Jean

Chapter 18

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«Vous n'êtes pas venue à la dernière soirée de madame Dorsan,» dit une des dames à Caroline.--Ah! ma bonne, vous qui êtes si excellente musicienne; vous avez perdu... On a chanté de jolis morceaux!--Ma foi! je n'ai rien entendu d'extraordinaire!» dit le petit-maître; «quoi donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a faussé si cruellement l'air de _la Gazza_.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement perpétuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frère, auquel elle veut faire une réputation de chanteur pour se faire écouter elle-même, en chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah! c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de _Robin des Bois_, et vous savez le goût qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!... Quant à ce monsieur qui a pincé de la guitare, vous conviendrez qu'il chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.

»--Ah! monsieur Valcourt! que vous êtes méchant!...--Il emporte la pièce!...--Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que monsieur est de mon avis?»

Cette question est adressée à Jean qui, depuis son entrée, écoutait et ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et répond: «La mauvaise musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis très-godiche pour tout ça!...»

Le petit-maître laisse errer sur ses lèvres un sourire moqueur; les dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: «Il y a des gens qui n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pièce nouvelle au Vaudeville? On dit que c'est très-bien.

«--Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tournés... Je n'aime pas beaucoup le dénouement... L'avez-vous vue, monsieur?»

C'est le petit-maître qui adresse encore cette question à Jean, qu'il semble avec malice vouloir faire parler.

«Je ne vais presque pas au spectacle,» répond Jean en tâchant de prendre de l'assurance. «Il faut rester assis... se tenir à sa place, et je trouve que c'est _embêtant_!...»

Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde en se pinçant les lèvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de se balancer sur sa chaise, se jette en arrière, et se dandine en fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu habitué à ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon, et tombe avec sa chaise dans un carreau de croisée qu'il brise en éclats.

Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et Valcourt murmurent entre eux: «Voilà un monsieur qui paraît décidé à tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle singulière tournure!...--Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir d'admirer sa rosette!...--C'est qu'il a des expressions tout-à-fait déplacées!...--Où diable madame Dorville, qui a un excellent ton, a-t-elle fait une semblable connaissance!»

Caroline reçoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui répond: «C'est moi, monsieur, qui aurais dû vous avertir qu'il y avait du danger à vous balancer ainsi... mais vous n'êtes pas blessé, c'est l'essentiel.»

Jean est allé mettre sa chaise loin de la fenêtre, et il se trouve alors près des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui disant: «A propos, ma chère amie, il faut que je vous présente monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercîmens pour le service qu'il nous a rendu, lorsque nous avons été attaquées un soir par un voleur; car, quoique je fusse seule volée, vous étiez bien alors de moitié dans ma frayeur.

»--Quoi! c'est monsieur?...» dit madame Beaumont, tandis que les autres personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean avec plus de bienveillance.

«Oui, ma chère amie,» reprend Caroline, «c'est monsieur qui, seul, a arrêté le voleur, et nous a ensuite donné le bras jusqu'à une voiture... Vous devez vous rappeler qu'alors nous étions bien tremblantes, et que nous nous estimâmes très-heureuses de la protection que monsieur voulut bien nous accorder.»

Caroline a légèrement appuyé sur ces derniers mots: Madame Beaumont incline la tête en proférant quelques remercîmens auquel Jean répond: «Ça n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de même pour la première venue...» Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.

«Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chère Caroline?» dit bientôt une des jeunes dames assise près de Jean. «Est-ce que vous ne sentez pas?... Si nous étions en hiver, je croirais que c'est ta cheminée qui fume...--En effet... je sens aussi comme une odeur de fumée,» dit madame Beaumont.

«--Ce n'est pas cela précisément, mesdames,» dit Valcourt; «ce que vous sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.

»--De pipe!» s'écrient les trois dames en faisant un mouvement de dégoût.

«--Ah! parbleu! il n'y a pas de doute,» s'écrie Jean. «C'est moi qui sens comme cela; cette _sacrée_ odeur de pipe pénètre dans les habits... Je n'ai pourtant pas encore fumé aujourd'hui.»

On ne répond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline elle-même semble partager l'humeur générale. Bientôt les deux jeunes dames se lèvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant: «Adieu, ma chère, il faut que nous nous sauvions... nous sommes pressées,» et elles s'éloignent sans jeter un regard sur Jean.

Celui-ci est resté sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.

