Jean

Chapter 11

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«Si on allait me recevoir mal, me renvoyer?» Il songe alors à son parrain Bellequeue qui a toujours été le médiateur entre lui et son père, et dont il connaît l'extrême indulgence. «Allons d'abord le trouver,» se dit-il, «il me pardonnera, il ira prévenir ma mère, et il apaisera la colère de mon père.»

Enchanté de cette idée, Jean court frapper à la maison où loge son parrain.

CHAPITRE X.

LA MAISON PATERNELLE.--JEAN EST UN HOMME.

Depuis que Bellequeue a quitté les beaux-arts (car on sait que maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthèse madame Durand n'a point paru satisfaite. Bellequeue est resté garçon, et quoiqu'il conseille toujours à ses amis de se marier, il n'a pas jugé convenable de suivre lui-même les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable près des belles, s'est amassé mille écus de rentes; avec cela un garçon peut vivre très-bien, même lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa cinquante-troisième année, était bien conservé: son teint avait pris une nuance un peu plus foncée, surtout du côté du nez, mais il avait toujours les dents blanches et les lèvres vermeilles; sa coiffure, qu'il n'avait point changée, était constamment soignée; il ne se servait que de pommade superfine et de poudre parfumée, enfin il était dans sa mise d'une extrême propreté, et son chapeau à trois cornes était aussi luisant que sa chaussure frottée au cirage anglais. Bellequeue pouvait donc encore faire le galant sans paraître ridicule; mais s'il courtisait les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en était pas moins rangé dans sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures; on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder lorsqu'il se dérangeait.

Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante; ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait avec beaucoup de grâce une petite _tournure_; enfin les mauvaises langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue pour _tout faire_, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été jusqu'à dire qu'un homme qui avait des moeurs ne devait point prendre une bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des moeurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.

Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette, passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame, lorsqu'on sonna avec violence.

«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit mademoiselle Rose. «--Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame, nous reprendrons le coup.--Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.

Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de Bellequeue et lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.

«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «--Ah! mon Dieu!... c'est lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse! Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»

Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.

Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis plus.

»--En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.--Et comme monsieur Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «--Tu viens donc de bien loin?--J'ai fait treize lieues aujourd'hui.--Treize lieues! ah! mon Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes pointes, j'espère?--J'ai presque constamment couru!...--Pauvre garçon... comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas, Rose?--Certainement, M. Jean est un homme à présent.--Mais tu dois avoir besoin de prendre quelque chose?--Je crois bien, je meurs de faim et de soif...--Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»

Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à table et trinque avec lui.

«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...--Merci, mon parrain. Mais parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais maintenant... mais alors je ne le croyais pas.

»--Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit être fini,» dit Bellequeue, «buvons à l'oubli de ta faute.--Oui, mon parrain.

»--Prenez garde, monsieur,» dit Rose en tirant son maître par le pan de son habit, «vous allez vous faire mal, songez que vous avez déjà dîné.--Oui, Rose, soyez tranquille... je me modérerai. Mais je suis si content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon garçon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de partir, tu avais prévenu quelqu'un... Comme les voyages forment les jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?

»--Et ma mère, elle se porte bien?» dit Jean. «--Très-bien, mon ami... Comme elle va être contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions de toi tous les jours!--Et mon père, croyez-vous qu'il me grondera beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui parlerez pour moi?»

Bellequeue ne répond rien, il échange un coup d'oeil avec Rose, et son front se rembrunit.

«Vous ne me répondez pas,» dit Jean. «Est-ce que vous pensez que mon père ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?

»--Ce n'est pas cela, mon ami,» dit Bellequeue avec embarras. «Mais je ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton départ... il s'est passé bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es parti?--Eh bien! que s'est-il donc passé?--Mon garçon... il faut dans ce monde s'attendre à tout!... c'est une maxime dont on doit se pénétrer afin de ne s'étonner de rien.--Mais enfin, mon père? que lui est-il donc arrivé?...--Il est mort, il y a un mois!...--Il est mort!... ah! mon Dieu!... c'est moi peut-être qui suis cause!...--Non... oh! non, mon garçon, calme-toi. Ton père t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton absence bien plus philosophiquement que ta mère; il disait tous les jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enragée, ça lui fera du bien, ça le corrigera, et j'espère qu'il reviendra plus docile. Mais il y a un mois un coup de sang l'a emporté en un instant, quoi qu'il bût tous les matins quelque chose pour éviter ces accidens-là!...--Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas été près de lui à ses derniers momens; voilà la punition de ma faute!... mais elle est bien cruelle.

