Jean

Chapter 7

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«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent; les dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et les jeunes clercs rient aux éclats.

M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal, qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»

Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!... votre papa vous demande.»

Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»

Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M. Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi... C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»

Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit, son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière, parce qu'on ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.

Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M. Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre son rotin.

Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces environ.

«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais ceci est un délit complet.»

Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait culbuter.

«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui, certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société que mon fils a jetée par terre... _Tu castigaberis_! drôle!... Messieurs et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»

En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi, drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps avant le père.

En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M. Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait perdu son père dans la rue.

Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de _Brutus_, monsieur!

«--Il n'est pas question de _Brutus_, madame,» dit l'herboriste en se jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des siennes... Il mérite une correction, _qui benè amat benè castigat_, et je veux lui prouver que je suis son père.

«--Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»

L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand. «Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!--Des espiégleries, madame! Effrayer toute une société!--Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques pétards.--Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront peut-être une maladie.--Ce sont des bégueules!--Moi-même, madame, en écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une commotion jusque dans la racine des cheveux.--Si vous aviez été militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un entrechat de moins.--Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la culbute dans l'obscurité?--C'est plus décent que s'il y avait eu de la lumière, monsieur.--Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une entorse?--Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.--Madame, vous avez beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté. Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considération du principe: _Moneat antequam feriat_. Mais qu'il se tienne pour averti, et qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri _cum pane et aquâ_. Voilà mon _ultimatum_.»

Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre, Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle, doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés par M. Durand.

CHAPITRE VI.

L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.

La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces leçons.

Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu, mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de six mille francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui faire apprendre aucun état.»

M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra, il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela, monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»

M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour les grands.

«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune indépendante, il fera encore plus de sottises.»

Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire; mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui disant: «C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant. Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»

Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.

»--Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar semblait réfléchir en considérant d'un oeil avide la pièce d'or que Jean tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute autre réflexion.

Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais; Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur vocation pour le plaisir.

Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise fortune.

Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.

Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.

Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et lire le journal.

Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant: «Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?--Je crois qu'il veut que nous nous en allions,» dit Démar. «--Vraiment!... Est-ce qu'il nous prend pour des _gamins_! Nous ne nous en irons pas.--Il prétend que nous faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «--Oui. Eh bien! en ce cas, il faut crier plus fort.»

Et ces messieurs entonnent un choeur avec accompagnement de fourchettes et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma maison n'est point un cabaret.»

Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue, Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.

Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»

Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux, veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats. Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit avait attirés.

Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.

Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui rendre son filleul.

Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur faute sur l'ivresse causée par le vin, et le commandant prétend qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa Durand.

Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est au corps-de-garde.

»--Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils s'est engagé!»

Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie: «Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.

»--Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et l'on vous rendra votre fils.

»--Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «--Une minute, madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait étudié les simples, madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: _studia adolescentiam alunt, senectutem oblectant_.»

Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.

Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et, en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un parti, afin de mettre un terme à tout cela.

»--Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «--Mon avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»

L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit à l'assemblée de famille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore, pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières. Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M. Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à la fois, afin de se mieux porter.

En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles on fait de si bons déjeuners.

Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M. Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton, vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses qui ne périront jamais.

Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Aglaé est restée fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral; pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.

Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.

Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.

Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M. Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?

»--Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.

«--Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «--Je crois que je l'ai oublié,» dit M. Fourreau. «--Je ne pense pas que je le _susse_,» répond madame Moka. «--Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.--Ah! ah! ah!... c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.

«--C'est au sujet de notre fils Jean...--Oui,» dit madame Durand en interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.

»--Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.

»--Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.

»--C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!

»--Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux sont très-bien plantés.

»--Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se perd!

»--Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai; mais il ne sait rien et ne veut rien faire...

»--Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.

»--Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare sans que ça l'étourdisse.

»--Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai passé quatre mois sans pouvoir lui mettre un _jeté-battu_ dans la tête; d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.

»--Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge faire des élèves comme dans votre jeunesse.

»--Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand, «j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»

Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.

»--J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.

»--Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne point en sortir...--Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...

«--Mon fils sait se battre et fumer... _concedo_; il sait même jurer très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.

»--J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...

»--Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des moeurs et du beau sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence même. Il n'a jamais regardé une voisine ailleurs qu'au visage.