Chapter 24
«Eh bien!» dit Rose, «il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien ridicule que vous restassiez brouillé avec M. Jean, votre filleul, un jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour mademoiselle Chopard!--C'est vrai, Rose, ça serait très-désagréable... Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de Jean.--Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, désobligeantes, comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous êtes très-sec quand vous vous y mettez.--Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien imposant!...--Il faut aller le voir, ce jeune homme...--Mais il me semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce fût lui qui fît la première démarche pour se raccommoder avec moi.--Et s'il n'ose pas... ça fait que comme cela on ne finit rien. Écoutez, si vous voulez, j'irai, moi, chez M. Jean, au moins comme ça...--Non, Rose, non,» s'écrie Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque écossaise. «Décidément j'irai... Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...--Pourquoi ne pas me laisser le voir d'abord, ça serait bien mieux... N'avez-vous pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas encore des idées biscornues dans la tête!...--Non, ce n'est pas cela!... je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les moeurs avant tout, ma chère enfant.»
Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persévère dans l'idée d'aller rendre visite à son filleul, se décide à aller sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son attaque de goutte, il est leste comme à quarante ans, et presque en état de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il pouvait y avoir alors deux mois d'écoulés depuis la visite qu'il avait faite à son filleul.
Mais Bellequeue éprouve un véritable chagrin lorsque, arrivé à la maison de la rue de Provence, le portier lui dit: «M. Jean Durand ne loge plus ici depuis deux mois, et à cette époque il partait pour l'Italie; j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune adresse.»
Bellequeue s'éloigne tristement; il rentre chez lui dire à Rose: «Jean est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai que nous étions brouillés... Mais enfin il devait bien me connaître et savoir que mon coeur ne se fâchait pas comme ma tête!--Comment! il est parti pour l'Italie!» s'écrie Rose; «c'est ben drôle!... Ah! peut-être qu'il aura suivi là quelqu'un... de ses amis...--Qui donc cela, Rose?--Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est allé en Italie, il en reviendra, et je suis bien sûre, moi, qu'il s'empressera de venir vous voir, et qu'il ne restera pas fâché avec vous.»
Cependant Rose doute un peu de la réalité de ce voyage, et elle regrette beaucoup de n'avoir pas demandé à Jean où demeurait la jolie dame, parce qu'elle présume que par-là elle aurait retrouvé les traces du fugitif. Rose était femme, elle était fine, et en amour les femmes devinent presque toujours juste.
On n'était pas non plus resté oisif chez les Chopard. Mademoiselle Adélaïde, après avoir dans sa colère brisé le flacon de Cognac, en jurant que le perfide serait son époux, avait paru reprendre de l'empire sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer à l'ingrat qui l'oubliait. Le papa et la maman étaient enchantés de voir leur fille redevenue raisonnable. «Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher de sa passion,» disait la maman Chopard, et son époux lui répondait: «Elle commence à ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme un Jean... Ah! comme ça prête au calembourg! Malgré cela, Adélaïde ne s'est pas encore remise à la distillation, et je ne la croirai entièrement guérie de son amour, que quand je la retrouverai à l'eau-de-vie ou à l'esprit de vin.»
En effet, le calme de la demoiselle n'était qu'apparent. Au bout de quelques semaines, Adélaïde prend un matin le bras de sa maman, elle l'entraîne rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean, et elle dit à sa mère: «Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa conduite enfin.»
«--Quel jeune homme? ma fille,» dit la maman, avec surprise. «--Comment! quel jeune homme!» s'écrie Adélaïde en lâchant le bras de sa mère, «est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du malhonnête, du monstre... qui s'est joué de mon coeur!...--Quoi! ma fille, tu penses encore à ce Jean!...--Si j'y pense!... Ah! ben par exemple... si j'y pense!... Je ne fais que ça toute la journée et toute la nuit!...--Je croyais, ma chère amie, que la raison avait enfin...--Ah! il n'est pas question de raison!... ça me tient plus que jamais!... Je suis décidée à mettre Paris sens dessus dessous pour l'épouser...--Mais, ma fille...--Allez donc parler au portier, maman, je vous attends là.»
La bonne maman cède aux désirs d'Adélaïde, elle va trouver le portier, qui lui répond comme à Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour l'Italie; et la maman revient dire cela à sa fille.
«Parti pour l'Italie!» s'écrie Adélaïde en faisant un geste qui finit aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors près d'elle, lequel trouve très-singulier qu'une dame (car Adélaïde n'a pas l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer à demander excuse au petit monsieur qui s'éloigne en murmurant et en se tâtant le nez, Adélaïde reprend: «Parti pour l'Italie!... C'est peut-être un mensonge... Ma mère, allez demander au portier si ce n'est pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache rien.»