»--Allons, Jean, calme-toi... C'est très-bien de pleurer ton père, tu le dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi, Rose...

»--Oui, monsieur... Ça me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.--Je conçois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux conserver ma fermeté. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame Durand en lui ramenant son fils.--Oui, vous avez raison, mon parrain, allons trouver ma mère.»

Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder à aller consoler sa mère. On arrive bientôt chez madame Durand. La boutique est fermée, car il est déjà tard; mais Catherine vient ouvrir, elle pousse un cri de joie en voyant son jeune maître, et quoiqu'on lui recommande de se taire, elle court à sa maîtresse en disant: «Le voilà, madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramène.»

Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte aussi vite qu'elle, et il est bientôt dans les bras de sa mère qui l'embrasse bien tendrement.

«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a promis.»

Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner à son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»

On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore, et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.

Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père, et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien, moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»

Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable avec les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit Mistigris.

Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il _revinssera_, madame, j'en _suimes_ assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de ses trois maris ou de ses quatorze enfans.

Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté, Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste, madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies; un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce avec six mille livres de rentes.

Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine, madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser une duchesse.»

Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon; mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier, mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable, Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»

Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et notre pantalon bien taillé.--Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»

Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin de savoir tout cela?» Et la bonne madame Durand lui répond: «Non certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout sans avoir rien appris.»

* * * * *

En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.

* * * * *

Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il, «mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes pas de grâce en marchant.--La liberté, mon parrain, je ne connais que ça,» dit Jean. «--Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les vitres.--Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air mignard, on fait des yeux languissans...--Mon ami, cela ne déplaît pas aux dames.--J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela... Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien égal.--Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.--Amoureux!... Ah! je vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie; foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous sommes bientôt d'accord.--Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.--Est-ce que ce ne sont pas des femmes comme les autres?--Si... c'est-à-dire ce sont des femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.--Ah! si elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.--Et tu crois, que tu as été amoureux, mon cher Jean?--Mais il me semble que oui.--Pas du tout, ce n'est pas là de l'amour.--Que ce soit ce que ça voudra, je ne veux pas faire l'aimable autrement.»

Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon, brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modèle dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»

»--M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son bras à l'autre...»

»--Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce, mais voilà tout.--Je sais très-bien comment vous vous présentez, monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il deviendra assez tôt perfide et trompeur.»

Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement jalouse!»

CHAPITRE XI.

LA PETITE BONNE.--PROJETS DE BELLEQUEUE.

Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui; mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse. Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs penchans.

Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon coeur. On lui empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait à obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle, il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.

Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine d'être souvent dupe des apparences.--Mon cher parrain, qu'est-ce que vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai; je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel. J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.--Alors on te mettra en prison pour avoir rossé un homme.--Il faut donc se laisser escroquer, et trouver cela gentil?--Non, mais il ne faut pas céder à son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les mains d'un huissier.--Qu'est-ce que c'est que des pièces?--Ce sont des titres qui prouvent qu'on te doit.--Est-ce que j'ai des titres, moi? Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon, et ne plus vouloir me payer?--Tu vois bien, mon garçon que, dans le monde, toutes ces précautions sont nécessaires.--Le monde!... le monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.--Mon garçon, ces saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez pas.--C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient, et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté, mon parrain, je ne connais que ça.--Je l'aime beaucoup aussi, mon ami; mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.--Laissez-moi donc tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de lui rire au nez?--C'est l'usage dans le monde, mon garçon.--Au diable vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit. Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.--Oh! je sais que tu es un brave, un luron.--Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»

Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte, et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.