Chapter 29
La petite bonne se présente devant Caroline avec un air modeste et doux; Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe à Louise de s'éloigner. Ensuite elle dit à Rose: «Vous venez pour un livre, mademoiselle?...--Oui, madame.--Vous êtes donc au service de M. Durand?--Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son fils...--Je sais... M. Durand m'a parlé quelquefois de son parrain avec qui il était, je crois, brouillé...--Oui, madame...--C'est donc M. Durand qui vous envoie?--Oh! non, madame... j'ai pris la liberté de venir de moi-même...--Il est... à Paris M. Jean?...--Oui, madame... Oh! il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne l'avais vu, et ça m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste, si chagrin...--Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...--Je ne sais pas, madame,--Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?--Oh! oui, madame... je suis entrée fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean venait souvent voir son parrain.--Vous avez été témoin de ses amours avec mademoiselle Adélaïde Chopard?...--Des amours... de qui, madame?--De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connaît et qu'il aime depuis l'enfance...--M. Jean!... connaître mademoiselle Chopard depuis l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait jamais pensé à elle avant que M. Bellequeue n'eût l'idée de ce mariage-là...--Comment... vous êtes sûre... Asseyez-vous donc, ma petite...»
Caroline montre à Rose une chaise qui est près d'elle, et Rose s'assied modestement sur le bord.
«C'est donc le parrain de M. Jean qui a pensé à le marier avec mademoiselle Chopard?--Oui, madame. Ah! c'est une idée bien sotte que mon maître a eue là; mais alors M. Jean était un peu jeune... un peu étourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.--Et il a été bien amoureux de cette demoiselle?--Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non, vraiment! il ne l'a jamais été!...--Jamais!... Ah! vous vous trompez!...--Mais non, madame; j'étais bien au fait de tout... car j'étais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait, il ne consentait à ce mariage que pour plaire à sa mère... Il ne connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce n'était pas de mamselle Adélaïde, puisque au contraire c'est de ce moment qu'il s'est résolu à rompre son mariage... Et c'est cela qui a fâché son parrain contre lui.
»--Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi tout, ma chère enfant, dites-moi bien la vérité... Je... je m'intéresse aussi à M. Jean...»
En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la petite bonne, puis ôtant d'une de ses mains une jolie bague enrichie d'une fort belle étincelle, elle la passait à l'un des doigts de mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de répéter: «Ah! madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aimé mamselle Chopard?...--Cependant il a dû l'épouser.--Parce que sa mère désirait ce mariage.--Il regardait mademoiselle Adélaïde comme sa future...--C'est-à-dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans y faire attention.--Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle m'a avoué, au contraire, qu'entraînée par sa faiblesse pour M. Jean... et lui croyant déjà sur elle les droits d'un époux...--Ah! Dieu! quelle horreur!... Elle a osé dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre jeune homme, lui!... avoir séduit mamselle Adélaïde!... Non, madame, non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussetés!... Mais si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense pas que M. Chopard ferait un calembourg là-dessus.»
Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas conduit comme Adélaïde le lui a dit. Elle fait répéter à Rose tout ce qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractère, sur le mariage projeté, sur l'erreur de tous ceux qui, témoins du changement d'humeur de Jean, l'attribuaient à son amour pour sa future. Enfin Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aimée, qu'il aime encore, et elle s'écrie: «Pour prix de son amour... de tout ce qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoyé... je l'ai traité avec mépris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...--D'un mot, madame, vous pouvez le rendre au bonheur...--Mais ce mot où le lui dire... Il ne veut plus venir... et je ne puis aller le trouver...--Eh! madame, n'y a-t-il pas mille moyens?... Tenez... si...»
Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas à l'oreille de Caroline qui lui répond: «Oui, Rose... oui... j'y consens. A propos... et ce livre?...--Oh! il est retrouvé, madame,» répond la petite bonne en souriant, puis elle fait à Caroline une belle révérence, et s'éloigne lestement.
Rose remonte chez Jean. Témoin de la joie qui brille dans ses regards, le jeune homme veut la questionner; mais Rose est très-pressée, il faut qu'elle retourne chez son maître qui l'attend, et elle se contente de dire à Jean qu'elle va prévenir son parrain de sa visite dans la journée. «Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.--N'y manquez pas, monsieur!»
En disant ces mots la petite bonne s'éloigne, elle retourne chez son maître que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui dit: «Je l'ai trouvé... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah! c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manières! Un ange, enfin!.... Et tenez, regardez comme ça brille...»
Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien à la joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouvé ce diamant dans la dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique à son maître tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se décide à sortir pour aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque espérance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.
Jean est arrivé au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier témoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier est une patrie. Après s'être arrêté devant la maison où il est né, Jean se rend enfin chez son parrain.
C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon où Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant: «Pardonnez-moi d'avoir douté un moment de votre amitié... Vous ne m'en voulez plus de n'avoir point épousé une femme que je n'ai jamais aimée.--Non, mon cher Jean,» répond Bellequeue, en pressant tendrement son filleul dans ses bras, «Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai arrangé un autre mariage pour toi...--Ah! mon cher parrain, ne parlons pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse aimer!...--Il faut pourtant que tu épouses celle que je vais te présenter... et qui est là... dans la chambre voisine.»
