Jean

Chapter 26

Chapter 263,896 wordsPublic domain

Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.

Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a du monde.»

Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.

Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon, puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez madame Dorville.

Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.--C'est M. Durand...--Comment!... celui qui avait si mauvais ton?--Oui, ma chère amie.--Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.--C'est qu'en effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»

Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.

La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.

Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve, mais auxquelles Jean n'a point fait attention.

Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»

La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au jardin?--Je craignais... d'être importun...--C'est très-mal, monsieur... Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»

Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire, fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.

On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»

Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce qui vaut beaucoup mieux.

«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort jolie voix...--N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.

»--C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il paraît que monsieur a mis le temps à profit... Car je me rappelle qu'il m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'_embêtait_.»

Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet, monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»

Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville, et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.

Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière, et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté, mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.

Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage. Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques bévues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en voyant Jean ne point prendre part à la conversation.

«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «--Après le déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit Valcourt. «--Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.

«--Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «--Oui, monsieur, étudier.--Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»

Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus d'apprendre à danser.»

Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «--Je suis chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je vous prie de ne pas l'oublier.»

Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame Dorville a trop bon goût... Ce grand dadais aura beau étudier, aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un mot à me répondre...»

En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée voisine et venait droit à lui.

«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.

»--Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent, quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui répondre.

«--Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre intention a-t-elle été de m'insulter?

»--Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!

»--Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.

»--Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par hasard?--Justement, monsieur, je veux vous en donner une de savoir-vivre...--Insolent!--Point de propos, monsieur, et surtout point de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris; demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de l'Étoile.--Oui, monsieur, j'y serai.»

Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui vient à lui.

«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre cheval.--Je vais... à Paris...--Vous partez... Eh! pourquoi me quitter si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on regrette d'être forcé d'entendre!»

Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux; c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir absolument affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien qu'auprès de vous?»

Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez bientôt.»

Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte à cheval et s'éloigne de Luzarche.

Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.

Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»

On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.

«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «--Oui, belle dame, j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir, mesdames...

»--Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»

Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs n'éprouvent quelques contrariétés.

»--Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...--Ma foi, ma chère amie,» dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la manière dont vous venez de lui parler.....--Eh! madame! comment M. Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils allaient!...--Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se battre... pour une plaisanterie sur la danse!--Le ton de M. Valcourt ne permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.--Vous avez bien vu que M. Durand ne lui a rien répondu.--Non... devant nous... Mais peut-être...--Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»

Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.

Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,» répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait pas celles qui l'entourent.

Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler sa maîtresse, dit en la déshabillant:

«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se promener dans les environs.--Non, Louise... il est retourné à Paris... Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et je suis étonnée...--Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant se plaire chez madame...--Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à demain...--Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver quelque chose à M. Durand?--Quelque chose?... J'espère que non... Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.--Mon Dieu! est-ce que M. Durand est allé se battre?...--Je ne vous dis pas cela, Louise... Vous êtes d'une curiosité!--Pardon, madame.»

La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa maîtresse la rappelle.

«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...--Oui, madame.--Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en désordre.»

Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?--Si, madame, quand vous voudrez...--Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je vous donnerai la note de ce que je veux...--Oui, madame.--Si, par hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est, je crois, notre voisin, rue Richer...--Oh! alors, madame, je passerai naturellement devant chez lui.--Vous pourriez... Il serait peut-être convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade... blessé... s'il ne lui est rien arrivé.--Certainement, madame, que je peux demander tout ça...--Sans dire... qui vous envoie...--Oui, madame, ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à ce monsieur.--Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez vous-même...--Oui, madame!...--Et vous reviendrez ici le plus promptement possible!--Soyez tranquille.»

Caroline congédie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne à Louise ses commissions pour Paris.

Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance, et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui, Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis le salua en le quittant.

La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il voulait être plus tôt guéri.

Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans son appartement.

Jean fit un mouvement de joie... puis il devint pâle comme la mort et eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»

Malgré sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant à lui, il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté d'être inquiète de moi?--Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc blessé?--Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....--Oui, monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui. Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien pressée de savoir de vos nouvelles.»

Louise s'éloigne, et Jean se sent déjà beaucoup mieux, car la certitude que Caroline pense à lui a versé un baume sur sa blessure.

On attendait avec impatience à Luzarche le retour de la jeune fille; Caroline avait avoué le sujet de son inquiétude à ses compagnes fidèles, et celles-ci la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure aimaient beaucoup Jean, qui était avec elles aimable et sans prétention.

Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient pâle et tremblante en apprenant que Jean est blessé, tandis que madame Marcelin s'écrie: «Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misères!» et que la petite Laure dit: «Il ne devrait être permis de se battre qu'à la guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.»

Lorsque Louise a rassuré ces dames en leur disant que le médecin a déclaré que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe à sa femme de chambre de la suivre dans son appartement, et là elle se fait répéter les moindres détails de son entrevue avec Jean, interrompant à chaque instant Louise en s'écriant: «Pauvre jeune homme!... Il t'a dit que j'étais trop bonne... comme si ce n'était pas tout naturel... Je suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je l'espère, il ne se présentera chez moi...--Ah! j'aime bien mieux monsieur Durand, moi, madame...--Il t'a donc remerciée, Louise... de ce que j'avais... de ce que tu étais allée savoir...--Oui, madame... il prétend que cela le guérira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...--Si je le savais.... si je pensais...»

Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle réfléchit qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise, elle l'engage à aller s'informer de la santé du jeune blessé, et à lui faire connaître l'intérêt que tout le monde prend à son rétablissement.

Jean se sentait déjà plus fort, et malgré la défense de son médecin, il avait passé une partie de ses journées à écrire à Caroline. Il ne voulait que la remercier de l'intérêt qu'elle daignait lui témoigner; mais son coeur conduisait sa plume, sa lettre était brûlante, et à chaque mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son respect.

La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la priant de la donner à sa maîtresse; une bourse accompagne la missive. Il n'en était pas besoin pour que la femme de chambre se chargeât du billet; cependant une bourse donnée avec grâce ne gâte jamais rien, et, à son retour à la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa commission.

Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'âme de Caroline, elle le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois rêveuse, sa rêverie même semble donner à ses traits une expression plus séduisante. Femme qui pense à l'amour doit être encore plus jolie.

Caroline n'ose pas répondre à la lettre de Jean; mais bientôt Louise reçoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage à ne point oublier d'aller voir le jeune blessé. Jamais Louise n'a fait si souvent le trajet de Paris à Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car à son arrivée et à son retour, elle fait toujours des heureux.

Louise a revu Jean qui commence à se lever, mais ne peut encore sortir. Jean a remis à la jeune fille une autre lettre pour sa maîtresse, et cette fois, il ose y dire à Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son coeur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute bien fâchée que Jean mourût au lieu de guérir, se décide à lui répondre deux mots.

Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas à lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait à Jean: «Qu'elle serait bien fâchée de faire son malheur; qu'elle attendait avec impatience le moment où ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne voulait pas qu'il fît d'imprudence, parce que sa santé était bien chère à toutes ses amies de Luzarche.» Et tout cela se trouvait dans les deux mots que la jolie main avait tracés. On conçoit l'ivresse, le délire de Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir blessé, car c'est à cet événement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille d'une nouvelle lettre pour sa maîtresse, dans laquelle il marque à Caroline que sous trois jours il espère être assez bien pour se rendre auprès d'elle.