Jean

Chapter 22

Chapter 223,861 wordsPublic domain

Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai jamais aller à pied...--Il ne manque pas de fiacres dans le quartier... descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez en bas...--Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui, Rose!...--Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages... Allons; venez, je vais vous donner le bras.»

La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis, elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...

»--Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme cela!...»

Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.

«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en laissant toujours la portière de son fiacre ouverte, parce qu'il veut être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.

La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience. Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi, mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton futur dans tes bras...»

»--Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon. «Bellequeue a pris la chose à coeur... c'est naturel... parce que quand il s'agit d'une affaire d'amour... le coeur est à tout.»

Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon Dieu!... le coeur _atout_!... J'ai fait un calembourg malgré moi!... Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de l'esprit, ça vous emporte!...»

Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.

«Vous êtes seul... monsieur Bellequeue!» dit madame Chopard avec surprise.

«--Oui... oui, madame... je suis seul...» répond Bellequeue du ton d'un homme qui a joué toute sa vie les confidens dans la tragédie.

«M. Jean n'a point jugé à propos de vous accompagner?» dit Adélaïde d'une voix étouffée.

Bellequeue qui à tiré d'avance son mouchoir, parce qu'il espérait pleurer en entrant, se décide à se moucher et à le remettre dans sa poche, en balbutiant avec embarras: «Le jeune Durand... mon filleul... Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et cependant j'avais un fiacre à l'heure... j'en ai même encore un dans ce moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera, il n'y a pas de doute.

»--C'est demain nouvelle lune,» dit M. Chopard; en prenant une prise de tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adélaïde se lève avec vivacité en s'écriant: «De grâce, mon papa, ce n'est pas pour parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M. Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...

»--C'est vrai,» dit alors M. Chopard, en prenant un air mécontent, «il ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...»

Bellequeue, se voyant pressé ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en clignant des yeux de toute sa force pour tâcher de les rendre humides, et dit enfin: «Il m'est bien pénible... il m'est même bien cruel d'être chargé d'un message désagréable... mais enfin, mes chers amis, je ne suis pas mon filleul... si je l'étais, certainement...»

Bellequeue s'interrompt pour se moucher très-longuement de manière à faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'écrie: «Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis préparée à tout.»

»--Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue,» dit madame Chopard.

«--Du moment qu'elle est préparée à tout,» dit M. Chopard, «je ne vois pas en effet, mon ami, ce qui vous empêche de toucher le but.»

»--Je vais donc vous dire ce qui en est,» répond Bellequeue en remettant son mouchoir dans sa poche. «Il faut qu'un esprit follet... que le diable plutôt ce soit emparé de ce jeune homme... Jean rend justice aux vertus... aux charmes... aux qualités solides de la belle Adélaïde; il m'en a dit un bien... oh!... un bien!...--Enfin, monsieur Bellequeue...--Enfin, après m'avoir fait son éloge, il m'a annoncé qu'il ne pouvait plus l'épouser...--Il ne veut plus...--Je ne dis pas qu'il ne veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne d'un si grand bonheur...

»--Maman! je me trouve mal!...» dit Adélaïde en se jetant sur un fauteuil.

«Ma fille perd ses sens,» s'écrie madame Chopard en courant près d'Adélaïde. «Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...»

»--Voilà,» dit M. Chopard en courant d'un endroit à un autre. «Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...»

»--Je vais chercher un médecin,» s'écrie Bellequeue, et, profitant de la circonstance, il sort précipitamment du salon, descend l'escalier double au risque de trébucher, et se jette dans son fiacre, en criant au cocher: «Chez moi... d'où nous venons... ventre à terre... et en arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux Chopard que ma goutte m'a repris en route.»

Au moment où madame Chopard s'avançait avec un flacon et son mari avec un bocal, Adélaïde se relève brusquement et marche à grands pas dans le salon en s'écriant: «Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a dû dire des raisons... ou du moins il doit en dire...»

»--Certainement! il faut qu'il en dise...» s'écrie M. Chopard en suivant pas à pas sa fille.

»--Eh, bien!» dit Adélaïde, «où est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il serait parti comme cela?»

»--Il est allé chercher un médecin, ma fille,» dit madame Chopard; «tiens, mon enfant, respire ce flacon...»

»--Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de médecin... je ne veux que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'épouse pas!...»

»--Chère enfant!... comme son coeur est pris!» s'écrie madame Chopard en soutenant sa fille. «Ah! monsieur Chopard, voilà de la passion!...»

»--C'est de l'essence d'amour!» répond le papa en se frappant le front. «Elle aurait mis son mari dans du sirop!... Cet homme-là ne sait pas ce qu'il refuse.

»--Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,» dit Adélaïde en tâchant de reprendre un air plus calme. «Vous sentez bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...

»--Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M. Bellequeue ne nous a dit que des bêtises...

»--C'est la vérité,» dit Chopard, «Bellequeue n'a pas dit autre chose!...--Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans toute cette affaire!...--Fort mal!...--Vous n'avez nullement besoin de lui pour parler à M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'étais un garçon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas davantage!...

Adélaïde serre la main de son père et rentre dans sa chambre pour se livrer à tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est resté avec sa femme, qu'il regarde d'un air indécis, en murmurant: «Oui... je ferai voir que je suis un homme... et si le gaillard n'épouse pas ma fille... il dira pourquoi...--Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous en prie!--Ah! c'est que j'ai la tête montée... Si je portais à Jean les nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes sans noyaux...--Cela pourrait ouvrir les yeux à cet étourdi, et en tous cas, c'est un procédé qui ne peut que le toucher.--J'ai toujours des idées excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...