Madame Chopard tire une pièce de quinze sous de son sac et va l'offrir au portier, pais elle revient dire à sa fille: «Ma chère amie, c'est la pure vérité.»
Adélaïde fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'écrie: «Maman, est-ce que vous n'avez pas demandé quand il reviendrait?...--Mais il ne m'a pas...--Allez donc lui demander s'il doit bientôt revenir.»
Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adélaïde en disant: «Le portier n'en sait absolument rien!--Ce portier-là est une fameuse bête!...»
On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»
Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère, lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!--J'étais sûr qu'il était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige ses bocaux, c'est qu'elle pense à autre chose.--Il faut lui pardonner, un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.--Comment savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à effacer depuis que vous êtes mon épouse?--Ah! monsieur Chopard, voilà une question qui me fait de la peine!...--C'était un jeu de mots, ma chère amie.»
Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui laissent.
Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean. Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver ses bonnes graces.
«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien loin l'Italie?
«--Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne prenne envie à sa fille de l'envoyer y chercher Jean. «C'est un pays perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà de... de toutes les montagnes!...--Bien plus loin que Rouen, où vous m'avez menée une fois?--Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé cinq ou six fois en chemin.
»--Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de manéges pour séduire les hommes...--Elles emploient même des philtres,» dit M. Chopard. «--Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque chose comme ça, pour m'enlever le coeur de M. Jean, car certainement il était trop amoureux de moi pour changer naturellement.--Adélaïde a raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.
»--Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est certain qu'avec un charme...
»--Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa, est-ce bien grand l'Italie?
»--Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois fois grand comme la Chine.»
Adélaïde soupire et se tait, car elle aurait été bien tentée de faire un petit voyage en Italie.
Depuis le jour où il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue n'est pas retourné chez les Chopard. Adélaïde trouve que le ci-devant coiffeur s'est très-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens sont de son avis.
«Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conquête de M. Jean,» dit Adélaïde; «pourquoi ne pas avoir été le premier à nous éclairer sur les sentimens de son filleul?...--Il a eu bien des torts,» dit madame Chopard. «--A coup sûr,» dit M. Chopard, «il nous eût éclairés, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune homme.--Il fait très-bien de ne plus remettre les pieds ici!...--Oh! oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir,» s'écrie M. Chopard, «car je lui parlerai comme j'ai parlé à son filleul.»
Mais le temps s'écoule, et, malgré ses visites presque quotidiennes au portier de la rue de Provence, Adélaïde ne peut rien apprendre sur Jean. Persuadée que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne pouvant plus résister aux sentimens qui l'agitent, Adélaïde se décide un matin à se rendre chez le parrain de Jean.
Il était onze heures, et Bellequeue était sorti depuis peu d'instans, lorsque Rose entendit sonner avec violence. «Ah! mon Dieu!» se dit la petite bonne, «c'est comme la sonnerie de M. Jean!» Et elle court ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle connaissait fort bien, mademoiselle Adélaïde ayant quelquefois accompagné son père lorsqu'il allait voir son ami.
«M. Bellequeue est-il chez lui?» demande Adélaïde d'un ton brusque et avec l'air peu aimable qui lui était habituel, lorsqu'elle ne daignait pas adoucir l'expression de sa physionomie.
--«Non, mademoiselle, il n'y est pas,» répond la petite bonne en se mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.
«--Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tôt que cela!...--Il sort quand ça lui plaît... Ça serait amusant de rester chez soi de peur qu'il ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui viennent savent fort bien que parler à moi ou à monsieur, c'est la même chose.»
Adélaïde laisse échapper un sourire ironique en murmurant: «Ah! c'est la même chose!...» Et Rose fait un léger mouvement de tête en se disant: «Cette péronnelle!... voyez c'tembarras.
»--Reviendra-t-il bientôt?» dit Adélaïde au bout d'un moment. «--Je n'en sais rien,» répond Rose d'un air sec. Adélaïde va s'éloigner. Mais la petite bonne, qui désire cependant connaître le motif de la visite de mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:
«Ah! monsieur ne peut pas tarder à rentrer, car je me rappelle qu'il m'a dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...--Alors je vais l'attendre,» dit Adélaïde en allant s'asseoir dans le petit salon, et Rose la suit avec son plumeau à la main, en se disant: «Tu ne risques rien d'attendre, monsieur est allé visiter le cabinet d'histoire naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.»