Le petit-maître ne tarde pas à se lever aussi; il fait quelques tours dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots à demi-voix à madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui présente ses hommages en souriant de la manière la plus gracieuse, et s'éloigne en pirouettant.

Jean a regardé tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il semble collé. Madame Dorville revient s'asseoir près de madame Beaumont. La conversation languit; ces dames ne font qu'échanger quelques mots, et Jean n'ose pas se mêler à ce qu'elles se disent. Il regarde toujours Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en lui-même: «Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille aussi.»

Et tout en se disant cela, il ne peut se décider à partir; mais au bout de cinq minutes madame Beaumont s'écrie: «Cette odeur de pipe fait horriblement mal à la tête et au coeur!--Oui... c'est vrai,» répond faiblement madame Dorville, «quand on n'y est pas habitué...»

Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lève brusquement, et va saluer Caroline en murmurant: «Pardon, madame. Si j'avais deviné plus tôt que cette odeur vous déplaisait, il y a long-temps que je serais parti.

»--Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie,» répond Caroline d'un ton froid mais poli.

«--Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez vous... il faut...»

Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame Dorville. Tout à coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est un joli chat dont Jean écrase la queue sans s'en apercevoir.

«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré; et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.

Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.

CHAPITRE XVIII.

JEAN EST AMOUREUX.

Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,» dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va devenir un homme charmant?--Il l'était déjà.--Oui, mais il le sera davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.--C'est ce qu'il me semble aussi.--Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra galant!--Ça me surprendrait!--Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait avant peu voir son futur à ses pieds.--Je ne veux pas non plus qu'elle fasse trop soupirer ce cher enfant....--Soyez donc tranquille! vous savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....--Beaucoup trop vite même.--Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée par la belle fiancée... ce temps passera en oeillades, en serremens de mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour! Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens qui assurent que c'en est le soleil.»

Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.

Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la noce de Jean.--Ah!... c'est donc bientôt la noce?--Dans trois semaines...--Alors vous avez le temps de foire vos battemens!--Pas trop; on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien avancer l'époque...--Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle Chopard?--Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait rire?--Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.--Oh! tu es vexée de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu prétendais que ce mariage n'était pas assorti...--Moi, oh! je vous assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me faire?...--Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons, je vais me rendre chez mon tailleur.--Pourquoi donc faire?--Pour lui commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas, pour la noce de Jean.--Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un peu avant de commander votre pantalon collant.--Pourquoi cela?--Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?--Ah! friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»

Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du matin chez madame Dorville.

«Elle ne m'a pas dit de revenir;» se dit Jean en soupirant. «Ah! sans doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance... je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose de froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme... coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»

Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»

Jean arrive chez les Chopard à près de dix heures du soir. Il y avait du monde; on l'avait attendu toute la soirée; Bellequeue s'y était rendu, croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annoncée à mademoiselle Adélaïde; et celle-ci, en voyant le temps s'écouler sans que son futur arrivât, ne savait que penser.

Enfin Jean se présente au moment où la société se disposait à s'en aller.

«Voilà une belle heure pour venir!» dit mademoiselle Adélaïde avec dépit et en prenant un air boudeur. «--Nous étions inquiets de toi, mon cher ami,» dit Bellequeue. «--Nous avons fait sauter les abricots sans lui!» s'écrie M. Chopard, «mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un petit coin... un _petit coing_... Oh! oh! oh!... il est bien amené celui-là!»

»--D'où donc venez-vous, monsieur?» reprend mademoiselle Adélaïde. «--Du spectacle, mademoiselle.--Du spectacle!... Quelle idée d'aller ainsi seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous aviez fait une si belle toilette?--Non, je vous assure!...

»--Voyez-vous,» dit Bellequeue à Adélaïde, «la toilette n'était pas pour le spectacle.

»--C'est vrai qu'il est magnifique ce soir!» dit le papa Chopard en admirant Jean. «Il a une tournure... chevaleresque.

»--Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?--Ma foi, mademoiselle y je serais fort embarrassé pour le dire! J'étais tellement distrait, tellement préoccupé d'autre chose, que j'en suis sorti sans savoir ce qu'on avait joué.»

Un sourire de satisfaction reparaît sur la figure de mademoiselle Adélaïde, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: «Eh bien, dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...--Ma foi, oui!.... j'ai été très-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais j'avoue que la veille de nos noces ça ne m'a pas empêché d'aller voir le _Pied de Mouton_, et de retenir la romance de: _Gusman ne connaît plus d'obstacles_, que j'ai chantée pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:

Tu dois t'attendre à des miracles, Et pour toi qui n'en ferait pas!

