Jean

Chapter 27

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La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux à Jean, puis elle est retournée prendre la voiture qui doit la ramener près de sa maîtresse, sans remarquer que dans toutes ses courses elle a été suivie par une grande femme qui l'a regardée d'une façon singulière, et qui est montée avec elle dans la voiture de Luzarche.

CHAPITRE XXVII.

ADÉLAÏDE CHEZ CAROLINE.--LES VOLEURS.

On n'a point oublié que mademoiselle Chopard se rendait régulièrement tous les jours rue de Provence, à l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire. Quoique les réponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adélaïde ne perdait pas courage. D'ailleurs c'était une occasion de parler de son perfide, et cela fait toujours plaisir, même quand cela fait du mal.

L'année s'était écoulée, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune homme. On commençait à croire que Jean faisait le tour du monde. Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait témoigné tant de regret de n'être qu'un âne, s'était décidé à voyager pour revenir ensuite très-savant. Rose présumait que Jean était dans quelque château auprès de la jolie femme qui l'avait séduit, et mademoiselle Chopard pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme qui lui avait jeté un charme ou un sort.

Malgré les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adélaïde était encore grandie et engraissée. Ses parens la regardaient avec admiration et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les amis disaient: «C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste là.» Les jeunes filles s'écriaient: «C'est un colosse! Quel malheur de devenir comme cela!» Et Rose prétendait que bientôt mademoiselle Adélaïde serait forcée de se baisser pour passer sous la porte Saint-Denis.

Les Chopard laissaient à leur fille liberté entière, pensant qu'une demoiselle aussi bien taillée doit savoir se conduire d'elle-même dans le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq pied six pouces peut avoir le coeur aussi tendre qu'une nabotte, et nous voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des faiblesses humaines.

Quelquefois la maman Chopard proposait à sa fille un nouvel époux, Adélaïde lui répondait: «Je n'en veux pas.... Je ne veux épouser que Jean!»

Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se présentait d'aspirans à sa main; car il y a des hommes qui veulent pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considérant Adélaïde, on devait craindre que cela ne fût difficile, ou extrêmement fatigant. Madame Chopard se désolait de l'entêtement de sa fille et désirait la voir mariée, mais M. Chopard lui répondait: «Elle a le temps, il n'y a pas de mal de la laisser se développer... Je veux ensuite lui trouver un gaillard bâti en Hercule... parce qu'il faut des époux assortis... sans quoi nous pourrions voir un noeud brouillé... Oh! un _oeuf_ brouillé!... pas mauvais celui-là!»

Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en imagination à Luzarche.

Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.

«C'est ici que demeure M. Jean Durand?--Oui, madame, c'est ici.--Il est chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...--Oui, madame. Oh! il ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A la suite d'une affaire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que M. Durand est solide! qu'il est bon là...--Comment! M. Durand vient d'avoir un duel?...--Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»

Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche une chaise de disponible pour la lui offrir.

«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez penser que ce n'est que dans un but honnête!--Oh! madame, ça se voit tout de suite, ça!....--Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand habite votre maison?--Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis veuf!...--Et il n'a avec lui que son domestique?--Absolument que ça.--Sort-il souvent?--Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!--En êtes-vous certain?--Est-ce que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore, elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos locataires.--Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des visites de femmes, sans doute?--Non... Oh! pour ça... je vous assure qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes, _néante_.--Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On vous aura trompé, portier!--Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... _néante_.--Enfin ce duel, cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez lui?...--Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M. Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours sans revenir...--Il a découché?...--Il couchait à la campagne... à Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec son maître.--Il va à Luzarche... Chez qui?--Chez une jolie dame... qui est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville, quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...

»--Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde, en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!--Vous avez trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «--Vous dites que cette dame s'appelle madame Dorville?--Oui... Oh! je connais les voisins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.--C'est une femme immensément riche, et qui a trois voitures?--Ah! laissez donc!... Elle n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à Luzarche une propriété _conséquente_.--Et M. Durand a passé plusieurs jours à sa campagne?--Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera guéri, il paraît qu'il va y retourner....--Et ce duel! Pourquoi s'est-il battu?--Ah! quant à ça, _néante_. Je l'ai bien demandé au domestique, mais il n'en savait pas plus que moi...--Et la bonne vient savoir des nouvelles de monsieur?--Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.--A quelle heure vient-elle ordinairement?--Le matin... c'est-à-dire vers onze heures et demie.--Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence sur tout ceci!--Oh! soyez tranquille!... _Néante_!.... C'est mort!... Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»

Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur la voie!...

»--Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu parais émue?--Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de l'intrigue... Je suis sur la voie...

«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma chère amie, il y a voie et voix...--Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean.... que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois que vous avez été chez lui...--Se pourrait-il?--Dieu! qu'elle a d'esprit!--Mais ce voyage?...--C'était un mensonge!... Il était en Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...--Comment! ma fille, tu veux...--Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.--Mais, ma chère amie....--Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou je vais me trouver mal.

»--Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.--Je suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on a un si beau port... Joli celui-là.»

Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du matin dans la rue Richer, de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et monte.

«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.--Non... J'aime mieux qu'elle ne me voie point.--Ah!... alors... _néante_!... A votre place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les conversations.»

Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que mademoiselle Chopard y est montée avec elle.

Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.

Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que sous peu de jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»

Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi! encore une visite de Paris?--Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.--Voyons donc cette dame.»

Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne pouvait pas trouver Caroline laide.

«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et montrant le bout de sa langue.

Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond: «Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles, et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un mystère...--Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»

Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé en femme!»

Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres; cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle commence.

«Madame est madame Dorville?--Oui, madame.--Moi, madame, je suis demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.--Pardon, mademoiselle, mais on peut se tromper.--Il est vrai que je suis très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme cela.--Je n'en doute pas, mademoiselle.--Au reste, madame, si je ne suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.--Moi, mademoiselle?--Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?

»--Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt à la conversation.

«--Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!--Comment, mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.--Oui, madame, je vais m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...--Mademoiselle, ce n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?--Non, madame, mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.--J'en suis persuadée, mademoiselle.--Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.--De vous unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?--Oui, madame, moi-même.--Mais souvent les projets formés par des parens ne plaisent nullement à leurs enfans.--Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au _papa_ et à la _maman_... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au point que dans le quartier on nous appelait _Paul et Virginie_.»

Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde, et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour véritable ne ressemble jamais à la haine.

«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son agitation. «--Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...

»--Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire davantage,» dit Caroline qui respire à peine.

«--Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat, ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous et que vous comptiez sur sa main?

»--M. Jean a dit cela, mademoiselle?--Oui, madame; oh! il est bien capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me démentir.»

Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre; Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:

«Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est à l'insu de mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Après tout ce que j'ai fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'épouse point, je suis résolue à me porter aux plus grandes extrémités. Je sais que c'est pour vous qu'il m'a abandonnée... Mais je sais aussi, madame, que vous êtes excessivement vertueuse, et capable des plus grands sacrifices!... J'ai pensé que vous seriez touchée de mon amour... de ma situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime encore malgré sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis décidée à venir vous trouver... et à vous avouer avec candeur ma malheureuse position.

»--Vous avez bien pensé de moi, mademoiselle...» répond Caroline en cherchant à surmonter son émotion. «Je serais désolée d'être cause de votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu supposer que j'accepterais sa main... Il n'a même pas été question d'amour entre nous... J'avais de l'amitié pour monsieur Durand... mais je n'avais rien que cela... Je vous le répète, mademoiselle, si monsieur Durand veut retourner à vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la première à l'y engager... Au point où en sont les choses... un homme d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.

»--Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous!» s'écrie Adélaïde, «et ma reconnaissance...

»--Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette résolution me coûte peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me supposant de l'amour pour monsieur Durand.

»--En ce cas, madame, je vais m'éloigner légère comme une plume! J'ai tout lieu de croire que l'inconstant reviendra à moi dès qu'il n'espérera plus séduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si madame doutait de la vérité de tout ce que je viens de lui dire, je la prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura que les Chopard...

»--Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est inutile...--Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement à M. Jean, et vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas abuser plus long-temps de vos momens; je retourne à Paris, dans le sein de ma famille qui pourrait être inquiète de mon absence. Rappelez-vous, madame, que de vous dépend le bonheur d'une victime de l'amour, et des promesses d'un fiancé.--Il ne dépendra pas de moi, mademoiselle, que monsieur Durand fasse son devoir.»

Adélaïde fait à Caroline une profonde révérence; celle-ci la reconduit jusqu'au vestibule. Là, après une nouvelle révérence, encore plus profonde que la première, Adélaïde s'éloigne, et va prendre une petite voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir même à Paris. Mais Adélaïde est trop contente du succès de sa démarche pour regarder à l'argent, et elle fait sauter les écus du papa Chopard en se disant: «Les voilà brouillés... brouillés à mort, j'en suis sûre!... Cette femme-là aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son pardon... D'ailleurs j'aurai l'oeil sur eux... Je ne suis pas brouillée avec les portiers, moi.»

Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caroline, cédant à la douleur qu'elle s'est efforcée de contenir, va s'enfermer dans son appartement, et là donne un libre cours à ses larmes! «Comme il m'a trompée!» se dit-elle, «moi, qui le croyais la franchise même... Avoir abusé de cette femme... de cette demoiselle!... Après une promesse de mariage... se jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!... Mais si cela n'était pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que cette demoiselle l'aime bien pour s'être décidée à un pareil aveu... Et lui. Il l'a aimée aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur goût... Mais je sois injuste peut-être... Cette femme peut paraître fort bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez trompée!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abusé d'une femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'épouserai jamais un homme que je n'estime pas.»

On s'aperçoit bientôt dans la maison du changement qui s'est fait dans l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lèvres de sa maîtresse, Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend un ton plus sévère, et lui défend à l'avenir de l'entretenir de M. Durand. Louise, tout étonnée, se tait, mais elle se dit: «C'est depuis la visite de cette grande dame que ma maîtresse n'est plus la même.... Cette grosse femme-là aurait bien dû rester à Paris.»

Deux jours se sont écoulés depuis la visite d'Adélaïde à Luzarche. Caroline est toujours triste; mais à chaque instant elle semble plus agitée, car d'après ce que Jean lui a écrit, le moment approche où elle va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle Chopard lui a dit la vérité. Les personnes qui habitent avec madame Dorville désirent aussi avec ardeur l'arrivée du jeune homme, car elles pensent que sa présence dissipera la tristesse de Caroline.