Jean regardait autour de lui avec étonnement; mais Rose qui n'y tient plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean... Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et déjà Jean s'est emparé de cette main chérie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il est bien mieux encore... il est dans ses bras.
Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le passé; ils ne sont plus qu'au présent qui leur offre amour et bonheur.
Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il répète avec Rose: «C'est un ange!» Quant à son filleul, il ne le reconnaît plus, il trouve qu'il a de si belles manières, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment parler devant lui.
«Eh bien!» dit Caroline à Jean, «refuserez-vous encore la femme que votre parrain vous propose?»
Pour toute réponse, Jean baise la main chérie, et Caroline reprend: «Mon ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aimé dès le premier instant où je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre filleul vous plaît mieux ainsi?»
Bellequeue s'incline en murmurant avec prétention: «Il est si bien!... que je ne le reconnaissais point.»
Jean est pressé d'être heureux, Caroline n'a plus d'autres désirs que les siens; le mariage est fixé à dix jours de là. On ne fera point de noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la femme charmante.
Pendant les dix jours qui précèdent le mariage, on pense bien que Jean est plus souvent chez Caroline qu'à son entresol. Mais mademoiselle Adélaïde, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientôt tout ce qui s'est passé; au lieu de lui répondre néante, on lui dit que M. Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque toute la journée chez madame Dorville.
Adélaïde est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la pie et en écrasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte, elle sonne avec violence; mais Louise, après lui avoir répondu: «Madame ne peut pas vous recevoir,» lui ferme la porte sur le nez; et la grande fille, rouge de colère, revient chez ses parens, et s'écrie en arrivant:
«C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... Ça m'est égal! c'est un polisson que je n'ai jamais aimé... mais je veux absolument me marier le même jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes soupirans.»
La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'était M. Courtapatte, négociant en huile, âgé de trente-deux ans, et haut de quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait une prédilection marquée pour les grandes femmes, et devait, par cette raison, adorer Adélaïde.
«Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte,» dit madame Chopard; «il est un peu petit; mais...--Ça m'est égal, je le prends,» répond Adélaïde, «j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode pour donner le bras.
«--C'est vrai!...» répond M. Chopard, «d'autant plus que tu as un bras de mère... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.--Mais songez, papa, qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.»
On va prévenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire à Adélaïde, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet le même jour que celui de Jean. Mais comme la célébration n'a pu se faire à la même église, madame Courtapatte se fait promener en calèche avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour qu'elle s'arrête sous les fenêtres de madame Dorville, devenue alors madame Durand, et le gros tambour s'écrie en frappant sur sa caisse: «C'est pour avoir l'honneur de célébrer le mariage de mademoiselle Adélaïde Chopard avec M. Courtapatte,» et la mariée jette alors des regards fulminans sur les fenêtres de Caroline, et son époux, en voulant lui baiser la main, se trouve presque entièrement caché dans les plis de la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchanté de se promener en calèche suivi par la musique, et il s'écrie: «J'espère que ma fille ne se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari dans les huiles, on peut faire les jours gras toute l'année... Oh! oh! encore un fameux!...»
Quant aux autres mariés, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la rue; tout à leur bonheur, tout à leur amour, ils repartent pour Luzarche le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage à venir passer quelque temps à sa campagne, mais Bellequeue n'est plus ingambe, il reste maintenant près de son foyer, heureux de faire encore de temps à autre sa partie de dames avec sa petite bonne.
Marié à celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis que Démar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galères une carrière flétrie par tous les vices.
Jean donne quelquefois un soupir à ces malheureux, puis il embrasse sa Caroline en lui disant: «C'est toi qui m'as fait ce que je suis.» Et la femme charmante lui répond, en passant doucement son bras autour de son cou: «Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer à fumer, à jouer, à jurer même quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent ils reprennent près des dames ces manières aimables qui font le charme de la société. On excuse mille choses chez les gens qui ont de l'éducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste isolé au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.»
FIN.
TABLE DES MATIÈRES.
pages.
CHAP. Ier. L'accouchement. 1
II. Le Baptême. 20
III. Voyage en coucou.--Visite à la nourrice. 49
IV. L'enfance de Jean. 71
V. Bal chez un maître de danse.--Adolescence de Jean. 82
VI. L'assemblée de famille, et quel en fut le résultat. 107
VII. Les trois fugitifs. 124
VIII. Le Monstre. 140
IX. Un autre tour de Démar.--La famille du laboureur. 155
X. La maison paternelle.--Jean est un homme. 171
XI. La petite bonne.--Projets de Bellequeue. 184
XII. La Famille Chopard. 198
XIII. Tête-a-tête des futurs.--Jean est fiancé. 214
XIV. Événement nocturne.--Le Souvenir d'une jolie femme. 232
XV. La dame au Souvenir. 245
XVI. Caroline. 259
XVII. Seconde visite chez madame Dorville. 272
XVIII. Jean est amoureux. 292
XIX. Changement de conduite. 305
XX. Jean en grande soirée. 318
XXI. Jean se prononce. 336
XXII. Le père ambassadeur. 351
XXIII. L'emploi d'un an. 370
XXIV. Tentative infructueuse. 385
XXV. Séjour à Luzarche. 401
XXVI. Visites, duel et ses suites. 414
XXVII. Adélaïde chez Caroline.--Les voleurs. 438
XXVIIIe ET DERNIER. Encore la petite bonne.--Double mariage. 462