Chapter 19
Jean pousse un soupir et répond: «Si fait... je l'ai revue... une fois, le jour où je t'ai quittée si vite...--Et vous n'y êtes pas allé depuis?--Non...--Vous sembliez la trouver si charmante...--Ah! je n'ai pas changé de sentiment...--Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce qu'elle vous à mal reçu?--Non... pas précisément... mais j'ai cru voir... Si tu savais combien chez elle j'étais gauche, embarrassé... Je ne savais comment me tenir.--Bah! bah! on est gauche les premières fois, et puis on s'accoutume...--Non, Rose... non... Je croyais aussi que partout j'aurais la même assurance.... Je ne me figurais pas que rien pût m'intimider, et cependant je me suis aperçu que... dans le grand monde, dans ce qu'on appelle la bonne société, j'ai l'air d'un imbécille ou je ne dis que des sottises...--Allons donc, ce n'est pas possible, vous êtes trop modeste...--Il y avait là des dames qui me regardaient... puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune homme qui n'ôtait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais à ma cravate...--Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?--Dans le monde, Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!... que j'aurais bien de la peine à me mettre dans la tête.--Est-ce que vous n'êtes pas bien comme cela?--Je commence à m'apercevoir que je pourrais être beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela déplaisait...--Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien ridicules...--Enfin je m'en suis allé... et elle ne m'a pas engagé à revenir...--On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une c'est pour toujours...--Oh! non... son air froid en me reconduisant... Il est vrai qu'après avoir marché sur son chat, je me suis sauvé si vite...--Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...--C'est fini, Rose, je ne la reverrai plus...--Ne la revoyez plus si vous voulez, mais ce n'est pas une raison pour épouser mamselle Chopard que vous n'aimez pas.--Ce mariage me distraira peut-être.--Se marier pour se distraire!... Voilà une jolie idée! Et si ça ne vous distrait pas, vous n'en serez pas moins l'époux d'une femme que vous n'aimez point, puisque vous en aimez une autre...--J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai jamais dit cela...--Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous êtes amoureux de cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela qui vous rend tout autre depuis quelque temps.--Moi... amoureux!... oh! tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais été...--Raison de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la première fois.--Je trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est réellement... mais je n'ai jamais eu l'idée...--Je vous dis que vous en êtes amoureux, extrêmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite; mais enfin vous éprouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle Adélaïde?...--Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...--Et vous l'épouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!--Tu as raison; Rose, décidément je ne l'épouserai pas...--Et vous ferez très-bien.--Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai ma résolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis très-décidé à ne point retourner...»
Jean s'éloigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la chambre en criant: «Il n'épousera pas mamselle Chopard!... et monsieur en sera pour son pantalon collant.»
Mais les événemens ne marchent pas toujours dans l'ordre où nous les avions prévus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mère est au lit et se sent très-indisposée; le soir la fièvre se déclare, Jean reste près de sa mère et ne songe plus à son mariage; en peu de jours la maladie fait des progrès rapides, et, malgré tous les soins qui lui sont prodigués, madame Durand meurt neuf jours après s'être alitée.
Jean éprouve le plus profond chagrin de la perte de sa mère; Bellequeue partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse remplacent les projets d'hymen et de bonheur.
CHAPITRE XIX.
CHANGEMENT DE CONDUITE.
Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mère, Jean ne sort presque pas; toujours triste et profondément affecté de la perte qu'il a faite, il se refuse à toute distraction; la solitude seule semble lui plaire.
Bellequeue a respecté une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mélancolie, et pense que pour cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.
«Tu n'as pas encore été voir les Chopard depuis ton deuil,» lui dit-il; «ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'être touchés des regrets que tu donnes à ta mère; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de mal à aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais très-bien que tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adélaïde est trop raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera plaisir; et, de son côté, elle désire vivement te voir.»
»--Rien ne presse!» répond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment expliquer cette réponse de la part d'un homme qui paraissait si amoureux.
Cependant les Chopard s'étonnent de ne point voir Jean; mademoiselle Adélaïde l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci répond: «Mon filleul pousse tous les sentimens à l'extrême, je vois bien qu'il craint que la vue de sa prétendue ne lui fasse trop vite oublier sa mère, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.--Cela fait l'éloge de sa profonde sensibilité,» dit madame Chopard. «--Et cela prouve la violence de son amour pour notre fille,» ajoute M. Chopard.
«--Avec tout cela,» dit Adélaïde, «ça ne m'amuse pas d'être si long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour; je sais bien qu'à présent nous ne pouvons pas nous marier tout de suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...»
»--Je vous l'amènerai bientôt, belle enfant; vous savez que pour vous plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...--Il ne fume plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas défendu.--C'est égal, il m'a dit qu'il s'était aperçu que cela déplaisait aux dames.--Ah! ma fille, tu auras un mari bien délicat.--Ne va pas le faire fumer malgré lui quand il sera marié... Oh! oh!... calembourg!--Ah! mon père!...
»--Enfin,» reprend Bellequeue, «il ne va plus à l'estaminet, ne joue plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets qui lui empruntaient de l'argent.»
