Chapter 9
«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «--C'est ce vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se frottant le côté. «--Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis, et j'y reste.--Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus... Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»
Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne comprennent pas ça.»
Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre, chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!
Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.
«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «--Nous sommes bien mieux, n'est-ce pas?--Parbleu! vous avez mis mes plus beaux habits.--Ça ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que c'est bien juste.--Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits sur le dos de ses camarades.
«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»
Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table. «Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le sou.--Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les voilà... je les joins à la masse.»
En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,» dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun la nôtre.--A quoi bon?» dit. Jean. «--Est-ce que nous n'avons pas juré de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la bonne, partageons-le donc.--Mais puisque nous ne nous séparons pas, je ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait un qui paie, cela suffit.--Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas ridicule!
»--Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.
»--Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent dans ses poches. «Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le plaisir de le donner.»
Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.
Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds, veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur, retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un soufflet.
«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «--Allons déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»
Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.
CHAPITRE VIII.
LE MONSTRE.
Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent, qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes, qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des soufflets quand ils veulent les embrasser.
«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins, et je dis que c'est bien plus amusant!...--Certainement,» dit Gervais. «Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le maître.--Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire voir qu'il est homme.--C'est juste,» dit Jean. «--C'est très-bien parlé!» dit Gervais.
Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?
»--C'est bien singulier!» dit Démar. «--C'est bien dommage!» dit Gervais. «--Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que ferons-nous?
»--Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop avec quoi nous paierons nos dîners.
»--Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar. «--Comment cela?...--Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...--Ni moi chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler, mais _bernique_!--D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous quitter, nous sommes inséparables.--Certainement; et puis nous sommes bien mieux ensemble que chez nous.»
Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville; c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.
«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «--Oui,» reprend Gervais, «c'est une ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau que ceux de Paris. Entrons dîner.--Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans savoir...--Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous compterons après.»
On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes gens une carte à l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...
»--Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...--Eh ben! il nous en restera encore un...--Mais après...--Après nous aurons bien dîné; c'est l'essentiel.--Vous ne pensez qu'à manger.--Et toi tu n'es plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.--Il me semble qu'elle était à moi la caisse.--Non, elle était à nous, puisque nous avons tout mis en commun.--Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.--Tiens! ne vas-tu pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un _fameux ami_!»
Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout! mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»
Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens apprennent que c'est le lendemain jour du _marché franc_, qui est presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des environs.
«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des environs.--Quelle farce?» dit Gervais. «--Je ne sais pas encore, mais il faut chercher.--Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»
Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de gagner de l'argent.
«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «--Oh! les paysans y sont aussi malins que nous.--Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.--On a déjà vu ça!--Moi, j'avale de la filasse.--C'est trop usé!--Moi, je m'ôte un centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.--Ça n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que tu ne pourrais pas avaler un couteau?--Oh! non, je ne fais pas ça.--Essaie un peu.--Non, c'est inutile, ça n'irait pas.--Ah! messieurs, si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions beaucoup d'argent.--Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...
»--Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.--Oui,» dit Démar, «mais quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous rosser.--Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le boulevart du Temple à Paris.--Un monstre! mais nous n'en avons pas.--Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que nous pourrons bien arranger ça.--Ma foi, il a raison, faisons un monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.
»--Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais, hein?--Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.--Je veux bien, moi.--Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal, je serai le cornac.--C'est ça.--Il s'agit de savoir maintenant ce que nous en ferons. Un géant?--Oh! non, il faudrait des échasses et des jambes de carton.--Un poisson?...--Il me faudrait un costume pour ça...--Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le ventre, et tu ferais semblant de nager?--Oui, mais nous n'avons pas d'écailles, cherchons autre chose.--Diable! c'est encore difficile de faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.
»--Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette auberge par quelque marchande de modes.--Oui, après?--Tu sais te tenir la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?--Oui, pendant un peu de temps, et en m'adossant contre quelque chose.--C'est très-bien, voilà votre monstre trouvé.--Comment?--Tu te tiens sens dessus dessous, nous cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en bas.--Pas mal, vraiment.--Oui, mais en regardant la tête d'en haut de près, si on reconnaît...--On ne regarde les monstres que de loin. D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien risquer quelque chose.--Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme à deux têtes.»
On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.
«Et des mains?» dit Gervais. «--Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup d'oeil.»
Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.--Oui, mais je ne veux pas rester comme ça trop long-temps.--Sois tranquille, quand il n'y aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement du monde.--Et une baraque pour montrer notre monstre?--Avec quatre manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de la construire.»
Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour leur petite soeur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché. Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous fassions nos frais.--Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.
Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.--Mais, si on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.--Bah! il n'y a pas de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une place superbe, il faut y bâtir notre maison.»
Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beaucoup. Deux grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.
Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met en devoir d'attirer les curieux, en criant:
«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas. Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront que demi-place.»
Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans, et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.
»--Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais, qui est obligé de rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa redingote.
«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton monstre?» dit l'un d'eux. «--Dix sous par personne, pas davantage.--Dix sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens et des ours pour deux sous.--Oui, mais un homme à deux têtes!--Ça ne peut pas être plus beau qu'un ours.»
Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais pour cinq sous.»
Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à nourrir.»
Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.--Un homme qui a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites, monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?--Précisément.--Celle d'en haut comment donc est-elle placée?--Tout comme les nôtres.--Et celle d'en bas, à quel endroit est-elle?--Ah! c'est là l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.--Entrons, ma femme....--Ah! un instant... est-il méchant vot' monstre.--Il est doux comme un agneau, il chante même quand on le désire.--Allons... eh ben... comben est-ce?--Dix sous pour vous deux...--C'est ben cher.--C'est au plus juste.--Paie-t-on avant d'avoir vu?--Oh! c'est de rigueur.--Eh ben, not' homme, qu'en dis-tu?--Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en parlerons cheux nous.»
Le vieux paysan donne ses dix sous à Démar en disant: «Par où donc entre-t-on, je ne vois pas de porte?--Par dessous... On lève un peu la toile; mais attendez que je donne le signal, sans ça notre monstre serait peut-être endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand il dort, il cache ses têtes sous ses épaules, comme les serins.»
Démar frappe dans ses mains. Aussitôt Jean fait mettre Gervais sens dessus dessous et s'assure que la tête de carton est solide. Dans ce moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se frottent les yeux pour y voir clair.
«Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc?» dit la femme, «on n'y voit presque pas!--Voyez, messieurs et dames, voici l'homme à deux têtes qui est devant vous,» dit Jean en se plaçant entre le public et Gervais.
«Ah! je commence à y voir,» dit le paysan; «tiens, ma femme, tiens, v'là le monstre...--Ah! Dieu! mon homme, que sa tête d'en haut est laide... comme il a les yeux fisques!...--Regardez celle d'en bas,» dit Jean, «c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de préférence...--Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plaît.
»--Parle!» dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. «J'étouffe,» murmure celui-ci, qui commence à devenir pourpre.
«Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur?» demande la paysanne. «--Il a dit que vous étiez très-belle femme.--Tiens, il n'est pas trop bête, ce monstre!--On nous a dit qu'il chantait,» dit le paysan. «Faites-lui donc chanter une petite chanson.
»--Veux-tu chanter?» dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci lui souffle dans l'oreille: «Non, sacrebleu! je veux me relever... Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.
«--Allez vous-en bien vite!» dit Jean en repoussant le vieux paysan et sa femme, «il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.
»--Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...»
Et les deux villageois se jettent à terre pour passer par-dessous la toile, et Jean les pousse par derrière pour les faire sortir plus vite, parce que Gervais a quitté la position perpendiculaire.
Le vieux paysan et sa femme sortent à quatre pattes de dessous la maison de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure bouleversée; Démar, qui est alors entouré de jeunes villageois, aide le mari et la femme à se relever en leur disant:
«N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre argent?
»--Ah! oui,» dit la paysanne en se relevant; «il est gentil votre spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!... il nous a fait une fameuse peur!...--C'est curieux!» dit le mari, «oh! oh! pour ça, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour ben de l'argent!...--Pourquoi donc cela?--Pardi, demandez au cornac ce que vot' homme à deux têtes voulait faire de nous? Si nous ne nous étions pas sauvés ben vite, il nous mangeait, rien que ça!»
Démar tâche de contenir son envie de rire, en répondant: «C'est singulier!... c'est qu'il était dans un de ses mauvais momens, mais c'est fort rare.
»--Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprès de c'te maison de toile,» dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le vieux couple s'éloigne en se disant: «Jarni! j'pouvons nous vanter d'avoir eu fièrement peur pour nos dix sous!...»
Les villageois, qui se sont arrêtés devant la baraque, ont entendu une partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique leur curiosité; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Démar consent à les laisser entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Démar donne le signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse sous la toile.