Chapter 17
»--Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la suite de notre aventure?...--Comment! il y a une suite?--Tenez... regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien perdu.--Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?--On vient de me rapporter tout cela...--Qui... le voleur?--Oh! non pas! mais ce monsieur qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites jusqu'à une voiture.--Eh bien?--Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.--Oh! c'est bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un mouchard, que cet homme-là?--Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!... à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas cette idée.--Vous l'avez donc vu?--Certainement, il est venu lui-même, et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.--Comment est-il au jour, cet homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le regarder.--Mais il n'est pas mal...--Il m'a paru grand.--Oui... assez grand...--Un air commun, à ce que j'ai pu voir.--Non, pas précisément l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze pas!...--Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...--Ma chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service qu'il m'avait rendu?--Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe, moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.--Du reste, ce jeune homme est fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et possède douze mille livres de rentes.--Douze mille livres de rentes, et ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...--Il m'a avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...--Il doit être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.--Vous pensez bien qu'il ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au billard!...--Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses propos, ce garçon-là!--Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons qui lui sont échappés...--Ah! ça me ferait mal aux nerfs!--Cependant après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter, lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.--C'est fort heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?... Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»
Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne s'occupe plus de M. Jean.
CHAPITRE XVII.
SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.
Jean a trouvé chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard, l'engager à passer la soirée chez eux. «Il faut y aller, mon cher ami,» ajoute Bellequeue; «car enfin tu es fiancé avec la superbe Adélaïde, et tu lui dois des prévenances... des petits soins...--Ah! mon parrain, je vous ai déjà dit que je ne savais pas être galant; j'épouserai la superbe Adélaïde, c'est très-bien; mais je ne serai pas aux petits soins pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractère, et que d'ailleurs...--D'ailleurs!...--D'ailleurs... je ne sais pas... enfin cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.--Toujours farceur!.... ah! coquin, tu caches ton jeu!--Je ne cache rien du tout, je vous assure.--Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adélaïde elle-même prétend que tu es un peu en dedans, que tu caches tout... C'est égal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu auras là une fière femme!... Et comme tu seras toujours monté en liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?--A rien, mon parrain.--Ça m'arrive quelquefois aussi. Allons, à ce soir, chez Chopard.»
Jean pense toute la journée à madame Dorville, au petit souvenir, à la visité qu'il a faite à la jolie femme, à la conversation qu'il a eue avec elle; et de temps à autre il se dit: «Comme dans le monde... dans ce qu'on appelle la bonne société, on passe son temps à causer de niaiseries... de choses indifférentes!... ce doit être fort ennuyant... cependant, je ne me suis pas ennuyé ce matin cher cette dame; je ne sais comment cela s'est fait, mais le temps a passé vite... oh! j'y suis resté un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne s'était pas levée... mais il me paraît que ce n'est pas du bon ton de faire de longues visites.»
Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle Adélaïde lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a été trois jours sans venir la voir; elle lui donne même une petite tape sur le bras. Jean se laisse taper et ne répond rien. Mademoiselle Adélaïde le pince, et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un léger soupir en tenant ses yeux fixés vers le parquet, et mademoiselle Adélaïde se dit: «Il est pris, c'est fini... le voilà amoureux. Je savais bien que cela viendrait...»
Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gaîté folle, les parens en concluent que les jeunes gens sont très-satisfaits l'un de l'autre, et Bellequeue, qui est toujours là pour tâcher d'animer son filleul, entend mademoiselle Adélaïde dire à sa mère: «Mon futur est fort gentil ce soir!--Je le trouve moins gai qu'à l'ordinaire,» répond madame Chopard. «--Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est l'amour qui le rend mélancolique et distrait... Oh! je vais joliment le faire endêver maintenant... je vais m'amuser à mon tour...»
