Jean

Chapter 10

Chapter 104,039 wordsPublic domain

Les villageois, en se relevant, commencent par murmurer du peu de clarté qui pénètre sous la toile, «Pourquoi donc que tu n'as pas éclairé ton monstre?» dit l'un d'eux à Jean. «Est-ce que tu veux nous montrer des chats pour des tigres?»

Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin possible de Gervais, en disant: «Voilà l'homme à deux têtes, messieurs; attachez-vous à la tête du bas, c'est la plus étonnante.»

Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air soupçonneux; l'un d'eux dit à Jean: «Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni sa bouche par en haut, ton homme?--Il est venu au monde comme ça, messieurs, je n'en sais pas davantage...

»--Ah ça, dites donc, vous autres, ça m'a l'air d'une frime,» dit un second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche à le repousser en lui disant: «N'approchez pas si près, messieurs; il est quelquefois méchant.

»--Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... Ça n'a jamais été une tête, ça!...»

Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigué d'être renversé, dit à demi voix: «Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir comme ça...»

Mais les villageois ne sont pas disposés à s'en aller, et pendant que Jean fait son possible pour les empêcher de toucher la tête de carton, Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette chute la tête postiche se détache et roule avec la perruque aux pieds des villageois.

«Ah! voyez-vous la subtilité!... c'est une tête de carton, ce sont des fripons,» s'écrient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal, se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais à terre en lui disant: «Ah! méchant polisson! tu fais le monstre pour attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre à te faire deux têtes.»

Gervais fait ce qu'il peut pour se débarrasser les pieds de dedans la redingote, mais avant d'y parvenir il est rossé par les villageois. Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la baraque pour dire à Démar de venir à leur secours, et ne l'a pas trouvé, imagine un expédient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant qu'ils cherchent à se dépêtrer de dessous la toile, Jean apercevant la tête de Gervais, le tire par les épaules, l'aide à sortir et se sauve avec lui du côté des champs.

CHAPITRE IX.

UN AUTRE TOUR DE DÉMAR.--LA FAMILLE DU LABOUREUR.

On court bien dans l'âge où les barres, le ballon et les cerfs-volans sont nos plus douces récréations. Jean et Gervais étaient sortis de Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus à se débarrasser de la maison de toile.

Jean voulait s'arrêter, mais Gervais courait toujours, la peur lui donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperçurent quelqu'un qui courait aussi devant eux.

«Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu,» dit Gervais. «--Eh non,» dit Jean, «c'est Démar, je le reconnais bien.»

C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.

Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis pour reprendre haleine.

«Te voilà donc,» dit Jean à Démar, «tu nous as laissés dans l'embarras sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...--Pourquoi ne savez-vous pas bien jouer vos rôles?--C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir les pieds en l'air!--Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais je refais le monstre!...--Moi, je me suis sauvé le premier, parce qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.--A propos, voyons la recette, combien avons nous fait?--vingt-deux sous en tout.--C'est gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que nous avions mise sur la grosse tête!...--Quand je disais que nous ne ferions pas nos frais...--Et la maison de toile qui est restée au pouvoir des paysans!--C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire montrer une curiosité!--Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours, nous serons peut-être plus heureux une autre fois.--Oui, mais ne comptez pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins. «Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du théâtre de nos exploits.»

Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux. Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement, ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»

On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez, et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»

Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout lorsqu'on l'a méritée.

Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt francs n'iront pas loin.--Alors, il vaut autant bien dîner,» dit Gervais.

Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame la conversation avec toutes les personnes qui sont près de lui et commence par leur conter ses affaires.

«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?--Ma foi, je suis fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère que ce ne sera pas pour rien...--Comment?»

Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards derrière lui, et semble très-agité.

«Que diable viens-tu donc de faire?» dit Jean qui est frappé du trouble de Démar. «--Une bonne espièglerie,» répond Démar à voix basse et en regardant encore derrière lui. «--Qu'est-ce donc?--Chut!... Parlez bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un bon tour à cet imbécille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en vois pas...--Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...--Non, non!... Attendez!...» dit Démar en arrêtant Jean qui est prêt à retourner vers la maison; «Je ne voudrais pas repasser par-là... Si cet imbécille s'était aperçu... Cependant il déjeune, et j'espère...--Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?... Parle...--Réjouissez-vous, nous sommes en fonds!... Nous allons nous amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce porte-feuille!...