»--C'est très-bien cela...--Oh! il se range déjà!... Quant à la mise, à la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle Adélaïde, qui avez opéré ces métamorphoses.--Comme Diane qui changeait son amant en cerf... Ah! ah! ah!...--Ah! mon papa, que vous êtes terrible avec vos jeux de mots!--Écoute donc, j'aime les pointes, moi, je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une prise, ma femme... Calembourg!»
Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.
On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur. Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère; Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.
Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu, et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement affecté!...»
»--Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme. «Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance... c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel incessamment nous dirons deux mots...»
Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!--Le pauvre garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?--Non, ma mère, pas un seul mot!--Il se sera fait une furieuse violence!» dit M. Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et la nature avant tout.»
Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.
Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.
Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages, des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite; il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.
Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on n'entend plus parler du fiancé. Une telle conduite semble extraordinaire.
«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas le laisser venir à rien avant de m'épouser.»
»--Notre fille a raison,» dit M. Chopard, «Jean est trop exalté; comme Adélaïde dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a passé à côté.--Mon père, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il fait, je ne puis pas vivre comme cela!...--Calme-toi, ma fille,» dit madame Chopard, «tu sais que ce pauvre Jean était devenu tout amour!...--Je ne sais pas s'il est tout amour, mais ça me semble très-malhonnête de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on n'entend plus parler non plus...--Il faut qu'il soit malade.--Mon papa... allez-y donc, je vous en prie.»
M. Chopard cède aux désirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue. Depuis cinq semaines le parrain de Jean était retenu chez lui par une légère atteinte de goutte; il passait son temps à jouer aux dames avec sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, était persuadé qu'il ne sortait pas de chez les Chopard.
Mademoiselle Rose est allée ouvrir à M. Chopard; elle a soin ensuite de ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire à son maître.
«Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris jour pour le mariage?» dit Bellequeue en voyant arriver Chopard. «Il y a plus de trois mois que madame Durand est morte, et je conçois que les jeunes gens qui sont fort amoureux...»
»--Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir pourquoi on ne vous apercevait pas.--Vous le voyez, une petite atteinte de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et j'espère bien être ingambe pour la noce de mon filleul... Il me néglige, ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne sort pas de chez vous... n'est-ce pas?
»--Ça n'est pas encore ça, mon ami... Je voulais au contraire vous demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir où vous nous l'avez amené.--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut dire?--Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des Anglais, vous savez... le _spleen_... et ma fille le craint aussi.--Diable!... mais vous m'inquiétez... Il est certain que s'il pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut absolument consoler ce pauvre garçon.--Au fait, comme son futur beau-père, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa santé; cela n'a rien d'inconvenant.--C'est tout naturel, au contraire; allez et revenez me dire dans quel état vous l'avez trouvé.»
M. Chopard s'éloigne, laissant Bellequeue fort inquiet de son filleul, et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.
L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, à la demeure de Jean. Il demande M. Durand, et on lui répond que depuis un mois M. Durand a déménagé, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chaussée-d'Antin.
M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: «Je vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour quand il sera marié... Il veut loger sa femme dans le beau quartier... Chaussée-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui préparait, mais je devine tout. Allons rue de Provence.»
Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: «Adélaïde sera enchantée.... Une rampe à dorures... C'est magnifique. A chaque étage des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu'à niches... Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en souvienne pour le redire à madame Chopard.»
Arrivé au troisième, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient lui ouvrir.
«Le jeune Durand est chez lui?» dit M. Chopard. «--Non, monsieur, mon maître n'y est pas.--Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc sorti?--Oui, monsieur.--Il sort quelquefois?--Tous les jours... Monsieur n'est presque jamais chez lui.--C'est égal, je vais toujours entrer... Je ne suis pas fâché de voir son logement.»
Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pièce dont M. Chopard semble faire l'inspection.
«Peste! quelle élégance!... c'est très-joliment orné, tout cela... Quand je disais qu'il nous ménageait une surprise... Vous a-t-il parlé de la surprise qu'il ménageait?--Monsieur ne m'a rien dit.--Pour un amoureux il est discret!... Voyons; ceci est la salle à manger... On n'y tiendrait pas quinze personnes à table, mais, au fait, quand on ne veut avoir que sa famille... Voilà le salon qui fait chambre à coucher, à ce que je vois...--Monsieur n'a pas de salon, il ne reçoit personne...--Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que ça?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...--C'est tout, monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.--Comment! c'est tout?... Mais c'est trop petit... Et la cuisine?--Il n'y en a pas, monsieur.--Pas de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pièce la plus essentielle d'un ménage.--Mais monsieur est garçon.--Je sais bien qu'il est garçon maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement sans cuisine, à quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre maître est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun plaisir, aucune distraction?...--Oh! pardonnez-moi, mon maître, au contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le voit dans les promenades, il monte à cheval, fait au moins deux toilettes par jour, il n'a pas un moment à lui.»
M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: «Voilà une singulière manière de se désoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adélaïde qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller lui dire tout ce que je viens d'apprendre.»
M. Chopard retourne chez lui, et il fait part à sa femme et à sa fille de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle doit penser. Adélaïde est quelques instans sans répondre; mais on voit qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure d'une voix éteinte:
«Ma mère... délacez-moi, je vous en prie... j'étouffe...--Ah! mon Dieu!... ma fille qui étouffe... Est-ce qu'elle a fait un troisième déjeuner?» s'écrie M. Chopard. «--C'est la conduite de M. Jean qui me... suffoque... qui m'indigne!...
»--C'est vrai!... elle a raison,» dit madame Chopard. «La conduite de M. Jean est affreuse.--Elle est même fort malhonnête,» dit M. Chopard en frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courroucé.
«Je sais bien,» reprend Adélaïde, «que le trouble, le chagrin de la mort de sa mère, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que son coeur peut être excusable!...
»--Oh! certainement,» dit madame Chopard, «dans une telle circonstance... ce pauvre jeune homme... je conçois qu'il a été bien à plaindre...
«--Je crois aussi que le coeur est bon,» dit M. Chopard en tirant son mouchoir d'un air attendri. «Je n'ai jamais douté de son coeur!...
»--Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses nouvelles, à moi... sa fiancée... presque sa femme... Et cela pour courir le monde, les spectacles, pour dépenser son argent avec je ne sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances... c'est un oubli de toutes les politesses!...
»--C'est trop grossier,» dit madame Chopard, «c'est vraiment impoli et impardonnable!...
»--C'est se conduire comme un décrotteur!» s'écrie M. Chopard en faisant un geste menaçant.
«--Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait changé... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffinée.
»--Et sa mélancolie, ma fille, sa douce mélancolie qui peignait si bien sa passion naissante.
»--C'est-à-dire,» s'écrie M. Chopard, «qu'il serait devenu imbécille tant il t'adorait!...
»--Mon papa... ça ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah! Dieu! comme je m'en moque!...
»--Tu fais très-bien, ma fille,» dit madame Chopard; «toi, qui réunis tout pour séduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.
»--Qui vaudront même beaucoup mieux!» dit M. Chopard, «car après tout, je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa figure....
»--Pardonnez-moi, papa, sa figure est très-bien, et sa taille supérieurement proportionnée.
»--Oui, il est fort bien fait,» dit madame Chopard, «on ne peut pas en disconvenir.
»--Et il a une démarche magnifique!» dit M. Chopard.
«--Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne peux pas rester comme ça, moi, je suis dans une fausse position.
»--Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas tenable...--Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied danser, cette chère enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce qu'il faudrait faire, alors?
»--Mon père, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean, afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultérieures.
»--Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions ultérieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultérieures... ça fait presque un calembourg!... Mais à propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas encore bien.--Eh bien! mon père, il prendra une voiture, voilà tout!--C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a réponse à tout, cette chère enfant... Va, ma fille, si tu n'épousais pas Jean Durand, tu trouverais bien des hommes qui seraient trop heureux...--Oui, mon père, mais c'est M. Jean que je veux épouser.
»--Alors, tu l'épouseras, ma fille,» dit madame Chopard, et M. Chopard répète en retournant chez Bellequeue: «C'est tout simple... puisqu'elle en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'épouse.
CHAPITRE XX.
JEAN EN GRANDE SOIRÉE.
Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est logé rue de Provence; là, il est tout près de chez madame Dorville, et il espère, en demeurant dans son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans passer dans la rue Richer; vingt fois il a été tenté d'entrer chez madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point s'exposer à être mal reçu; une secrète fierté lui dit que l'amour même ne doit point supporter le mépris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin d'éducation.
Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni à la promenade, ni au spectacle, Jean présume qu'elle est à la campagne, et il attend avec impatience que l'hiver la ramène à Paris.
Jean s'est lié avec un jeune homme nommé Gersac, qui loge dans sa maison. Ce Gersac passe sa vie à chercher des occasions de s'amuser, et il a déjà offert plusieurs fois à Jean de le mener en soirée, car ses mille écus de revenu n'étant point souvent suffisans pour subvenir à son goût pour les plaisirs, Gersac ne se gêne point pour puiser dans la bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais fermée. Mais du moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il emprunte, en commençant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra rendre, il est le premier à avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dépense plus qu'il n'a; et convenir de ses défauts, c'est déjà un moyen de les faire excuser.
Gersac est étourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et par sa gaîté se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jugé Jean dont la franchise et l'originalité lui ont plu.
«Mon cher,» lui dit-il; «vous avez vécu jusqu'à présent dans un autre monde, vous êtes encore tout neuf pour celui que vous voulez connaître, mais il y a chez vous du physique, de l'étoffe et de l'argent; avec tout cela, il est impossible de ne point parvenir à être ce qu'on veut. Vous voulez aujourd'hui être un jeune homme comme il faut; pouvoir vous présenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez sur moi... je réponds de vous... je suis sur de vous former.»
Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et déjà Gersac a mené Jean dans quelques petites soirées où celui-ci, pour ne point commettre de gaucheries, n'a osé ni remuer, ni parler.