrit toujours trop vite. Semer, semer... Il faut trier, analyser minutieusement ses graines, pour être à peu près sûr de ne lancer que les bonnes...
BAROIS (fièrement).--Cette responsabilité-là, nous l'avons pesée et acceptée.
LUCE (sans répondre).--Vos amis ont le même âge que vous?
BAROIS.--A peu près.
LUCE (maniant la revue).--Quel est ce Breil-Zoeger? Est-ce un parent du sculpteur?
BAROIS.--Son fils.
LUCE.--Ah! Mon père connaissait le sien; c'était un des familiers de Renan... Votre ami ne fait pas de sculpture?
BAROIS.--Non. Il est agrégé de philosophie. Nous avons travaillé l'agrégation de sciences, ensemble.
LUCE.--Son «Introduction à une philosophie positive» révèle un tempérament très personnel.
(Avec sévérité.) Mais c'est d'un sectaire.
Mouvement de Barois.
Luce relève le front, et considère Barois, presque affectueusement.
LUCE.--Vous permettez que je vous dise toute ma pensée?
BAROIS.--Je vous en prie.
LUCE.--Je voudrais étendre le reproche à tout votre groupe... (Avec douceur.) A vous, en particulier.
BAROIS.--Comment cela?
LUCE.--Vous avez pris, dès le premier numéro, une attitude très franche, très courageuse,--mais un peu jacobine...
BAROIS.--Une attitude combattive.
LUCE.--Elle me plairait sans réserves si elle n'était que combattive. Mais elle est ... agressive. N'est-ce pas vrai?
BAROIS.--Nous sommes tous ardents, convaincus, prêts à lutter pour nos idées. Il ne me déplait pas de montrer quelque intransigeance... (Luce se taisant, il continue.) Je crois qu'une doctrine puissante et jeune, est, par nature, intolérante: une conviction qui commence par admettre la légitimité d'une conviction adverse, se condamne à n'être pas agissante, elle est sans force, sans efficacité.
LUCE (fermement).--Pourtant c'est l'esprit de tolérance qu'il faut essayer d'établir entre les hommes: nous avons tous le droit d'être ce que nous sommes, sans que notre voisin puisse nous l'interdire, au nom de ses principes personnels!
BAROIS (involontairement brusque).--Oui, la tolérance, la liberté pour tous, c'est parfait,--en principe... Mais voyez où conduit le scepticisme souriant des dilettantes? Est-ce que l'Église serait encore ce qu'elle est dans notre société moderne, si...
LUCE (vivement).--Vous savez si je suis hostile à l'esprit clérical! Je suis né en 48, au milieu de décembre; et j'ai toujours eu plaisir à penser que j'avais été conçu en pleine effervescence libérale. J'abhorre toutes les soutanes et toutes les fausses enseignes, quelles qu'elles soient. Eh bien, pourtant, ce qui m'écarte des églises, bien plus que leurs erreurs, c'est leur intolérance. (Un temps. Posément.) Non, je ne serai jamais partisan d'opposer le mal au mal. Il suffit de réclamer pour tous la liberté de la pensée, et d'en donner l'exemple.
Voyez l'église catholique: elle a eu des siècles de domination; et cependant, pour ébranler ce pouvoir colossal, il a suffi que ses adversaires eussent à leur tour acquis le droit de proclamer ce qu'ils pensaient!
Barois écoute; mais, visiblement, ce silence attentif lui pèse.
LUCE (conciliant).--Que l'erreur reste libre, mais que la vérité soit libre aussi; voilà tout. Et ne nous préoccupons pas trop des suites. La vérité sera toujours victorieuse, à son heure...
(Après un temps.) Ne le croyez-vous pas?
BAROIS.--Ah, parbleu, je sais bien que, dans l'absolu, vous avez raison! Mais nous ne sommes pas maîtres de certains sentiments qui nous trahissent...
Un instant de silence.
Luce semble attendre une explication.
BAROIS (presque violemment).--Je le sais bien, que je ne suis pas tolérant! Je ne le suis plus!
(Baissant la voix.) Il faut savoir ce que j'ai souffert, pour me comprendre...
Un esprit affranchi, qui se trouve obligé de vivre dans l'intimité de personnes pieuses,--qui se voit, chaque jour, plus étroitement enserré dans ce tissu élastique et si résistant de la foi catholique,--qui sent, à propos de tout, la religion _s'infiltrer_ dans sa vie, pénétrer ceux qui l'entourent, _modeler le cœur et l'âme des siens_, laisser partout son empreinte et sa direction! Celui-là, oui, il a le droit de parler de tolérance! Non pas celui qui a quelques concessions à faire, par affection; mais _celui dont la vie quotidienne n'est qu'une seule concession ininterrompue!_
Celui-là,--il a le droit de parler de tolérance!...
(Il se contient, lève les yeux vers Luce, et sourit péniblement.) Et alors, il en parle, Monsieur, comme on parle de la Vertu parfaite, comme on parle d'un idéal qui n'est pas humainement réalisable!
LUCE (après un instant de silence, avec douceur).--Vous ne vivez pas seul?
Le visage énergique de Barois, crispé par les souvenirs, s'illumine d'un coup; son regard s'attendrit.
BAROIS.--Si, maintenant, je suis libre! (Souriant.) Mais depuis trop peu de temps encore, pour être redevenu tolérant...
(Pause.) Excusez-moi d'avoir pris cette discussion trop à cœur...
LUCE.--C'est moi qui, sans le savoir, ai ranimé de tristes émotions...
Échange de regards affectueux.
BAROIS (spontanément).--Ça me fait du bien. J'ai besoin de conseils... Il y a beaucoup plus de quinze années entre nous, Monsieur... Vous _vivez_, vous, depuis vingt-cinq ans. Moi, je viens seulement de rompre, après des sursauts douloureux, toutes mes chaînes... Toutes! (Son geste cassant scinde sa vie en deux: là, le passé; ici, l'avenir. Il étend la main.) Alors, vous comprenez, j'ai devant moi une vie toute neuve, qui me paraît immense à donner le vertige... Ma première pensée, en fondant cette revue, a été de me rapprocher de vous, comme du seul point de repère que j'aperçoive à l'horizon.