Et mademoiselle Adélaïde va et vient en sautillant dans le salon; elle court de l'un à l'autre, pousse des éclats de rire pour une mouche qui vole, et ne clôt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne ressemble pas à de l'admiration, puis ne fait plus attention à elle. Tandis que le papa Chopard dit à Bellequeue: «Voilà ma fille dans son assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le futur époux!... elle connaît déjà joliment son pouvoir!... Ah! les femmes! quand l'amour s'en mêle, on n'y démêle plus rien... ah! fameux le calembourg... oh! oh! l'amour qui _s' en mêle_!... Madame Chopard, note celui-là!...»
Jean ne prenait point part à la conversation et pensait toujours à son aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme à son ordinaire; mais, malgré lui, il est distrait, ses souvenirs le portent ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend si préoccupé, et Jean conte ce qui lui est arrivé la veille dans la rue des Trois-Pavillons, parce qu'il éprouve encore du plaisir à parler de cela.
Tout le monde exalte le courage du jeune homme. «Arrêter seul un voleur!» s'écrie M. Chopard. «c'est qu'il pouvait être armé!...--Vous vous exposiez terriblement!» dit madame Chopard.
Jean hausse les épaules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son filleul a été toute naturelle.
«Dans tout cela» dit Adélaïde, «vous conviendrez que ce ne pouvait pas être grand'chose que ces dames-là, qui revenaient seules le soir...--C'est vrai,» dit M. Chopard, «seules... et sans un cavalier... vous avez été bien bon de vous exposer pour elles!...»
Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant: «Mademoiselle, je sais ce que j'ai à faire....» Et fort mécontent de ce qu'on a dit des dames qu'il a rencontrées, il ne parle pas de sa visite chez madame Dorville, et se hâte de souhaiter le bonsoir à la famille Chopard.
Plusieurs jours s'écoulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend, comme à son ordinaire, au café, au billard; mais il s'y ennuie, et y reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adélaïde est plus que jamais persuadée que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son prétendu silencieux et mélancolique, et madame Chopard dit à sa fille: «Ma chère amie, il sera peut-être nécessaire d'avancer ton mariage de quelques jours sans quoi ton fiancé se mourra d'amour....--Tant mieux! tant mieux!» dit mademoiselle Adélaïde; «j'ai soupiré... c'est à son tour!... laissez-moi jouir de mon triomphe!--C'est juste,» dit M, Chopard, «elle a soupiré tout bas, c'est à son futur à faire des soupirs haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrième d'aujourd'hui.»
Jean ne sait pas lui-même pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se présente souvent à sa pensée; puis il est de mauvaise humeur contre lui-même de s'occuper encore d'une femme qu'il connaît à peine. «Elle est bien jolie!» se dit-il souvent... «oh! elle est charmante... mais qu'est-ce que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais cependant... ne m'a-t-elle pas engagé à aller chez elle... Mais qu'irai-je faire là... dans ces beaux salons, où l'on est tout en cérémonie... où il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure... Bah!... n'y pensons plus!... c'est une société qui ne me convient pas du tout.»
Et pourtant Jean pensait toujours à la petite-maîtresse; il brûlait en secret du désir de la revoir. Pour éloigner cette idée, il cherche à se distraire, mais ses anciens lieux de réunion ne lui offrent plus de charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue où depuis long-temps il n'est pas allé.
Bellequeue n'était point chez lui, il était allé faire des visites dans le quartier; n'étant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout occupé de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquiétude.
C'est donc Rose qui ouvre à Jean, et qui fait un mouvement de surprise en le voyant. «Comment, c'est vous, monsieur Jean!...--Oui, Rose, c'est moi...--Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...--Est-ce que mon parrain n'y est pas?...--Non, monsieur... C'est sans doute lui que vous désirez voir?...»
Cette question est faite avec un petit air de dépit. Jean n'y fait pas attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil; la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en ajustant plus symétriquement les pointes de son fichu.
«Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'êtes pas venu ici depuis... depuis...--Oh! je sais qu'il y a quelque temps,» répond Jean d'un air distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.