»Ça faisait presque un calembourg!--Monsieur Chopard, taisez-vous donc... Adélaïde nous écoute!...--Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas se marier?... Ça sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!»

Jean fait son possible pour être gai, il se mêle à la conversation, dit tout ce qui lui passe par la tête, répond de travers aux questions qu'on lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la société le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit aux éclats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adélaïde décide que M. Jean n'a jamais été si aimable.

En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose à Jean, d'entrer fumer quelques cigares dans un estaminet.

«Je ne fume plus,» répond vivement Jean. «--Tu ne fumes plus!» s'écrie Bellequeue en regardant son filleul avec étonnement, «et depuis quand cela?--Depuis... aujourd'hui.--Comment! toi qui aimais tant à fumer...--Je ne l'aime plus...--Est-ce que tu as été malade de la pipe?... Est-ce que...--Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqué qu'en général les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je ne veux plus fumer.»

Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et après avoir tendrement serré la main à son filleul, il entre chez lui en disant: «Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice plus délicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon pantalon collant.»

Quelques jours s'écoulent, Jean fait son possible pour écarter de son souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image séduisante revient toujours se mêler à ses pensées. Il ne veut plus aller chez Caroline, et cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tâche de se mettre comme les jeunes élégans qu'il rencontre, il se dandine moins en marchant, il voudrait avoir une tournure plus posée. Ce n'est plus dans les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le quartier des petits-maîtres, des petites-maîtresses, qu'il va maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme élégante, de la taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son côté, dans l'espérance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a toujours été déçu. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde ses fenêtres, puis s'éloigne en soupirant, et retourne tristement dans son quartier.

Le changement qui s'est opéré dans l'humeur de Jean; la recherche de sa toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois; enfin la différence qu'on remarque dans ses goûts, dans ses manières, augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand. Mademoiselle Adélaïde trouve, à la vérité, que l'amour rend son prétendu un peu trop mélancolique; mais elle est si fière du changement qu'elle croit avoir opéré, qu'à chaque soupir du jeune homme, elle lance un regard de triomphe à ses parens, tandis que madame Chopard dit à son mari: «Le pauvre garçon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il deviendrait donc s'il n'épousait pas notre fille?...--Il s'évaporerait en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouché.»

Bellequeue a dit un soir à Jean: «Il ne faut plus qu'un peu de patience, encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle Adélaïde... Sois tranquille... je me charge de tous les préparatifs... de tous les détails... Ne t'occupe que de ton costume, et ça ira bien...»

Jean est rentré chez lui, en réfléchissant sérieusement au mariage qu'on va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la répugnance; mais comment rompre une affaire si avancée?... Sa mère, les Chopard, tout le monde compte sur sa promesse.

«Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tôt» se dit Jean. «Si du moins j'avais le temps de réfléchir... d'oublier... Ah! peut-être en me mariant, je ne songerai plus à... Mais je ne veux pas me marier si vite. Demain j'irai dire cela à mon parrain...»

Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci était déjà sorti, parce que les préparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.

Rose était seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.

Rose est enchantée de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son maître que le mariage va se faire, et elle n'y conçoit rien.

«Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je vous en prie,» dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le salon. «On dit toujours que vous allez épouser mamzelle Chopard... Je ne peux pas le croire... car je sais très-bien, moi, que vous n'êtes pas amoureux de mademoiselle Adélaïde... vous avez trop bon goût pour cela. Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son âge, c'est un peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est encore très bien fait...»

Jean ne répondait rien, il s'était assis et semblait réfléchir.

«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amitié!...--Que veux-tu que je te dise, Rose?--S'il est vrai que vous épousez dans dix jours mamzelle Chopard?--On le veut... mais je ne m'en soucie guère.--Eh bien, alors pourquoi l'épouseriez-vous? Est-ce à votre âge, avec votre figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient pas?--Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancés, parce qu'un soir j'ai tapé dans la main de mademoiselle Adélaïde.--Oh! quel conte! Ah! ben par exemple, être fiancé à une demoiselle parce qu'on lui a tapé dans la main... On m'a tapé bien autre chose à moi, et je n'étais jamais fiancée pour ça... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront dit cela pour mieux vous enjôler...--Tu penses donc que je suis encore libre, Rose?--Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie, ça... il faut prendre garde à ce qu'on fait... Et... cette dame si jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...»