M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, était resté livré à ses réflexions.

Le domestique est allé pour annoncer cette nouvelle visite à son maître, mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que celui-ci ait répondu à son valet.

«C'est moi, mon cher ami,» dit M. Chopard, fort embarrassé de ses bocaux, et regardant autour de lui où il pourra les placer. Jean fait signe au domestique de s'éloigner, et s'empresse de présenter un fauteuil à Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une console, et s'assied en s'essuyant le front.

«Ouf! c'est encore lourd!...--Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous êtes venu à pied avec cela?--Oui, mon ami.... j'étais si préoccupé, que je n'ai pas même songé à prendre une voiture...--Vous avez bien chaud, voulez-vous prendre quelque chose?--Ma foi, oui... au fait... un petit verre de kirch... à condition que vous me tiendrez compagnie!»

Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lèvres pour faire plaisir à M. Chopard, qui avale le kirch en s'écriant: «C'est bon, le kirch!... c'est très-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je bois plutôt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?--Non, monsieur.--C'est que j'ai du _romarin_, oh! oh! oh! fameux celui-là... rhum à reins!... hein?»

Jean tâche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: «Ha çà, un instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon garçon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit que vous ne vouliez plus épouser notre fille... Il faut qu'il y ait erreur là-dedans, ça n'est pas possible autrement... D'abord, de son côté, Adélaïde est toujours très-disposée à vous épouser... vous ne pouvez pas vous fâcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est un bon garçon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profité de l'occasion pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami... Voulez-vous que nous les goûtions?»

»Non, monsieur,» dit Jean en s'approchant d'un air peiné de M. Chopard qui semble plus occupé de ses bocaux que du sujet de sa visite. «Je suis vraiment désolé, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir chez moi... c'était à moi à me rendre près de vous... Je sens tous mes torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre fille...--Bath! est-ce que nous tenons aux formes nous autres?... Venez dîner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous prendrons jour pour la noce.

»--Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le résultat de mûres réflexions... C'est avec chagrin que je me vois forcé de vous le répéter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux qualités précieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus être son époux... car... je ne ferais pas son bonheur...

»--Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en réponds, elle me l'a encore dit tout à l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour être un bon mari: vous êtes grand, bien bâti, joli garçon...

»--Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le coeur d'une femme!...

»--De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garçon... Est-ce que?...

»--Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...

»--Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est là où je vous attendais, mon cher ami, vous êtes justement faits l'un pour l'autre. Adélaïde est prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fierté... aussi ne cesse-t-elle plus de chanter: _Tu triomphes bel Alcindor_... vous savez, avec les roulades... elle la sait tout entière celle-là. Quant à vous, mon garçon, nous vous avons vu... nous avons remarqué tous les changemens que la passion opérait en vous... c'était aussi visible que les prunes qui sont dans ce bocal... sans noyaux celles-là, et vous ne pouvez pas nier...

»--Je vous le répète, monsieur, on s'est trompé sur les sentimens que j'éprouvais... j'ai agi fort inconsidérément... Je suis très-blâmable sans doute... mais à mon âge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur et celui d'une autre.»

M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'oeil. Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit: «Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas épouser ma fille?

»--Il n'est que trop vrai, monsieur.--Alors, monsieur, je dois vous avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant; «celui-là s'est fait tout seul.»

Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»

M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.

»--Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...--Il n'y a aucun mal, mon cher ami...--Vous voulez que je vous dise...--Oui mon garçon, ça me fera plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.--Eh bien! monsieur Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre, monsieur...

»--Vous en aimez une autre, mon garçon?--Oui, monsieur, oui, et c'est en vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un coeur brûlant pour une autre?...

»--Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins, voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis... Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils contiennent.--Oh! non, monsieur.--Je vais donc les remporter... Plus tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille qui attend impatiemment mon retour.»

M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné, Jean dit à son domestique:

«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce logement...--Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné congé...--N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant quelque temps.»

Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement qui puisse le recevoir sur-le-champ.

Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde qui, dans son impatience, s'était mise à la fenêtre pour apercevoir plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons savoir comment il a traité M. Jean.

»--Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...--Oui certes, je l'ai vu,» dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd, ça...--Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait changé de sentimens?...--Je vais te détailler tout cela, ma chère amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.

»--Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se jetant au cou de M. Chopard. «--Prends garde, ma chère amie... tu vas me faire casser quelque chose.--Il veut donc bien m'épouser à présent?--Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»

A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur les marches de l'escalier.

A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est sa onzième faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...

»--Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un ton désespéré, et suivant de l'oeil les prunes qui dégringolent l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!... quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»

Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.

«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne raison,» dit M. Chopard. «--Ça n'est pas possible, mon père... on n'a point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc cette raison...--Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est... qu'il en aime une autre...

»--Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...

»--Ah! Dieu! elle va avoir une douzième faiblesse!» s'écrie madame Chopard en s'avançant vers sa fille.

«--Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable amour... comme il est incapable de le connaître!...

»--Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...

»--Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...--Non... ma foi, je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que j'y retourne.... sans bocal cette fois...--C'est inutile, papa, je saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie... je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais, il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce flacon.»

En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien... elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...--Ce que je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort heureux que nous n'ayons qu'une fille à marier, car la maison y passerait.--Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien aimer...--Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous pousses à de terribles mouvemens de vivacité!--Ah! monsieur Chopard! dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange pour ne point se fâcher.--C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges l'eurent.... Ah! Dieu!... les _angelures_, qu'il est joli celui-là!... Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»

CHAPITRE XXIII.

L'EMPLOI D'UN AN.

Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à l'étiquette.