«--C'était le jour... où monsieur est rentré si brusquement... pendant que nous causions... Vous êtes cause que j'ai été bien grondée! Mais aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-là... ça ne se dit pas... et ça n'empêche pas de recommencer quand on en a envie.»
Jean est quelques instans sans répondre, puis enfin il s'écrie: «Bah! bah! ce sont des bêtises tout cela...--Comment des bêtises!... Oh! monsieur était fâché, tout rouge... Au reste, je conçois que cela vous est bien égal!... Quand on a autre chose dans la tête, on ne pense plus... à ce qu'on pensait... Ah ça, c'est donc parce que vous allez vous marier que vous êtes si sérieux à présent?... Vraiment, je ne vous reconnais pas... vous qui étiez si gai, si farceur... Dieu! comme mademoiselle Chopard doit être fière de vous avoir rendu amoureux comme ça!»
Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant: «Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...--Dame! c'est ce qu'on dit partout... et d'ailleurs c'est ben facile à voir que vous avez quelque chose... Mais vous devez être bien content, puisque vous allez épouser votre belle!... C'est drôle que ça m'a étonnée, moi, ce mariage-là... Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien que mademoiselle Adélaïde est belle femme... un peu trop grande pourtant... Quant à la figure, tout dépend du goût, il y a des gens qui prétendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de boeuf, un menton carré, des sourcils de sapeur... Mais c'est égal!... on peut être bien avec tout ça!»
Jean ne semble pas écouter ce que dit Rose, mais tout à coup il s'écrie: «Ah! si tu savais comme elle est jolie!...
»--Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais,» répond Rose avec humeur; «mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...
»--Tu la connais?» dit Jean en regardant Rose avec surprise. «--Certainement.--Non, Rose, tu ne la connais pas...--Allons, voilà que je ne connais pas mam'selle Chopard à présent!--Et qui diable te parle de mademoiselle Chopard!» s'écrie Jean en frappant du pied.
Rose regarde à son tour Jean avec surprise en disant: «Comment! monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me disiez qu'elle était si jolie?--Non, Rose, non... c'est d'une autre personne... d'une jeune dame...--Une jeune dame?...--Oui... Et c'est celle-là qui est charmante!...--Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune dame-là?...--Je vais te conter cela, Rose.»
En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la fait asseoir sur ses genoux.
«Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me faire asseoir comme ça?... Un homme qui va se marier!...--Allons, Rose, tiens-toi tranquille et écoute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de plaisanter!--Oh! je le vois bien!»
Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en détail son aventure nocturne et sa visite chez madame Dorville.
Rose a écouté avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir que Jean éprouve à parler de madame Dorville, et elle lui fait mille questions à son sujet.
«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?--Oh! oui, Rose, une figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant, moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...--Oui, à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?--Mais vingt ans, je suppose...--Grande?--Une taille ordinaire... mais si bien faite!... si bien tournée!...--Elle était bien mise?--Oui... elle est élégante.--Quelle robe avait-elle?»
Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant: «Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...--Vous n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?--Ma foi non... Pourquoi faire?--Certainement vous êtes le maître de vos actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous retourné chez cette dame?--Non... Est-ce que tu penses que je puis y retourner, Rose?--Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une connaissance très-agréable.--Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»
Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu sait pourtant que nous sommes bien sages!»
Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir madame Dorville.
«--Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant; puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons... M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont l'air de me regarder comme une domestique...»
Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis: «Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»
Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et veut faire un joli noeud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour savoir après qui il en a.
«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»
La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils; malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»
Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison. Alors le coeur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au portier madame Dorville.
«Montez, monsieur, madame est chez elle,» répond le concierge. «Elle est chez elle!» se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en est presque fâché, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.
