Jean

Chapter 2

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«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix étouffée par la terreur et en faisant toujours aller le marteau quoiqu'on le prie de ne plus frapper.

«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le feu?...»

»--La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue Saint-Paul...»

M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient d'échapper à une mort certaine.

Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les voilà!»

Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.

«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit madame Ledoux.

«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la rue...--L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?--Oui, madame, oui... tout le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!

»--Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air tout sens dessus dessous?--Parbleu on le serait à moins... J'ai été attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir, c'était fait de moi!--Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!--Vous pouvez vous flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.--Eh bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions, mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la précaution de lui faire prendre son rotin...

»--Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les douleurs recommencent.

«--Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant derrière lui.

«--Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre,» dit Catherine, «et c't'accoucheur qui ne vient pas!»

Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi... Oh! il est ben temps que vous arriviez...»

Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la douleur arrache des cris violents.

«--N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde arrivé.»

En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»

Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise, examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est un garçon!...--C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en répétant: «Ah! c'est un garçon!»

CHAPITRE II.

LE BAPTÊME.

Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:

«--Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»

»--Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.

«--C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!» murmure Catherine.

«--Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en ai reçu plus de cent dans mes bras; mais voilà la première fois que je vois un accouchement aussi militaire!»

M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.

»--Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des Nonaindières, qui sont accourus au _posse_, en nous engageant d'aller ben vite chez _l'herborisse_ de la rue Saint-Paul, qui venait de réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»

M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu l'alarme dans le quartier.»

M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le docteur...--Il est bien temps!» dit madame Ledoux.

L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini; encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.

Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la boutique et de leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les militaires préfèrent de l'eau-de-vie.

«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils... _primogenitus_.--A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal, qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.

Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite par des militaires.»

Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et sourit gracieusement à la bonne.

«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit Catherine.

«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre; «c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»

M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en coeur: «A la santé de l'accouchée!...

»--A la santé de mon épouse... _mea uxor_,» dit M. Durand en avalant un second verre d'eau.

«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a fièrement souffert!...

«--Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que nous ne devons pas non plus oublier le papa.--C'est juste, il faut boire au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un troisième verre d'eau sucrée.

«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux, et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, _suum cuique_, j'y bois avec grand plaisir.»

Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.

Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée; le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien périlleuse pour ma femme et pour moi!...»

Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla carillonner à la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui était encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte, mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à lui faire couper sa queue.

M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche; son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande, était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.

Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh bien! ma chère, c'est donc fini... c'est donc terminé?... Je viens de savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.--Oui, monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il paraît que ça fait ben souffrir?...--Et nous avons un garçon?--Oui, monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...--A qui ressemble-t-il, Catherine?--Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il ressemblera...--Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle... ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce garçon...--Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.--Bah!... des soldats?--Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!--Ha ça, à quoi pense donc Durand?... et les moeurs... car il faut toujours des moeurs... Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour commencer un si beau jour.--Volontiers, monsieur.»

M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.

«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?--Oui, mon cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.--Mon compliment bien sincère, mon ami.--Je le reçois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue, tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé, comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit... mais les amis avant tout...--Croyez, mon cher Durand, que je suis sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je pour commère?--Une tante de ma femme, une teinturière retirée.--De quel âge?--Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»

Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la nuit.

«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous buvez là?--C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais comme je ne suis pas tombé...--Eh mais... il me semble que j'entends crier... c'est le nouveau-né sans doute?...--Il n'a fait que cela toute la nuit!...--Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»

M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»

Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument mon menton et la forme de ma tête!--Oui,» dit Bellequeue, «je crois qu'il y aura quelque chose.»

Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant qu'_elle n'est point sur sa bouche_, on s'aperçoit sur-le-champ que c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.

«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «--Demain, mon compère, si vous voulez bien.--Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je suis toujours prêt!...--Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la fièvre laiteuse soit passée?--Oh! non, monsieur, je préfère que le baptême se fasse demain...--Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit la garde. «Le plus tôt qu'on _pusse_ est le mieux; au moins ensuite si nous _vouliâmes_ être tranquilles, je ne vois rien qui nous en _empêchasse_.--Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous savez, à Saint-Germain...--Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?--Oui, mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une liste.--Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire toutes ces lettres...--Volontiers; il est de bonne heure, et les petites maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.--Passons alors à mon bureau...»

M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée, donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile qu'on _trouvisse_ un parrain plus courtois.»

L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en écrire... Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou laxative, ça serait déjà fait.--Vous êtes donc un peu médecin, mon compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.--Oh! je suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les coins.--Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le monde.--C'est juste, une circulaire.--Quoique je sois garçon, j'ai souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai l'honneur de vous faire part...--C'est cela même! m'y voilà!... Ce n'était que le début qui me manquait.»

M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier... Est-ce bien?

«--Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.--Le nouveau-né est un garçon...--Parfaitement tourné!--Il est né viable... et toute la famille se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça dit tout.--C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite vous en faire plusieurs copies.»

Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la maison de l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand. Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait, spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.

Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et, tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve probablement à sa convenance tout en disant: «Il me _falûme_ toujours bien peu de chose pour que j'_attendasse_ le dîner... Quand je _garda_ la femme du sénateur, je ne _prîme_ souvent rien dans la nuit.»

Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment près de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptême que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider la question.

«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le voyant entrer.--Comment je m'appelle?--Oui, mon compère, c'est votre nom de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon fils.--Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous servir.--Jean? rien que Jean?--Pas davantage, mais il me semble qu'il n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des moeurs, et d'être galant avec les dames.»

Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... _Joannes_... Oui, c'est un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui aurait dit quelque chose, comme par exemple... _Géranium_, _Rosarium_ ou _Stramonium_.

»--Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.--Pas du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je puis vous prouver...--Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?

»--Je ne présuppose pas qu'on en _trouvît_, dit madame Moka. «--Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est doux, c'est gracieux!

»--Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez, quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut bien un autre!--Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver laid... il est seulement un peu court.--C'est plutôt dit.--Nous verrons aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme Ursule.

»--Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime mieux Jean...--Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure le baptême?--A midi.--Fort bien, je serai ponctuel.--Vous savez que vous dînez avec nous.--Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire mes emplettes.--Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie, je vous en prie!...--Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à demain.»

Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je serais bien étonnée qu'un tel parrain ne _fesse_ pas bien les choses.»

Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait en tombant, ce qui rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain, pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas probable que le nourrisson _pusse_ jamais manquer, et madame Ledoux s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son douzième, qui était du papetier.

Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que l'enfant annonçait beaucoup de caractère.

La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne repartirait que le lendemain.