Adélaïde est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste à épousseter, à ranger dans le salon, en se disant: «Ah! tu ne veux pas parler!... Je te réponds que je te ferai parler, moi.»
Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant l'air bien occupé de son ouvrage: «Je crois que c'est mademoiselle qui devait être l'épouse du filleul de monsieur...
»--Ah! vous savez cela!» dit Adélaïde en laissant échapper un sourire amer. «--J'ai déjà dit à mademoiselle que je savais tout... tout ce qui intéresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai déjà eu _l'honneur_ de voir mademoiselle Chopard.
»--Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.--Oh! oh! avec _papa_!» se dit Rose en se retournant pour rire. «Cette petite mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore _papa_... Elle devrait tenir aussi une poupée dans ses bras.»
Puis Rose reprend d'un air indifférent: «C'est bien drôle que ce mariage soit resté là... car on disait que c'était une chose très-avancée...
»--Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M. Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...
«--Oui! je crois ça!» se dit Rose.
«--De son côté,» reprend Adélaïde, «M. Bellequeue ne s'est pas conduit envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement, quand on a toute l'autorité d'un parrain... et sur un jeune homme qui n'a plus ni père, ni mère, on peut bien le marier à qui l'on veut.
»--Mais dam', mamselle... après tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on _violente_ les inclinations de M. Jean?...
»--Que l'on violente!... n'aurait-il pas été bien malheureux? D'ailleurs c'est moi qu'il adorait!...
»--Ah! c'est-à-dire que vous avez cru ça,» répond Rose en souriant.
«--Comment?... Qu'est-ce à dire?» s'écrie Adélaïde en se levant. «J'ai cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le fond de son coeur... vous connaissez peut-être le nouvel objet qui l'enflamme!... Oui, je suis sûre que vous le connaissez... Parlez, la bonne, parlez... parlez donc!....
»--Oh! mon Dieu!... comme vous vous échauffez pour un homme dont vous ne vous embarrassez plus!...
»--Que je m'échauffe ou que je ne m'échauffe pas, ce sont mes affaires, et je vous prie de me répondre.
»--Mais il me semble que vous n'êtes pas venue ici pour causer avec _la bonne_!...» répond Rose d'un air moqueur. «Et puisque ce n'est qu'à monsieur que vous voulez parler....
»--Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'était au sujet de M. Jean que je voulais voir votre maître. Comme papa est très en colère et qu'il a dit que M. Jean ne périrait que de sa main, je voulais que M. Bellequeue m'apprit où est ce jeune homme, afin de l'engager à éviter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.
»--Oh! si ce n'est que ça! je crois que M. Jean n'a pas peur de la colère de M. Chopard!... D'ailleurs, _mon maître_ ne peut pas dire où est son filleul!... Quant à cet amour que vous avez cru qu'il avait pour vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout rêveur... oh! c'était bien en effet l'amour qui le rendait comme ça, mais je puis bien vous assurer que vous n'en étiez pas cause!...
»--Achevez... Qui donc aimait-il?» dit Adélaïde en tortillant son mouchoir dans ses mains.
«--Ah! une bien jolie femme... à ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du grand genre... élégante... bien tournée...
»--Que ces hommes sont scélérats!... Vous étiez donc sa confidente, la bonne?
»--Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait tout ce qu'il pensait!
»--Et où a-t-il connu cette femme?
»--C'est l'une de celles qu'il a sauvées un soir que des voleurs venaient de les attaquer?
»--Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouvées dans la rue!... quelque malheureuse!... «Et c'est pour un semblable objet que je suis outragée!...
»--Ça n'est pas du tout une malheureuse! car il paraît, au contraire, que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et vingt domestiques!»
Et Rose se retourne en se disant: «Faut dire tout ça, parce que ça la vexe.
»--C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est Italienne?
»--Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais il l'aime d'une force...
»--Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous réponds qu'il ne l'épousera pas!...--Bah! qui l'en empêcherait?--Moi.--Vous!--Oui, la bonne, moi!...--C'est peut-être déjà fait seulement!--Qu'il ne s'en avise pas!... Et le nom de cette beauté extraordinaire?--Je n'en sais rien.--Vous n'en savez rien?--Non, M. Jean ne me l'a pas dit.--C'est bien étonnant!... et sa demeure?--Je n'en sais rien.--Vous ne savez pas la demeure... vous la confidente de M. Jean?--Non, mamselle, je ne la sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce serait trahir les secrets de l'amour!...»