»--Ah! mon Dieu!» s'écrie Jean, frappé d'une idée subite, «achève, ce porte-feuille... à qui est-il?--Il était à ce voyageur qui parlait à tout le monde. Après votre départ je me suis approché de lui... il m'a offert de boire un coup, j'ai accepté, alors nous avons causé... L'imbécille a voulu défaire sa valise pour me montrer les emplettes qu'il porte à sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille écus à Coulommiers, puis il a tiré son porte-feuille pour y chercher une adresse; après l'avoir refermé, il a cru le mettre dans sa poche et l'a laissé tomber sous le banc; aussitôt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai admiré les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin, j'ai ramassé le porte-feuille sans qu'il s'en aperçût, et, lui disant adieu je l'ai laissé à table...--Malheureux! c'est un vol,» dit Jean, en regardant Démar avec indignation.--«Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi cet imbécille laisse-t-il tomber son porte-feuille...--Tu l'as vu tomber de ses mains, tu devais le lui rendre...--Ah ben! par exemple! pas si bête, n'est-ce pas, Gervais?

»--Dam'!» répond Gervais, «au fait... puisque ce porte-feuille était à terre... il me semble que nous pouvons...--Il faut le rendre, vous dis-je! Démar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnête homme... cela te porterait malheur. Tu appelles une espièglerie prendre le porte-feuille d'un voyageur!--Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le ramasser.--Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon Dieu! nous serions arrêtés comme des voleurs...--Bah! bah!... tu vois tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.--Eh bien! je vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous arrêter...»

Démar et Gervais se retournent; et, à travers les arbres qui les cachent, aperçoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le jardin, et se sont arrêtés à l'entrée d'une allée, regardant autour d'eux et paraissant chercher quelque chose.

La tête de Méduse semble avoir pétrifié Démar; il devient blême et demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est glissé sur-le-champ sous une table qui est près d'eux; mais Jean, qui frémit à l'idée d'être arrêté comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche rien, s'éloigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et, sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son action, s'élance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut, saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait près d'une lieue sans s'arrêter et sans regarder derrière lui.

N'en pouvant plus, Jean s'arrête enfin; il regarde autour de lui: à gauche est une grande route, derrière et en face des champs, sur la droite, un petit bois. Il écoute: tout est tranquille; quelques laboureurs qui travaillent à la terre, quelques villageoises qui cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le fait tressaillir; il croit reconnaître les pas des gendarmes qui courent après lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il était coupable!

Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et là s'assied au pied d'un bouquet d'arbres. Il réfléchit à ce que vient de faire Démar, et se dit: «J'ai bien fait de les quitter: Démar est un voleur, et je ne veux pas être l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrêtés maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que c'est moi qui leur ai conseillé de voler ce voyageur... Démar en est bien capable!... Et peut-être me cherche-t-on pour m'arrêter aussi; j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendît cet argent, on ne me croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me ramenait à Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fâché de m'être fait l'ami de Démar et de Gervais!... Mon père disait que c'étaient de bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...»

Tout en faisant ces réflexions, Jean s'est étendu sur le gazon. Peu à peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort profondément.

Il est nuit lorsque Jean s'éveille; il a dormi long-temps dans le bois. Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus où il est. Enfin, en tâtonnant, il touche les arbres qui ont protégé son sommeil; il se rappelle alors les événemens de la journée; il sent aussi qu'il n'a pas mangé depuis le matin, et il se lève en se disant: «Il faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que je trouverai à souper.»

Il ignore entièrement où il est, et ne se souvient même plus par quel côté il est entré dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais Jean n'est pas poltron: l'obscurité, l'isolement dans lequel il se trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte d'être arrêté comme complice d'un vol, et cette idée lui fait craindre encore de retourner sans s'en douter près de l'endroit d'où il a fui le matin.

Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de seize ans et demi ne s'accommode pas d'une diète de douze heures. Jean se décide à marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne lui a pas paru être considérable; il s'avance tenant ses mains en avant pour écarter les branches qui s'opposeraient à son passage, et se dirige vers les endroits les moins sombres, espérant découvrir un sentier qui mènerait à une grande route.

Après avoir marché pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une lumière frappe ses yeux.

Un sentiment de plaisir fait battre son coeur; il se dirige en doublant le pas vers cette clarté, et se trouve bientôt sur la lisière du bois, et devant une petite chaumière dont une fenêtre donne sur le sentier qu'il a parcouru.

Jean s'arrête devant l'habitation. «Je puis bien frapper là,» se dit-il, «c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas à souper et peut-être à coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi. J'aimerais mieux coucher là que dans un village; j'y serais plus tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la vue m'a tant bouleversé... Il faut frapper.»

Jean trouve la porte de la chaumière, et frappe légèrement. Bientôt il entend marcher, et une voix enfantine lui crie: «Est-ce toi, Jean?»

Le jeune voyageur éprouve un sentiment de surprise, un trouble indéfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par les habitans de cette chaumière. Cependant la voix qui s'est fait entendre est si douce, que, cédant à un mouvement naturel, il répond presque aussitôt: «Oui, c'est moi.»

On ouvre la porte: un petit garçon de sept à huit ans, d'une figure douce et naïve, paraît sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur, s'écrie: «Ah! ce n'est pas Jean!...»

Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve à l'entrée d'une chambre pauvrement meublée, et dans laquelle un villageois d'une cinquantaine d'années est assis près d'une table, ayant une de ses jambes posée sur un tabouret. «Qui est-ce donc?» demande-t-il en tournant ses regards vers la porte.

«Monsieur,» dit Jean en s'avançant, «je me suis égaré dans le bois, je ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon chemin, et à souper si cela se pouvait, car j'ai très-faim... Mais je paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.»

Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la jeunesse inspirent l'intérêt. «Quand vous n'auriez pas de quoi payer,» lui dit-il, «pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non, ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais ça n'empêche pas d'aimer à obliger.

»--Oh! non, nous ne sommes pas riches,» dit le petit garçon, «surtout depuis que notre vache est morte!

»--Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous, reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout à l'heure il nous arrivera des provisions: j'attends mon fils aîné qui, en revenant de sa journée, doit nous en apporter. J'ai cru que c'était lui qui arrivait quand vous avez frappé.--Il s'appelle donc Jean?--Oui.--C'est comme moi, monsieur.--Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de plus pour que vous soupiez avec nous.»

Jean va s'asseoir près de la table; le petit Jacques place devant lui du pain bis et du fromage, et le regarde avec curiosité. Pendant que Jean mange avec appétit, le villageois lui adresse quelques questions.

«Est-ce que vous allez loin comme ça, jeune homme?--Je vais à Paris, monsieur.--Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre père?--Non... au contraire, je vais le retrouver.--Ah! Vous étiez allé voir queuque parent?--Oui, monsieur...--A Rebais peut-être?--Non!» s'écrie vivement Jean, «je n'ai pas été dans cette ville-là!... Est-ce loin d'ici, monsieur?--Mais, non, à trois quarts de lieue au plus.

»--Ah! mon Dieu!» se dit Jean, «je n'en suis pas plus éloigné!...

»--Y a-t-il long-temps que vous avez quitté votre père?» reprend le villageois. «--Mais... il y a deux mois bientôt...--Vous devez être bien impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je suis sûr qu'on vous attend tous les jours!...»

Jean baisse les yeux, et répond en balbutiant: «Oh! oui... on m'attend.--Papa,» dit le petit garçon en courant près de son père, «moi, je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?--Non, mon garçon, tu seras comme ton frère Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous êtes les appuis de votre père.--Je ne suis pas encore assez grand pour travailler aux champs; mais bientôt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal à la jambe, il ne faut pas que tu te lèves.»

Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur la table le pain qu'il tenait: son coeur est trop plein pour qu'il sente encore l'appétit.

«Eh ben! vous ne mangez plus?» dit le villageois. «Dame' ça n'est pas ben délicat... mais vous souperez tout à l'heure avec nous... Ah! justement on frappe... c'est mon fils sans doute.»

Le petit garçon court ouvrir et s'écrie avec joie: «Oui, c'est mon frère Jean!»

Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»

»--Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «--Est-ce que j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça serait toujours pour vous, mon père.»

»--Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit Jacques. «--Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»

»--Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je voudrais déjà être auprès d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je les ferai demain dans ma journée.»

On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons été témoin de l'arrestation d'un coquin.»

Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.

«--Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «--Il paraît qu'il s'amusait à mettre le feu dans les fermes...--Le misérable!--Mais on était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu emmener.--Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?--Mais... c'est un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!--Et... on l'a arrêté... tout seul?--Oui, il paraît qu'il n'avait pas de complices.»

Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»

»--Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un devoir et un plaisir de rester avec toi?...--Et qui donc te soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre que nous vînt donner le bras à not' père.»

Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.

Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumière se jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils aîné du laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupières; trop de pensées agitent et son coeur et son esprit; il se reproche sa fuite, il pense au chagrin que doivent éprouver ses parens, à la manière dont il a payé leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle différence entre sa conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces idées le troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose paisiblement à son côté, il se dit: «Retournons près de ma mère, et je dormirai aussi tranquillement que lui.»

Le jour paraît enfin, et les habitans de la chaumière sont matinals. On déjeune; le fils aîné prend la pioche, la bêche, embrasse son père et va à ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il voudrait donner tout ce qu'il possède au maître de la chaumière, et celui-ci ne consent à recevoir que fort peu de chose. Mais le petit Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour aller à Paris, et, arrivé à l'endroit où il n'a plus besoin de guide, Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: «Donne cela à ton père, ce sera pour vous aider à ravoir une vache... moi je n'ai plus besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai pas fait que des sottises avec l'argent de ma mère.»

Le petit garçon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et retourne à sa chaumière en criant: «Nous aurons une vache! c'est pour avoir une vache!»

Jean plus content de lui que la veille, se met gaîment en marche, demandant de temps à autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrêter, puis il mange dans un cabaret les dix sous qu'il a gardés pour son voyage: il lui reste encore près de sept lieues à faire, mais il a du courage et de bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.

Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue Saint-Paul. Il éprouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il approche de la demeure de ses parens, et il s'arrête en se disant: