Chapter 20
Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: «Mon ami, je vous mène ce soir dans une grande réunion... une soirée musicale, un punch... un bal, enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera très-bien. C'est chez un vieux richard célibataire qui ne sait que faire de son argent et qui s'ennuierait à la mort, si nous n'avions la bonté de lui faire donner cinq ou six fêtes dans l'année et de lui amener ce qu'il y a de mieux à Paris. Comme il y a dans son hôtel un fort beau jardin, nous arrangeons toujours une fête en été, parce qu'alors on jouit du jardin qui est magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?--Avec plaisir... quoique je me sente encore bien gauche... bien emprunté dans le monde...--Non, ça commence à aller mieux... vous vous tenez déjà très-bien... Vous avez perdu votre argent avec noblesse dans la maison où je vous ai mené dernièrement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mêler de la conversation?--Je dirais quelque bêtise.--Bah! vous êtes trop timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec prétention, et cela passe pour des traits d'esprit.--Je ne crois pas que je ferais passer les miennes pour cela...--On chantera, on fera de la musique...--Je n'y connais rien.--C'est égal... il faut toujours juger les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion... dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut mieux que de ne rien dire...--C'est toujours cette s... peur de mal parler qui me retient.--Ah! par exemple, il faut supprimer les jurons!... il faut prendre garde à cela, excepté, le diable m'emporte, que vous pouvez dire avec gaîté, avec enjouement, il faut aussi ne point mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents francs la dernière fois que cela vous est arrivé, sans cela, mon cher, on ne vous l'aurait pas pardonné. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on appelle une brillante réunion!... des femmes charmantes!... des artistes; des banquiers... un monde fou...--Ah! mon Dieu, vous me faites trembler!...--Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus à son aise au milieu de trois cents personnes que de douze!....»
Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et après avoir fait une toilette élégante, il se rend avec son introducteur à la brillante soirée qui se donne dans un bel hôtel du faubourg Saint-Honoré.
La réunion est nombreuse. Jean n'est pas à son aise, quoique dans la foule on soit moins remarqué; Gersac a rempli la formalité de la présentation; il a conduit Jean à un vieillard septuagénaire, qui a prononcé quelques mots de civilités, auxquels Jean a répondu par un profond salut, puis le vieillard a passé à une autre personne, et Gersac, dit bas à Jean: «C'est fini, mon cher, vous voilà de la connaissance du maître de la maison, vous pouvez maintenant prendre part aux plaisirs de la soirée, et ne plus faire attention à celui qui la donne. Ah çà! je vous quitte, parce que je ne puis être toujours à côté de vous... ça serait ridicule; mais allez, venez, jouez, promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.»
Gersac s'est éloigné, et Jean se trouve livré à lui-même dans des salons magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont, viennent, se croisent, s'examinent, tantôt en souriant, tantôt en parlant bas à leur voisin. L'éclat des lustres, des toilettes, le bruit de cet échange continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus malins de quelques jolies femmes; tout cela étourdit Jean qui ne sait plus où il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu duquel il n'a personne à qui il puisse parler, Gersac étant déjà perdu dans la foule.
Cependant Jean tâche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et son chapeau à la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes réunions, il ne fallait jamais se séparer de son chapeau; il se promène dans des salons décorés avec la plus grande élégance, où le jeu, la conversation, la musique, offrent des plaisirs variés à la foule qui s'y presse.
L'appartement est au rez-de-chaussée, et plusieurs pièces donnent sur le jardin dans lequel se promène une partie de la société. Jean a déjà fait plusieurs fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le maître de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le regarde d'un air étonné et passe près de lui sans s'arrêter.
Jean se range avec respect, ou se retire en arrière en faisant une inclination de tête quand une dame va passer près de lui; et il s'étonne qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va dans le jardin où différens jeux sont réunis; des balançoires, des courses de bagues sont bientôt occupées par la société; Jean regarde tout cela de loin, il n'ose prendre part à aucun divertissement, et, son chapeau sous le bras, tâche de dissimuler les bâillemens qui viennent le surprendre au milieu de la foule.
De temps à autre Gersac passe près de Jean et lui dit: «Vous amusez-vous?...--Pas trop.--Faites plaisir...--Je ne connais personne.--C'est égal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon cher, animez-vous un peu.»
Gersac s'éloigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien dire et sans rien faire.
Mais tout à coup l'ennui, l'embarras même ont disparu; un autre sentiment s'est emparé de Jean; tout son sang s'est porté vers son coeur; il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.
«Elle est ici, quel bonheur!» voilà la première pensée de Jean, et cependant il reste encore à la même place, il semble qu'il craigne de s'être trompé. Mais déjà Caroline a disparu au milieu de la société. Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'élance sans faire maintenant attention à la foule; il pousse, il coudoie, il faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il froisse l'habit d'un petit-maître; il fait presque trébucher une vieille marquise; mais il ne songé plus à demander excuse, et ne mit pas attention à toutes les personnes qui le regardent en se disant: «Eh! mais, mon Dieu! à qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulière manière de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce monsieur-là?... Il a l'air de se croire à la queue d'un théâtre.»
Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule personne. Enfin il l'aperçoit dans une pièce où l'on se dispose à faire de la musique; Caroline est assise auprès d'une jeune dame, et plusieurs messieurs viennent la saluer et causer avec elle.
Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il voudrait qu'elle l'aperçût; mais on passe et repasse sans cesse devant lui, et le cercle qui entoure Caroline dérobe Jean à ses regards. Il va tristement s'asseoir dans un coin d'où il peut du moins la contempler; et de là regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des sourires qu'elle adresse à d'autres, des grâces qu'elle déploie, du charme répandu dans toute sa personne.
Le concert a commencé; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la harpe ou le piano; Jean ne les a pas écoutées, il n'ôte pas ses yeux de dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses regards. Mais un jeune homme s'est approché de madame Dorville, il lui a pris la main, et l'a conduite devant le piano où une autre personne est assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colère le jeune homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend chanter et adresser à la jolie femme les plus tendres aveux, et que celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, répond au jeune homme qu'elle partage son amour.
Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se mord les lèvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano pour chercher dispute à celui qui ose parler de sa flamme à madame Dorville.
«Comme c'est bien chanté!» dit une dame placée près de Jean. «Quel goût!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?»
C'est à Jean que cette question s'adresse; il ne répond rien, il n'entend que les chanteurs. «C'est un duo _des Aubergistes de qualité_, n'est-ce pas, monsieur?» dit encore la dame à Jean; et n'en obtenant pas plus de réponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.
Le duo est terminé, madame Dorville est retournée à sa place; on l'entoure, on la complimente; Jean commence à comprendre que ce qu'il vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bonheur que l'on doit goûter à pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il regrette de n'être pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut qu'il lui parle. Il se lève, s'avance brusquement vers la chaise qu'occupe madame Dorville et s'arrête devant elle.
Caroline lève les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa chaise; elle reconnaît Jean, et la surprise se peint dans tous ses traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: «Quoi! c'est vous, monsieur Durand?
»Oui, madame, c'est moi,» répond Jean d'une voix étouffée, «vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici?--Non, je l'avoue, car je crois me rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les soirées...--C'est vrai, madame... J'étais comme cela... Mais j'ai _bou_... j'ai terriblement changé depuis... depuis quelque temps...
»--C'est ce que je vois,» répond Caroline en jetant à la dérobée un coup d'oeil sur la toilette de Jean.
»Madame, vous venez de chanter divinement!» s'écrie un jeune homme en s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste planté. «D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le moelleux de la perfection!...
»--Ah! vous êtes trop indulgent, monsieur,» répond Caroline en souriant.--«Non!... je ne suis que l'écho de tout le salon... Je suis sûr que monsieur vous en disait autant.»
Jean regarde le jeune homme et murmure: «Non, monsieur... Je ne parlais pas de ça à madame.
»--Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois?» dit Caroline à Jean. «--Si, madame, je l'aime beaucoup à présent.--Il faudrait être un sauvage!... un welche! pour ne pas aimer à vous entendre,» dit le petit-maître en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses hommages.
Jean est enchanté que ce monsieur se soit éloigné, et quoiqu'il reste devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres personnes vinssent lui parler.
Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose; mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.
«Il me semble que je vois un crêpe à votre chapeau,» dit tout à coup Caroline, «Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?--Oui, madame... j'ai perdu ma mère il y a près de quatre mois.--Votre mère!... Ah! je vous plains... Je conçois que vous cherchiez dans le monde des distractions à votre douleur!...--Oh!... ce ne sont pas des distractions que j'y cherchais... mais je...
»--Eh! c'est madame Dorville! vous êtes donc à Paris maintenant?»
Cette question est adressée à Caroline par un monsieur décoré qui vient se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne qui l'empêche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.
«Je suis revenue hier de la campagne pour passer seulement huit jours à Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque forcée de venir à cette soirée... car j'étais si fatiguée...--Ces dames ont rendu la fête complète en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le monde... Quand on réunit vos talens, c'est faire un vol à la société que de ne point l'embellir plus souvent de votre présence.»
Caroline sourit à ce compliment, le monsieur lui baise galamment la main, et s'éloigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.
«Êtes-vous déjà venu ici?» dit au bout d'un moment Caroline à Jean. «--Non, madame, c'est la première fois... Aussi je commençais à _m'embê_... à m'ennuyer quand je vous ai aperçue...--Je le conçois, quand on ne connaît personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je trouve assez peu amusant le jeu d'écarté; cependant j'y ai joué il y a quelques jours...--Mais au moins vos yeux ont dû être flattés par la réunion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup ici.--Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-là...
»--Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?» dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline, tandis que Jean murmure entre ses dents: «Que la peste étouffe tous ces maudits bavards!...»
Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît qu'ici il est impossible de se dire deux mots de suite!...
»--Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais on se dit bien peu de chose!...»
Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de sentinelle.
Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature, théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive, spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche point à briller en déchirant ses meilleures amies.
Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche. Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur, se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique qu'elle est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas sur la cause de son silence.
Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est _Tolbecque_ qui le dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs. Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...
»--Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se contenir. «Ne suis-je pas un animal, un _sac_... un malheureux ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!... Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a du coeur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...
»--Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut absolument venir.»
Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'oeil sur Jean.
Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant du pied avec impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples isolés qui ne font aucune attention à lui.
«Quel supplice!» se dit Jean qui est resté de dépit sur sa chaise. «Ne pouvoir lui parler un moment sans être interrompu... Ah! elle aime mieux danser que de m'écouter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons plus d'elle.»
Dans ce moment Gersac traverse le salon où Jean est seul dans un coin, assis sur une chaise, et plongé dans ses réflexions. «Que diable faites-vous là?» dit-il en s'approchant de Jean. «--Mais je réfléchis.--On ne vient point ici pour réfléchir, on vient s'y étourdir au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la soirée? Il faut danser.--Je ne danse pas.--Il faut jouer, il faut faire quelque chose enfin, et ne pas rester là comme un ours. Le punch, les glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?--Non... je ne veux rien.--Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux égayer votre figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du plus mauvais ton de faire la moue en société; on garde ces choses-là pour chez soi.»
Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entraîne avec lui, lui fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin à une table d'écarté en lui disant: «Vous êtes du bon côté, vous êtes beau joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.»
Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tête à ce qu'il fait; ne songeant qu'à Caroline, il joue de travers et n'écoute pas les personnes qui ont parié pour lui et qui lui disent: «Monsieur, prenez donc garde à ce que vous faites, vous compromettez la partie!... Ça n'est pas ça du tout.»
Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entête, et laisse à l'écarté tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur. Gersac revient à lui. «Eh bien! mon ami,» lui dit-il. «--J'ai perdu vingt louis.--C'est une misère... Vous les regagnerez une autre fois.--Je ne chercherai pas à les regagner, parce que votre écarté m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.--C'est l'usage...--Si je ne m'étais retenu, j'aurais envoyé promener tous vos parieurs...--Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans éducation... Allons boire du punch... Il est délicieux... Moi, j'ai gagné cinq cents francs.--Ah! je ne m'étonne plus que vous trouviez le punch si bon!»
Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de ce monde qui circule dans les salons, commencent à échauffer son sang; il se sent moins embarrassé en se promenant au milieu de la foule, et Gersac lui dit de temps à autre: «C'est bien, mon ami, voilà de l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.»
Jean s'est dirigé vers le salon où l'on danse; il aperçoit bientôt Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace de sa danse; c'est à qui aura le bonheur d'être son cavalier. Jean suit des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille; il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec colère, il est prêt à les provoquer, mais de temps à autre Caroline le regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre, de consolant, qui l'empêche de céder aux mouvemens tumultueux qui l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se contenir.
Plusieurs contre-danses se sont succédé; Caroline n'a pas été libre un moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient à l'écart, mais ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que le plaisir anime. Gersac passe près de Jean et lui dit à l'oreille: «Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?--Je ne sais pas danser...--Qu'est-ce que ça fait? On ne fait plus de pas, on marche, c'est reçu.»
Gersac s'éloigne, Jean hésite... Pendant ce temps une anglaise se forme, on appelle les cavaliers. Jean aperçoit Caroline qu'un jeune homme vient de prendre par la main. Il se monte la tête, et court chercher une danseuse en se disant: «Allons, sacrebleu! ne restons pas là comme un imbécille... Je saurai bien faire comme les autres.»
Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une cinquantaine d'années qui s'est surchargée de fleurs, de rubans, et, depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter. Jean court offrir la main à cette dame; peu lui importe avec qui il dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.
La dame a donné sa main à Jean en lui jetant le plus aimable regard, auquel celui-ci ne fait aucune attention. «J'ai un peu oublié l'anglaise,» dit la dame en se plaçant en face de Jean. «--Et moi, madame, je ne l'ai jamais sue.--Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que de faire comme les autres...--Alors ça ira tout seul.»
Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame d'un autre pour la sienne, et quand c'est à son tour de descendre avec sa danseuse, l'entraîne avec tant de précipitation et entortille si bien ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.
On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu'à cinquante ans les chutes n'ont point un côté gracieux, se décide à se trouver mal afin de se rendre intéressante. On emporte la dame; cet accident met fin à la danse. Chacun songe à la retraite, et Jean, qui ne s'est pas trouvé mal, mais qui est furieux de s'être laissé tomber au milieu du salon et devant Caroline, se relève en lâchant un juron énergique que dans sa colère il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant à droite et à gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.
CHAPITRE XXI.
JEAN SE PRONONCE.
Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il ignore même le changement de domicile, craint que la mélancolie de Jean n'ait pris un caractère plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec Rose, ne lui dissimule pas les inquiétudes que lui cause la misanthropie du jeune homme et son éloignement pour toute société.