«Comment cette dame va-t-elle me recevoir?» se dit Jean en montant lentement l'escalier. «Peut-être trouvera-t-elle singulier... Cependant elle m'a engagé à revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que je suis assez bien mis pour me présenter dans son salon... d'ailleurs je saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bête d'être tout sens dessus dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme ça, gauche et embarrassé... Après tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes ses connaissances!... Allons, en avant.»
Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir. «Madame Dorville...» dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de l'assurance.
«--Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?--Jean Durand.»
La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il était deux heures de l'après-midi. C'est l'heure où les gens du monde font et reçoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame Beaumont, deux jeunes femmes fort élégantes, et un petit-maître, assez joli garçon, mais qui avait trop l'air de le savoir.
En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher à se rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-maître se lève et les dames tournent toutes la tête vers la porte, pour voir ce monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prénom piquent leur curiosité.
Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean était rouge comme un coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il croyait plus distingué de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle jambe avancer. Cependant la bonne l'a annoncé, il faut entrer. Il se décide et s'avance d'un pas brusque; mais à l'aspect de toutes ces figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus où il en est; il se recule de côté, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il cogne un guéridon; en s'éloignant du guéridon, il renverse une chaise, puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il l'entraîne avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont tomber dans l'appartement, lorsque le petit-maître court à lui eu s'écriant: «Ah! monsieur! arrêtez-vous de grâce... ne bougez pas... je vais vous démêler.»
Jean n'était plus en état de bouger, il était anéanti, son chapeau et ses gants s'étaient échappés de ses mains, il ne se baissait même pas pour les ramasser, il entendait les rires étouffés des dames, mais il ne voyait plus rien.
Tout ceci a été l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se lève et va au-devant de lui; le petit-maître a pris le jeune homme par la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa santé.
Jean tâche de se remettre et salue en balbutiant: «Mon Dieu, madame, je vous demande bien pardon... si j'ai bouleversé...
»--Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de vous asseoir.»
Caroline avance une chaise à Jean, qui se jette dessus comme un pauvre naufragé qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de la main gauche à la main droite.
«C'est bien aimable à vous, monsieur, de vous être rappelé ma demeure,» dit Caroline qui cherche à dissiper l'embarras de Jean en engageant la conversation.
«Madame, je ne l'ai jamais oubliée,» répond Jean, «et je serais venu plus tôt si j'avais cru... si j'avais pensé...
»--Vous êtes peut-être allé à la campagne?» dit vivement Caroline, qui s'aperçoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.
«Non, madame, je suis resté ici...
»--Et vous, ma chère amie, quand allez-vous à votre terre? dit madame Dorville à une des jeunes dames, afin de généraliser la conversation, car elle s'aperçoit que les dames examinent Jean avec curiosité, et que M. Valcourt, c'est le nom du petit-maître, ne peut se lasser de le considérer.
«Je ne sais vraiment pas quand je partirai,» répond la jeune dame en minaudant. «J'ai tant à faire encore à Paris... et pas un moment à moi... tant de visites à rendre... d'emplettes, de préparatifs; et mon mari qui ne se mêle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...
»--C'est madame de Walen, qui était furieuse hier! Figurez-vous que son mari lui amène douze personnes à dîner sans la prévenir... et des gens marquans, des académiciens, des hommes en place!... c'est vraiment très-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.
»--M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa société.....
»--Ah! c'est bien méchant!...--Madame Beaumont a toujours eu du caractère,» dit le petit-maître en se balançant sur sa chaise. «Elle jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...--Oh! non!... j'ai les nerfs trop délicats...»
Pendant cette conversation, Jean regarde tantôt en l'air, tantôt à ses pieds; il croise et décroise les jambes, et ne sait quel figure faire. Tout en se balançant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps à autre des regards significatifs.
Caroline seule, toujours bonne, toujours disposée à l'indulgence, voudrait trouver moyen de remettre Jean à son aise; cependant elle craint aussi qu'en se mêlant à la conversation, il ne lui échappe quelques expressions inconvenantes. De son côté, Jean voudrait parler, et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a pas les yeux sur lui.