Et Rose se dit tout bas: «Faut lui faire croire que je sais l'adresse.
»--Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire l'adresse de cette dame?» s'écrie Adélaïde en faisant des yeux étincelans.
«--Mademoiselle, je ne vous la dirai pas,» répond Rose en recommançant à épousseter.
«--La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre maître, si vous ne me donnez pas cette adresse.»
»--Vous me ferez chasser!» s'écrie Rose en faisant avec son plumeau voler de la poussière sur Adélaïde. «Ah! ben, il est joli, celui-là! mais le malheur c'est que _mon maître_ commencera par m'écouter avant vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez vot' _papa_, et de ne pas venir faire ici des jérémiades pour avoir un mari.»
Ces derniers mots mettent le comble à la colère d'Adélaïde, qui s'écrie: «Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique,» et sort en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur elle en criant: «Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une _Danaïde_!»
La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre résultat. L'année s'écoula sans que l'on eût des nouvelles de Jean qui étudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer, pendant que Bellequeue s'inquiétait de lui, que Rose s'étonnait de ne point le voir arriver, et qu'Adélaïde courait tous les matins chez le portier de la rue de Provence.
CHAPITRE XXV.
SÉJOUR A LUZARCHE.
Jean ne tarde pas à profiter de l'invitation de madame Dorville, car le désir d'étudier ne tient pas contre celui d'être auprès de Caroline, et d'ailleurs, quand c'est pour plaire à une femme aimable et spirituelle que l'on veut refaire son éducation, c'est toujours auprès d'elle que l'on prendra les meilleures leçons. Les maîtres nous enseignent la science: les femmes nous apprennent à plaire; nous sortons des mains des premiers tout fiers de pouvoir montrer notre érudition; nous apprenons avec les secondes à cacher la sécheresse du savoir sous les formes gracieuses de la galanterie, à aimer de jolis riens qui ont du prix parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprès des femmes nous savons écouter, et dans le monde c'est le moyen de se faire rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!
Jean, qui connaît maintenant les convenances, a laissé à madame Dorville le temps d'arriver, de s'établir dans sa maison de campagne; mais après six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, monté sur un joli cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.
Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant de l'endroit habité par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier: quand nous touchons au but de nos désirs, il semble qu'une voix secrète nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'espérance est déjà le bonheur même.
Jean n'a point demandé à madame Dorville dans quelle partie du pays est située sa maison, mais il est persuadé qu'il devinera l'endroit qu'elle habite. En apercevant une jolie habitation, décorée avec élégance, Jean s'écrie: «C'est là...» et il descend de cheval, frappe et demande madame Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: «Monsieur, la maison de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier à gauche.»
Jean remercie et remonte à cheval, fort étonné que son coeur ait pu le tromper, mais si le coeur était toujours sorcier, cela exposerait à beaucoup de désagrémens.
Enfin on aperçoit la maison tant désirée; elle est moins élégante que celle où Jean s'est adressé, mais sa simplicité est de bon goût. Sur le devant est une cour fermée par une grille; cette cour est ornée d'arbustes et entourée d'un treillage en chèvrefeuille; la maison a un rez-de-chaussée, deux étages et des greniers, et le vestibule du milieu, dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrière la maison un jardin délicieux.
Jean n'a pas remarqué tout cela, mais il a vu une dame à une fenêtre du premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mène à la grande route. Bientôt le jeune voyageur est auprès d'elle, et Caroline trouve que M. Jean se tient fort bien à cheval.
Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive. Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: «Vous voyez, madame, que je profite de votre invitation.
»--C'est fort aimable à vous... Je ne vous avais pas indiqué de quel côté je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point. Êtes-vous fatigué?--Pas du tout.--Alors je vais vous faire admirer toutes mes possessions, il faut se résigner à cela quand on va visiter des campagnards, je ne vous ferai pas grâce d'un rosier... Mais auparavant, je dois vous présenter aux personnes qui veulent bien me tenir ici fidèle compagnie.»
Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chaussée; là, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe à lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de douze à treize ans. La vieille dame, nommée madame Marcelin, avait été amie de la mère de Caroline; elle était peu fortunée et Caroline profitait de son séjour à la campagne pour engager madame Marcelin à venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir. La jeune personne, nommée Laure, était fille de gens honnêtes, que des malheurs avaient ruinés et qui ne pouvaient donner à leur fille aucun talent agréable; Caroline amenait Laure avec elle à sa campagne, et là, se plaisait à lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de grandes dispositions.